LE FOSSOYEUR
Celle-là même.
HAMLET, prenant la tête de mort daus ses mains.
Donne, que je la voie
Il contemple la tête... le cortège d’Opliélie s’avance. Ce sont des porteurs vêtus de noir, encapuchonnés ; — ils arrivent pesamment, d’un pas cadencé. La bière noire, à clous d’argent, repose sur des barres de bois dont ils tiennent le bout des deux mains. Horatio se renferme dans son manteau. Hamlet, tout en noir, chaîne d’or au cou, tient le crâne de la main droite, et de la gauche se drape négligemment. Des deux fossoyeurs, l’un est assis sur le sol, débraillé, jouant avec l’anneau de fer de sa pelle ; l’autre, plus loin , en manches de chemise, attend et regarde appuyé sur le manche de sa bêche. Dans le cimetière, ici
fauve, à côté vert, des pierres blanches se dressent. Le soleil se couche sur la gauche, derrière la petite cathédrale aux tours carrées et massives, éclairant le drame d’une lueur mourante.
La lithographie a popularisé le premier Hamlet. Celui-ci me paraît plus complet comme action. Comme sentiment, il est au-delà par une plus intime philosophie; comme couleur, je crois qu’il ne peut être surpassé.
Il faudrait tout indiquer pour être scrupuleusement juste : la vigueur incisive de l’Hamlet, la tournure puissante du fossoyeur assis , l’Horatio , le coucher de soleil, les tours dans le rayon, ainsi que les pierres tumulaires, — ce beau fond de paysage vert, — et les moines d’une si juste allure. Rien de précieux, de tourmenté, de petitement rendu. Tout est ample, tout est largement tracé dans le juste sentiment de l’idée. Sliakspearc ne l’eût pas tracée autrement. Mais regardez le ciel : il est triste, indécis, et pourtant vibrant d’une secrète ardeur!...
N’est-ce pas le reflet du caractère d’Hamlet?... Ainsi se traduisent les poètes qui savent s’écouter.
M. Delacroix est et restera la plus belle figure plastique et intellectuelle de l’art contemporain, en '•e qui touche la peinture. Il vit avec les vieux mailles et participe à leur rayonnement. Deux fois grand,
nous le voyons le frère des poètes, — le frère des peintres. Ses inspirations les plus abstraites, qui marquent son intelligence, se sont toujours basées sur l’élément plastique qui est sa force et sa science. Mais là où nous le voyons triompher par l’immense supériorité de son organisation dans le sens réalisé et toujours supérieur de la nature, — d’autres ont succombé pour jamais. C’est que ceux-là ont pris la plume avant de savoir tenir le pinceau, ont vu la nature par les livres, — et concentré leur palette dans le cerveau avant de lui donner la dernière expression du monde visible où devait s’agiter son action. Le public peut les applaudir. Ils ne vivent pas et seront repoussés éternellement du paradis des éluf .
Personne n’a plus vaillamment popularisé les idées littéraires, — personne n’est plus resté peintre. Personne ne s’est plus ardemment attaqué à l’idée, — personne ne lui a mieux donné son développement physique. C’est assurément en peinture la plus audacieuse entreprise qui ait été tentée depuis quelques siècles. C’était un redoutable écueil, — il s’y est engagé bravement et s’y maintient fier, puissant, le sourire aux lèvres, toujours jeune, avec une gloire que rien ne peut troubler,
Son génie est une mystérieuse énigme, — c’est le phénomène le plus étrange de la couleur. On chercherait en vain dans le passé un homme à lui comparer. Ce qu’il a créé de merveilleux mondes , de prismes, de rayons , d’elfets étranges , de bizarres résonnances, de prestigieuses oppositions, ne peut
se dire, — et encore moins s’analyser. C’est le magicien des visions, — c'est le sphinx de la palette. On ne peut le suivre dans sa facture, dans ses idées multiples, changeantes, inexpliquées, sortes d’éclairs jaillissant tout à coup dans l’œuvre et vous éblouissant; — il vous échappe, il revient, s’éloigne encore, disparaît tout à fait, plus subtil qu’un atome, et reparaît simple, visible dans une puissante matérialité. Il était esprit tout à l’heure, — vous le revoyez corps.
J’ai parlé d’analyse, elle est en effet impossible vis-à-vis de lui; la description ne peut ni le définir, ni le faire comprendre. Comment des mots rendraientils la pompe, l’éclmt, le prestige, la lluidité bizarre de ses gammes, où tout est caprice, rayonnement, curiosité, délicatesse subtile (ainsi le Saint Sébastien ). Il faut le voir, — il faut l’entendre, — oui, l’entendre, car sa peinture semble faite de notes. Ce sont de splendides symphonies. C’est l’art allemand du son appliqué à la couleur; c’est la même combinaison savante des instruments, — profonde, curieuse, imprévue, active ou bercée, toujours vigoureuse, toujours pure, éminemment mélodique et émue.
