‹ Les Adam et ClodionChapitre 70 sur 177 · APOLLON · texte numérisé non relu

APOLLON

Figure en pierre par François-Gaspard Adam. — Jardins de Potsdam.

dans une note jointe à cette requête, il denniandait à Gabriel de lui rendre un compte exact de l'affaire; mais celui-ci répondait qu'en vérité « le bas-relief du sieur Adam était prêt à poser, qu'il estimait « toutefois qu'avant de faire le parfait payement, il fallait attendre « le jugement qu'on en aurait une fois posé ». On comprend que ces retards mêlés de défiance aient exaspéré celui qui en était la victime. Il semble toutefois qu'on lui ait donné quelque satisfaction, car un état du 3i décembre indique qu'à cette date on lui avait versé i6,5oo livres pour le groupe delà Chasse et i5,oco pour celui de la Pèche. 11 n'avait touché que i,5oo livres d'acompte pour le bas-relief.

A l'heure même où l'aîné des Adam poursuivait la lutte qu'il avait engagée contre l'administration, une singulière faveur lui tomba tout d'un coup d'un pays éloigné, de Berlin. L'historique de cette aventure est assez gaiement racontée par d'Argenville pour que nous l'insérions ici, en suivant exactement le texte : « Depuis « longtemps le roi de Prusse, rapporte-t-il, désirait attirer Nicolas « Adam dans son royaume. Les deux frères de cet artiste ne pouce valent l'ignorer; aussi lui tinrent-ils très secrets tous les détails « de cette affaire. Ce fut en 1747 que Frédéric manda pour venir « à Berlin Adam le cadet, avec la qualité de son premier sculpteur, « une pension de 4,000 livres, ses ouvrages payés, et i,5oo livres « pour son voyage. Le porteur de ces ordres alla chez l'aîné des « Adam demander de la part du roi le jeune Adam. L'aîné fit « paraître son dernier frère, récemment arrivé d'Italie après un « séjour de six ans '. L'agent se laissa aisément surprendre et lui « montra les offres du roi, qui furent promptement acceptées. Fran- « çois, c'est le nom du troisième Adam, part pour la Prusse, il « arrive; la renommée publie qu'Adam le jeune vient à Berlin; des

I. D'Argenville commet là une erreur; il fallait dire « prés de quatre ans».

« Prussiens dont il était connu se rendent à la poste pour l'em- « brasser et le féliciter. Il est aisé de juger de leur surprise à la « vue d'un visage inconnu. Nicolas, informé de l'affaire quand elle « fut ainsi divulguée, ne la jugea pas assez avantageuse pour « détromper le prince. »

Si cette histoire n'est pas de l'invention de Dézallier d'Argenville, elle établit une fois de plus le peu de cordialité qui existait dans les relations des deux frères. Elle s'accorde assez bien, d'autre part, avec ce que la tradition rapporte du caractère ombrageux, jaloux et fantasque de Lambert Adam.

Ceux qui ne connaissent pas l'ignorance foncière du grand Frédéric en matière d'art et le peu de place que ces questions tenaient dans son esprit, en dépit des apparences et de ses prétentions à posséder son Versailles dans Potsdam et Sans-Souci, ceux-là, disons-nous, s'étonneront peut-être que quelqu'un d'aussi subtil, d'aussi fin en affaires, se soit laissé grossièrement prendre à cette supercherie. Or non seulement le roi ne la découvrit ou feignit de ne la découvrir jamais, mais encore il manifesta pour son sculpteur ordinaire une admiration qui perce à chaque instant dans sa Correspondance, où il le compare à Phidias et aux plus grands maîtres de l'antiquité. Il remplit même entièrement vis-à-vis de lui l'engagement qu'il avait pris de l'employer beaucoup ; mais il ne paraît pas aussi certain qu'il le paya avec exactitude. Nous aurons, à propos de Clodion et de son frère Sigisbert- Michel, qui remplaça en 1761 son oncle François-Gaspard à la cour de Prusse, à extraire de différents écrits du temps un certain nombre d'appréciations fort curieuses sur sa façon d'agir envers les artistes; il était, tout le monde le sait, aussi peu scrupuleux, aussi quinteux dans le rôle de protecteur des arts que dans celui d'Alexandre. Disons dès à présent, en ce qui touche la famille Adam, que ces relations se terminèrent, autant pour François-Gaspard que

