‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 25 sur 212 · FEUX DE PELOTON · texte numérisé non relu

FEUX DE PELOTON

«Un zouave grimpa à un arbre devant le Grand-Hôtel, et attacha notre drapeau à la branche la plus élevée.

« Il fut convenu qu'on se réunirait le lendemain, en uniforme, mais sans armes, à la môme place. »

Ce récit diffère un peu de ceux qui ont été publiés dans les journaux ; mais j'ai d'excellentes raisons pour le considérer comme absolument véridique.

Que produira cette manifestation? Les gens qui désirent : « l'ordre par la liberté et dans la liberté, » réussiront-ils à se réunir en assez grand nombre pour réduire à la raison, sans avoir recours à la force , les nombreux et puissants partisans de la future Commune? Quoi qu'il arrive, cette manifestation prouve que Paris n'entend pas qu'on dispose de lui sans son consentemnnt. Jointe i la tentative, auprès de l'Assemblée nationale, de nos députés, elle n'aura pas été inutile à la pacification prochaine. Il circule ce soir, dans les groupes moins amers, je ne sais quelles espérances heureuses de concorde et de calme.

Des feux de peloton ! Sur qui? sur les Prussiens? Non, sur des Français, sur des gens qui passent, sur des gens qui crient : « Vive la République et vive l'ordre ! » des hommes blessés ou morts qui tombent, des femmes qui fuient, les boutiques qui se ferment avec un bruit de fusillade , Paris entier qui s'effare , voilà ce que je viens devoir et d'entendre ! C'en est4onc fait de nous* cette fois?

CE QUE 4* AI VU. — CE Qtl'ON RACONTE. 31

Nous verrons dans nos rues les barricades sanglantes, nous rencontrerons les sinistres brancards d'où pendent des mains noircies de poudre, et chaque lemme pleurera, le soir, quand le mari tardera à rentrer, et les mères auront peur. La France, hélas! la France, cette mère douloureuse aussi, succombera, tuée par ses propres enfants.

Je sortais du passage Choiseul. J'allais, en compagnie d'un ami, vers les Tuileries, occupées depuis hier par un bataillon dévoué au Comité central. Arrivés au coin de la rae Saint-Roch et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, nous vîmes, au bout de cette dernière, dans la direction delà iue de la Paix, une foule assez compacte.

— Que se passe-t-il donc? demandai-je à mon ami.

— Je crois, me dit-il, que c'est une manifestation sans armes qui se rend à la place Vendôme. Tout-à-l'heure, elle est passée sur le boulevard , en criant : c Vive Tordre! »

En parlant ainsi, nous nous étions rapprochés de la rue de la Paix. Tout-à-coup un bruit horrible éclata. C'était la fusillade ! Une fumée bl nche s'éleva le long des murs, et, de toutes parts, on crie, on s'épouvante, on fuit, et, à cent pas devant nous, je vois tomber une femme. Estelle blessée ou morte? Qu'est-ce que ce massacre? Que s'est-il passé, à Paris, en plein jour, sous ce grand soleil joyeux? Nous avons à peine le temps de gagner une rue transversale, et nous suivons la foule qui s'échappe, et les magasins se ferment, et la sinistre nouvelle se répand de toutes parts dans Paris consterné.

Elle se répand avec une rapidité extraordinaire, mais très-diversement; ici on atténue t plus loin on exagère.

Page 1