LOUVET
Ajoutons enfin que l'Impératrice communia deux fois. « Les
(1) Voir page 174.
douleurs, commencées à quatre heures du matin, écrit Tenot, s'apaisèrent ensuite de façon à lui permettre de communier une seconde fois. Les princes et les princesses de la famille impériale et de la famille de l'Empereur avaient été prévenus dès six heures du matin. Le prince Napoléon et le prince Lucien Murât étaient désignés pour assister à l'accouchement. Les douleurs reprirent vers trois heures ; elles duraient encore à six heures du soir. Les députés, rentrés au palais législatif après avoir pris leur repas, se préparaient à y passer la nuit ; mais une dépêche, en date de dix heures du soir, prévint M. de Morny que « l'état de Sa Majesté l'Impératrice ne laissait pas prévoir un accouchement prochain ».
Une personne bien placée pour être renseignée dans la circonstance, attribuait la durée de l'accouchement à la présence de certaines personnes antipathiques. Or le prince Murât et le prince Napoléon ayant été désignés pour assister à l'accouchement, il est aisé de deviner lequel de ces deux personnages pouvait, par sa présence, impressionner désagréablement la souveraine (1),
Bref, en dépit des saints et de leurs reliques, il fallut avoir recours au forceps (2). Dubois proposa le chloroforme pour atténuer les douleurs de l'opération ; l'impératrice refusa et se contenta de serrer ses reliques un peu plus fort. Son courage eut sa récompense ; le prince impérial qui, tout comme le roi de Rome, était venu en état de mort apparente, donna des signes manifestes de vie quelques minutes après. Ce fût, parait-il, grâce aux insufflations pratiquées par Mlle Alliot.
« M. de Morny, raconte Tenot, le lendemain, à huit heures du matin, prit place au fauteuil et dit : « Ce matin, à trois heures, Sa Majesté l'Impératrice est accouchée d'un prince impérial ; en cette circonstance, je suis sûr que vous participerez tous à la joie de la France entière » . Les cris de : Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le prince impérial ! lui répondirent. Un député fît la proposition de se rendre en masse aux Tuileries, un autre de remercier le Ciel par des prières publiques. M. de Morny leur fit remarquer que tout le monde pouvait se rendre au château, mais que la réception officielle était fixée par le programme et que l'archevêque avait pourvu aux prières par son mandement. »
(1) Le fait est possible ; Baudelocqne a maintes fois montré à ses élèves l'influence qu'avait, sur certaines patientes, l'entrée de visiteurs dans la salle d'accouchement ; le travail cessait souvent, pour reprendre aussitôt après leur départ.
(2) On dut aussi se servir de forceps pour aider le frère aîné du prince Napoléon et de la princesse Mathilde à venir au monde, à Trieste.
Le pape fut parrain du nouveau-né, la reine de Suède marraine ; l'Empereur décida, suivant l'usage monarchique, que lui-même serait parrain et l'Impératrice marraine de tous les enfants légitimes, nés en France dans la journée du 16 mars 1856 (1). « Les munificences traditionnelles accompagnèrent la naissance de l'héritier de la couronne : billets pour retirer les effets du mont-depiété, distributions de secours, spectacles gratuits, doublement des appointements du mois à toutes les personnes attachées à la maison impériale (2) ». Il est inutile de dépeindre l'enthousiasme dynastique qui accueillit la venue du prince impérial ; Belmontet accorda sa grotesque guitare et, une fois de plus, étonna la France par une de ces élucubrations ridicules, mais convaincues, dont il avait le secret (3). Nombre de rimeurs. jeunes et vieux (4), et
(1) Lors de la naissance du duc de Bordeaux, un artisan du faubourg Saint-Marceau, adressa à S. A. R. Monsieur, une pétition ainsi conçue : « Monseigneur, ma femme est accouchée cette nuit, à la même heure que S. A. R. Madame la duchesse de Berry. Nous sommes bien pauvres ! » Le prince lui envoya cinquante louis.
(2) Tenot, loc. cit.
(3) Cela s'appelle le Fils de Napoléon III.
(4) Il y eut, à propos de la naissance du prince impérial, une incroyable débauche de mauvaises rimes. Nous donnons la liste de ces élucubrations, à titre de curiosité bibliographique et aussi pour montrer jusqu'où l'esprit humain peut aller en plates flagorneries :
— Vers au sujet de la prochaine délivrance de l'Impératrice, datés du 5 mars 1856, signés : Coupart fils.
— Pensées de la France, au sujet du Congrès de Paris et de la délivrance future de S. M. l'Impératrice, par Albert Pélissier.
— Cantate pour la naissance du prince impérial (Signé : J. B.).
