‹ Les accouchements à la courChapitre 7 sur 17 · IL — COUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

IL — COUR DE FRANCE

Étiquette obstétricale. — Nous donnerons d'abord quelques renseignements sur le cérémonial observé à la cour de France lors de l'accouchement des reines et des princesses du sang.

La reine approchant de son terme, on préparait, près de sa chambre ordinaire, une autre chambre où devait avoir lieu la délivrance. Dans cette seconde chambre, on exposait des reliques de sainte Marguerite et l'on dressait comme deux tentes : l'une, plus grande, était destinée à contenir les témoins convoqués à la naissance des enfants de France et, en général, tous les assistants ; l'autre, plus petite, entourée de la première, était destinée à la reine, au roi, à l'accoucheuse et aux aides ; on y disposait deux lits, le lit de travail et celui où devait reposer la nouvelle accouchée.

On a longtemps conservé dans le garde-meuble royal le lit de travail qui a servi aux reines Anne d'Autriche, Marie-Thérèse et à la Dauphine, Anne de Bavière; il avait trois pieds de large et était composé de deux matelas séparés par une planche pour empêcher le siège de s'enfoncer dans un creux. On étendait sur ces matelas deux draps et une couverture : un double traversin était placé sous les épaules et la tète; enfin, le lit était complété par deux chevilles d'un pied de long, fixées l'une à droite et l'autre à gauche, que la princesee devait saisir pendant les douleurs, et par une barre pour servir d'appui à ses pieds pendant le travail.

Après la délivrance, la reine était transportée sur le lit voisin et sa lectrice veillait à ce qu'elle ne s'abandonnât pas au sommeil. Au bout de six semaines, la nouvelle accouchée étendue sur une chaise longue, recevait, pendant trois jours, les personnes présentées à la cour.

Le cérémonial était à peu près le même pour toutes les princesses du sang.

Réjouissances publiques. — La naissance d'un garçon était

Fig. 20, 21. — Médailles frappées à l'occasion du banquet donné à l'Hôtel de Ville, pour la naissance du dauphin, en 1729.

annoncée aux populations par cent-vingt coups de canon (1) ; celle d'une fille par une salve de vingt-quatre coups seulement. A la naissance des dauphins, les cloches sonnaient pendant trois jours et trois nuits (2) ; outre ces décharges d'artillerie et ces sonneries, on célébrait des fêtes publiques dont le fond invariable consistait en feux de joie, illuminations, fusées volantes, feux d'artifices, orchestre en plein air, danses en place de Grève, représentations gratuites avec l'inévitable cantate (3), fontaines de vin, banquets

(1) Sons la restauration, on économise la poudre officielle et on se contente d'une salve de vingt-quatre coups de canon pour un prince et de douze pour une princesse. A la naissance du duc de Bordeaux, on fredonne dans les rues un refrain qui rappelle cette coutume :

C'est un garçon ! J'ai dans mon. allégresse Compté deux fois douze coups de canon.

Dans tout Paris, on s'agite, on s'empresse. Chacun s'aborde, et dit avec ivresse :

C'est un garçon !

On est plus généreux sous l'empire : on octroie cent un coups de canon au roi de Eome et autant au prince impérial. Pour célébrer cette dernière naissance, MM. Clairville et Siraudin improvisèrent un à-propos-vaudeville en un acte, assez inepte, qui fut représenté sur le théâtre du Palais-Eoyal et qui portait pour titre : 101 coups de canon.

(2) A la naissance de Louis XIV, on fit sonner même les cloches du Palais et de motel de Ville, qu'on ne mettait presque jamais en branle.

La délivrance de la duchesse de Berry devait être annoncée à Bordeaux, si la nouvelle parvenait le jour, par des salves d'artillerie, et par le bourdon de l'Hôtel de Ville, si elle arrivait la nuit : quinze volées pour la naissance d'un prince, trois volées pour celle d'une fille.

(3) La première représentation gratuite fut donnée à l'Opéra en 1661, à l'occasion de la naissance du Grand Dauphin, fils de Louis XIV.

Comme exemple de cantate officielle, nous citerons l'une des moins mauvaises, celle que Désaugiers composa à l'occasion de la naissance de c< très haute et très puissante princesse -Louise-Marie-Thérèse d'Artois » et qui fut chantée à l'Opéra, le 22 septembre 1819, en présence de l'heureux père, le duc de Berry :

0 mon pays, à ton bonheur, Comme autrefois, le ciel préside.

Vois ce berceau consolateur Où des Français l'espoir réside.

Objet riant, doux appareil, Une princesse a pris naissance.

L'aurore annonce le soleil Vive le Eoi ! Vive la France !

En attendant un héritier

Des mâles vertus de son père,

Qu'on aime à voir multiplier

Le portrait charmant de sa mère !

Chez les Bourbons, preux et Français,

La beauté naît de préférence.

(flg. 20, 21), distributions d'argent, de cervelas et de saucisses.

Seb. Mercier, dans son curieux Tableau de Paris, fait bavarder comme suit un groupe de commères, toutes joyeuses de l'aubaine que la naissance d'un prince peut leur apporter: « Un prince est né d'hier! Nous aurons des feux d'artifice. — Non, dit une autre, on mariera six cents filles. — Descendons, disait la troisième, on va répandre du vin dans la place et faire sauter sur nos têtes des cervelas et des petits pains. La plus jeune disoit: « On dansera ce soir en place de Grève ». La cinquième: « Est-ce qu'il n'y aura pas une amnistie, pour que je revoie mon frère le déserteur qui est un si bel homme? — Est-ce qu'on ne délivrera pas tous les prisonniers pour dettes ? » disoit la dernière. L'idée des fusées volantes, de la bombance grossière, des violons aigres perchés sur des tréteaux, des illuminations, le tintamarre des cloches, voilà ce qui occasionnait leur joie désordonnée ».

Citons, parmi ces fêtes, quelques-unes des plus remarquables (1).

Quand, après une longue stérilité, Anne d'Autriche met au monde celui qui devait être Louis XIV, la joie parut être sans bornes. « Il y avait des lanternes de couleur aux fenêtres de l'Hôtel de Ville et de presque toutes les maisons, et, devant les terrines de graisse à lumignons allumés, on avait disposé, dans beaucoup de rues, de grandes feuilles de papier huilé avec des figures appropriées à la circonstance » (2).

Les jésuites avaient disposé mille flambeaux sur leur mur, deux mille dans leur cour. Le lieutenant civil Laffemas éleva devant son hôtel un théâtre décoré de figures symboliques et emblématiques.

Mais les héros suivent de près.

Vive le Roi ! Vive la France !

Lys éclatant de majesté,

Le sol sacré de la patrie

A tressailli de volupté,

Voyant sa tige refleurie.

