L'INDÉPENDANCE BELGE
3 mars i885.
Un nouveau monde est né.
L'Europe vient de le créer non pas à son image, mais d'après un modèle perfectionné, un type idéal. Aujourd'hui, elle se reposera, contemplant l'Œuvre accomplie, comme l'auteur de toutes choses dut contempler la sienne, en ce fameux septième jour dont parlent les Ecritures.
La procédure diplomatique qui a entouré l'élaboration de cette Œuvre mémorable, les débats compliqués qui y ont abouti, les définitions techniques dont on l'a étiquetée, ont peut-être obscurci, aux yeux de maint profane, le sens de
FŒuvre même. On ne se rend pas toujours compte de la grandeur d'un monument, quand on ne le voit que sur le papier, avec les indications hiéroglyphiques de l'architecte.
Pour bien comprendre ce qu'a fait la Conférence de Berlin, l'imagination doit commencer par se dépeindre un territoire de près de trois millions de kilomètres carrés, allant de l'embouchure du Congo à l'embouchure du Zambèze, de l'Océan Atlantique jusqu'à une courte distance de l'Océan Indien. L'Europe y danserait à l'aise, s'est écrié l'autre jour un écrivain français. C'est exagéré. L'Europe y danserait comme on danse au bal de la Monnaie, — en s'y écrasant les pieds. Mais les populations réunies de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Autriche, de la France, de l'Italie et de l'Espagne y pourraient prendre leurs ébats, sans redouter de bousculades. Voilà qui représente déjà une assez jolie étendue de terrain.
C'est sur cet immense et distant territoire baptisé v bassin du Congo », qu'ont opéré les Représentants de l'Europe, assemblés à Berlin, autour d'une table de salon. En moins de trois mois, ils l'ont doté d'une constitution commerciale et, jusqu'à un certain point, politique; ils ont pourvu à son avenir, ils y ont décrété la civilisation, ils lui ont donné tout ce qu'il faut pour devenir, avec le temps, une autre Amérique, — une Amérique noire.
Les navires pourront désormais aller et venir librement sur tous les cours d'eau qui sillonnent cette zone de trois millions de kilomètres carrés.
Les draps de Verviers, les verres de Charleroi, les tissus de Manchester, les vins de France y entreront comme chez eux, — mieux que chez eux, — car ils n'y trouveront ni douanier, ni employé d'octroi pour leur barrer le passage.
Les ouvriers que notre vieux sol ne peut plus nourrir et qui n'ont plus d'autre travail que de manifester leur manque de travail, trouveront là-bas une terre hospitalière où ils exploiteront l'ivoire, la gomme, les céréales, toutes les res-
sources de ces fertiles régions, sous l'œil protecteur d'Etats civilises, dont les frontières sont maintenant régularisées, dont les lois libérales sont garanties dans leur fonctionnement.
Les 80 millions d'indigènes, livrés jusqu'ici à toutes les entreprises des trafiquants d'esclaves, sont assurés pour l'avenir de leur habeas corpus. Leurs protecteurs européens sont là, engagés d'honneur et décidés à tenir à distance les bêtes de proie humaines. Plus de servitude à craindre. Au contraire, la liberté morale elle-même garantie à ces malheureux; la liberté d'exercer leur naïve religion, comme ils l'entendent, et avec cela la faculté, l'occasion de s'instruire, de s'enrichir, de s'élever au niveau des peuples les plus éclairés de l'univers.
Est-ce tout? — Pas encore. A ce bel édifice, la Conférence de Berlin a donné, comme couronnement, la paix.