— Napoléon IV, par Barthélémy.
— C'est un garçon, ou le fils de l'Empereur. Cantate composée par M. Belfort- Devaux ; chantée par M. Jenneval, le dimanche 16 mars, sur le théâtre de Fontainebleau et le lendemain 17 sur celui de Melun.
— Le fils de Napoléon III, cantate, musique de la reine Hortense, par L. Belmontet. Orchestration de M. Mézeray. Chanté par M. Koubly et Messieurs des chœurs, le 16 mars 1856.
— Le berceau de Napoléon IV. Dithyrambe à L. M. L, par A. L. R. Boue de Villiers, caporal au 13* de ligne.
— Sur la naissance du prince impérial (Signé : Boullault, ancien professeur de rhétorique, âgé de 84 ans).
— Épitre à S. M. l'Impératrice, en lui adressant le chant de la naissance du prince impérial (Signé : J. Bousquet).
— Wiegenlied zur glorreichen Geburtsfeier des Kaiserlichen prinzen... (Chanson à chanter au berceau lors de la glorieuse célébration de la naissance du prince impérial, par le baron Othon de Braunecker.)
— Prophétie sur la naissance du prince impérial. Amour et opinion, par Ch. Fr. Buerle, facteur de la poste aux lettres de Toulon-sur-Mer.
— Ode et hommage au prince impérial, par Fr. Campadelli.
— Cantate pour la naissance du prince impérial, par Chabert de l'Hérault.
— Le prince impérial, par le comte A. de Clinchamp.
nombre égal de musiciens composèrent des cantates hyper-lyriques, moins par passion pour l'ordre de choses établi, que par amour pour la belle médaille d'or de 600 francs, prix ordinaire de ces effusions poétiques ; l'impassible Théophile Gautier dut s'émou-
— AS. M. l'impératrice des Français. Hymne chanté sur le théâtre des Variétés, le 16 mars 1856, par Hippolyte Cogniard.
— Ode sur la naissance du prince impérial, fils de France, par L. V. Collinet de la Meuse.
— Dieu protège la France ! cantate à grand orchestre avec chœurs par Cuvreau ; chantée sur le Grand-Théâtre de Bordeaux, par M. Méric.
— Sur la naissance de Napoléon IV, roi d'Algérie, par Decaut.
— Naissance du prince impérial. Strophes dédiées à LL. MM., par J. C. Defosse, typographe.
— Naissance de l'héritier du trône, ode, par Dehays des déserts.
— Dieu protège la France ! couplets en l'honneur de la naissance du prince impérial, par E. Doyen.
— La France, l'empire et l'avenir, poème sur la naissance du prince impérial, par A. Dubois-Montreynaud.
— Le petit aiglon, par la veuve du capitaine Léon Du Parc.
— A S. M. l'empereur, à l'occasion de la naissance du prince impérial, par Er. de Garay.
— Nativitat. Ode auf die Geburt des Kaiserlichen Prinzen (Nativité. Ode sur la naissance du prince impérial, par Théophile Gautier ; traduite en allemand par Gottlob Fink.)
— Le fils de France, cantate chantée au théâtre des Délassements- Comiques, le 16 mars 1856. Paroles de M. Ch. Hiltbrunner, directeur de ce théâtre.
— L'enfant de France, par Joubert aîné.
— La Pâque-Fleurie de 1856, poème lyrique, par J. Le Fèvre-Deumier.
— Poème dédié à S. M. I. l'Impératrice des français, par L'Hermitte Victor.
— Les vœux, par J. La Vallée.
— Le berceau impérial, par Félix Lemaire.
— Napoléon IV, par Hippolyte Maillard.
— Te Deum ! Au roi d'Algérie, par H. Martin de Morestel. .
— Invocation à la France. Opuscule sur la naissance du prince impérial, dédié à la ville d'Orléans, par le vicomte Théodore de Montigny.
— La naissance d'un prince, par Magloire Nayral.
— La prophétie impériale, par E. C. Piton.
— Naissance du prince impérial, Mme Plocq de Bertier.
— Le 16 mars 1856. Chanson française (parue le même jour), par J. R. Alfred Quidant.
— Le berceau impérial, rêverie dédiée à S. M. l'Impératrice, par Clara Reynard.
— Dieu protège la France ! hymne par Oscar Rollin.
— Aile Loro Maestâ imperiali Napoleone III ed Eugenia, stanze par Giuseppe Rossi-Gallieno.
— La naissance, par Sabatié.
— Naissance du fils de France, par Saint-Remy, des Cayes (Haïti).
— AS. M. Napoléon III, hommage respectueux d'une muse septuagénaire, par H. Simon- Daubre ville.
— A l'enfant de France, naissance et Te Deum, par Eug. Vanel.
