Lermontov (1814-1841)
Le récit d'une vie si tôt brisée ne comporte pas beaucoup d'événements, mais il importe d'en marquer les étapes, afin de mieux comprendre cette âme de poète.
Le père de Lermontov, Iouri Pétrovitch, était un ancien officier du Corps des Cadets qui, au moment de son mariage, vivait retiré du service dans son domaine de Kroptovka, gouvernement de Toula. Il était de fort petite noblesse et très peu fortuné. Il croyait descendre de l'illustre famille ^écossaise des Lermont, dont l'un des membres, au xvne siècle, avait émigré en Pologne, puis à Moscou ; mais sa geneaiogie n'était pas établie d'après des documents authentiques t incontestables. Comme il était assez beau garçon, il gagna e cœur d'une jeune fille rencontrée par hasard chez des oisins de campagne. La mère de la jeune fille fut très mécontente de cet amour, qui résista à toutes ses objurgarptions. Le mariage se fit.
«a- La jeune Mme Lermontova ou Lermantova, comme le poète
"^a longtemps orthographié son nom, était, elle, riche et de
haute noblesse russe. Sa mère, Mme Arseniéva, était née
^Stolypina et fort orgueilleuse de son rang. Elle habitait un
agnifique domaine, à Tarkhany, gouvernement de Penza.
Elle était veuve et n'avait que sa fille, Marie.
Installés d'abord à Tarkhany, les époux allèrent ensuite abiter Moscou. Ce fut dans cette ville que naquit, le 3 octobre 1814, Michel Iouriévitch, le futur poète. Du reste, bientôt Jles Lermontov revinrent à Tarkhany, car la jeune femme était d'une santé délicate et elle avait besoin de soins assidus. Le ménage ne fut pas heureux. Iouri Pétrovitch n'était ========= 1 ==================
pas, paraît-il, un méchant homme ; mais il était d'un caractère assez emporté. Sa femme, nerveuse et malade, avait éprouvé sans doute de son mariage bien des désillusions. La présence de la belle-mère dans le ménage n'était pas faite non plus pour adoucir les angles. Il y eut des scènes. Marie ne put supporter une situation si pénible et elle succomba, minée par la phtisie, alors que le petit Michel n'était encore âgé que de deux ans et cinq mois.
Iouri Pétrovitch, après la mort de sa femme, se retira chez lui, à Kroptovka. Il réclama bientôt la présence de son fils ; mais sa belle-mère, qui, ayant perdu sa fille unique, avait rejeté sur son petit-fils toutes ses affections et tous ses espoirs, n'entendait pas le lâcher. Et alors s'engagea une lutte dans laquelle Mme Arsénieva finit par triompher, ayant pour elle l'appui de l'opinion et l'avantage de la fortune. L'enfant fut enlevé à son père et ne put le voir que rarement, à la dérobée, Cette situation lamentable, pire que celle qui résulte d'un divorce, ne fut pas sans laisser des traces profondes dans la jeune âme de l'enfant.
Quels furent les sentiments de Lermontov à l'égard de son père ? Il paraît certain, et ceci est à l'éloge de Iouri Pétrovitch, qu'ils furent sincèrement affectueux. Il faut vraiment que cet ancien officier ait été, au fond, un brave homme, pour qu'un enfant, élevé dans une atmosphère de haine ou tout au moins de dédain à son égard, ait pu lui rendre, au moment de sa mort, ce touchant témoignage : « Affreux fut le destin du père et du fils, — vivre à part l'un de l'autre et mourir séparés, — et avoir le sort d'un proscrit étranger dans le pays dont on est citoyen ! — Du moins tu as rempli ta destinée, mon père ; — tu as eu la fin que tu désirais ; — plût à Dieu que j'eusse une fin calme comme la tienne, — moi qui fus la cause de toutes tes souffrances ! — Mais tu me pardonnes ! Suis-je coupable, — si des gens ont voulu étouffer dans mon âme — le feu divin qui, depuis le berceau, — brûlait en elle avec l'approbation du Créateur? — Pourtant leurs désirs ont été stériles ; — nous n'avons pas pu nous haïr l'un l'autre, — bien que tous deux nous fussions des victimes delà souffrance! — Ce n'est pas à moi de juger si
tu fus coupable ou non !... » (I, 246, 1831.) Dans des Stances de la même époque, il dit : « Je suis fils du malheur. Mon père — ne connut pas le repos avant la fin ; — dans les larmes s'éteignit ma mère ; — après eux je restai seul, — hôte importun au banquet de la vie, — jeune branche poussée sur une souche sèche... » (I, 247.) Profond désenchantement chez ce jeune homme de dix-sept ans, où se mêlent assurément un sincère amour pour ses parents et une aversion non déguisée pour le milieu dans lequel la destinée l'avait fait vivre. Ces documents, quoique à peu près uniques, en disent assez sur les causes vraies de l'incurable tristesse que le jeune poète manifesta dès ses premières années. A sa mère, dans ses cahiers de jeunesse, il donne encore ce gracieux souvenir, qui a pour nous l'intérêt de nous montrer l'éveil de la sensibilité artistique chez le poète, dès l'âge le plus tendre : « Quand j'avais trois ans, il y avait une chanson qui me faisait pleurer : je ne peux pas m'en souvenir actuellement, mais je suis sûr que si je l'entendais, elle me ferait la même impression. C'était ma défunte mère qui la chantait. »