Dans les limites du bassin du Congo, deux ou trois Puissances de droit ou de fait — la France, le Portugal, l'Association internationale africaine — se heurtaient, dans leurs prétentions, et leurs rivalités menaçaient de troubler quelque jour la tranquillité de l'endroit. Ces concurrents ont été mis d'accord, tout prétexte de conflit entre eux a été écarté. De plus, des précautions minutieuses ont été prises pour prévenir toute querelle future entre les nouveaux arrivants qui pourraient plus tard se disputer les territoires sans maîtres. Telle formalité d'occupation devra être observée, telle procédure conciliante suivie, pour éviter toute violation du droit d'autrui, susceptible de provoquer échange de plaies et bosses. Et, non satisfaite encore, la Conférence de Berlin est allée jusqu'à prévoir le cas où des différends graves se déclareraient en dépit de tous ces moyens préventifs, et elle a pris des mesures d'arbitrage et de neutralisation qui, si la guerre éclatait, l'empêcheraient de faire tache d'huile, et de gêner les voisins paisibles, la forceraient, en un mot, à demeurer rigoureusement circonscrite dans son foyer.
Telle est, à grands traits, l'Œuvre que viennent d'accomplir les Plénipotentiaires de l'Europe. C'est une des belles choses du siècle : un grand acte philanthropique et politique destine, du même coup, à servir les intérêts pratiques de tous — ce qui ne gâte rien. Quand nous disions tout à l'heure qu'un nouveau monde était né, nous n'exagérions pas, car, on en conviendra, rien n'existe de pareil au bassin du Congo, ainsi constitué.
Mais on n'a pas encore accordé à l'Europe la pleine mesure des éloges qu'elle mérite, quand on a constaté les résuUats réalisés par ses Représentants à Berlin.
L'Œuvre ne s'est pas faite toute seule. Que de divergences de vues il a fallu aplanir; que d'intérêts contradictoires il a fallu concilier; que de préjugés il a fallu faire taire ou sacrifier avant d'arriver au but!... Il y a eu de la part de certaines Puissances une véritable abnégation, une abdication admirable, de leurs préférences personnelles.
Telle des nations, qui a proposé ou accepté l'application du système libre-échangiste au Congo, est convaincue de la supériorité du protectionnisme au point de ne pas vouloir d'autre régime pour elle-même. Telle Puissance, qui doit à la guerre sa fortune et sa gloire, a désarmé devant les nègres du Congo, comme les Puissances qui lui doivent leurs plus dures épreuves. Des Etats qui se dénient à eux-mêmes la liberté de conscience n'ont pas hésité à la garantir, d'une façon absolue, à la population de l'Afrique centrale. Un pays, qui vend de l'opium à la Chine, a pris l'initiative d'un vœu destiné à protéger les noirs contre les séductions de l'eau-de-vie. Tel autre Gouvernement, qui n*a pas encore eu la bonne fortune de pouvoir supprimer chez lui les entraves à la liberté individuelle, a voté pour que l'on interdise à l'Europe d'importer au Congo des chaînes, des carcans, des menottes. Toutes les Puissances, en un mot, se sont associées pour créer au Congo un état de choses que certaines d'entre elles pourraient à bon droit lui envier! Quand plus tard, les peuplades africaines seront en
état de le comprendre, leur reconnaissance n^excédera peutêtre pas leur admiration.
Le dénouement de la Conférence fournit, du reste, encore
un autre sujet de contentement. Il arrive fréquemment que
ces grands Congrès politiques, tout en favorisant un intérêt
général, froissent des intérêts particuliers, et posent les jalons
. de complications futures qui leur font de tristes lendemains.
Point n'est le cas actuel. La Conférence de Berlin paraît ne laisser derrière elle aucune amertume, aucun regret, aucune colère. Chacun de ceux qui y ont participé semble se réjouir du dénouement, et considérer comme une victoire personnelle la victoire de tous.
La noble entreprise du Roi des Belges, l'Association africaine, sort de la Conférence avec un état civil sans lequel son avenir eût toujours été précaire. Les conditions d'existence lui sont assurées ; étoufifée naguère entre les possessions de la France et celles que revendiquait le Portugal, elle a maintenant une porte ouverte sur la mer, et il ne tient qu'à elle de faire pénétrer, au moyen d'un chemin de fer, jusqu'au cœur de l'Afrique, la civilisation et la prospérité, dont elle a semé les premiers germes sur les bords du Congo.