— A S. A. 1. le prince héréditaire, par le marquis de Verclos.
■ — Stances au prince impérial, par Vignon Rétif de la Bretonne.
— Le canon du 16 mars 1856, par Théophile Vinel. [Suite de la note, v. p. 388.)
Fia. 199. — Berceau du prince impérial.
voir, par ordre, et le Moniteur publia du maître ces strophes dont quelques-unes sont, ma foi, fort belles.
Au vieux palais des Tuileries, Chargé déjà d'un grand destin, Parmi le luxe et les féeries, Un enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l'aurore., Dans les rayons de l'orient ; Quand la ville dormait encore, Il est venu frais et riant. . .
Et le canon des Invalides, Tonnerre mêlé de rayons, Fait partout aux foules avides Compter ses détonations.
Au bruit du fracas insolite, Qui fait trembler son piédestal, S'émeut le glorieux stylite Sur son bronze monumental.
Les aigles du socle s'agitent, Essayent de prendre leur vol, Et leurs ailes d'airain palpitent, Comme au jour de Sébastopol.
Mais ce n'est pas une victoire Que chantent cloches et canons.
Sur l'arc de triomphe, l'histoire Ne sait plus où graver les noms.
C'est un Jésus à tête blonde, Qui porte en sa petite main, Pour globe bleu, la paix du monde Et le bonheur du genre humain.
— Alla Maestà di Napoleone III, cesare, carme per la nascita del principe impériale.
— Cantate à l'occasion de la naissance du prince impérial, chantée sur le théâtre de l' Opéra-Cornique.
— La France en 1856.
— Le nouveau chansonnier de l'empire, contenant trois chansons nouvelles composées pour la naissance de Napoléon IV.
— 101 coups de canon, à propos-vaudeville en un acte, par MM. Clairville et Siraudin, représenté sur le théâtre du Palais-Royal, le 16 mars 1856.
— La grandeur de la France. Ode en l'honneur de la naissance du prince impérial et pour célébrer l'heureux rétablissement de S. M. l'Impératrice et la conclusion de la paix, les 16 et 30 mars 1856, par Gustave Backman.
La crèche est faite en bois de rose, Ses rideaux sont couleur d'azur, Paisible en sa conque il repose Car fluctuât nec mergitur (1).
Sur lui la France étend son aile.
A son nouveau-né, pour berceau, Délicatesse maternelle, Paris a prêté son vaisseau.
Qu'un bonheur fidèle accompagne L'enfant impérial qui dort, Blanc comme les jasmins d'Espagne, Blond comme les abeilles d'or !
En notre siècle positif, on aime les chiffres. Voici donc ce que coûtèrent, officiellement, la naissance et le baptême de l'héritier de Bonaparte :
Médaillons en diamants. 25.000 fr.
Allocation aux médecins 62.000
— à la sage-feinme 6.000
A la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques . . . 10.000
— Gens des lettres 10.000
— Artistes dramatiques 10.000
— Artistes musiciens 10.000
— Peintres, Sculpteurs, etc 10.000
— Inventeurs industriels . • 10.000
— Médecins du département de la Seine . . . 10.000 Aux bureaux de bienfaisance de la Seine et des communes où
sont situés les biens de la Couronne 93.000
Layette 100.000
Gratification de quatre mois de traitement aux agents du
service intérieur de S. M. l'Impératrice 11.000
Spectacles gratis du 18 mars 1856 44.000
Secours aux parents des enfants nés le 16 50.000
Médailles aux auteurs et compositeurs des cantates et vers
adressés à L.L. M. M. Médailles aux troupes et élèves des
lycées 85.000
Brevets adressés aux parents des filleuls de L.L. M.M . . . 20.000
Cortège du baptême (2). Service des écuries 172.000
Gratifications aux gagistes de la maison de L.L. M.M. . . . 160.000
Total . 898.000 fr.
(1) Il flotte et ne sombre ^j>as. Devise de la ville de Paris, qui a pour emblème un vaisseau.
(2) La voiture construite pour le sacre de Charles X servit au baptême du prince, restaurée et ornée des armes impériales. Elle est entièrement dorée et a coûté un million ; aujourd'hui, elle est remisée à Trianon, au musée des voitures ; elle en fait le plus bel ornement.
