SCÈNE PREMIÈRE
M. et Mad. DUBREUIL.
{Ils sortent ensemble de la chambre à gauche).
M. DUBREUIL
Mais au moins , ma femme , écoute un peu la raison.
wad. DUBREUIL.
Non, M. Dubreuil, je ne veux pas que nous restions plus long-temps dans le commerce... voilà vingt ans que je suis assise dans ce maudit comptoir, il me tarde d'en sortir.
M. DUBREUIL
Songe donc, ma chère amie, que nous nous y sommes enrichis.
Mad. DUBREUIL.
R.-iison de plus pour nous retirer, pour faire les bourgeois... pour acheter une maison à Paris, * et une à la campagne,
M. DUBREUIL
Y penses-tu?
Mail. DUGREUIL.
Air du Ménage de Garçon.
Et pourquoi pas ? qui vous arrête ?.. . Surtout, monsieur, dans un moment Où dans Paris chacun achète Des maisons , sans avoir d'argent.
M. DLKEtLU..
Par les acheter on commence , Ht bien des gens en font métier; Mais il s'en vendrait moins , je pense , Si l'on commençait par payer.
Mad. DUCREUIL.
Eh bien, monsieur, rien ne vous empêche de commencer par là... et quand je pense à ce bal, où nous avons été hier avec ma fille... dieu!... que je voudrais me voir dans un salon de la Chaussée-d'Antin, sur un canapé, ou* un divan ! et recevant le beau monde... n'est-ce pas plus agréable, et plus honorifique que d'être demoiselle do comptoir, ou dame de boutique... aux ordres de tout le monde... astreinte a la sonnette , et attachée à la demiaune ?
M. DUBREUIL
Et moi, qui ne suis jamais sorti de la rue Saint-Denis !.. qu'est-ce que je ferai dans ton beau salon de la Chausséeil' A min?
Air de la Robe et les Sottes.
Pour voir des sots gonflés de leur mérite , De jeunes fats , des docteurs de boudoir, De gros banquiers fiers d'avoir fait faillite; J'aime bien mieux rester dans mon comptoir: Franchise , honneur , vertus héréditaires , Chez ces messieurs que feriez-vous ? hélas ! Vous seriez là des plantes étrangères , L'air n'y vaut rien. . . vous n'y prendriez pas.
Mad. DUBREUIL.
Restez-done dans voire quartier, puisque vous le voulez; mais au moins, vous ne pouvez point sacrifier vos enfant ; <'t puisque nous avons de la fortune, j'espère que votre intention n est pas qu'ils soieni des marchanda comme nous.
M. DUBREUIL
Si fait parbleu... mon fils Didier, qui a bientôt quatorze ans, sortira dans trois ans du collège, pour entrer, non pas (comme vous le disiez) dans une école militaire, mais dans mon magasin... Il ne portera ni l'épée, ni l'épaulette... il y a assez de braves sans lui... il portera comme moi la demi-aune, et sera aide-de-camp de monsieur son père , jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de le faire monter en grade, et de le nommer général en chef.
Mad. DUBREUIL.
Mais notre fille Elisa, qui est en âge d'être mariée... une fille charmante, qui a été élevée par moi ?
M. DUBREUIL
Notre fille épousera le fils de M. Bernard, mon ancien ami, un des premiers tapissiers de Paris.
Maq. DUBRIUIL.
Moi !.. la belle mère d'un tapissier!
M. DUBREUIL
Où serait le mal?., savez-vous qu'un tapissier comme celui-là, qui a vingt mille livres de rentes assurées, vaut mieux qu'un notaire ou un avoué qui doit sa charge.
Mad. DUBREUIL.
A la bonne heure : mais si votre fille éprouve pour ce mariage une répugnance invincible?..
M. DUBREUIL
Une répugnance invincible!., elle ne connaît pas son prétendu , puisque voilà dix ans qu'il est à Lyon à la tète de ma fabrique. Elisa ne pense rien de tout cela ; et c'est vous qui lui mettez de pareilles idées dans la tète.
Mad. DUBREUIL.
Voulez-vous vous en rapporter à elle ?.. je vous promets de rester neutre.
Eh bien ! j'y consens.
Air : On dit que je suis sans malice.
Entre nous deux qu'elle prononce :
Mais aussi , d'après sa réponse , L'hymen se fera sur-le-champ.
M*» DUBAIC1L.
Eh I quoi tous voulez ?
M. DL'Dl'.KL'IL.
, Oui vraiment,
Je veux la forcer d'être heureuse,
Mme DLBBEIIL.
Dieu ! quelle tyrannie affreuse !
M. DIBREUII..
Eh! bien , tâchez dès aujourd'hui De me tyranniser ainsi.
"Mais taisez-vous; car voici ma fille.