A Tarkhany, chez sa grand'mère, l'enfant fut élevé en fils unique de famille riche, c'est-à-dire qu'il fut gâté, archigâté. Il faut relire la page où sont décrites, dans la Princesse Ligovskaia, les années d'enfance de Sacha Arbénine. Ce fragment a assurément un caractère autobiographique. Michel, comme Sacha, était chétif et souvent malade, aussi était-il entouré de soins continuels. Les servantes, les nianias, les intendantes étaient absolument à son service : elles avaient l'ordre de se plier à toutes ses fantaisies. On ne réfrénait même pas ses colères ou ses caprices d'enfant, qui s'exerçaient sur les plantes du parc, quand ce n'était pas sur les malheureuses poules de la basse-cour, à qui il pouvait impunément casser les pattes. En même temps, son imagination s'éveillait. Il écoutait, des heures durant, les récits fantastiques des servantes, des contes de brigands, remplis d'aventures extraordinaires et terribles, et il se mettait à rêver : « A six ans il contemplait le couchant semé de nuages pourpres, et une douceur inexplicable pénétrait son âme quand la pleine lune = 3 — - =
donnait, par la fenêtre, sur son lit d'enfant ». Et quand il était malade : « Durant ses fatigantes insomnies, Sacha, étouffant sur son oreiller brûlant, s'était accoutumé à vaincre les douleurs du corps en se laissant emporter par les rêves de l'âme. Il s'imaginait être un brigand de la Volga qui fend les flots bleus et glacés, qui marche à l'ombre des forêts profondes, parmi les clameurs du champ de bataille, au bruit des chansons guerrières, au milieu des sifflements de la tempête... » Le poète, dès ses plus tendres années, faisait provision d'idées, de sensations et de couleurs.
La première fois que Michel quitta Tarkhany, ce fut pour visiter un pays qu'il devait revoir souvent dans la suite et qui eut sur le développement de son talent une profonde influence. Sa grand'mère, toujours inquiète au sujet de sa santé, conduisit à plusieurs reprises son petit-fils aux eaux du Caucase, où ses parents, les Stolypine, possédaient un domaine, près de Piatigorsk. Ce fut là qu'en 1825 — il avait onze ans — il fit chez ses cousines la connaissance d'une petite fille de neuf ans. Il avoue lui-même qu'il l'aima d'amour. Enfantillage ou précocité extraordinaire? Ce qui est certain, c'est que, de ce premier contact avec une nature grandiose *et sauvage, il remporta, à défaut d'impressions amoureuses, une ample moisson d'images, de récits de combats, de traits farouches qui enchantèrent son imagination et restèrent pour toujours graves en lui.
Cependant l'éducation de l'enfant se poursuivait. Le moment vint où on dut lui donner un précepteur. On sait ce qu'étaient en général les précepteurs à cette époque dans les riches familles russes. Tour à tour on vit passer dans la maison un Grec, un ancien officier de la Garde Impériale nommé Canet, qui avait été fait prisonnier en 1812 et était resté en Russie, un juif allemand du nom de Lévy, un certain Gendroz, ancien émigré, d'âge avancé, qui avait traversé les scènes de la Terreur, si toutefois il est permis de le reconnaître sous certains des traits du marquis de Tess de Sachka (str. LXXV). A Gendroz, qui mourut dans la maison, on donna pour successeur l'Anglais Windson. Auprès de ces divers maîtres, Michel Iouriévitch recueillit, sinon des con- , 4 =
naissances positives, du moins nombre de récits et d'anecdotes dont plusieurs ne furent pas perdus pour lui. Il s'initia aussi, tant bien que mal, à la connaissance des langues et des littératures française, allemande et anglaise.
Mme Arseniéva, dès 1827, était venue, avec son petit-fils, s'installer à Moscou. En 1828, Michel, pour achever son éducation, fut confié à la Pension noble de l'Université. Les études y étaient surtout littéraires. L'adolescent s'y trouva dans un milieu qui correspondait entièrement à ses goûts. Il y commença à écrire sous la direction et avec les encouragements de son maître, A. Merzliakov, poète et critique distingué, traducteur en vers russes de la Jérusalem délivrée. L'influence d'un pareil professeur fut grande et durable. Evidemment il apprit au jeune poète son métier ; en même temps qu'il l'initiait à la littérature russe, il lui communiqua le goût des chansons populaires dont il avait fait une étude particulière. Il faut croire que la trace laissée par lui dans l'esprit de l'adolescent fut bien profonde, puisque plus tard, lors de l'affaire de la pièce sur la mort de Pouchkine, Mme Arsénieva s'écria, dit-on : « J'avais bien besoin, pour mon malheur, de prendre Merzliakov comme professeur de littérature pour Micha ! Voilà où il l'a conduit ! »
Pendant ce séjour à la Pension noble, Michel eut souvent l'occasion de se rencontrer avec son père. Le jeune homme allait avoir bientôt seize ans, âge auquel il était convenu qu'il retournerait définitivement auprès de lui. Mais il n'en fut pas ainsi. Des débats nouveaux, dont Michel était l'enjeu, s'élevèrent entre le gendre et la belle-mère. Celle-ci eut à la fin gain de cause. La mort de Iouri Pétrovitch donna seule un dénouement à cette pénible situation.