pour Sigisbert-Michel, d'une façon presque tragique, par une brusque rupture et les plus amers reproches de part et d'autre. D'Argenville ne dit pas qui servit d'intermédiaire à Frédéric II dans cette négociation avec Lambert-Sigisbert. Nous croyons que ce fut le marquis d'Argens. En effet, ce membre du fameux cénacle présidé par le roi de Prusse, son agent d'affaires en bien d'autres occasions, faisait, en 1747, un assez long séjour à Paris, d'où il datait plusieurs lettres comprises maintenant dans la Correspondance complète de ce prince (Berlin, 1848). Dans l'une d'elles, il explique longuement qu'il a essayé de s'entendre avec les Vanloo, des sculpteurs qu'il ne nomme pas, des comédiens des deux sexes, des filles d'Opéra, etc.; qu'il rencontre partout des prétentions exorbitantes, mais qu'il espère toutefois arriver à satisfaire son maître. On s'explique dès lors facilement que dans ce voyage, où il détacha en réalité Charles-Amédée-Philippe Vanloo du service du roi de France, le marquis d'Argens ait porté en première ligne, sur la liste des sculpteurs vis-à-vis desquels il y avait quelque chose à tenter, les Adam, qu'il savait fort besogneux et dont les relations avec Berlin dataient déjà de loin. Ajoutons encore que d'après certaines données, malheureusement bien obscures, le beau-frère même de nos sculpteurs, le père de Clodion-Thomas-Michel, les avait précédés dans ces fonctions et leur en avait ainsi ouvert la voie. Peutêtre faisait-il partie de cette société de Français dont parle d'Argenville, qui attendaient avec tant d'impatience le nouvel arrivant.

Gaspard Adam apportait en Prusse, où il devait demeurer treize années entières, la même activité dévorante que ses frères, et, à peine installé, il abordait résolument son travail.

Dans les jardins de Potsdam, création de son père, de ce soldat ivrogne et brutal qui s'appela Frédéric-Guillaume, le roi de Prusse entreprit toute une suite de constructions nouvelles qu'il décora d'un nom au goût du temps. On voyait, aux portes de

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Figure par François-Gaspard Adam, — Jardins de Potsdam.

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Berlin, le château de Mon-Bijou. 11 appela celui-ci Sans-Souci, ce qui ne doit nullement impliquer que la vie de ce grand homme, particulièrement aventureuse, mêlée des plus extrêmes traverses, tour à tour glorieuse et menacée, s'y soit passée dans un repos d'un seul jour. Au moment où Gaspard Adam vint y occuper ses nouvelles fonctions, la bâtisse des différents palais qui constituent cet ensemble se terminait sous la direction des architectes du cru.

Il restait à décorer l'intérieur des appartements et en même temps à donner des statues à tous les bassins, à tous les rondspoints, aux étoiles, aux charmilles des nouveaux parcs. Une aussi grosse besogne eût découragé plus d'un artiste. Mais les Adam, nous l'avons dit, étaient peu accessibles à ce genre de timidité. L'inébranlable confiance en soi-même qui, avec une remarquable capacité d'application, distinguait Lambert-Sigisbert se retrouvait dans le second de ses frères. Gaspard Adam ne réclama donc point l'adjonction d'un subalterne dans lequel sa susceptibilité lorraine aurait promptement découvert un rival. Il résolut de se tirer d'embarras à l'aide de ses propres forces, et voici comment il réussit, avec un talent médiocre, à garder pendant douze années la situation, l'emploi et les bénéfices de premier sculpteur.

Il était entré à Berlin dans les premiers mois de 1747. Dès l'année suivante, il livra au Roi une belle statue de marbre, la meilleure, selon nous, de toutes celles qu'il exécuta pour Potsdam. Elle y occupe, dans le salon central du palais proprement dit de Sans- Souci et touchant au vestibule, un enfoncement en vis-à-vis avec un Apollon, également de sa main. Cette figure de la Poésie ou de la Musique (les attributs qui l'accompagnent pouvant s'appliquer à l'une ou à l'autre de ces allégories), bien détachée, d'un bon mouvement, a la main appuyée sur une lyre. Une équerre porte la signature suivante qui tire l'œil : Gaspar Adam minimus inv. etfec. 1748. U Apollon daté de 174g ne vaut pas son pendant.