Ah ce premier de tes présents

De plus d'un autre est l'assurance.

Produis une fleur tous les ans,

C'est pour le Roi. C'est pour la France !

(1) Nous avons emprunté plusieurs des détails qui suivent aux Eues du vieux Puris, de V. Fournier.

(2) Mémoires de Brienne.

Ce qui fut bien plaisant Fut Monsieur La Rallière :

Ce brave partisan Fit faire une barrière De douze à quinze muids, où tout le monde S'alloit abreuver à la ronde Et s'amusoit à tirer la bonde (1).

c< Et toutefois, non content de cela, dit la Gazette de septembre 1638, il se promena une grande partie de la nuit avec deux carrosses pleins de violons, 'hauts-bois et musiciens, suivis d'un chariot chargé de trois muids de vin en bouteilles et de viandes et pasticeries, dont il faisoit présent à tous les paysans, et en laissa chez plusieurs de ses amis. »

Les habitants de Paris descendirent faire leurs repas sur la place publique et y tinrent table ouverte :

Au milieu du ruisseau Estoit la nappe mise, Et qui buvoit de l'eau Estoit mis en chemise.

Ce n'estoit rien que feux, jeux et lanternes, Et l'on couchoit dans les tavernes ; Et, si je ne dis vray, qu'on me berne (2).

Il est né, le grand roi: le peuple mange, il jeûnera assez plus tard (3).

A la naissance du Grand Dauphin, fils de Louis XIV, on tira, sur la place de Grève, un magnifique feu d'artifice dont les fusées, « par un effet des plus industrieux aussi bien que des plus agréables,

(1) St-Amant. Chanson sur la naissance de Louis XIV.

(2) St-Amant. Chanson citée.

(3) Dans des stances qu'il composa sur la naissance du fils de Louis XIII, Maître Adam, le menuisier de Nevers, semble avoir prophétisé que l'enfant s'appellerait, un jour, le Roi-Soleil. Au début de son galimatias, le Virgile au rabot s'adresseau« Père de la lumière », et, après dix vers d'invocation, continue en ces termes :

Le sujet que je prends est d'un si haut mérite, Que je n'en puis assez admirer la splendeur, Et tout ce qu'en ton cours ta flanime ressu.-cïte, Doit servir quelque jour de prix à ta grandeur ; Ce dauphin dont le ciel comble notre espérance, Qui coûte tant d'autels et de vœux à la France Est de mes passions l'objet impérieux : Prodigue moy les fruits que la nature enserre, Et ne t'offense pas si je lui donne en terre La mesme dignité que tu tiens dans les deux:

semèrent, en or, les airs de petits dauphins, parmi un nombre infini d'étoiles et d'autres artifices qui, par leur lumière et leur tin-

tamarre, éclairoyent et chantoyent leur triomphe en faisant part au ciel des réjouissances de la terre ». Quand vint au monde le Duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV,

les illuminations (1) et le feu d'artifice (fig. 22) furent splendides, l'indigestion formidable.

« Ala naissance de M. le duc de Bourgogne, disent les Mémoires de l'Abbé de Choisy, on devint presque fou. Chacun se donnoit la liberté d'embrasser le roi. La foule le porta depuis la surintendance, où Madame la Dauphine accoucha, jusqu'à ses appartements. Il se laissoit embrasser à qui vouloit. Le bas peuple paroissoit hors de sens ; on faisoit des feux de joie, et tous les porteurs de chaise brûlaient familièrement la chaise dorée de leur maîtresse. » L'abbé remarque que la joie avait été beaucoup plus modérée à la naissance de Monseigneur le Dauphin. Victor Fournel cite un trait particulier à l'allégresse des suisses de la garde. « On les vit danser, au nombre de plus de^deux cents, devant les portes du palais, et, après avoir épuisé tout le bois à brûler dans leurs feux de joie, jeter successivement au brasier des poutres destinées à faire des planchers, les bâtons de la chaise du duc d'Aumont et jusqu'à leurs paillasses (2). Le roi, apercevant tout ce désordre, voulut qu'on les laissât faire, « pourvu, ajouta-t-il, qu'ils ne nous brûlent pas ».

Une notice de M. J.-A. Le Roi, publiée dans le tome I des Mémoires de la. Société des sciences morales de Seine-et-Oise: nous donne tout le détail des réjouissances qui eurent Versailles pour théâtre. Cette ville était alors remplie d'un grand nombre d'ouvriers attirés par les travaux immenses que faisait exécuter le roi. On

(1) « Les bourgeois du pont Notre-Dame le firent illuminer, pendant trois jours, avec des lustres et des girandoles de cristal, garnis de bougies dont la lumière était réfléchie par quantités de miroirs. Le même soir, la galerie du Louvre fut illuminée par un si grand nombre d'hommes, qu'en un quart d'heure elle parut tout en feu. » Edm. Neukomm. Fêtes et Spectacles du vieux Paris.

(2) L'indifférent Lafontaine s'avisa de vouloir, lui aussi, témoigner de son allégresse; il composa deux ballades, aussi médiocres l'une que l'autre. Combien il avait été mieux inspiré dans son élégie à Madame Fouquet sur la naissance de son dernier fils. Le début du morceau est charmant :

Vous avez fait des poupons le héros, Et l'avez fait sur un très bon modèle. Il tient déjà mille menus propos ; Sans se méprendre, il rit à la plus belle. C'est, ce dit-on, la meilleure cervelle De nourrisson qui soit sous le soleil : Pour bien teter il n'a pas son pareil ; Il fait en tout son jugement paraître Quelqu'un m'a dit qu'il sera du Conseil (Sans y manquer) du Dauphin qui va naître.

On sait que Lafontaine était profondément attaché à Fouquet et à sa famille ; des Tauphins venus et à venir, nous soupçonnons qu'il ne se souciait guère.

leur fit distribuer du vin en grande quantité à l'Etape (1), et dans les ateliers. Il se forma des danses où se trouvèrent mêlés ensemble, peuple, officiers et grands seigneurs. A peine ces manifestations de la joie publique eurent-elles commencé, qu'on vit couler des fontaines de vin de chaque côté de la première grille du château, ainsi que dans l'intérieur des cours. Devant chaque hôtel de ministre, l'on avait établi des feux et des distributions de vin.

« Ces réjouissances durèrent plusieurs jours avec les mêmes transports. C'était à qui varierait chaque fois les illuminations et les artifices. Tant que durèrent les fêtes, la Pompe fut magnifiquement illuminée, et tous les feux dont brillait Versailles, se reflétant sur l'or couvrant le château (2), imprimèrent à la ville une physionomie toute magique.

« Pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent celui de la naissance du duc de Bourgogne, tout le chemin de Versailles fut couvert dépeuple venant témoigner sa joie par ses acclamations. Après avoir vu le roi, on allait voir le nouveau-né, et la maréchale de la Mothe était fréquemment obligée de le montrer à tout ce peuple accouru pour contempler un instant son visage.