Par ordre de l'empereur, la Pension noble avait été fermée dans les premiers mois de 1830. Le jeune homme demanda alors à être admis à l'Université et se prépara à passer l'examen d'entrée. En attendant, il alla passer l'été dans la propriété de Mme Stolypina, à Srédnikovo, près de Moscou. Il s'y rencontra avec plusieurs personnes de sa famille, des jeunes filles avec lesquelles il entretint ensuite une correspondance fidèle, en particulier les deux soeurs = 5 =
LÊ£MOttTOtf — - - —
LopOukhinà, Marié et Barbe. Barbe lui inspira un amour qui fut profond et durable, qui survécut à toutes les épreuves et dont plusieurs de ses poésies, comme nous verrons, sont assurément imprégnées. Par une sorte d'affectation peut-être ou par délicatesse, il s'est ingénié à dissimuler ses sentiments, que beaucoup d'indices cependant révèlent.
Le 1er septembre 1830, le jeune homme entra à l'Université. À Moscou bien des idées nouvelles fermentaient alors. Occidentaux et Slavophiles rompaient des lances dans les revues. La jeunesse des écoles, avec Biélinski, Stankiévitch, Herzen à sa tête, discutait avec passion. Lermontov resta à l'écart de ces luttes. Ses professeurs ne semblent pas non plus avoir retenu son attention. Taciturne, froid et réservé, il tint à distance ses camarades. Du reste il avait dans son aspect physique quelque chose qui éloignait les sympathies. C'étaient ses yeux surtout qui étaient étranges, grands, brillants et noirs comme du charbon. Tous ceux qui l'ont approché ont été impressionnés par ce regard.
Le séjour de Lermontov à l'Université de Moscou ne fut pas de longue durée. Pour dès raisons restées peu connues, il là quitta le 1er juin 1831. Il tenta alors d'entrer à Celle de Saint- Pétersbourg, mais on refusa de faire compter pour sa scolarité le temps de son séjour à Moscou. Il lui fallait recommencer toutes ses études. Malgré sa grand'mère et saisi par le désir de mener enfin une vie active, il se décida à laisser les livres pour embrasser la carrière des armes. En 1832, il entra à l'École des Porte-enseigne et des Junkers de cavalerie, ce qui lui donnait la possibilité de devenir, en deux ans, officier dans la Garde.
Cependant, les années de Moscou n'avaient pas été perdues pour Lermontov. Il avait beaucoup écrit et dans ces poésies de 1830 et 1831, en même temps qu'on trouve en germe la plupart des thèmes poétiques, des images et des idées qu'il développera dans la suite, on a un fidèle reflet de ce qu'était alors la sensibilité du poète. L'impression qu'elles laissent est celle d'une incurable tristesse, d'un désenchantement profond. A côté de l'expression d'un indomptable orgueil revient souvent le pressentiment d'une fin préma- ^ = 6 ==
turée, souvent même apparaissent des idées de suicide. Sans doute, dans ces pièces, il y a à faire la part de la mode du temps et à tenir compte de l'imitation de Byron, qui était aussi tyrannique à Moscou qu'à Paris ; il n'en est pas moins vrai qu'elles témoignent d'une très grande détresse morale. Ce jeune homme, qui avait toujours été d'une santé délicate, subissait alors une crise de croissance, qui le livra à une neurasthénie dont il ne s'est, pour ainsi dire, jamais guéri.
Cet état de dépression nerveuse, en tout cas, fut loin de nuire à sa production littéraire. En plus de très nombreuses pièces de vers, pendant ces deux années, il compose plusieurs drames de couleur sombre et d'allure ultra-romantique, où se décèle l'imitation de Schiller et de Lessing : les Espagnols (1830), Menschen und Leidenschaften (1830), l'Homme étrange (1831). I! multiplie les poèmes : la Lithuanienne (1830), la Confession (1830), Azraïl (1831), l'Ange de la mort (1831), Kally (1831), l'Aoul de Bastoundji (1831), Izmaïl-Bey (1832). Il esquisse le Démon. Il compose un roman, Vadim, qu'il n'achèvera pas et dont il dit lui-même que c'est une « œuvre de désespoir » : parfait modèle du genre « forcené », dont le héros est un amalgame curieux de HaU d'Islande et de Quasimodo. Plusieurs des œuvres qu'il écrit alors seront reprises ensuite sous une forme plus achevée.
