FRANÇOIS , MADAME DOUCET
FRANÇOIS
Eh bien! ma bonne mère, comment vous trouvez- vous , maintenant?
MADAMB DOUCET.
Bien , mon garçon , bien.
FRANÇOIS
Et vous me dites cela les larmes aux yeux ?
Ah ! c’est que , vois-tu , je ne puis m’empêcher de penser à cette pauvre enfant... morte si jeune et si malheureuse !
FRANÇOIS
Vous lui avez pardonné, ainsi que moi; Dieu lui en aura tenu compte lé-haut, soyez-en sûre.
MADAME DOUCET
Ah! je l’espère... car je t’avoue, mon garçon, qu’à l’église , tout à l’heure... et cela bien malgré moi... car tu sais comme je t’aime... je ne pensais plus à toi... Je ne m’occupais que de Louise... je n’ai fait que prier pour elle... et si le bon Dieu a un peu de ça, (montrant son cœur.) il ne lui conservera pas rancune de ses péchés.
ai
FRANÇOIS
Allons , il faut, pour donner le change à yos chagrins, tous occuper un peu de moi , maintenant.
MADAME DOUCET
Pour toi! si bon , si vertueux... on n’a pas de prières à adresser au ciel... Tes bonnes œuvres parlent plus haut que toutes nos jérémiades.
FRANÇOIS
Voyons , donnez-moi votre main; nous allons passer dans la salle à manger.
MADAME DOUCET
Non, non, ne me demande pas cela ; je ferais une triste figure au milieu de gens si gais... Je préfère remonter dans ma chambre, m’y enfermer; je veux être seule tout le restant de cette journée.
• FRANÇOIS
Mais pourquoi ?
MADAME DOUCET
Pourquoi ? pourquoi? Je ne dois pas plus te le dire aujourd’hui que je ne voulais t’parler du sort de Louise... mais il y a comme ça des bavards... enfin. * '
FRANÇOIS
Enfin , je l’ai su ; j’ai pleuré avec vous sur elle; mais aujourd’hui, quelle nouvelle raison de peine?
MADAME DOUCET
Plus tard , tu la connaîtras.
FRANÇOIS. '
Non , c’est à l’instant môme qu’il faut me la faire connaître , ou je croirai que ce n’est qu’un prétexte que vous cherchez pour ne point assister à mon bonheur.
MADAME DOUCET
Toi! tu aurais une semblable idée de la vieille bonne mère Doucet? Je ne voulais pas t’aflliger... je voulais garder toutes les secousses pour moi seule; mais tu doutes de mon cœur... ma foi), tant pis ; il n’y a plus à tergiverser... Apprends donc que c’malheureux Jules Dormilly, jTaivu, moi, d’puis sa condamnation, sans te l’dire, parc’que il lui est r’venu un bon mouvement au sujet... du crime atroce dont il a usé avec la malheureuse... Il a pleuré , il a dit que c’était ben indigne, et qu’jamais Dieu n’lui accord’rait miséricorde si j’ne priais pour lui le jour de sa mort, en même temps que pour elle.
FRANÇOIS
Eh bien!...
Eh ben!... l’jour... c’est aujourd’hui.., à quatre heures.
FRANÇOIS
Aujourd’hui! ,
MADAME DOUCET
Il va passer là, sur la place en face.
FRANÇOIS
Il se pourrait !
MADAME DOUCET
J’ai enteudu crier l’arrêt qui le condamne au moment où le prêtre te donnait sa bénédiction.
FRANÇOIS
Ah! malheureux! quel jour ai-je choisi!
madame doucet.
Tu n’en savais rien, pas plus que moi; mais tu vois que je ne peux pas rester... faut t’nir les promesses faites aux mourans... Adieu, adieu, mon garçon; laisse-moi; je m’en vas prier pour eux deux. ( Elle sort.)