« Sauf les grands seigneurs, les habitants de Versailles étaient alors composés de paysans,- d'ouvriers et de gens de bas étage, attirés par les travaux que faisait faire le roi et par les privilèges qu'il accorda aux premiers propriétaires de la ville. Les marguilliers de la paroisse, se considérant comme les représentants des bourgeois de la ville, ne voulurent pas laisser passer une occasion si favorable de se distinguer ; ce qui amena une scène assez plaisante. Ils allèrent trouver Bontemps, premier valet de chambre du roi et alors gouverneur de Versailles. Ils lui représentèrent que, dans une circonstance aussi solennelle, ils ne pouvaient se dispenser de porter au roi les félicitations des habitants de Versailles, et le prièrent de les présenter à Louis XIV. Bontemps en parla au roi qui voulut bien les recevoir, et leur assigna une heure pour le lendemain. A l'heure indiquée, Bontemps, comme gouverneur de Versailles, avait cru devoir se mettre à la tête de la députation. Il les introduisit dans le salon où se trouvait le roi. Mais à peine y furent-ils entrés, que, sans donner à Bontemps le temps de pro-

(1) L'Etape était une espèce de halle aux vins, dans laquelle les marchands en gros de la ville déposaient leurs pièces pour les vendre aux habitants. Elle était située derrière l'ancienne geôle.

(2) Tous les ornements en plomb de la toiture du château et des ailes des ministres étaient dorés.

noncer la formule d'usage : « Sire, voici les bourgeois de Versailles que je présente à Votre Majesté » ; l'un des marguilliers, nommé Colette, épicier de profession, chargé de faire le compliment, enthousiasmé sans doute par la présence du roi, se mit à chanter à pleine gorge : Domine salvum fac regem, auquel les marguilliers, électrisés à leur tour par la voix de lutrin de leur orateur, répondirent: Et exaudinosin die qua invocaverimus te. Louis XIV ne s'attendait pas à un pareil discours. Il ne put conserver sa gravité et se mit à rire ainsi que tous les seigneurs qui l'entouraient. Mais Bontemps, peu flatté du rôle que venaient de lui faire jouer les marguilliers, leur fit de vifs reproches et les poussa hors du salon, d'où ils se retirèrent un peu confus de leur réception.

« A l'occasion de cette naissance, on chanta plusieurs Te Deum en musique à Versailles. La plupart des maîtres en avaient composé, et le roi voulut bien les entendre dans sa chapelle.

« Louis XIV avait dispensé les différents corps de l'État des compliments d'usage ; quant aux ambassadeurs et aux ministres des princes étrangers, il leur accorda l'audience qu'ils lui demandèrent à cette occasion. Elle eut lieu dans le grand appartement de Versailles, avec les cérémonies accoutumées. Tous les corps de la garde du roi étaient en haie. Les ambassadeurs entrèrent par le grand escalier. Le roi était assis sur son trône d'argent ; il avait auprès de lui, d'un côté, le duc de Bouillon, grand chambellan, le duc de Créqui et le prince de Marsillac ; de l'autre, le duc d'Aumont, le duc de Saint- Aignan et le marquis de Gesvres. Une foule de courtisans les environnaient. Le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de quartier, allait recevoir les ambassadeurs à la porte de la salle des gardes. Le roi écouta leur compliment avec gravité, et leur répondit avec une grande affabilité. Ils allèrent ensuite chez le Dauphin, le duc de Bourgogne et Monsieur. Madame la maréchale de La Mothe répondit pour le petit prince.

« Toutes ces audiences durèrent cinq heures, après lesquelles ces messieurs furent reconduits avec les mêmes cérémonies. Ils n'eurent audience de la reine et de Madame que l'après-dînée, parce qu'elles n'en donnaient jamais le matin. »

La province fit comme Paris et Versailles. M. J. Lapaume (1) a publié et traduit un poème en roman dauphinois, dans lequel un poète anonyme raconte et décrit à Mlle *** les réjouissances publi-

(1) Anthologie nouvelle ou Recueil complet des poésies paioises des bords de V Isère, tome IV.

ques, par lesquelles Grenoble célébra la naissance du duc de Bourgogne. La fête dura tout une semaine (1).

A huit heures du soir, samedi commença ;

De cent cloches le bruit jusqu'au Ciel s'élança.

Le lendemain Mgr de Grenoble ,

Crosse, mitre, paré de son plus bel habit, Pontificalement la grande messe a dit

Après la messe, procession

Cependant au dehors, tout le long des quartiers,

Se rassemblaient sans bruit tous nos gens de métiers...

Marchant dévotement, sans rire ni parler,

(Chose rare pourtant) on les vit défiler

Les Pieds-Déchaux suivaient comme les autres moines,

Les abbés, les curés, les prêtres, les chanoines...

Avant le Parlement, se carrait d'un air fier

L'officier du Prévôt suivi du cavalier...

Les huissiers du palais, dont les robes traînaient,

Leurs verges dans la main à pas comptés marchaient.

Au retour de la procession, dîner de soixante couverts àl'évêctié, puis illuminations. Le lundi, à midi, autre dîner à l'Arsenal, au ]3ruit du canon; après le repas, un Te Deum, puis une revue, enfin un feu de joie, à la suite duquel un huissier imposa silence et

Sur le champ, l'avocat, en homme de crédit, Perché dessus son banc, à haute voix a dit : Vous savez, braves gens, que notre France, Du Dauphin Monseigneur célèbre la naissance ! Puis, nouvelles illuminations et bal magnifique : Les gens de qualité, comme en plein carnaval. Quand le jour se leva déguerpirent du bal.

Le mardi matin, l'Évêché fit servir un déjeuner plantureux à sept cents convives qui, de plus, reçurent chacun trois sous en présent. Puis toute la ville se rendit sur les bords de l'Isère ; au milieu de la rivière, on avait dressé un édifice.

(1) A Dijon, l'enthousiasme fut de plus longue durée : la naissance du duc de Bourgogne y fut célébrée par des fêtes publiques qui durèrent 2± journées consécutives et dont les détails se trouvent dans une pièce de vers aussi rare que curieuse : Diseor joyou de réjouissance de la velle de Dijon en rime Bourguignôte, su la naissance de note Duc. Jonée po jonée. Ai Dijon se cen che Anthone Earjô, 1682.

Dessus de grands bateaux, pour un feu d'artiiice.

Mourus est épouvanté par le brait des lances à feu et des serpenteaux ; Jupiter, prévenu, met le nez à la fenêtre, tressaute et ordonne d'aller quérir Eole ; aussitôt

Tous les vents déchaînés, sortant de leurs cavernes, Eteignirent les feux, les lampions, les lanternes.