Michel Iouriévitch n'était guère fait pour la carrière militaire. Dès les premiers jours de son entrée à l'Ecole des Porte-Enseigne, il confiait à Marie Lôpoukhina le peu d'enthousiasme que lui inspirait son nouveau métier. Il avait voulu goûter d'une vie plus libre, s'émanciper sans doute de la sollicitude tatillonne de sa grand'mère, mais il se heurtait maintenant à une autre servitude, la discipline militaire, les exigences du service, la nécessité de se plier aux habitudes de l'esprit de corps, une grossièreté de mœurs à laquelle il n'était point habitué. Il devait accepter les brimades, partager les plaisanteries et les jeux de ses camarades, faire la fête et boire avec eux. Au témoignage de ceux qui l'ont connu alors, son caractère se modifia dans ce milieu nouveau. A sa tristesse naturelle se joignit le
penchant à la raillerie. Il se moquait de tout le monde, de ses supérieurs comme de ses égaux ; il ne s'épargnait pas lui-même. Il était assez laid, petit de taille et large d'épaules, et comme c'était l'habitude à l'Ecole de se donner des surnoms, de même que son cousin Stolypine n'était pas appelé autrement que Mongo, lui-même s'affubla du nom de Mayeux, d'après le type parisien alors célèbre. Il dessinait aussi avec habileté et multipliait les caricatures. Ce goût lui fut funeste : il lui coûta la vie à vingt-sept ans.
Il écrivit peu pendant cette période. La vie active et passablement dissipée qu'il menait alors ne lui laissait pas probablement beaucoup de loisirs. Quelques petits poèmes, écrits d'une plume alerte : la Uhlane, Une fête à Peterhof, et qui firent scandale, sont les seuls témoignages de son activité littéraire. Ils indiquent en tout cas que le jeune désespéré s'était repris à la vie. Il était devenu homme de plaisir et était fort répandu dans la société, la bonne et la mauvaise.
Malgré tout, son séjour à l'École des Porte-enseigne ne lui laissa pas d'excellents souvenirs, et en décembre 1834 il parle à sa confidente, Marie Lopoukhina, des « deux terribles années » qu'il vient de passer. Un pareil aveu peut nous suffire.
Le 25 novembre 1834, Lermontov fut nommé cornette aux hussards de la Garde à Tsarskoé-Sélo. Ce fut pour lui le début d'une existence brillante qui se prolongea jusqu'à la fin de 1836. Les salons s'ouvrirent devant le jeune officier, pas tous cependant, car il était, par son père, de très petite noblesse. Il souffrit du dédain de certaines familles haut placées et il n'oublia pas ses rancunes. Malgré tout, il se fit une place dans le monde et y multiplia les relations. Il eut aussi certaines intrigues amoureuses, au cours desquelles il eut le tort de ne pas toujours se conduire en parfait gentleman.
Cette courte période fut féconde pour les lettres. Il achève Sachka, poème composé à l'imitation de YOniéguine de Pouchkine. Il écrit la Caissière (1836). Il publie Khadji l'Abrek, écrit précédemment, dans la Bibliothèque pour la
lecture. Il compose le Boiar Orcha (1835), adaptation russe d'une sombre histoire orientale, puis le drame romantique le Bal masqué (1835), la meilleure de ses pièces de théâtre et la seule qui ait été représentée (en 1859). Nous ne mentionnons pas les pièces qui se trouvent dans notre recueil.
La mort tragique de Pouchkine, en janvier 1837, eut pour effet un changement soudain dans la destinée du poète. La pièce qu'il composa à cette occasion, où il se faisait le porteparole de l'opinion publique, mais où l'indignation s'exprimait avec violence, provoqua parmi les hautes classes de la société un scandale inouï. L'empereur, d'abord enclin à l'indulgence, dut sévir. Le coupable fut connu, grâce à une indiscrétion de son ami Raievski et, comme punition, envoyé dans un régiment de dragons qui tenait garnison au Caucase.
Il ne devait y rester que jusqu'à l'automne de la même année 1837 et ce court séjour dans un pays, qu'il avait déjà visité dans ses jeunes années et qui l'enchantait, ne fut en somme pour lui qu'un voyage d'agrément au cours duquel il fit une ample provision de pittoresque. Il se rendit d'abord au port de Tamane, d'où il devait gagner par mer Guélendjik. Une expédition devait être organisée contre les montagnards ; mais il semble bien que le temps du jeune officier se passa bien plutôt à faire des excursions dans la montagne. Il traverse les gorges fameuses du Darial et fait l'ascension de la Krestovaia, au point culminant du col qui fait communiquer les deux vallées du Terek et de l'Aragva. Il séjourne ensuite aux eaux de Piatigorsk. Le 11 octobre, il est transféré au régiment de la Garde qui tient garnison à Novgorod - Véliki. Mais il ne se presse pas de rejoindre son poste et s'attarde une partie de l'hiver à Stavropol.où il se lie avec d'anciens décembristes et connaît l'original docteur Mayer, le prototype du Verner de la Pjincesse Mary.
Pendant ce temps, il n'a pas cessé de travailler. Il achève le Chant de Kalachnikov et commence à mettre en oeuvre les matériaux qu'il vient de recueillir, en ébauchant Bêla et le Fataliste et en plaçant définitivement son Démon dans le cadre grandiose et somptueux du Caucase. — — ~ 9 — <
Il avait réjoint son régiment de Novgorod au mois de février 1838 ; mais bientôt, grâce aux démarches de sa grand'mère, il pouvait obtenir d'être transféré aux hussards de la Garde à Pétersbourg.
