TUDO'H BROWN, ESQI IRE
serve et avait fait des efforts héroïques pour devenir son ami. Mais Kajsa ne s'était jamais habituée à l'idée de voir cet « intrus », comme elle l'appelait, prendre pied chez le docteur, y être traité en fils adoptif et devenir le favori des trois amis. Les succès scolaires d'Erik, sa bonté, sa douceur, loin de lui faire trouver grâce devant elle, devenaient plutôt de nouveaux motifs de jalousie. Au fond, Kajsa ne pardonnait pas au jeune garçon de n'être qu'un pécheur et qu'un paysan. Il lui semblait (iue cela faisait déchoir la maison et ellemême du haut degré où elle aimait à se croire perchée sur l'échelle sociale.
Mais ce fut bien autre chose quand elle sut qu'Erik était moins encore qu'un paysan, — un enfant trouvé. Cela lui parut tout uniment monstrueux et déshonorant. Elle n'était pas éloignée de penser qu'un enfant trouvé prenait place, dans la hiérarchie uVs êtres, au-dessous du chat et du chien. Et ce sentiment se manifestait chez elle par les regards les plus dédaigneux, les silences les plus mortifiants, les avanies les plus cruelles. Erik était-il invité avec elle à une réunion d'enfants dans une maison amie? clic refusait tout net de danser avec lui. A table, elle affectait de ne pas répondre à ce qu'il disait, ou de n'en tenir aucun compte. En toute occasion, elle prenait à tâche de l'humilier.
L<- pauvre Erik avait deviné la cause de cette conduite peu charitable. Il lui était impossible de cnnqurndre pourquoi ce malheur affreux de ne
loi
l'épave du cyntiiu.
pas connaître sa famille et sa patrie devenait un grief contre lui. Il essaya un jour d'eu raisonner avec Kajsa, de lui faire entendre l'injustice et la cruauté d'un pareil préjugé; mais elle ne daigna même pas réconter. Plus ils grandissaient tous deux, plus cet abîme qui les séparait semblait s'élargir. A dix-huit ans, Ivajsa avait fait ses débuta dans le monde. Elle y était choyée et adulée comme une héritière, et ces hommages la confirmaient dans l'opinion qu'elle était faite d'une autre pâte que le commun des mortels.
Erik, d'abord affligé de ces dédains, avait fini par s'en indigner et. par se jurer d'eu triompher. Ce sentiment d'humiliation avait même une grande part dans l'ardeur passion née qu'il apportait a ses études. Il rêvait de se placer si haut dans l'estime publique, à force de travail, que chacun fût obligé de s'incliner. Mais il se jurait aussi de partir à la première occasion, de ne pas rester sous ce toit où chaque jour était marqué pour lui par une secrète humiliation. Seulement il fallait que le bon docteur ignorât les motifs de ce départ. Il fallait qu'il l'ai* tri huât uniquement à la passion fies vovages. Kt c'est pourquoi Erik parlait fréquemment de s'engager, au terme de ses études, dans quelque expédition scientifique. C'est pourquoi, tout en suivant à Upsal les cours de l'école de médecine, il se préparait par les travaux et les exercices les plus sévères à la vie de fatigues et de dangers qui est le lot des grands voyageurs.