De son côté, M. l'intendant donna, le mercredi, festin, illuminations, comédie et bal. Jeudi, spectacle gratis ; de longtemps le théâtre ne verra tel nombre

.... D'écoliers, de clercs, de revendeuses,

De coupeuses de gants et de pauvres piqueuses.

Vendredi et samedi, relâche ; le dimanche suivant, bal public, en plein air :

Flore, Artémis, Vénus, les Ris, les Jeux, les Grâces, Parcouraient lé bosquet, le jardin, les terrasses.

Lors de la naissance du duc de Bretagne, premier fils du duc de Bourgogne, les bourgeois de la rue Saint-Jacques bâtirent une espèce de Gargantua qui, chargé de bouteilles, les distribuait aux passants, au moyen d'un ressort qui lui faisait allonger et ployer le bras. A celle du Dauphin, fils de Louis XV et de Marie Leczinska, le bon peuple de Paris eut à se réjouir, par ordonnance du prévôt des marchands et arrêt du Parlement. « Les maisons des échevins étaient illuminées avec lampions et lustres; chaque soir elles avaient deux tonneaux de vin à leurs portes. Le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, venait tous les jours à la ville en grande pompe, avec quatre carosses de suite, sa maison et ses gardes, jetant beaucoup d'argent au peuple. Samuel Bernard (1) fit tirer un feu d'artifice sur la place des Victoires. Le gros Thomas (2), fameux

(1) Célèbre financier du temps.

(2) Le Gros-Thomas alla en cérémonie complimenter le roi et la reine. Au-dessous d'une gravure qui représente notre opérateur se rendant à Versailles, on lit quelques lignes de texte qui donnent une idée de la magnificence de ce singulier personnage : « Le superbe cheval qui avoit l'honneur de porter l'incomparable Thomas étoit orné d'une prodigieuse quantité de dents enfilées les unes avec les autres. Un valet avoit soin de le traîner par la bride, de peur que la joie et les acclamations du peuple ne le fissent sortir du sérieux qui convient à une pareille cérémonie. Les ajustemens du Gros Thomas étaient nouveaux et extraordinaires. Son bonnet d'argent massif et d'un travail achevé, avoit à son sommet un globe surmonté d'un coq chantant. Le bas de ce couvre-chef étoit terminé par un retroucy au milieu duquel on voyoit les armes de France et de Navarre, et sur le côté gauche un soleil et ces mots : Necpluribus impar. Son habit d'écarlate fait à la turc étoit garni de dents, de mâchoires et pier-

charlatan du Pont-Neuf, arracha les dents gratis pendant quinze jours et voulait donner un festin en plein air, que la police dut interdire. Le dimanche, 1 1 septembre, il y eut une procession générale de tous les chapitres qui se rendirent d'abord à Notre-Dame, puis dans la cour du Palais, au bas de la Sainte-Chapelle; elle fut suivie d'une procession de chaque paroisse et communauté « en sorte qu'on n'entend que chanter dans les rues ». Le mercredi 7,

Fig. 23. — Le gros Thomas sur le Pont-Neuf, d'aprè3 une ancienne estampe.

le roi était venu à Paris, avec un immense cortège, assister à un Te Deum, au bruit des décharges de l'artillerie et de la mousqueterie, et il avait parcouru la ville pour jouir du spectacle magique des illuminations qui, particulièrement dans la rue Saint-Honoré, faisaient une perspective incomparable » (1).

D'après les ordres du roi d'Espagne et sur les dessins de Servandoni, un feu d'artifice splendide fut tiré entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal. L'hôtel de Bouillon fut illuminé jusqu'au faîte ; sur les combles, une tour lumineuse faisait allusion aux tours de Castille et portait le chiffre de Philippe V. Un dauphin, entouré de

reries du Temple ; de plus, il avoit un plastron d'argent qui représentent un soleil mais si lumineux que l'on ne pouvoit le regarder que de côté. Son sabre était long de six pieds. Sa suite était composée d'un tarnbour, d'un trompette et d'un portedrapeau qui marchoient devant lui ; à ses côtés, il avoit un tisanier et un pâtis « sier, etc. »

(1) V. Fournel. Ouvrage cité.

lis, se faisait remarquer sur la porte principale de l'hôtel. On lui avait appliqué ce vers d'Ovide :

0 Sacra progenies digna parente tuo (1).

Quand Marie-Antoinette donna naissance à sa fille Marie-Thérèse-Charlotte, le 20 décembre 1779, elle célébra, avec une générosité délicate, cet heureux événement. Des aumônes furent distribuées en abondance et l'on délivra tous les prisonniers détenus pour « mois de nourrice », après avoir payé cette dette d'allaitement. « La reine, dit un journal du temps, Le véritable messager boiteux de Berne, avait demandé, que cent mariages de filles pauvres et vertueuses avec d'honnêtes artisans remplaçassent la pompe, plus éclatante qu'utile, des anciennes réjouissances (2). En conséquence, l'archevêque de Paris, ayant réparti avec les curés de sa métropole le nombre de ces mariages proportionnellement sur chaque paroisse, et les pasteurs, ainsi que leur chef, heureux de contribuer à cette bienfaisance publique, ayant fait leur choix dans les vues sages de l'auguste bienfaitrice, tout s'est trouvé prêt pour le 8 février. Le roi et la reine sont venus en grand cortège à l'église Notre-Dame ; ils ont traversé la haye des heureux que la piété bienfaisante de la reine avoit faite. Sa Majesté avoit ordonné qu'on déposât entre les mains des curés 500 livres pour la dot de chacune des filles ; et cet argent doit être employé à l'achat d'une maîtrise, ou atout autre moyen de subsister. Les maris et les femmes avaient reçu un habit complet et de couleur uniforme. La reine s'est engagée de plus à payer les mois de nourrice du premier enfant qui naîtra de chacun de ces mariages, en promettant, pour les mères, qui allaiteront leur nourrisson, une layette et un tiers de plus du prix, qui seroit donné à une nourrice. ... Sa Majesté la reine a fait encore ajouter à ce premier spectacle, déjà si intéressant, celui de deux époux mariés depuis 50 ans, qui étaient entourés de leurs enfants, petits-enfants, et arrière-petitsenfants,, et devant obtenir les mêmes faveurs que les jeunes époux. »

Voilà qui valait mieux que des ribotes de vin bleu et des indigestions de charcuterie, des banquets dont « l'abjection et la misère étaient les convives ».

(1) Ed. Neukonmi. Loc. cit.

(2) La ville de Paris suivit cet exemple au baptême du duc de Bordeaux : elle maria et dota seize jeunes filles qui furent conduites à l'église par les maires des douze arrondissements . On leur donna pour pièce de mariage la belle médaille en argent gravée pour le baptême du duc (fig. 25, 26).

