‹ Les AgesChapitre 21 sur 43 · ALLAIN · texte numérisé non relu

ALLAIN

Je suis fidèle au Christ et je sais mon devoir.

ADROALD

Ose-le donc gaîment, car la tâche en est rude ! Prends mon épée : elle a la vaillante habitude De faire, des vivants qu'elle touche, les morts! Prends-là comme je l'ai reçue, et sans remords Fais-la travailler dur pour être digne d'elle. Elle mérite bien qu'on la gagne I Elle est belle Avec ses runes d'or au plat des deux tranchants, Et les Skaldes du Nord ont composé des chants En l'honneur d'elle, et du héros qui te la donne! Oui, belle 1 Et comme il faut aussi qu'elle soit bonne, Tâche à la célébrer par ma mort, si tu peux! »

Cela dit, les guerriers marchèrent tous les deux Et le vieux chef tendit son épée au jeune homme.

Or, il clamait : « Holà, vignerons de la pomme, Gueux Bretons asservis aux prêtres, regardez!

162 l'espoir du monde

Et vous, les compagnons, Vikings mal commandés Qui vous plaignez de suivre un podagre à la guerre, Jugez si mon bras maigre est moins lourd que naguère, Et comparez les coups du père et de l'enfant! »

Le Konung-de-la-mer fit un pas en avant, La poitrine tendue et la hache levée.

« Cherche la bonne place, et si tu l'as trouvée, Frappe! »

Le Louveteau recula.

« Frappe dru, Vite, et prends garde, fils! »

Du premier coup féru Le bouclier d'Allain s'ouvrit jusqu'à la chaîne.

« Jette là ce jouet méprisable et qui gêne Pour voir briller le fer et besogner la mort ! »

Déjà les cliquetis d'acier sonnaient plus fort,

Et des nimbes d'éclairs tournoyaient sur les crânes.

Le Louveteau disait : « O père, tu me damnes! »

Mais la rage saigna dans son œil ébloui,

Et bientôt le démon de guerre était en lui,

Crispait ses nerfs, brûlait son cœur, et la bataille

S'exaspérait de chaque effort, de chaque entaille,

Et tous les deux, suant et grondant sous les coups, Plus furieux d'instant en instant, et plus fous, Rouges, hagards, tordant leurs reins, choquant leurs armes, Emplissaient l'air de si formidables vacarmes Que les petits enfants, debout sur les rochers, S'affolaient des combats à venir, et, penchés, S'émerveillaient d'ouïr ronfler au fond des caves, Comme un écho, le souffle énorme des deux braves.

« Je suis content de toi. Frappe là I »

Rose et blanc, D'un coup, le fer d'Allain fit sa trouée au flanc, Et le crâne du fils, sous la hache du père, Se fendit jusqu'aux yeux.

« Les héros vont en paire ! »

Adroald embrassa son enfant.

<t Celui-là N'aura pas la douleur d'entrer tard chez Héla ! »

Puis, afin que son fils eût de belles blessures, Il entr'ouvrit le torse, et parmi les cassures Des côtes, il chercha le cœur tiède, et le prit. L'enfilant de sa bonne épée, il leur sourit, Parce qu'il les savait fidèles et sincères.

164 l'espoir du monde

Ensuite, il ramassa, d'une main, ses viscères

Qui coulaient de son ventre et pendaient vers le sol.

Il se raidit, cambré des talons jusqu'au col,

Pour mourir fièrement et debout, comme un mâle.

Il tourna vers les siens son masque déjà pâle,

Et cria, secouant le cœur d'un poing joyeux :

« Qui donc a dit chez vous qu'Adroald était vieux ? »

ÉTOILES T)E L'tA'M MIL

Comment les étoiles sont nées?

Les plus grandes sont les aînées :

C'est le troupeau des agneaux blancs Que porta sur sa nuque blanche, Un par un, bêlants et tremblants, Le bon pasteur Jésus qui vient chaque Dimanche Depuis mille ans.

Une minute de leur vie Près du Sauveur qui purifie Leur fit cette blancheur sans fin, Et leur sainte blancheur est telle Qu'en la voyant, le séraphin Y reconnaît encor la blancheur immortelle Du cou divin.

166 l'espoir du monde

Blanche de sa candeur première, Leur toison fait de la lumière, Et leurs duvets sont des rayons ; Quand le ciel de nos nuits s'éclaire De diamants et de paillons, C'est la gloire de leur blancheur auréolaire Que nous voyons.

Car ces agnelets que les Anges Ont nourris du blé de leurs granges Ne sortent qu'à l'ombre du soir :

Leur pureté veut du mystère, Leur chasteté doit ne rien voir, Et Jésus ne les laisse approcher de la terre Que dans du noir.

Ainsi leur troupeau se promène Dans l'obscurité surhumaine Où l'on ne sait rien des maudits, Et quand le jour lève les voiles Des cités, palais et taudis, L'Ange de l'angélus fait rentrer les étoiles Au paradis...

