‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 207 sur 212 · CIMETIÈRES · texte numérisé non relu

CIMETIÈRES

flammes. La Villette est en feu, des maisons brûlent à Belleville et sur les Buttes-Chaumont. La résistance tend à se concentrer, d'une part, au cimetière Lachaise ; de l'autre , au cimetière Montparnasse. L'insurrection était maîtresse de Paris ; l'armée est venue étendant peu à peu ses longs bras, l'un de l'Arc-de-Triomphe à Belleville, l'autre cjjtf Champ -de-Mars au Panthéon. Resser*rée dans' cette étreinte, essayant de la rompre, fuyant ici, résistant là, l'émeute a reculé enfin; elle est là-bas maintenant , dans deux cimetières ; elle guette derrière des tombes , elle appuie le canon de son fusil sur le bras d'une croix, elle établit une batterie entre deux sépulcres* Les obus de l'armée tombent dans le funèbre enclos, fouillent le sol, déterrent les mofts. Une rondeur noire roule dans une allée ; on croit que c'est un boulet, c'est un crâne. Que doivent penser ces hommes qui tuent et qui sont tués dans ces cimetières ? Mourir parmi les morts, c'est terrible. Mais ils ne songent pas à cela ; le vertige sanglant de la destruction ne les laisse penser qu'à une chose : « Tuons. » Ou bien, ils sont gais, car ils sont braves. C'est cela qui désole, qui navre ! Ces misérables sont héroïques ! Il y a eu, derrière des barricades, des traits de valeur forcenée. Un homme, à la Porte-Saint-Martin, tenait un drapeau rouge; il était debout sur un tas de pavés : audacieux défi ! car les balles pleuvaient ; il s'appuyait indolemment contre une tonne qui était derrière lui. « Fainéant ! » lui cria un camarade. « Non, répondit-il, je m'appuie pour ne pas tomber quand je serai mort. » Ils sont ainsi : ils ont pillé, incendié , assassiné ; mais ils sont braves. Us n'ont du cœur que d'une façon. A présent encore, ils sourient en

3fi6 PARIS.

succombant. Les cantinières se laissent embrasser devant la porte d'un caveau; un blessé trinque avec un camarade, et se verse du vin sur sa blessure, en disant: c C'est bon de boire. » Et voilà cependant que, dans une heure peut-être, dans ces cimetières, que la mitraille atteint déjà, les soldats entreront, ivres de rage aussi, et alors, horrible, commencera la lutte à la baïonnette, corps à corps, entre les tombes, le guet derrière les tertres, la fuite derrière les monuments, et tout ce qu'éveille de profanatoire et d'effrayant dans l'esprit cette idée lugubre : Une bataille dans an cimetière !

L'incendie est éteint : considérez les ruines . La Commune est vaincue; voyez Paris morne, immobile, nu. C'est là que nous en sommes. L'accablement est sur tous les esprits, comme la solitude est dans toutes les rues. Nous n'avons plus ni colère ni pitié ; nous sommes brisés, résignés, hagards ; nous, voyons passer, sans les regarder, les convois de prisonniers qu'on conduit à Versailles. Pas une bouche ne dit : « Misérables ! » ou : c Pauvres gens ! » Les soldats eux-mêmes sont silencieux. Vainqueurs, ils sont tristes ; ils ne boivent pas, ils ne chantent pas. Paris a l'air d'une ville prise d'assaut par des muets ; on ne s'irrite pas et on ne pleure pas. Ces drapeaux tricolores, qui flottent à toutes les fenêtres, étonnent les regards ; on n'a pas l'air de savoir pourquoi on a' mis des drapeaux aux fenêtres. Ce n'est pas que, dans les derniers temps surtout, le triomphe de Versailles n'ait été ardemment souhaité par la plus

paris. 387

grande partie de la population ; mais on est si fatigué qu'on n'a pas le loisir d'être content. Songez donc ! le siège, la famine, l'ennui, les parents absents, la misère, et puis, l'insurrection de Montmartre, la surprise, les hésitations, le canon nuit et jour, la fusillade au loin sans relâche, les mères en pleurs, les fils poursuivis, toutes ces calamités ont fondu sur la malheureuse cité. C'était Rome sous Tibère, c'est Rome après les barbares. On a tiré le canon dans Sybaris. Tant d'émotions et de malheurs ont exténué cette voluptueuse , et puis tout ce sang, tant de sang ! Des cadavres dans les rues, des cadavres sous les portes, des cadavres partout ! Oh ! certes, ils étaient coupables , ces hommes qu'on a pris, qu'on a tués ; elles étaient criminelles, ces femmes qui versaient l'eau -de-vie dans les verres et le pétrole dans les maisons ! Mais, dans les premiers moments du zèle , ne s'est-on jamais trompé ? Etaient-ils coupables, tous ceux qu'on a tués? Puis, la vue de ces supplices, mérités ou non, est toujours cruelle. Les innocents s'attristent pendant que justice se fait. Oh ! oui, Paris est tranquille à cette heure , tranquille comme un champ de bataille le lendemain d'une victoire , tranquille comme la nuit et la tombe. Une horrible lassitude nous opprime. Sortironsnous de cette ombre et de cette apathie ? Paris, ennuyé, accablé, se détourne avec tristesse du passé et^n'ose pas encore lever les yeux vers l'avenir.

Page 1