Plus tard, en 1781, quand la reine eut, parla naissance d'un

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a ta ?

Dauphin (1), exaucé le vœu delà France, «les fêtes, écrit Mme Cam-

(!) Le recueil Clairambault-Maurepas, récemment publié par M. Raunié, contient

pan, furent aussi brillantes qu'ingénieuses : les arts et métiers de Paris dépensèrent des sommes considérables pour se rendre à Versailles, en corps, avec leurs différents attributs ; des vêtements frais et élégants formaient le plus agréable coup d'œil ; presque tous avaient delà musique en tête de leurs troupes : arrivés dans la cour royale, ils se la distribuèrent avec intelligence et donnèrent le spectacle du tableau mouvant le plus curieux. Des ramoneurs, aussi bien vêtus que ceux qui paraissent sur le théâtre, portaient une cheminée très décorée, au haut de laquelle était juché un des plus petits de leurs compagnons ; les porteurs de chaise en avaient une très dorée dans laquelle on voyait une belle nourrice et un petit Dauphin; les bouchers paraissaient avec leur bœuf gras ; les pâtissiers, les maçons, les serruriers frappaient sur une enclume (1), les cordonniers achevaient une petite paire de bottes pour le Dauphin ; les tailleurs un petit uniforme de son régiment ; etc. Le roi resta longtemps sur son balcon pour jouir de ce spectacle. L'enthousiasme fut si général que la police ayant mal

plusieurs pièces composées à l'occasion de la naissance de ce prince. Certaines comme le Lys de Versailles ou le Dialogue paysan sont de plates flagorneries ; dans quelques autres, la joie paraît équivoque. L'une d'elles s'écrie, non sans mélancolie :

Que chacun se mette en train, Versons des tonneaux de vin, Quoique d'argent nous n'ayons guère.

Le Dauphin nous le rendra bien, Car il en aura le moyen, Ou ce sera Monsieur son père.

11 y a peu de sincérité dans cet espoir. Un autre poète de circonstance se réjouit franchement, mais pour des raisons qui n'ont rien de dynastique :

Ah ! que j'aime le Dauphin, Son nom rime assez au vin ; Nous en faut-il davantage ?

Pour lui rendre notre hommage 1 Lampons, camarades, lampons....

En septembre il a paru, C'est le mois du bois tortu ; Il portera bonne chance, Au vignoble de la France !

Lampons, etc.

(1) Ce corps d'état eut l'attention d'offrir à son collègue en serrurerie, Louis XVI , une serrure finement ciselée dont le roi chercha à découvrir le secret. S. M. parvint à le trouver et, au moment où elle ouvrit la serrure, elle fut agréablement surprise d'en voir sortir un Dauphin en acier. Louis XVI exprima sa satisfaction au corps des serruriers, en lui offrant trente louis de sa poche indépendamment de l'argent que la gouvernante des enfants de France fut chargée de distribuer à toutes les corporations .

surveillé l'ensemble de cette réunion, les fossoyeurs eurent l'imprudence d'envoyer aussi leur députation et les signes représentatifs de leur profession. Ils furent rencontrés par la princesse Sophie, tante du Roi, qui en fut saisie d'effroi et vint demander au Roi que ces insolents fussent à l'instant chassés de la marche des corps et métiers qui défilaient sur la terrasse. Les dames de la halle vinrent complimenter la Reine et furent reçues avec le

Fig, 25, 26. — Médaille commémorative de la naissance et du baptême du duc de Bordeaux,

gravée par Tiolier.

cérémonial que l'on accordait à cette classe de marchandes. La princesse de Chimay fut, à la porte de la chambre de la Reine, recevoir trois femmes qui furent introduites auprès du lit ; l'une d'elles harangua Sa Majesté : son discours avait été fait par M. de la Harpe et était écrit dans un éventail sur lequel elle jeta plusieurs fois les yeux, mais sans aucun embarras ; elle était jolie et avait un très bel organe. La Reine fut touchée de ce discours et y répondit avec une grande amabilité... Les chansons des poissardes furent nombreuses et quelques-unes assez bien faites.... (I). Les

(1) Voici un spécimen de cette poésie pseudo-populaire : LA NAISSANCE DU DAUPHIN

Si l'Roi z'est not' père à tous, La Eeine z'est aussi not' mère, Mes gas, réjouissons-nous,

A viaut d'nous bailler un p'tit frère, N'sra pas du pied qui s'niouchera,

Messieurs l's Anglais, vous verrez ça.

I s'ra biau comme sa maman.

Com' el' sera sensible, Com' son papa bienfaisant,

De Henri s'ra 1' portrait visible, Chantons du soir au matin :

Vive l' Dauphin ! Vive l'Dauphin !

gardes du corps obtinrent du Roi la permission de donner à la Reine un bal paré dans la grande salle de l'opéra de Versailles. Sa Majesté ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde nommé par le corps, auquel le Roi accorda le bâton d'exempt. La fête fut des plus brillantes; tout était alors joie, bonheur et tranquillité. » Quelques années plus tard, les fossoyeurs chassés devaient prendre une terrible revanche.

Nous venons de voir, dans Mme Camp an, les artisans de tout métier reçus à Versailles. Le Tableau de Paris (1) nous donne des. détails plus complets sur la part singulière que prenaient aux réjouissances qui nous occupent certaines corporations, portefaix, crocheteurs, porteurs de chaise et porteurs d'eau, ramoneurs de cheminée, poissardes : « Ils vont à Versailles pour avoir audience et s'arrêtent dans la Cour de marbre : c'est de là qu'ils complimentent le roi sur son balcon ; ils tiennent en main le symbole de

Le ciel devait ce présent,

Aux vertus, aux vœux d'ia mère :

Il a fait en les combinant,

Le bonheur d'ia France entière, Mon Dieu ! le joli refrain :

Vive l'Daupbin ! Vive l'Daupliin !

Fallait entendre not' prélat,

Annoncer s'te bonne nouvelle.

Tucbou comme il défila,

Son éloquente Kyrielle ; Pour son Eoi, coin' pour son Dieu, Il est tout d'flarnme, il est tout d'feu.

Tatudienne queu sabbat, Faisaient Messieurs d'Aquitaine !

Ils étaient aussi gais là,

Qu' s'ils euss' combattu dans la plaine, Us chantaient tous le refrain :

Vive l'Dauphin ! Vive l'Dauphin !

Pour moi je ne savais pas trop, Si j'devais pleurer ou rire, Mon pauv' cœur allait l'galop ;

J'étais content ; j' ne pouvais le dire. Quand l'sentiment est trop fort,

Ça m'coup' le sifflet tout d'abord.

Mais vous vouliez eun' chanson.