LE %0I XOTETIT

Lie roi Robert rentrait à son château d'Étampes, Dont les vitraux, dorés par la lueur des lampes, S'encadraient dans la nuit des murs vastes et bleus : Autour de lui, hérauts, barons teneurs d'alleus, Varlets menant les chiens en laisse, clercs et prêtres, Silencieux, allaient à pas lents sous les hêtres. Le bon seigneur rimait les vers de quelque chant, Levait la tête, et, doux, regardait en marchant Le feuillage verdir au passage des torches.

Mais voilà qu'en avant du pont double et des porches Les gardes du palais, debout, la pique au poing, Apparurent. Le Roi, distrait ne les vit point :

Il vit les mendiants qui grouillaient en arrière, Blêmes, avec des yeux et des mains de prière, Un tas d'ombre vivante à l'écart des vivants : On eût dit des haillons secoués par des vents, Une chose spectrale, indécise, flottante, Formes sans corps, de l'air misérable, une attente...

Et comme ils s'inclinaient sous le regard du Roi, Le Roi leur dit : « Venez et soupez avec moi. »

Or la Reine, aux yeux durs, l'attendait dans la salle,

Et cria : « C'est pitié de voir ce peuple sale

Promener sa laideur sur les marbres d'ici !

Roi de France, est-là le comice choisi?

Est-ce pour tels que j'ai bâti cette demeure,

Ordonné les moissons, surveillé la bapteure,

Trié les bœufs et la farine de blé fin ?

— Oui, certes, dit Robert, c'est pour eux, s'ils ont faim.

Mais l'altière Constance avait l'âme outragée : Elle s'assit au bout de la table chargée, Muette, et remuant des mots dans son esprit.

Robert lui vint offrir une coupe, et sourit : a Ma Dame, montre -leur un visage de joie. Ils sont les bienvenus puisque Dieu les envoie : Mets ton plaisir à les gentement aumôner... Ma Dame, la richesse est le droit de donner

Et celui qui peut trop n'est qu'un dépositaire. Dieu nous a dit : « Sovez convives sur la terre, « Et que chacun de vous ait sa part de mon bien ; « Rien n'est à l'un plutôt qu'à l'autre, et qui n'a rien « Possède tout autant que celui qui possède : « Quand l'un de vous a trop de mon pain, qu'il en cède, « Car c'est mon pain ; quand l'un de vous en a trop peu, « Qu'il en prenne, car c'est mon pain, le pain de Dieu...

— De par moi tout voleur n'a de droit qu'à la corde !

— De par Dieu, tous ont droit à la miséricorde. Aidons-nous : ce n'est pas un crime de manger, Et s'il manque une pomme à l'arbre du verger, Ne dis pas qu'un méchant te l'a prise; au contraire, Dis que notre Sauveur l'a donnée à ton frère, Sois contente et rends grâce.

— A tout voleur, la hart!

— Le voleur est celui qui prend plus que sa part, Rustre ou baron, soldat ou chef, que sa part d'homme !

— Non ! Le fruit de l'épargne est au maître économe !

— Je suis dans la maison de Dieu : j'y mange et bois. Mais je serais semblable à tout larron des bois,

Si je gardais, ayant mon lot, celui des autres; Les chers trésors que vous jugez être les vôtres,

Le maître universel ne les a mis chez vous

Que pour avoir un serf qui les transmette à tous,

Et je n'ai rien, sinon la garde de mon âme ! »

Les comtes écoutaient avec un air de blâme. Et les pauvres riaient sous la table du roi.

Tour à tour, le tirant par sa chape d'orfroi,

Ils l'appelaient pour lui demander leur provende;

Le roi tendait le pain, le sel et la viande

A tous, et souriait de leurs efforts gloutons...

Mais voilà qu'un des gueux osa prendre à tâtons, Dans l'ombre, les pans lourds de la robe fleurie : Il tailladait, de son couteau, la broderie, Coupait les fils d'argent, arrachait les glands d'or, L'un après l'autre, et l'autre ensuite, et l'autre encor, Et les fourrait, d'un poing hâtif, dans sa besace. Soudain, il vit les yeux du Roi devant sa face, Et prit peur. Il tremblait. Mais le bon roi Robert Lui retira des mains sa chape en velours vert, Et doucement, lui dit en l'écartant du geste :

« — Assez, assez... Un autre aura besoin du reste. »

0%^lGE D'ÉTÉ

e la pluie au champ, du soleil au bois, Pluie et soleil à la fois...

— C'est le Diable qui rencontre Notre-Dame et qui la montre :

(Du ciel gris, du ciel bleu.) La pauvre vierge Marie S'épouvante et pleure un peu Tant le Diable l'injurie.

Devers la colline où l'air est si chaud, Un éclair brille là-haut...

— C'est Monsieur Michel Archange Qui joint la Vierge et la venge :

(Du ciel gris, du ciel bleu.) Il tape un coup effroyable Qui fait rejaillir du feu Entre les cornes du Diable.

Le ciel orageux s'ouvre dans un coin, Le tonnerre tonne au loin...

— C'est la Vierge délivrée Qui s'en va dans la vesprée :

(Du ciel gris, du ciel bleu.) Elle poursuit ses voyages, Roulant carrosse de Dieu Sur les pavés de nuages.

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