Nous trouvons, dans la Correspondance des Tuileries, une lettre où l'Impératrice, durant une grossesse, adresse des recommandations à sa nièce par alliance, Anna Murât, duchesse de Mouchy ;
Fig. 200. — Voiture du baptême du prince impérial.
la forme, avec ses fautes d'orthographe que nous respectons, ne rappelle que vaguement Mme de Sévigné, mais le fond est excellent :
Ma chère Anna,
J'ai eu à faire toute la matinée, ce qui m'a empêché de vous répondre. Je suis vraiment désolée de voir que vous ne voulez pas manger, il faut pourtant vous résigner à avoir mal au cœur pendant plusieurs mois, il est indispensable de se nourrir; quand j'étais grosse, je ne faisais que manger et v.... A la fin on s'y habitue fort bien. Je vous en prie, ne vous laissez pas aller à des caprices, l'estomac est comme le reste; si on veut, on peut le dominer, mais si au commencement vous vous laissez
aller à ne pas manger et faire des choses extraordinaires, vous userez votre santé et ce qui est pire votre enfant se ressentira toujours de n'avoir pas été nourri. Vous n'avez qu'à penser une chose, c'est que les pauvres femmes, ne pouvant se passer des caprices, n'en ont pas, et par conséquent vous ne devez pas en avoir.
J'espère que vous comprendrez que mes conseils sont dictés par l'affection et la tendresse que je vous porte.
Votre affectionnée tante,
EuCtÉNIE.
Fig. 201 et 202. — Médaille commémorative de la naissance du prince impérial.
Prétendu accouchement de Marguerite Bellanger (1).
— La publication de la même Correspondance fit connaître une intrigue dont l'Empereur Napoléon III etMlle Marguerite Bellanger étaient les principaux acteurs, et dans laquelle se trouvait mêlé le nom d'un haut magistrat, M. Devienne, premier président de la Cour de cassation.
Ce corps judiciaire, auquel M. Devienne avait été déféré pour
(1) De son vrai nom Françoise Lebeuf. Après la chute de l'Empire, elle épousa un marin et devint M^ Koulback. Nous reproduisons ci-contre le permis de travestissement donné par la préfecture de police à Mu° Bellanger, pour faciliter ses fredaines et non par raison de santé, comme le donne à entendre ce curieux document, que nous empruntons à la Police des mœurs du Dr Fiaux.
avoir « compromis la dignité du magistrat dans une négociation d'un caractère scandaleux », déclara que son premier président n'était intervenu dans les affaires intérieures de la famille impériale, que sur la demande des intéressés et pour éviter l'éclat et le trouble d'un scandale public « entre deux époux du rang le plus élevé ». On verra par la suite que M. Devienne ne fut pas mêlé à une « négociation scandaleuse», il joua son rôle dans une substitution de maternité (1).
Françoise Lebœuf, dite Marguerite Bellanger, ancienne blanchisseuse, avait fini par se faire connaître dans le monde des petits théâtres et des cabarets élégants. Ce fut au mois de juin 1863' à Vichy, qu'elle se rencontra avec l'Empereur ; le rapprochement avait été ménagé par deux hauts fonctionnaires, l'un de l'écurie, l'autre de la police (2). Marguerite, aux yeux du souverain et de ses deux courtisans, devait tout d'abord n'être que la complice d'une fraude jugée nécessaire.
En effet, Madame de C..., la dernière maîtresse de l'Empereur, venait de faire parvenir à son amant une nouvelle inattendue. L'Empereur apprenait, avec l'étonnement d'un vieux libertin et la joie d'un maniaque de paternité (c'était là un de ses orgueils, et la grande livrée des deux sexes travaillait à l'y maintenir) qu'à l'instar de Louis XIV, il venait, en quittant Fontainebleau, de laisser Mademoiselle de Fontanges dans une situation qu'il fallait cacher à tout prix. Et il n'était que temps d'aviser, la chose étant déjà constatée depuis six semaines. On avait Marguerite sous la main; il fut convenu, en conseil privé, qu'elle simulerait une grossesse et que l'enfant, s'il venait à bien, lui serait remis aussitôt après sa naissance, pour être reconnu et élevé par elle.
Mais, conséquence imprévue, l'Empereur ne put voir l'affriolante « Margot » sans en être fortement épris, et bientôt « Margot » prit, sur son impérial adorateur, l'ascendant irrésistible d'une maîtresse en titre. On se souvient encore en France des récits que, malgré toutes les précautions, la renommée apportait de Vichy, et dont le tapage fut tel qu'il domina un moment la double émotion des élections générales et de la chute du ministère Persigny. Le bruit de ces nouvelles amours parvint à Paris ; l'Impératrice effrayée se rendit à Vichy, il fallut revenir à Paris.
(1) Les détails qui suivent, fort curieux et assez oubliés, ont paru pour la première fois dans le Figaro du 19 octobre 1870 ; l'article est signé Louis Beau.
(2) Ni la police, ni l'écurie, n'ont eu à se plaindre de Marguerite qui, de leur protégée, devint bientôt leur protectrice.