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L'artiste ne pouvait point, avec la meilleure volonté du monde, transformer son maître en Apollon, comme Girardon, Lambert Adam et tant d'autres l'avaient fait de Louis XIV et de Louis XV. Le physique de Frédéric prêtait trop peu à cette incarnation. Le visage du dieu du Parnasse ne présente donc même pas l'intérêt d'un portrait qui sauverait de la médiocrité l'ensemble lourd et commun de cette figure.

En passant du château, qui contient encore une figure de Lucrèce, dans les jardins, on ne trouve que des oeuvres de l'artiste favori. Sur cette terrasse où Frédéric faisait sa promenade quotidienne, aux deux angles de l'édifice, se voient deux groupes. L'un représente une Flore jouant avec un enfant, que le roi de Prusse pouvait examiner des fenêtres de la chambre où il rendit le dernier soupir, et dont la vue aurait contribué, selon de mauvais plaisants, à abréger ses jours : morceau détestable, au demeurant, et qui honore peu l'artiste. Dans la même situation, en face de celle-ci et contre l'appartement où Voltaire séjourna longuement, une figure bien supérieure, Cléopâtre se faisant piquer le sein par un aspic qu'un enfant essaye d'éloigner. Gaspard Adam l'a datée de lySo, tandis que l'autre porte, à côté de son nom, le millésime de 1749.

Mais c'est surtout pour la décoration du bassin qui termine la perspective des jardins que le sculpteur nous surprend par sa fécondité. Sur douze compositions et figures isolées ou groupes, huit lui appartiennent, sans compter les bas-reliefs et les motifs qui ornent le piédestal de la plupart d'entre eux. L'Olympe entier y est passé en revue. Diane au bain, Vulcain forgeant des armes pour Vénus, dont le piédestal porte en bas-relief une nouvelle figure du àÏQU^Junon, Jupiter arrêtant un taureau, Cybèle montrant à Triptolème à se servir de la charrue, accompagnée d'un basrelief; Mars en fureur. Minerve enfin casquée et laurée, qui clôt

agréablement la série. En somme, rien de tout cela ne s'élève au-

dessus d'une honnête médiocrité. On voit qu'un seul modèle a posé pour ces divinités, dont les têtes se copient, dont chaque mouvement reproduit exactement celui de la figure voisine. Le détail seul trahit l'école savante des Adam ; tout y est rendu avec une étonnante facilité de main, et la charrue de Triptolème, et les fourneaux de Vulcain, et les foudres de Jupiter. Le grand art qui anime encore les compositions de Lambert-Sigisbert a complètement disparu dans l'œuvre de son cadet, pour laquelle les groupes de la Chasse et de la Pêche aussi bien que le Mercure et la Vénus de Pigalle, réunis autour du même bassin, constituent un voisinage écrasant. François-Gaspard l'appréciait tout différemment, on le comprendra sans peine; aussi a-t-il signé minutieusement chaque statue, les unes assez brièvement, les autres tout au long. Inventé et fait à Berlin par Gaspard Adam le jeune, de Nancy, avec différentes dates, 1755-1758. Sur le Mars en fureur que son neveu termina, nous avons relevé l'inscription suivante : Commencé par Adam et fini par Sigisbert-Michel, 1^64'^. En même temps qu'il taillait le marbre et la pierre à Sans-Souci, Gaspard Adam se chargeait de perpétuer dans la capitale la mémoire des hommes célèbres, du chancelier de Cocceji et du Maréchal de Schwérin. Le buste du chancelier Cocceji (mort en lySS), qu'on avait placé dans la cour de la chambre de justice à Berlin, y demeura longtemps. Denina l'y voyait encore en 1786 et critiquait la destination qu'on lui avait donnée. « Ce monument, écrivait-il, ferait beaucoup mieux dans « un vestibule ou dans une salle que dans la place où il est. »

L'artiste avait commencé la statue du vaillant maréchal de Schwérin, tué en 1757 à la bataille de Prague. Il laissa le soin de la terminer à son neveu Sigisbert. En sortant de l'atelier de celuici, la statue vint occuper un coin de la place Guillaume.

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