Dans la capitale, malgré les distractions de toute sorte qui ne lui manquent pas, nialgré ses succès mondains, il est repris de sa mélancolie. « Il faut vous dire, écrit-il à Marie Lopoukhina, que je suis le plus malheureux dés hommes, et vous me croirez quand vous saurez que je vais chaque jour au bal; je suis lance dans le grand monde. Pendant un mois, j'ai été à la mode : on se m'arrachait (sic). C'est franc au moins. Tout ce monde que j'ai injurié dans mes vers se plaît à m'entourer de flatteries, les plus jolies femmes me demandent des Vers... Néanmoins je m'ennuie... » (en français). Du temps avait passé depuis l'époque où certains salons se fermaient devant lui. Le fils de Iouri Pétrovitch était devenu célèbre et on lui faisait fête. Ce n'était pas une raison cependant pour que Lermontov se réconciliât avec ce monde qu'il détestait. Bien au contraire, il semble qu'il l'ait pris davantage en aversion. Et Ton voit sa bile s'épancher dans des oeuvres comme Douma, ou comme Ce Premier Janvier qui souleva des colères et lui fit dès ennemis irréconciliables. D'ailleurs d'autres causes de chagrin, d'une nature plus intime, n'étaient pas pour dissiper sa tristesse. Barbe Lopoukhina, le grand amour de sa vie, s'était fiancée, puis mariée à Bakhmétiev. Le poète en éprouva un profond déchirement, dont on trouve l'écho dans le poème de Sachka.
Ivan Tourguénev vit Lermontov à peu près vers le même temps et il est intéressant de noter ici les traits de cette physionomie, qu'il a fixés dans ses Souvenirs littéraires, « Dans son extérieur, écrit-il, il y avait quelque chose de sinistre et de tragique; une force ténébreuse et méchante, un air de mélancolique dédain, la passion émanaient de sa face basanée, de ses grands yeux sombres et fixes. Leur regard lourd contrastait étrangement avec la moue presque enfantine de ses lèvres très fraîches. Tout son aspect physique, sa petite taille, ses jambes arquées, cette grosse tête sur des — 10 =
épaules larges et voûtées produisaient une impression désagréable ; mais on sentait tout de suite qu'il y avait là une force. On sait que, jusqu'à un certain point, il s'est représenté sous les traits de Pétchorine. Ce détail : « Ses « yeux ne riaient pas quand il riait... » s'appliquait réellement à lui... »(Chap. III, Gogol.) Ce portrait, fortement buriné par un Observateur à l'œil pénétrant, est à retenir.
Un nouvel incident va jeter, pour la seconde fois, Lermontov dans la vie errante. Un jour, probablement au sujet d'une rivalité d'amour, une altercation se produit entre le poète et le fils de l'ambassadeur de France, M. de Barante. Une rencontre a lieu, dont Lermontov se tire avec une égratignure. Mais l'affaire fait scandale. Ce sont les arrêts pour le jeune officier , puis, comme, au lieu de se tenir coi, il aggrave son cas en s'en prenant une seconde fois à Barante, on décide son exil. Le 15 avril 1840, il se met de nouveau en route pour le Caucase.
Cette fois-ci, l'affaire devait avoir, au point de vue militaire, de plus sérieuses conséquences. A peine arrivé là-bas, Michel Iouriévitch dut prendre part à une expédition contre les Tchétchènes. Pour la première fois il vit le feu, dans une rencontre avec ces montagnards, sur les bords de la petite rivière du Valérik. « ...Tous les jours nous avions des engagements, écrit-il à son ami Alexis Lopoukhine au mois de septembre : nous en avons eu un assez sérieux qui a duré six heures... Figure-toi que dans le ravin où la tête s'est donnée, une heure après l'affaire, la rivière exhalait une odeur de sang... » (en français). Le spectacle du combat, la vue des morts, les cris des blessés, 1' « odeur du sang », tout cela agit fortement sur ses nerfs. lia fait le récitde la campagne, où d'ailleurs il se conduisit avec bravoure, dans le petit poème intitulé Valérik. Le ton en est plein d'alacrité et d'entrain, chose rare chez noire poète, malgré les scènes d'horreur guerrière qui y sont décrites . Dans plusieurs autres pièces également il a évoqué les mêmes tableaux.
Dès la fin de juillet 1840 il prend les eaux à Piatigorsk. Il pense sérieusement à démissionner et se décide à demander un congé. Il s'attarde à Stavropol une partie de l'hiver
1840-1841 et ce n'est qu'au commencement de février qu'il est de retour à Saint-Pétersbourg.
