UN PERSONNAGE PRUDENT
ce plan de bataille qui consisterait, en cas d'attaque, à tirer des fenêtres sur les assaillants?
— C'est la guerre des rues, répondis-je; espérons que nous n'aurons pas à la faire.
— Oh ! oui , espérons-le , fit-il avec un soupir. Moi, j'aurais préféré qu'on prît d'autres dispositions.
— Et pourquoi cela ?
— - Dame, vous comprenez ; quand nous serons enfermés dans les maisons, les insurgés essayeront d'y péné* trer.
— C'est probable.
— Et s'ils y pénètrent?
— Il nous arrivera du renfort de la place de la Bourse avant qu'ils puissent forcer les portes.
— Sans doute, sans doute ; mais quelquefois le renfort arrive trop tard, et si les fédérés avaient le temps d'entrer, ils nous fusilleraient comme des chiens dans les chambres sans issues.
*~ Ce serait fort désagréable. Mais que voulezWous ? Il faut avoir du cœur ; quand on se bat, on risque d'être tué.
— - Vous croyez donc, monsieur, qu'on agirait comme un poltron en essayant de se ménager une porte de sortie, comme on dit, pour le cas où les insurgés s'empareraient des maisons?
— Comme un poltron, nqp, mais comme un homme très-prudent.
— Eh bien! monsieur, je suis prudent, moi ! s'écria mon camarade avec un air de triomphe ; et je crois que j'ai trouvé
— La porte de sortie?
le plan d'évasion. 43
— Justement. Vous voyez ce corridor en face de nous ? Au bout de ce corridor , il y a une porte qui donne devinez où?
— Dans le passage des Panoramas, je pense.
— Oui, monsieur, dans le passage. Vous comprenez le reste?
— Médiocrement.
— Je m'explique. Les insurgés arrivent ; nous nous précipitons dans ce corridor, nous fermons la porte de la rue, nous gagnons notre poste aux fenêtres du premier étage, et, ma foi, nous faisons feu sur les fédérés jusqu'à la dernière cartouche. Mais ces diables, pendant ce temps , ont essayé d'enfoncer la porte à coups de crosse. Elle n'est pas très-forte, la porte ; ils sont beaucoup plus nombreux que nous , ils vont entrer, ils entrent. Alors, que faisons-nous?
— Nous nous plaçons au sommet de l'escalier, et Ai nous n'avons plus de cartouches , nous les recevons à la baïonnette.
— Ah ! vous croyez que nous faisons cela?
— Il le fout bien.
— Eh bien ! moi, je croyais, continua-t-il un peu hotiteux, qu'on aurait pu, par la porte qui ouvre sur le passage
— S'enfuir?
— Oh! non, se mettre en sûreté.
— Si nous en venons là, répondis-je, voué agirez à votre fantaisie. Mais laissez-moi vous dire que votre plan ne vaut rien ; le passage est occupé par une centaine des nôtres, et toutes les issues en sont fermées.
— Pas toutes.
44 le plan d'évasion.
— Pas toutes?
— Non, et c'est justement pour cela que je suis venu vous parler. Vous êtes journaliste, n'est-ce pas?
— Oh! si peu.
— Mais enfin, vous Têtes ?
— Si cela peut vous être agréable.
— Et vous connaissez des acteurs , vous allez leur rendre visite quelquefois, le soir, dans les chambres où ils se costument, pendant qu'on joue la comédie ?
Je regardais mon brave camarade avec une stupéfaction réelle.
— Vous devez donc connaître les dispositions intérieures des théâtres, les couloirs, les trappes ?
— Quand même je connaîtrais tout cela, en quoi ma science pourrait-elle vous être utile?
— Elle me sauverait, monsieur ! Nous traversons le passage, nous gagnons la galerie où se trouve l'entrée des artistes du théâtre des Variétés ; vous sonnez, le concierge vous connaît, nous entrons, vous me guidez dans les escaliers , dans les coulisses ; nous trouvons quelque machine de théâtre, un coffre, n'importe quoi, nous nous fourrons dedans, nous attendons la fin dé la bagarre, et enfin, quand tout est bien fini
— Nous sortons par la grande porte du boulevard, et nous allons tranquillement déjeûner pendant que, sur les escaliers de là maison que nous devions défendre, on ramasse les cadavres de nos camarades !
Le pauvre homme me considéra , consterné , puis il s'en alla, et pendant un instant je ne le vis plus. Je compris que je lui avais fait de la peine. J'avais peut-être eu tort de lui faire sentir si nettement ce qu'il y avait de