11 faillit bain vous la faire, J'vous tiens quitt' pour la façon ; Mes amis, il n'en coûte guère, Pour dire du soir au matin,

Vive l'Daupbin ! Vive l'Dauphin !

(1) Mercier. Tahleav (le Paris.

Qu'il vive, ce cher enfant, Pour l'amour, pour la victoire !

D'ia dernier' goutt' de mon sang, Je voudrais cimenter sa gloire, Que le diab' m'emporte à l'instant, Si j'en dis un mot plus qu'j'n'sens.

A chanter de pareille sujet,

Y a ben pus d'plaisir que d'peine,

Pour me payer d'ees couplets,

N'vous gênez donc pas, belle Peine ; Ifs sont, à la rime près,

Dans le cœur de tous les Français.

Si vous croyez, malgré ça, Nous d'voir queuq' reconnaissance, Faites encor' un p'tit ga, Madame, et j'vous baill'rons quittance ; Quand on fait d'si genti, S'rait péché de se ralenti.

Ne craignez point, cher papa.

De voir croître vot' famille, Le bon Dieu z'y pourvoira ; Fait's en que Versaille en fourmille, T eût-il cent Bourbons chez nous, ïa du pain, du laurier pour tous !

Après lecture de ce morceau, dont le dernier couplet charma le Roi et la Reine, on se rend facilement compte que l'inspiration n'en a rien de populaire ; c'est quelque bel-esprit qui se sera encanaillé pour la circonstance.

leur industrie; et on lésa vus imaginer, dans ces occasions, des facéties divertissantes. Tantôt c'est un ramoneur caché dans une cheminée à la prussienne que quatre de ses camarades portent sur un brancard, et qui, mettant tout à coup la tête hors du tuyau, harangue de cette manière le roi de France. Il lui dit qu'il préserve des incendies les maisons de sa bonne ville de Paris. Tantôt les porteurs de chaises promènent une figure colossale, dont

Fio. 27. — Les harangères de Paris félicitant le roi de la naissance du Dauphin, en 1781, Fac-similé d'une gravure de l'époque.

la robe est parsemée de fleurs de lys, et qui tient et caresse entre ses bras robustes un nourrisson, à qui elle applique de très gros baisers. Mais les poissardes ont le privilège d'être introduites jusque dans la galerie et de complimenter le roi particulièrement ; ce qu'elles font néanmoins à genoux (fig. 27). On leur donne ensuite à dîner au grand-commun, et c'est un des premiers officiers du chef de la maison du roi qui en fait les honneurs. Le repas est splendide ».

Ajoutons que dans les représentations gratuites, données à la

suite de la naissance d'un prince (1), les poissardes occupaient la loge de la reine, les charbonniers celle du roi. « Au premier accouchement de Marie-Antoinette, la loge du roi étant occupée quand les charbonniers arrivèrent pour voir représenter Zaïre, ils le trouvèrent très mauvais. On reconnut la légitimité de leurs réclamations et on les fit asseoir sur le théâtre, toujours du côté du roi. Avant et après le spectacle, les figurants se joignirent à leurs danses et à celles des dames de la halle, et les comédiens vinrent leur verser eux-mêmes à boire. A la Comédie italienne, les danses publiques sur la scène, après le spectacle, furent plus animées encore, ainsi que les distributions de comestibles et de boissons faites par les acteurs. Clairval, qui avait représenté Henri IV, fut baisé par toutes les poissardes qui voulurent absolument danser avec lui » (2).

La Révolution supprima ces réjouissances généthliaques ; l'empire les ramena et les gouvernements qui suivirent héritèrent de la tradition. Mais quoi? C'étaient toujours les fêtes de l'ancienne monarchie, avec des ballons en plus (3), des discours de M. le Préfet, et, vers les derniers temps, un affreux vacarme d'orphéonistes hurlant une cantate ridicule.

Nous citerons cependant quelques souvenirs de l'excellent Régnier (4), de la Comédie-Française, sur la façon dont fut célébrée au théâtre la naissance de quelques héritiers présomptifs : « Mon début remonte à 1811, l'année de la comète! Et c'est à la naissance du roi de Rome que je dois le premier rôle qu'il m'ait été donné de jouer. J'avais quatre ans alors. Un long espace de temps devait séparer mon second rôle de ma première création. Voici, au reste, ce prologue de ma vie d'acteur. Le 20 mars 1811, l'impératrice Marie-Louise venait d'accoucher d'un garçon. Cent un coups de canon tirés sur l'esplanade des Invalides annonçaient à la France que Napoléon avait un héritier. On courait (dit le Journal de V empire du 21 mars) au-devant les uns des autres en s'embrassant, en criant : «Vive l'Empereur ! » De vieux soldats versaient des larmes de joie. « C'est un garçon! » criait-on dans les rues, dans les carrefours, partout. — « C'est un garçon! » chan-

(1) La première représentation gratuite fut donnée à l'Opéra, 1662, sur l'ordre de Mazarin, à l'occasion de la naissance^du duc de Bourgogne.

(2) Voir Fournier. Loc. cit.

(3) A la naissance du roi de Eome, Mme Blanchard monta en ballon et répandit partout, dans son voyage aérien, des feuilles de papier sur lesquelles étaient imprimés ces mots : Le roi de Rome est né.

(4) Mes débuts, article du journal le Temps, à la date du 19 décembre 1885.

tait-on dans les théâtres. — La joie était immense, les vœux de la nation étaient comblés, la France était enfin assurée de vivre, elle et sa descendance, sous la dynastie des Napoléon!

« Neuf ans plus tard, le 29 septembre 1 820, cent un coups de canon étaient salués encore du cri enthousiaste : « C'est un garçon ! » Ce jour-là j'étais avec la foule dans les Tuileries. Quand le vingtdeuxième coup apprit au public que l'enfant nouveau-né était du sexe masculin, je mêlai ma joie à la joie générale, ce coup de canon me garantissait une prolongation de huitjours de vacances en l'honneur de l'heureux accouchement de S. A. R. Madame la duchesse de Berry. L'héritier qu'elle venait de donner aux Bourbons affermissait à jamais sur le trône leur dynastie. Les poètes, qui, comme on le sait, sont des prophètes, Lamartine, Victor Hugo, l'annonçaient sur leurs lyres et le peuple, s'associant à leurs prophéties, chantait à tue-tête, au gratis donné par la Comédie-Française, ce couplet ajouté au rôle de Michaud dans la Partie de chasse de Henri IV:

Chantons l'antienne Qu'on chant'ra dans mille ans!

Que Dieu maintienne Au trôn' ses descendants Jusqu'à tant qu'on tienne

La lune avec les dents !

