CHAPITRE III
Premier voyage aérien exécuté par Pilâtre de Rozier et le tiiarquin
d'Arlandes.
On croyait désormais pouvoir, avec quelque confiance, transformer les ballons en appareils de naviga-
lion aérienne. Etienne Montgoliier se mit donc à construire, dans les jardins de RéveUlon, au faubourg Saint- Antoine, un ballon disposé de manière à recevoir des voyageurs. Les dimensions de cette nouvelle machine étaient considérables: elle n'avait pas moins de 20 mètres de hauteur sur 16 de diamètre, et pouvait contenir 20,000 mètres cubes d'air. On disposa autour de la partie extérieure de l'orifice du ballon, une galerie circulaire d'osier, recouverte de toile, destinée à recevoir les aéronautes. Cette galerie avait un mètre de large ; une balustrade la protégeait et permettait d y circuler commodément : on pouvait ainsi faire le tour de Toriflce extérieur de laérostat. L'ouverture de la machine était donc parfaitement libre ; et c'est au milieu de cette ouverture que se trouvait, suspendu par des chaînes, le réchaud de lil de fer, avec les matières inflammables dont la combustion de^'ait entraîner rappareil. On avait emmagasiné dans une partie de la galerie, une provision de paille, pour donner aux aéronautes la faculté de s'élever à volonté en activant le feu.
On se pressait en foule, à la porte du jardin de Réveillon, pour contempler de loin ces intéressantes manœuvres. Pendant les journées du 13, du 17 et du 10 octobre, l'affluence était si considérable dans le faubourg Saint-Antoine, sur les boulevards et jusqu'à la porte Saint-Martin, que, sur tous ces points, la circulation était devenue impossible. Comme on craignait, avec rpison, que Tcncombremenl excessif des curieux dans les rues de la ville n'amenât des embarras ou des dangers, on se décida à faire l'ascension hors de Paris. Le dauphin ofl'rit à Montgoliier les jardins de son château de la Muette, au bois de Boulogne.
s'éleva avec rapidité. Arrivés à la hauteur de 100 mètres, les voyageurs ôtèrent leurs chapeaux, pour saluer la multitude qui s'agitait au-dessous d'eux, partagée entre l'admiration et la crainte. La machine continua de s'élever majestueusement, et bientôt il ne fut plus possible de distinguer les nouveaux Argonautes. On vit l'aérostat longer l'île des Cygnes et filer au-dessus de la Seine, jusqu'à la barrière de la Conférence, où il traversa le fleuve. Il se maintenait toujours à une très grande hauteur, de telle manière que les habitants de Paris, qui accouraient en foule de toutes parts, pouvaient l'apercevoir du fond des rues les plus étroites. Les tours de Notre-Dame étaient couvertes de curieux, et la machine, en passant entre le soleil et le point qui correspondait à l'une des tours, y produisit une éclipse d'un nouveau genre. Enfin, l'aérostat, s' élevant ou s'abaissant plus ou moins, en raison de la manœuvre des voyageurs aériens, passa entre l'hôtel des Invalides et l'École militaire, et, après avoir plané sur les Missions étrangères, s'approcha de Saint-Sulpice. Alors, les navigateurs ayant forcé le feu, pour quitter Paris, s'élevèrent et trouvèrent un courant d'air qui, les dirigeant vers le sud, leur fit dépasser le boulevard, et les porta dans la plaine, au delà du mur d'enceinte, entre la barrière d'Enfer et la barrière d'Italie.
Le marquis d'Arlandes, trouvant que l'expérience était complète, et pensant qu'il était inutile d'aller pins loin dans un premier essai, cria à son compagnon : « Pied à terre ! »
Ils cessèrent le feu, la machine s'abattit lentement, et se reposa sur la Butte aux Cailles.
En touchant la terre, le ballon s'aff*aissa presque entièrement sur lui-môme. Le marquis d'Arlandes sauta
hors de la galerie ; mais Pilâtre de Rozier s'embarrassa dans les toiles, et demeura quelque temps comme enseveli sous les plis de la machine qui s'était abattue de son côté. Etait-ce là un présage et comme un avertissement de la fin sinistre qui l'attendait plus tard?
La machine fut repliée, mise dans une voiture et ramenée dans les ateliers du faubourg Saint-Antoine. Les voyageurs n'avaient ressenti, durant le trajet aérien, aucune impression pénible ; ils étaient tout entiers à l'orgueil et à la joie de leur triomphe. Le marquis d'Arlandes monta aussitôt à cheval et vint rejoindre ses amis au château de la Muette. On Taccueillit avec des pleurs de joie et d'ivresse.
Parmi les personnes qui avaient assisté aux préparatifs du voyage, on remarquait Benjamin Franklin. On aurait dit que le Nouveau-Monde avait envoyé le grand homme pour assister à cet événement mémorable. C'est à cette occasion que Franklin prononça un mot qui a été souvent répété. On disait devant lui : « A quoi peuvent servir les ballons ?» — « A quoi peut servir l'enfant qui vient de naître ? » répliqua le philosophe américain.