Le Portugal a vu sanctionner des prétentions territoriales qu'on lui contestait depuis longtemps. Il avait bâti au Congo quantité de châteaux espagnols. Il n'en a vu s'écrouler que quelques-uns ; la Conférence a consolidé les autres, et la nation portugaise possède maintenant en Afrique un monument — plus petit sans doute que celui qu'elle rêvait, mais moins fragile — ce qui vaut mieux.
Ce n'est pas la France non plus qui aurait le droit de se plaindre des résultats atteints.
La frontière du Gabon est maintenant reportée sur le littoral de Sette-Camma et se prolonge jusqu'au centre de l'Afrique, sur un territoire à peu près quinze fois plus grand que la France. Le cabinet de Paris a d'ailleurs participé avec l'Allemagne à la convocation de la Conférence. Aux avantages que
lui assurent les décisions intérieures et extérieures de la Conférence, s'ajoute l'honneur d'avoir aidé à les provoquer. C'est tout profit.
On a dit de l'Allemagne que son bénéfice se traduirait par un honnête courtage accordé à ses bons offices. Nous n'en savons rien. Ce qui est certain, c'est que l'initiative du Congrès de Berlin, et du programme adopté, lui appartient en première ligne. Elle ne peut donc que s'applaudir de l'heureuse issue des délibérations, qu'elle en soit payée ou non en argent comptant.
Enfin, il n'y a pas jusqu'à l'Angleterre qui n'ait à se féliciter du pacte international de Berlin. Elle était entrée à la Conférence avec hésitation, soupçonnant quelque piège, redoutant quelque coalition contre ses intérêts et son prestige. Elle la quitte en se frottant les mains; soustrait au contrôle européen le Niger, qu'elle désirait y soustraire; ressuscite dans ses principales parties le traité qu'elle avait naguère conclu avec le Portugal, et que les Puissances avaient rejeté d'abord à la presque unanimité ; admet partout, les principes de liberté de commerce et de navigation dont elle a été le berceau, dont elle demeure la patrie. Les décrets de la Conférence n'ont pas, il est vrai, un caractère éternel. Ils pourraient être abrogés dans une période de vingt ans. Mais quel est le provisoire de vingt ans qui ne devienne définitif? C'est ce qu'on se dit à Londres et, réflexion faite, on jette sa note d'allégresse dans le Te Deum qui salue l'Œuvre de Berlin.
Cette satisfaction universelle achève de caractériser la situation. Elle atteste que les magnifiques résultats obtenus au Congo même, tendront plutôt à rapprocher qu'à désunir leurs collaborateurs.
La Belgique a le droit de faire résonner dans cet ensemble la note de la fierté patriotique.
Les hommes éminents qui la représentaient à Berlin, et au premier rang desquels il faut citer le nouveau Ministre d'Etat M. le baron Lambermont, ont joué au Congrès, à côté d'am-
bâssadeurs rompus à toutes les délicatesses, et à toutes les difficultés du métier, un rôle brillant dont pourraient s'enorgueillir les diplomates les plus exercés de l'Europe.
Et puis, ne l'oublions pas, cet immense bassin du Congo, que la Conférence vient de convertir en un vaste Etat, est la création, presque l'invention d'un de nos compatriotes, celuilà même qui est, de par sa fonction, la personnification de la patrie, et qui dans toutes les circonstances s'est montré à la hauteur de ce noble rôle par son caractère, sa loyauté et son amour pour le pays.
Les stations de l'Association africaine, fondées au prix de tant de généreux sacrifices, élevées aujourd'hui à la dignité d'Etat, auront été l'embryon de cette « Amérique noire » qui va s'épanouir dans l'Afrique centrale. A la Conférence même, il n'y a eu qu'une voix pour féliciter le Roi des Belges de la précieuse initiative à laquelle l'Europe doit le Congo, à laquelle le Congo doit l'Europe. Qu'il ne soit pas dit qu'on est prophète partout, hormis en son pays.