Il y arrivait, accompagné d'une renommée littéraire qu'augmentait encore le prestige des armes. Le premier recueil de ses poésies, encore bien incomplet, avait paru en août 1840 et avait été salué avec enthousiasme par le célèbre critique Biélinski. Au début de 1841, sous le titre commun de Un héros de notre temps, Lermontov avait publié une série de nouvelles, dont la plupart avaient déjà été accueillies dans les revues. Cependant son talent mûrit. Son art, si étudié, atteint réellement sa plénitude dans les pièces de 1841. Il écrit le Conte pour les enfants, contrepartie curieuse du Démon, malheureusement inachevé. Le poète, en même temps, est fêté dans les salons de la capitale. Il fréquente en particulier chez les Karamzine, où il fait la connaissance de Mme Smirnova et de la comtesse Eudoxie Rostopchine. Sa mélancolie semble s'être dissipée. Il prend goût aux amusements de cette société brillante. Plusieurs de ses poésies de cette époque témoignent de l'heureuse guérison qui s'annonce. L'apaisement et le calme descendent dans cette âme orageuse. Relisons ces quelques lignes de la notice qu'Eudoxie Rostopchine envoya à Alexandre Dumas : « C'est à cette époque [début de 1841] que je fis la connaissance personnelle de Lermontof et que deux jours suffirent à nous lier d'amitié... Nous appartenions à la même coterie, nous nous rencontrions donc sans cesse et du matin au soir ; ce qui acheva de nous mettre en confiance, c'est que je lui révélai tout ce que je savais des méfaits de sa jeunesse, de sorte qu'après en avoir ri ensemble, nous fûmes tout à coup comme si nous nous étions connus depuis ce temps-là. Les trois mois que Lermontof passa à cette époque dans la capitale furent, je crois, les trois mois les plus heureux et les plus brillants de sa vie. Fêté dans le monde, aimé, choyé dans le cercle de ses intimes, il faisait quelques beaux vers le matin et venait nous les lire le soir. Son humeur joviale se réveillait dans cette sphère amie ; tous les jours, il inventait une niche ou une plaisanterie quelconque, et nous passions des heures entières dans de fous rires, grâce à sa verve 12 -^ ■ =
intarissable. » (Le Caucase, t. II, p. 255.) Heureux changement à vue dans le caractère de notre poète, mais où persistent néanmoins quelques traits anciens, notamment l'humeur railleuse qui, hélas! lui fut fatale.
Mais il était dit que Lermontov ne pouvait rester en place ni goûter longtemps un bonheur calme. Le jeune officier insiste à nouveau pour qu'on accepte sa démission. Il a manifestement des ennemis à la Cour qui le desservent ; on refuse sa démission, on refuse même de lui décerner le sabre d'honneur que le général Grabbe, son ancien chef au Caucase, a demandé pour lui. Irrité d'autres affronts encore, sa bile s'échauffe et il lance l'invective connue : « Adieu, Russie à peine débarbouillée, — pays d'esclaves, pays de maîtres, — et vous, uniformes bleus, — et toi, peuple à leur service. — Peut-être, par delà les crêtes du Caucase, — seraije à l'abri de tes pachas, — de leurs yeux qui voient tout, — de leurs oreilles qui entendent tout. » (I, 275.) Lermontov eut satisfaction. Brusquement, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Choura, au Caucase.
En avril-mai 1841, il se met en route, en compagnie de son cousin Mongo-Stolypine. Mais ils prennent le chemin des écoliers. Après un arrêt à Stavropol, ils se rendent à Piatigorsk, où ils trouvent joyeuse société ; ils y prolongent leur séjour, sous le prétexte de prendre les eaux. Lermontov rencontre là un vieil ami à lui, Martynov, « Martychka », comme il l'appelle. On s'amuse beaucoup. On se réunit notamment chez le général-lieutenant Verziline, où l'on retrouvait plusieurs jeunes filles rieuses et coquettes. L'ami Martynov était sans doute assez fat, portant beau ; peut-être prêtait-il au ridicule; il avait, en tout cas, le tort de parader toujours, dans les rues, dans les salons, avec un grand poignard. Lermontov, naturellement moqueur, se mit à le plaisanter. C'étaient à chaque instant des « Monsieur le Poignard », des « le Sauvage au grand poignard ». Des caricatures ensuite coururent, dont notre poète était l'auteur et au bas desquelles on lisait des légendes dans ce goût: « Monsieur le Poignard faisant son entrée à Piatigorsk ». La plaisanterie était bonne ; mais à la fin on s'en fâcha et ce -= 13 ^s=
qui devait arriver arriva. Une belle nuit de juillet, à un bal chez les Verziline, les deux amis se querellèrent. L'issue de l'altercation ne pouvait pas être douteuse. On fit en vain ce qu'on put pour empêcher le duel. Les deux adversaires se rencontrèrent au pied du Macho uk, entre Karas et Piatigorsk. Il faisait un orage terrible. A la première balle, Lermontov tomba, tuéraide.
Stolypine resta seul auprès du cadavre, qui fut ensuite transporté à Piatigorsk. Quelque temps après, Mme Arsénieva fit transférer les restes de son petit-fils à Tarkhany où ils reposent depuis.
Le récit de la vie de Lermontov, et plus encore la lecture de ses œuvres, nous permettent de lire dans son âme. Ce qu'on peut dire d'abord, c'est que, malgré les apparences, la vie, dès ses plus tendres années, ne lui a pas été douce. Assurément, par sa fortune et sa situation dans le monde, il a été un des privilégies du sort. Mais il était né chétif et malingre et il avait à supporter probablement de redoutables hérédités morbides. Ajoutons que, de bonne heure, il a eu les yeux ouverts sur la vie et n'y a trouvé aucun sujet de joie. Il a souffert delà situation de son père, dont il était séparé ; il a souffert des soins tyranniques qui l'entouraient; il a souffert de sentir que l'existence le décevrait, que les rêveries folles de son enfance s'évanouiraient en face de la réalité ; il a souffert de sa propre précocité de cceur et d'esprit. « J'ai vécu, j'ai mûri trop tôt», écrit-il en français à Marie Lopoukhiua. Son imagination a été hantée par cette image d'un fruit précoce, condamné à se flétrir bientôt, sans pouvoir jamais atteindre son plein développement. Et, de très bonne heure, il a senti qu'il était atteint aux sources mêmes de la vie et qu'il mourrait jeune. Ce fut chez lui comme une idée fixe. Il sait qu'il mourra jeune et — précision redoutable — de mort violente.
