LE BLAIREAU
A l'usage des gens du monde.
11 a fait des études très-remarquées... de son ai-
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mable famille, sur les vicissitudes de Vart en France , 4iprès avoir visité toutes les galeries d’Europe, et en avoir rapporté plusieurs cahiers de notes où se trouvent consignées, entr’autres, ces deux profondes remarques :
« La pompe du Titien éblouit les yeux. Chose remarquable l malgré sa nature païenne , il a pu faire des tableaux religieux ! »
« Vèronèse manque d'âme. Sa lumière ne devrait pas empêcher de voir une émotion dramatique sur les figures de ses personnages. »
Je le suivis pour jouir quelques minutes de sa conversation désobligeante. Plusieurs orateurs faisaient tout haut leurs réflexions devant le petit tableau; Hector Cithare , l’oreille tendue , crayonnait. Je m’approchai à mon tour et lui criai dans l’oreille :
— Fort bien. Il écrivit aussitôt : fort bien... peint . En levant la tête et m’apercevant...
. — Comment, ici?
— Oui; à ma grande gêne, s’il faut le dire. Alors je lui fis part de mes inquiétudes, de mes scrupules.
— Par exemple ! s’écria-t-il avec un rire de singe, vous êtes un singulier personnage. Comment! vous prétendez avoir une opinion à vous , — à vous seul, comme un homme arrivé ? Mais c’est de l’orgueil. Voyez, moi, je ne suis point fier : je prends modestement l’avis de tout le monde ; je suis à la piste des rassemblements, et je note les dires de chacun, en ayant bien soin de les présenter dans un ton délicat qui ne choque personne. Aussi, chacun m’ap-
plaudit, parce que chacun se retrouve dans mes jugements.
— La personnalité est un habit de soie claire qui choque en effet tous les imbéciles puritains.
— Défiez-vous-en. Quant à moi, je ne quitte pas le noir.
— Pour assister à l’enterrement perpétuel de votre esprit.
— Ma foi, j’aime mes aises. Je vous trouve bien bon de vous inquiéter. Venez avec moi, — venez vite, làbas ; il y a trois personnes qui causent devant le Saint Sébastien .
— Mais c’est une horreur, votre métier, — un enfer! la négation de toute âme !...
— Très-bien, très-bien; ah! mon ami, je respecte vos illusions, mais elles n’ont pas le sens commun. Pardon, je vous quitte... Sapristi, vous me faites manquer la conversation de ces gens-là. On n’irait pas vite, avec vous. A propos, qu’est-ce que vous pensez de ce tableau de Troyon?
— Je pense qu’il y a un âne qui conduit des moutons et un paysan qui fume sa pipe. Je vais fumer mon cigare dans le jardin.
— Réfléchissez.
11 avait bien dit: Réfléchissez. J’ai dû me soumettre, mais ses idées n’ont point prévalu.
Le résultat de cette délibération a été l’adoption du second système. Le rôle d’aveugle me sourit. Mon conducteur est plein de bienveillance. Il a de l’esprit, du goût, de la patience; il est affable; son érudition
pratique doit m’être d’un grand secours. Vous saurez enfin pourquoi la terre de Sienne sèche lentement, et comme quoi les glacis avivent un tableau. Il répond au nom de Biaise Gondolin ; il a le nez maigre, la bouche pincée, des yeux émerillonnés, de longues jambes anguleuses, — et se coiffe d’un chapeau taillé sur le patron fantastique de l’aimable écrivain M. Hippolyte Lucas, — en forme de gondole. De là dérive son joli nom semi-pastoral, semi-romantique.
Je vous le présente , ami. Désormais , nous marcherons avec lui :
M. Gondolin!
Le lecteur !
(Saluts répétés.) *
Pasini. Départ pour la chasse dans les plaines d’Jspahan (Perse). — Us vont, ils vont , les chasseurs alertes; la poussière roule en tourbillons ; quel en train ! quelle vie ! quelle animation ! Les chevaux s’élancent à travers les plaines grises, vers les dunes capricieuses de l’horizon violet. Les lévriers suivent les chevaux. — En avant ! tenez fermes vos faucons ; bientôt ils monteront vers le ciel limpide pour s’abattre sur leur proie. Que ne peut-on ainsi chasser la vie, — ce monstre fauve! Chassez, amis; vos belles esclaves poursuivent aussi l’Amour dans les jardins mystérieux...
Ce tableau me plaît par sa qualité de couleur. C’est comme une nouvelle interprétation de l’Orient. — Il
éblouit. M. Gondolin me fait remarquer le maigre Iravail du peintre. Le ciel est en effet três-tourmenté. Le canif a trop souvent remplacé le pinceau. La vision subsiste : elle pouvait être meilleure.