« Enfin, à quarante-cinq ans de distance, j'ai encore entendu cent un coups de canon, suivis toujours du cri délirant : « C'est un garçon ! » et il ne manquait pas de gens pour assurer que l'ère des révolutions était cette fois bien close, et que le 16 mars allait assurer à jamais le trône à la dynastie napoléonienne. On sait ce que le sort réservait à ces princes venus au monde au milieu de l'allégresse de tout un peuple: l'exil dès l'enfance et la mort à l'étranger !

« Pour célébrer la première de ces trois naissances, celle de 1811, Rougemont, un homme d'esprit rallié quelques années plus tard au parti royaliste, avait composé une pièce intitulée: YOlympe, ou Paris, Rome et Vienne. C'était la glorification de Napoléon, conquérant, législatemr, époux et père ; à la dernière scène apparaissait son héritier, qu'entouraient la Sagesse, la Force et la Victoire.

« Pour représenter ce petit et important personnage, on cherchait un enfant bien en chair, aux riches couleurs, à la face rebondie, tel naturellement que doit les engendrer un héros. Ma mère me

trouva le physique du rôle, et à en juger par un portrait qu'a fait de moi à cette époque un graveur de quelque célébrité, Couché fils, on peut croire qu'elle ne se faisait pas trop d'illusion. On m'accepta: quand on m'apprit ce qu'on allait faire de moi, j'envoyai au diable tous mes joujoux, heureux, c'est le cas de le dire, comme un roi.

« Commencement du plaisir : on m'essaye mon costume : c'était une tunique blanche, brodée d'étoiles d'or, elle remplaçait ma chemise qu'on m'enleva; ce détail, je ne sais pourquoi, me ravit. Sur mes épaules on attacha un long mantean de pourpre frangé d'or, puis on me posa sur la tête une couronne à pointes de fer, celle, me fit- on remarquer, qui était gravée sur les pièces de dix sous, la couronne d'Italie! Je me trouvais superbe ! J'étais transporté. A une répétition, on m'expliqua les intentions de mon rôle ; je devais me tenir debout sur un grand fauteuil de velours qui figurait mon trône; on m'exerça à avoir le poing fermé sur lahanche, et à tenir, haut et fier, mon sceptre de la main droite; j'exécutai tout cela, paraît-il, de façon à faire dire que j'étais intelligent. Le jour de la représentation, le moment de paraître en scène arrivé, on me campe sur le fauteuil, immédiatement je me mets en posture, le poing au côté et je lève mon sceptre. « Trop tôt, me crie-t-on, tu vas te fatiguer ; attends le lever du rideau. » Je ne veux rien attendre, j'étais entêté, j'étais roi et je tiens mon sceptre haut et fier, comme on m'a appris. La toile se lève, la contestation durait encore. Bientôt ce qu'on avait prévu arrive, mon bras refuse le service, et, fatigué, retombe en laissant échapper le septre. Près du roi, placée comme son égide, était Minerve, armée d'une lance, et la tête ornée d'un casque d'or. Le rôle était joué par ma mère. Minerve fronce le sourcil et m'envoie un regard sévère. Je ne m'étais pas montré à la hauteur de mon rang ; je prétends réparer ma faute, et lorsque deux dames d'honneur, deux figurantes, s'approchent pour m'aider respectueusement à descendre de mon trône, je m'indigne de leurs soins, je ne veux pas être traité en petit garçon, et je tiens à prouver que je suis assez grand pour descendre tout seul. Elles insistent, je me débats, mes pieds s'embarrassent dans les plis de mon manteau royal, les gradins du trône, trop haut pour mes petites jambes me. font trébucher, et, au milieu des éclats de rire, le roi de Rome dégringole et roule tout de son long par terre. Minerve, c'est-à-dire ma mère, très émue, court à moi, m'essuie le nez et la bouche, et m'amène rouge de honte devant la rampe. Le trou du souffleur était occupé

par un nommé Garnier, dont j'ai pu, beaucoup plus tard, apprécier au Théâtre-Français le talent tout spécial. Ce Garnier était une de mes connaissances ; heureux clans mon malheur de rencontrer son visage ami, je lui envoie de la voix et du geste un : « Bonjour Garnier. — Veux-tu bien te taire ! » me crie-t-il furibond de sa voix creuse, la voix des bons souffleurs. Rabroué de la sorte, je n'avais qua me tenir coi, et je m'y résignais, humilié, mortifié, mal à mon aise, quand tout à coup j'éprouve une démangeaison cuisante, occasionnée par les étoiles d'or dont ma tunique était lamée, et qui irritaient par leur envers mon épiderme sans défense. Je me frotte vigoureusement, le public de se remettre à rire. « Malheureux enfant, me dit ma mère d'une voix étranglée en arrêtant avec impatience les mouvements désordonnés de mon bras, finiras-tu ? » La démangeaison était trop forte, je continue à me gratter plus fort, et tout en pleurant, je réponds à tue-tête : « Je ne peux pas, j'ai une puce ! »

Médailles commémoratives (1). — Les anciens frappaient des médailles en l'honneur de leurs grands hommes ; en France,

Fig. 2S. — Naissant du Grand Dauphin, 1661,

Fig. 29. — Naissance du Grand Dauphin.

on suivit cet exemple à l'occasion de la naissance des princes ou des princesses du sang. La première en date de ces médailles est peut-être celle de Michelle de France, fille de Charles VI, née

(1) On retrouvera la plupart de ces médailles dans le cours de notre ouvrage ; nous ne reproduisons ici (fig. 28 à 35) que celles qui n'ont pu y figurer.

en 1394 (fig. 49). Cet usage ne semble être devenu habituel qu'à partir de Henri IV qui célébra ainsi la naissance de Louis XIII.

Fig. 30, 3i. — ^Naissance du duc d'Anjou, 1683.

Le sujet gravé de ces médailles est, le plus souvent, allégorique ; parfois, l'artiste reproduit le portrait du nouveau-né ; dans d'autres

Fig. 32, 33. — Naissance du duc de Berry, 1686.

cas, il donne celui des enfants précédents (fig. 31, 33) (1). Quelques médailles ont été frappées à l'occasion de la grossesse des souve-

(1) Les cours étrangères frappèrent aussi des médailles commémoratives en des occasions semblables ; nous en connaissons d'Angleterre, d'Autriche, des anciens états italiens, de Belgique, etc.

raines, mais elles sont fort rares ; en France, nous ne connaissons que celles qui se rapportent aux gestations de Marie-Elisabeth,

Fig. 34, 35. — Naissance du duc de Chartres, 1840.

en 1571, et de Marie de Médicis, en 1601 ; nous les trouverons plus loin (fig. 54)(1).

Fig. 36, 37. — Naissance de Louis XIV, 1638 (2).

Fig. 38, 39. — Naissance de Monsieur, frère de Louis XIV, 1640.