Ici on touche aux régions troubles de l'esprit. A-t-il eu réellement la prescience de sa fin ? Ce sont là des choses - =. ===== 14
sur lesquelles on ne peut se pronom er. mais qui a\ vivement frappé des philosophes comme Vladimir Solovicv. La conclusion qu'en et, en tout cas, en droit de tirer. que, pendant sa courte vie, il a cte s . à une tristesse incurable. L'amour même ne lui a pre que de courtes joies, et s'il a connu un ^rand attachement qui eût pu lui donner le bonheur, il u 'en a eu que le v.iiu mirage, puisqu'il ne lui fut pas épargne la douleur de un autre | lie à qui allaient ses r. ,
e, après cela, a ceux qui ne vont pas au fond .1 d'evpliqiu r par 1 imitation de Byron le U
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figure du Dem ui, o- prototype de l'orgueil. On peut le dire, toutes les figurei qu "d imagina portent la tare du Déchu. depuis Vadim jusqu'au Novuc de Mtsvn et a Pétchorinc. C'est ainsi que 1 écrivain eu vint a se composer, dans ce monde très civilisé et très artificiel, une attitude de révolte et presque de sauvage. Si l'on croit aux survivances des instincts, on peut supposer que ses aïeux, soit écossais, soit
russes, lui ont transmis l'âme primitive des outlaws ou des brigands des steppes. Que ce soit dans les poésies où il attaque la société de son temps ou dans le somptueux poème de Mtsyri, cet esprit de révolte s'exprime avec une force telle qu'elle a pu faire illusion à certains esprits prévenus ou peu clairvoyants, qui ont — assez gratuitement — rangé Lermontov parmi les écrivains révolutionnaires. En tout cas, on peut trouver dans cette disposition naturelle la source de ce goût si prononcé pour la déclamation et la rhétorique , qui l'apparente à un Auguste Barbier, par exemple.
Le satirique a le ricanement facile ; il a aussi la saillie un peu acre qui déchaîne le rire. Lermontov était, paraît-il, souvent très gai en société. Assurément il ne pouvait pas toujours garder l'air sombre et fatal. Etait-ce chez lui gaieté franche ? On a vu qu'il aimait à se moquer des autres et de lui-même. Cette gaieté semble bien plutôt avoir tenu du ricanement obstiné du bossu (il l'était presque) que du rire de l'homme sain et jeune. La plaisanterie, fort peu spirituelle, qu'il s'est permise avec Martynov et qui a causé sa mort, a été prolongée bien au delà des limites permises. Les biographes mentionnent de sa part un certain nombre de facéties qui ne prouvaient guère de l'esprit et qui faisaient assurément 'de lui un homme assez désagréable en société ; aussi eut-il beaucoup d'ennemis.
La connaissance du caractère de Lermontov est indispensable à l'intelligence de sa nature d'artiste. Aucun écrivain ne fut plus subjectif que lui. Les sources de son lyrisme, comme de son éloquence et de sa verve, sont au plus profond de ses sentiments intimes. Aucune même des créations de son imagination qui n'emprunte à lui-même sa forme ou ses traits généraux. Et son âme d'artiste, de même qu'elle ressent très vivement les peines et les joies, de même, en face des spectacles de la nature, réagit très vivement. Les sons déjà, voix humaine ou harmonies musicales, ont sur elle comme un pouvoir magique. Les odeurs et les couleurs ont aussi en elle des correspondances profondes. Le poète a goûté le charme de la nature russe, la mélancolie des parcs, des allées, des étangs, de la vieille maison seigneuriale, les • . — - - = 16 ■■ =
spectacles aussi les plus simples de la vie rurale. Cependant il a fallu le cadre grandiose du Caucase pour éveiller entièrement sa sensibilité artistique. Dès l'instant où il l'a eu devant le regard, il en a compris le sens et la grandeur, et il l'a traduit sous la forme du symbole, presque du mythe. Il a conçu ces montagnes, ces fleuves, ces rochers, ces forêts comme des êtres qui vivent, pensent, souffrent à côte de l'homme, hostiles à l'homme bien souvent, quelquefois ses amis.