J’ai fait il y a quelques jours un rêve assez étrange. J’étais.... n’importe où. Ce dont il me souvient, c’est que je venais de me coucher dans une prairie verte, sous un saule, — près d’un chemin poussiéreux, — et que le ciel était pur. Une source coulait près de moi. — J’étais en train d’y tremper un morceau de pain très-dur pour le ramollir, —
quand un petit nuage de poussière s’éleva à l’horizon, — léger comme une fumée. Peu à peu il se rapprocha; je pus distinguer une troupe d’Arabes aux longues robes blanches. C’étaient des musiciens. Mais d’où venaient-ils avec leurs bizarres instruments de cristal? — de cristal? oui, — dans toutes les nuances possibles et bien singuliers de forme. Ils s’approchèrent de moi, se mirent en rond et me donnèrent l’aubade la plus fantastique dont le songe puisse régaler l'oreille humaine. Je sais que leur harmonie avait une telle douceur, un tel mystère, que mes yeux s’emplirent de larmes. « Qui êtes-vous? m’écriaije en me levant, que me voulez-vous, musiciens célestes? qui vous a donné ces instruments plus doux que des voix d’anges? » Le plus vieux me regarda d’un air de pitié, haussa les épaules, et fit signe à ses compagnons de s’éloigner.
Je voulus les suivre et je m’éveillai....
Ainsi de la peinture du maître. C’est l’impression qu’il produit. Comme l’orchestre cristallin, — ■ il a des effets auxquels nul être n’est habitué. Ses colorations ne paraissent avoir aucun rapport avec la palette ordinaire. Il semble qu’on l’ait vu en rêve; il cause la même inquiétude de souvenir, — et l’esprit s’ingénie à recomposer toutes les délicates impressions qui l’ont charmé. Quelquefois, ne le pouvant pas, par rritation amoureuse, il devient injuste et méchant, comme il arrive de fermer les beaux yeux d’une femme dont la malicieuse et singulière expression vous inquiète.
Non-seulement il est un charme pour les yeux, mais encore le plus doux repos. 11 vous pénètre et vous imbibe d’une fraîche rosée. 11 fait l’effet des feuilles vertes après le gaz quand on a vu les autres peintures. — C’est une harmonie incessante, des surprises exquises, — des sourires, des charmes sans fin. — Quelle mobilité de compréhension! quelle facture nette, mordante, active, pleine de vie, d’esprit et de force ! — Quel entrain viril et nerveux?
Il a fait parler la couleur (voyez Y Ovide). Elle a son langage absolu, son émotion ; — elle intéresse autant que le personnage et le définit souvent luimême.
On l’a assimilé aux Vénitiens. Cela n’est pas encore l’explication exacte de son génie coloriste. Aucun Vénitien n'a son caprice, son étrangeté. Ils n’expriment ni sa délicatesse poétique, ni son mystère, ni sa vibration. Titien, selon moi, pâlit un peu devant sa Descente au tombeau. Delacroix n’est pas un Vénitien, mais un orientaliste. Il a le sens sublime et naïf des brillants effets que ces peuples composent en se jouant, comme avec des rayons de soleil changeants. Tantôt tristes , tantôt follement joyeux , tantôt caressants et doux, violents et fantastiques. Souvenez - vous des vêtements , des sachets , des bourses, des étoffes, des mille détails de la toilette et de l’ornementation orientale , de ses riches fantaisies si extraordinaires d’opposition, et vous aurez la clef véritable de cette organisation absolument étrangère à nos idées, à notre esprit, â nos
goûts. — Vous saurez alors pourquoi il a été obligé de soutenir et de gagner tant de batailles contre l’opinion.
La lutte n’est pas finie ; elle a encore recommencé cette année. Certes, s’il fut grand, c’est à ce moment. II n’eut jamais pareille puissance. C’est le sentiment d’un enfant, la plus magistrale perfection. Quelques crudités un peu vives des années précédentes se sont maintenant fondues, adoucies. Tout s’enveloppe dans un admirable reflet qui donne à l’œil la pure et juste valeur des objets. Le public, — et un peu la critique, n’én ont rien vu ; on l’a chicané sur de misérables détails qui sont l’apanage exclusif et la gloire de quelques honnêtes gens de talent. C’est toujours la question du vers mal frappé dans Corneille, de la plaisanterie équivoque dans Shakspeare, de la faute de français dans l’œuvre observée qui signale une nouvelle phase psychologique de l’âme, de la science dans Meyerbeer, de la bizarrerie dans Berlioz.
M. Delacroix a dit son dernier mot, — mais il l’a dit « pour lui et ses amis. »
O poëte ! consolez-vous : Mozart, — Goethe, — et tous ceux que j’ai nommés, et tous ceux qui ont la passion de l’art vous font un cortège intellectuel.
ils *
Bellet dü Poisat. Entrée des Hussites au concile de Bâle. — Un bon dessin, plein de mouvement et de
couleur archaïque. La peinture n’a pas eu les forces nécessaires pour le soutenir.