(1) Le docteur H. Storer, dans une étude, d'ailleurs fort incomplète et remplie d'erreurs, sur les médailles se rapportant à l'obstétrique, en cite une qui aurait été frappée pendant la gestation de Marie Leczinska, en 1742 ; mais la Monnaie de Paris ne la possède pas et il nous a été impossible de la rencontrer ailleurs.

(2) Il existe encore un jeton relatif à la naissance du Daupbin, en 1662, dont la face porte le buste du prince, tandis que le revers est le même que celui de la fig. 37. La légende forme un distique, l'hexamètre sur la face et le pentamètre au revers :

OVI PATER ^TERNAS POST SECVLA TRADAT HABENAS QVIQVE REGAS ORBEM CVM SENIORE SENEX

Puisse ton père ne te laisser qu'après des siècles les rênes d'un empire éternel ; puisses-tu, parvenu à la vieillesse, gouverner le monde avec ton père plus vieux encore.

Outre les médailles, on frappait aussi des jetons, surtout sous Louis XIV (fig, 36 à 39).

Baptême, trousseau, nourrice. — Les princes du sang étaient ondoyés au moment de leur naissance, dans la chambre même où ils venaient de recevoir le jour. Ils n'étaient, le plus souvent, baptisés qu'à douze ans, et. depuis l'installation de la cour à Versailles, toujours dans la chapelle du château.

On peut supposer que le trousseau d'un Dauphin était assez

Fia. 40. — Marie-Thérèse et le Dauphin en maillot, d'après une gravure du temps.

complet ; longtemps avant l'accouchement, on exposait la layette aux yeux des curieux : consolation pour les malheureuses qui étaient menacées d'accoucher dans la rue. L'accoutrement d'un poupon royal était au moins curieux, si l'on juge par une gravure de l'époque (fig. 40) qui représente le Dauphin, fils de Louis XIV, en maillot de cérémonie ; une autre gravure nous montre le duc d'Anjou, futur Louis XV, en costume de nuit (fig. 41). Les enfants des princes du sang ne portaient presque jamais de bourrelet; mais leurs chambres et tous les meubles de leurs appartements étaient tapissés et fortement rembourrés; d'ailleurs ils ne quittaient les

mains de la teneuse (fig. 42) ou de la promeneuse (fig. 43) que pour passer dans celles de la remueuse (fig. 44) ou de la nourrice (fig. 45).

Fig. 41. — La Remueuso du duc d'Anjou.

J.-A. Le Roi, dans le travail que nous citons plus haut, nous fait connaître les conditions exigées pour être la nourrice d'un prince français. « La nourrice devait être âgée de 22 à 30 ans ; avoir un lait de trois mois ; être d'un tempérament sanguin ; avoir

les cheveux noirs ou d'un châtain bran ; avoir une constitution forte et robuste ; être assez grasse ; avoir un bon appétit ; et n'être délicate ni sur le boire, ni sur le manger ; être gaie et de bonne humeur ; avoir toujours le mot pour rire ; n'être sujette à aucune incommodité ; ne sentir mauvais ni de la bouche, ni des aisselles. ni des pieds ; n'avoir point de dents cariées et les avoir toutes ; avoir la peau blanche et nette ; enfin avoir tous les signes d'une

Fig. 42. — La Teneuse du duc de Bourgogne.

bonne santé. Il fallait de plus qu'elle fût assez jolie ; gracieuse dans son parler ; bien forte dans sa taille ; ni trop grande ni trop petite, ni bossue, ni boiteuse, et qu'elle n'eût aucun accent prononcé. Mais ce qu'on exigeait surtout c'était que la gorge fut bien faite et contint suffisamment de lait. Quant au lait, on n'avait pas alors les moyens que l'on possède actuellement pour juger de sa bonté, et l'on s'en rapportait à son aspect et à son goût. »

Rois de la première race. — Nous avons peu de renseignements sur la naissance des rois mérovingiens. Notons seulement,

en passant, le développement physique exagéré et la dangereuse surexcitation des sens qu'on remarque chez la descendance de Brunehaut. Son petit-fils, Thierry II, fut père à quatorze ans. Que pouvaient être les enfants d'une telle race ? Des êtres épuisés en venant au monde.

Quelques détails nous sont parvenus qui ne sont que des contes bleus. Ainsi, le compilateur byzantin George Cedrenus assure que

Fig. 43- — La promeneuse du due de Bourgogne

tous les Mérovingiens naissaient avec l'épine du dos hérissée de poil de sanglier.

Nous devons au chroniqueur Frédégaire, une légende assez singulière touchant la naissance de Mérovée : « On raconte qu'un jour d'été, vers le midi, Clodion se reposant avec sa femme sur le rivage de la mer, la femme se leva pour s'aller baigner dans les eaux et fut épouvantée par un monstre marin, semblable au niinotaure, qui avait eu désir d'elle. Ayant été touchée soit par la bête,

soit par son mari, elle conçut et enfanta un fils appelé Mérovée. du nom duquel les rois des Francks furent depuis nommés Mérovingiens ». Desmarets de Saint-Sorlin a ramassé cette fable pour son

Fig. 44. — La Remueuse du duc de Bourgogne.

poème de Clovis ; chez lui, l'héroïne de l'aventure s'appelle IIdegonde et n'est encore que la fiancée de Clodion :

Dès ses plus tendres ans, docte en l'art de nager,

elle se jette à la mer pour sauver son futur époux qui va périr. Elle va l'atteindre,

Quand un monstre, du creux de Fhumide élément, Soufflant de ses naseaux deux sources élancées Et baissant en courroux deux cornes renversées, Fait voir son vaste corps et surprend tous les sens, Pousse avec bruit les flots émus et blanchissans, Vers les Amans s'avance et, soudain, les sépare.

Conclusion

Alors la Renommée, ou fausse ou véritable, Respand qu'un Dieu surpris de la rare beauté, Sous ce taureau marin couvrit sa Déité, Et le fils qui nasquit dans la neuviesme lune Fut révéré des Francs comme le fils de Neptune. Ce fils fut Mérovée...

Fig. 45. — La Nourrice du duc de Bourgocne.

Les Francs connaissant et révérant Neptune ! Et, malheureusement, les vers de Desmarets valent sa mythologie.

Dans un Miracle de Nostre-Dame(\), il est question d'une Osanne, femme d'un roi Thierry (2), accusée faussement par sa belle-mère d'avoir accouché de trois chiens. Était-ce une vieille légende mise sur le théâtre? C'est probable. Quoiqu'il en soit, voici la scène de

(1) Théâtre français au moyen âge, publié par Moninerqué et Fr. Michel.

(2) 11 y eut plusieurs Mérovingiens de ce nom.

l'accouchement ; elle est curieuse et se retrouve assez souvent dans nos vieilles représentations :

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