Brune. P or Irait de Mmc la marquise de R... — La jolie femme! et quel dommage qu’elle soit si pauvrement peinte. Pourtant son regard était si doux!..,
Comte. Le cardinal de Richelieu . — M. Comte fait de l’histoire à la fiaçon de M. Ponson du Terrail, — et une fois sa petite anecdote encadrée, il se croit l’un des premiers historiens de France. Qu’importe la vraie couleur, le geste, Pattilude, la possibilité, l’humanité du sujet, pourvu que tel personnage renommé fasse son apparition ridicule? — C’est là un moyen commode et fort employé de nos jours que ces historiettes peintes connues de tout le monde. — Chacun y met du sien ,— chacun détaille ses observations avec une parfaite entente du sujet, et le tableau se trouve ainsi complété. Le peintre n’a pas grandchose à faire, je vous assure. Tout se réduit à une fouille archéologique. Demandez au cabinet d’estampes de la rue Richelieu combien de peintres il a perdus. Qu’importe au public la lumière, l’accord, la vie, s’il a devant les yeux une bonne histoire sur laquelle il puisse gloser à son aise? Il lui suflit alors de l’expression d’un œil, d’un geste historique de
LES 14 STATIONS DU SALON, mains ou de jambes , — d’une lutte racontée par mille chroniqueurs, d’un détail de vêtement caractéristique.
Peignez Glocester comme il vous plaira , mais n’oubliez pas de montrer sa bosse ; — c’est votre salut. Peignez admirablement Louis XI sans son petit chapeau décoré de l’image de la Vierge et vous êtes perdu. Le chapeau vous établira grand homme. Vous pouvez badigeonner àvotreaisele visage deLouisXIV,
— mais palsambleu, n’allez pas oublier sa perruque.
— Frisez-la soigneusement : tous les amis de Boileau vous proclameront un génie.
C’est de la peinture à l’usage des lecteurs. — Et, comme elle n’a pas l’attrait de la description, — une légende de plusieurs lignes se charge de l’expliquer, de la commenter , de l’imposer, de la faire admirer. Méfiez-vous de ces peintres , — ils ne savent pas le premier mot de la nature , — ils n’en ont ni le sentiment ni la vie ; — aussi, impuissants à exprimer la plus simple émotion , — ils racontent des fariboles composées. Notre beau pays de France est inondé d’artistes causeurs qui, ne sachant pas peindre une main dans son ton naturel, un pied, une bouche, un arbre, un horizon, un ciel, — font appel à leur cerveau, et, aidés du mannequin, construisent à grands frais ces pompeux châteaux de cartes qui font s’extasier les badauds. Cela dispense d’études sérieuses, cela dispense de vocation. — > L’on peut mentir à bon escient à son prochain : n’a-t-on pas l’apparence
d’une idée? Or une idée, disent les critiques littéraires, c’est précieux... mais la palette! — mais la couleur! la gamme juste, lesmagies de la lumière, les saveurs idéales de la nature exacte! — Allons donc! se passe-t-on d’idées pour écrire?... Oh! les mois ! et les parleurs!...
Revenons à nos moutons historiques.
Ce cardinal de Richelieu est en robe rouge, devant une haute cheminée à colonnes de marbre rouge où brûle un feu royal. Il caresse ses chats et les observe. Rien de plus naturel que ces jolis rapports entre gens fourrés d’hermine. Derrière , le père Joseph , l’éminence grise, — un autre chat, — sourit mieilleusement aux caprices diplomatiques de son maître. L’appartement est luxueux , peint , doré , illustré d’armoiries.
Eh bien, voilà, s’il vous plaît, une mauvaise toile. Faut- il dire pourquoi? La touche en est molle, indécise, fade. C’est rempli de détails fatigants qui ont plus d’importance que les personnages mêmes. Rien n’est voulu comme effet de lumière. Cela est terne, rougeâtre, incolore. Approchez de la cheminée : que pensez-vous de ce feu théâtral? Le marbre est soufflé, — le parquet a la maigreur du papier. Voyez ces chats de contrebande si mal dessinés, si mal peints. Richelieu a la tête deux fois trop petite pour le corps, —qui est lui-même dans une exagération de longueur phénoménale. Richelieu debout, ses mains pourraient toucher à terre. La tête du moine tombe du capuchon; il est de plus étouffé parle mur de fond.
L’ensemble est discordant, agaçant , plat. Je ne saurais être touché. La scène ne m’intéresse pas, — la couleur me fait mal. — La couleur ! faut -il en parler? elle éclate dans une gamme rouge qui brûle les yeux; je ne puis la regarder plus d’une seconde.
Ali ! c’est que c’est le faux, n’est-il pas vrai? et que l’on se fatigue vite à son intimité ; — de même mon oreille ne pourrait entendre longtemps des mensonges.— Changez votre palette, monsieur Comte; je veux le juste, parce que le juste c’est l’harmonieux. Je veux la nature, parce qu’elle me sourit au regard et me repose ; — je vis en frère avec elle. Je veux bien consentir à vous accompagner au théâtre, mais vous savez que je ne me fais point illusion et que nous rions ensemble de ses décors mal assujettis. Vos maisons se dressent avec une apparence de force, mais j’entends le machiniste derrière qui crie de sa voix avinée ; « Hé là , soutenez , soutenez le rouleau.» Votre art est un fléau, une peste; c’est la peinture négative , c’est le brevet d’art donné aux ignorants , aux stériles, qui pullulent et envahissent toutes les régions élevées , et qui, sous prétexte d’inspiration et de travail , viennent fumer négligemment leur cigare dans cet azur céleste. — Vous accablez la France d’erreurs ; vous empêchez toute grande école individuelle, forte, sérieuse et nationale, basée sur la nature, — car nos individualités sont puissantes, généreuses, mais vous les déroutez au début par vos systèmes , vos faciles et séduisantes erreurs. — Veulent- elles combattre?