Cette interprétation artistique (non philosophique, car il ne peut être question ici de panthéisme) des forces et des tableaux de la nature a peut-être ete suggérée à notre auteur par certaines pièces de V. Hugo ; il n'en a pas moins tiré des effets absolument nouveaux et puissants. Les nuages, par exemple, auxquels il ne faisait mime pas attention dans un pays de plaines comme la Russie, l'ont vivement fin quand il en a vu, au Caucase, émerger dos glaciers etineclants ou de gigantesques rochers. Il en a observé les formes si fugaces, les aspects si divers. Et ils sont devenus dans son imagination, soit des pèlerins éternellement en marche vers des sanctuaires où ils vont s'agenouiller, soit des amantes qui viennent se blottir contre le sein des géants, soit des bandes de moutons aux molles toisons. Les rochers, énormes, taillés à pic, comme il en a vu dans les gorges du Darial, sont devenus pour lui des êtres fantastiques et cyclopéens, dormant, la tète penchée sur les abimes, ou bien tic colossales sentinelles, cuirassées de neige, montant la garde à la porte des défilés. D'une image banale, usée, comme celle d'un fleuve qui marie ses eaux à celles de la mer, il tire la fresque aux couleurs violentes des Do r. s du Têrek,
Et, descendant dans les détails, il est intéressant de voir comment il travaille. Il y a des artistes, pour ainsi dire, de premier jet, qui composent sous le feu de l'inspiration et font peu de retouches à leur œuvre. D'autres, au contraire, procèdent par essais successifs, et le génie pour eux n'est qu'une longue patience. Ils ne peuvent produire qu'assis à leur table de travail, entourés de notes et d'ébauches, appuyés sur des textes. Ce n'est qu'à ces conditions que l'imagina-
tion parle en eux et que l'œuvre prend sa forme définitive. Chez nous, Chateaubriand et André Chénier sont de cette catégorie (1) ; Lermontov aussi, sans aucun doute. Personne ne fut plus fortement attaché à la fonction du littérateur que cet officier aux hussards de la Garde, que cet amoureux de la vie sauvage ; personne ne fut davantage homme de cabinet. Tous ses essais, toutes ses ébauches, dès l'âge le plus tendre, il les a soigneusement conservés et mis de côté pour s'en servir à l'occasion. De certaines pièces, on a deux, trois, quatre épreuves successives. Du Démon, on a cinq rédactions, peut-être même six.
Lisant par hasard, dans le Mercure de France du 4 juillet 1807, le récit de la mort du duc d'Enghien par Chateaubriand, il est frappé par cette phrase : « Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices : le Dieu n'est pas anéanti parce que le temple est désert ». Bien vite, il la note sur ses tablettes. Cette majestueuse antithèse lui servira certainement et c'est à satiété qu'il la répète, jusqu'à ce qu'elle prenne la forme souhaitée (voir n° 7). Une autre fois, hanté par l'idée qu'il mourra jeune, il se compare lui-même à un fruit précoce et chétif, trop tôt mûri. C'est là une aubaine qu'il ne faut pas laisser perdre et qui prend place immédiatement dans son arsenal poétique . Quatre fois, cinq fois, il se sert de la comparaison qui lui a plu (voir n° 3). A-t-il conçu dans son imagination une silhouette vraiment plastique de jeune femme, aux mouvements harmonieux, aux contours purs et simples ? Il la consigne par écrit et applique le portrait, copié presque mot pour mot, à des personnages très différents (voir n° 4). On ne peut s'empêcher de trouver bien artificiels ces procédés d'art, et la réussite de ces adaptations peut parfois n'être pas complète. Mais il faut en prendre son parti: c'est ainsi que Lermontov travaille. Dans ses grands poèmes notamment, à chaque instant l'œil est arrêté par des développements parfois longs, déjà vus ailleurs. Un seul paraît à peu près exempt de cette marque- Ci) V. Joseph Bédier, Études critiques, p. 291.
tcrie un peu laborieuse, et c'est le plus parfait, Kalachnikov. D'autres fois, s'il y a utilisation de matériaux déjà connus, il y a mélange nouveau de couleurs et l'effet produit est, suivant les cas, bien différent. Un jour le poète a rencontré, au cours de ses courses dans le Caucase, un serpent se glissant sur le sable aride. Ses attitudes l'ont frappé et il les a soigneusement étudiées en vue de leur effet artistique. Ce qui l'a étonne surtout, c est de voir le serpent, après s'être tortillé en un triple anneau, s'étendre tout de son long, rigide, en ligne droite, absolument semblable à une i laissée là sur le sable. Ayant à décrire une scène qui se passe en plein midi, par une chaleur torride, il y place son serpent, et ce que son œil d'artiste y voit, c'est la couleur jaunâtre de l'animal, c'est alors une lame d epee couverte sur toute sa longueur d'une inscription d'or (Mtsvri, 22). Vu au clair de lune, c'est la rigidité du serpent surtout qui le frappe, et c'est alors une epee demi-rouillec, abandonnée là après le combat {Démon, fin\.
On le voit, l'art chez Lermontov est très conscient, très étudié. Aucun brouillard ne trouble son regard. Aussi a-t-il pu atteindre un très haut point de perfection, quo soit mort jeune, dans plusieurs de
Kalachnikov, tout imprégné d'air et de lumière, si sobre dans ses peintures, si sûr dans la vente psychologique des caractères. Il était donc avant tout un artiste. Même dan œuvres qui ont un caractère d'actualité, même dans les pièces de société, tout est calcule pour atteindre l'effet cherché.
BIBLIOGRAPHIE
1° Russe.
Elle est immense. On en trouvera les éléments dans V.-I. Méjov, Rousskaia isioritch. Bibliografiia (années 1865 à 1876, t. II), dans les principales éditions, dans les grandes histoires de la littérature russe, dans l'art, de l'Encyclopédie Brockhaus et Effron. Bornons-nous à signaler les meilleures éditions :
1. Édition P. A. Efrémov. 1880. 2 vol. 8°. Plusieurs éditions.