la foule les méprise : ne donnez-vous pas raison à son petit bon sens épris des arguments clairs?Comme les autres font du classique antique avec un imperturbable aplomb de plagiat , — vous , vous faites du romantisme classique, en puisant à ces sources mortelles du roman et de la chronique.
Allez à l’école des maîtres , — ils vous diront leurs efforts, leurs aspirations incessantes vers le vrai, cette absolue condition du beau. Je suis las de votre gothique, de votre renaissance pour rire, de ces gestes guindés qui ne peuvent vous être familiers, — de ces attitudes préparées où rien ne dit l’homme, de ce milieu factice que mon esprit me montre bien différent. — Vous êtes faux, — vous égarez ma raison, vous chagrinez mes yeux. — Si la critique se tait sur ce sujet, c’est qu’elle est morte en France, et qu’elle ne tient aucun compte du passé de l’art. Croyez-vous, monsieur, sincèrement, qu’il vous appartienne d’oser cette œuvre de génie: — la reconstitution exacte d’une époque morte? Mais songez donc que les plus grands poètes l’osent à peine. Il faut un peintre deux fois grand, grand par la science et l’inspiration, pour la tenter avec succès.
Je croirais commettre une grave indiscrétion en vous interrogeant à ce sujet.
Et cette pauvre Marguerite? et ce malheureux Alain Chartier? O Marguerite! Marguerite! qu’a-t-on
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fait de ton cœur?... Dites au peintre de mettre la main sur votre chaste poitrine et de dire s’il la sent battre... Elle va embrasser Alain Chartier, croyezvous. -Mais les pierres s’embrassent-elles? O Marguerite! Marguerite! donnez ce baiser glacier à M. Comle, — il n’est pas digne du poète idyllique.
Tout autour, oiseaux voletaient.
Et si très- doucement chantaient,
Qu il n est cœur qui n’en fût joveiix i
O poète ! mon cœur est plein de la mélancolie des mensonges.,.
Schutzenbergeh, Une Mauvaise Rencontre. —Sortez, vilaine! Ali ! vous voilà, rôdeuse! vous voulez du bois! Y en a-t-il pour le pauvre?... La pauvre petite s afflige et le garde forestier de ricaner. Ah ! drôle si vous n’aviez un fusil sous le bras, que de coups de bâton vous recevriez sur les épaules... Le chien marelle derrière, sûr de l’autorité de son maître. Le maître ! il a des bottes, il commande, il fume sa pipe avec un coup de lèvre autocratique il a pris un air sombre de pouvoir difficile, -il est capable et brutal. L enfant va pleurer. Prenez garde, petite; tournez bride, agneau : c’est le loup. Il la maltraite, le coquin, pour l’amadouer ensuite ; — cela se voit.
Ce qui se voit aussi, c’est que la peinture est sèche - le paysage maigre. A distance, l’ensemble s’har-
mouise. La toile est agréable à voir, mais plus intéressante à expliquer.
Couder. Le Trio. — Trois musiciennes, — trois guitares chantant à la fois un air de palette sur l’air de... Fleuve du Tage. Joli rococo neuf, très-intéressant.
Desjobert. Ferme normande. — De l’herbe à foison, — mais très-verte. Les ânes se régalent.
Fauvelet. Van Loo. — Une jolie glace reflétant de mignons personnages. Qu’ils sont coquets et gentils et galants... Ah ! mon Dieu! qu'ils sont gracieux! prenez garde de les toucher, — un souffle... et les voilà par terre. Un grain de poussière les ferait tous éternuer.
Ils ne savent pas ce .que c’est que vivre, — n’en déplaise à leur gentilhommerie.
Beaucoup de savoir, — un dessin scrupuleux. De la grâce , de l’élégance et assez d’esprit pour faire une mauvaise peinture.
Dubufe (Claude-Marie). La Naissance de Vénus , — ou la Cigaretle fantastique. — Jeune femme dans un nuage. — Jeune femme grecque sortant du bain. — Deux erreurs nues ou mal habillées. Du David en manchettes. Ces dames devraient avoir un cadran
LES 14 STATIONS DU SALON, sur le ventre. Cette pensée ne m’appartient pas ; elle est d’un fabricant de pendules génevois.
Barrias. Portrait de Mme de B. — Sec et dur; dans un ton disgracieux. La dame sourit; je la trouve bien bonne. M. Barrias a du talent.
Peyrol (M,ue). Famille de chais. — J’aime les chats. — Je respecte les femmes. Je ne dirai donc du mal de personne.
Versailles au XVIIIe siècle ; terrasse du Grand - Trianon.