‹ Les AgesChapitre 23 sur 43 · L ALOUETTE · texte numérisé non relu

L ALOUETTE

Envole-toi, l'alouette!

Guetteuse du matin, fleur vivante du sol Où tu sautillais rapide et fluette, Prends ton vol !

Elle monte, et chante, et monte, Comme un élan d'amour qui s'enlève en priant, Et du haut de l'aube elle nous raconte L'Orient.

L'alouette a deux patries, Le sol natal où sont endormis nos aïeux, Le sol parfumé de choses fleuries Et les deux.

C'est l'hôtesse du mystère Qui palpite dans les rayons couleur de miel Et qui va porter l'odeur de la terre Près du ciel!

180 l'espoir du monde

C'est la terre qui s'élève, C'est l'âme des sillons qui s'exalte vers Dieu, Gravissant l'aurore et baignant son rêve Dans du bleu !

Plus haut pour mieux vivre !

Plus loin des prés, des champs, des hameaux et des bois C'est l'âme qui monte et qui se délivre De son poids !

Ivre de lumière et folle De crier dans l'espace idéalement pur, Prière qui plane et foi qui s'envole Dans l'azur,

C'est l'âme en fureur de croire, Et l'homme agenouillé dans les plis du labour Regarde vibrer cette étoile noire Du plein jour.

TE%%E StAIXsTE

Lie Chevalier, venu si loin de la patrie, Aperçoit tout à coup, dans un désert de feu, La ville où les païens ont crucifié Dieu, Et tombant à genoux dans la poussière, il prie.

Puis il rêve de France, où l'herbe est tant fleurie : Il revoit son manoir, sa cour et son alleu, Les bois frais, les clochers qui chantent dans l'air bleu, L'eau claire, et les troupeaux couchés dans la prairie.

C'est loinl Autour de lui, les coteaux ravagés Crépitent; l'horizon n'a ni bois ni vergers : On dirait le jardin de l'Enfer, qui flamboie !

Et sous l'énorme azur du ciel qui te brûla, O Jésus, le pieux Chevalier s'apitoie, Emerveillé que Dieu soit venu naître là.

184 l'espoir du moxde

L'^UCSCO'ME

Il erre et Jésus, la gaule en main,

Ont cheminé le grand chemin,

Et las, ils frappent à la porte :

Ils entrent chez un paysan,

Mais on leur crie : « Allez- vous-en,

Et que le Diable vous emporte !

— On voudrait un bout de pain bis, Du feu pour sécher nos habits,

Un coin pour dormir dans la crèche.

— Gagnez du pain s'il vous en faut, Et sortez-moi d'ici bientôt,

Vous dormirez mieux à la fraîche! »

DOUZIÈME SIÈCLE l8)

Alors un voleur apparaît,

Qui vient tout droit de la forêt,

L'œil mauvais et la barbe dure ;

Il a le sabre et le manteau,

Le grand chapeau, le grand couteau,

Et trois couteaux à sa ceinture.

« Oui, monsieur le voleur, entrez,

Prenez tout ce que vous voudrez,

Voici du bon lard à la poutre,

Du pain, du beurre et des oeufs frais,

Et du lait dans le pot de grès,

Et voici du vin vieux dans l'outre...

— Je veux voir tes écus, butor!

— Vous en aurez d'argent et d'or, Et mon lit pour y faire un somme...

— Ah! dit Pierre, je suis bien vieux, Et j'apprends bien tard qu'il vaut mieux Etre un voleur qu'un honnête homme ! i

i86 l'espoir du monde

L'iAMOUIt.

éloïse mourut et fut mise au linceul.

Elle avait dit : « Auprès de l'époux qui dort seul, L'épouse veut aller dormir, comme une épouse. Qu'on ouvre le cercueil de chêne, et qu'on découse Le drap de fin linon que j'ai tissé pour lui : Après les jours si longs, si longs, c'est aujourd'hui Que la veuve d'antan redevient l'épousée! Notre douleur est faite et l'attente est usée! Ouvrez la tombe, ouvrez le lit : encore un peu, Et nous allons dormir ensemble devant Dieu, Seuls, au chant nuptial des prières funèbres, Enfin... »

On descella la porte des ténèbres- Dans le cercueil de bois, dans le cercueil de plomb> Abeilard apparut, couché tout de son long,

Les mains en oraison sur son buste rigide, Et la lumière entra dans sa poitrine vide.

La place de son cœur se remplit de soleil.

Tout le cadavre avait frissonné d'un réveil, Et lorsque le convoi fut au seuil de la porte, Le mort ouvrit ses bras pour recevoir la morte.

i88 l'espoir du moxde

LE mL^ASTHEME

IN e blasphémez jamais la Vierge ni les Saints.

Certe, entre tous, soldats de mer ou fantassins, Écuyers, francs-archers, piquiers, nobles ou rustres, Aucun autre, entre les obscurs et les illustres, N'était plus brave en guerre et plus criard au jeu.

Il maniait la hache ou le bàton-à-feu,

L'épée ou l'arc, selon l'instant, cogne où je cogne,

Et brisait tout : les gens le nommaient Quiquengrogm

A cause de sa force et de son mauvais air.

Large et trapu, sous sa brigandine de fer,

Poilu comme un ourson et denté comme un morse

Il marchait, les deux bras écartés de son torse,

Et son pas résonnait sur le pont des vaisseaux.

A trente ans, il avait ramé toutes les eaux,

Vu tous les ports, couru toutes les pilleries,

Toujours présent au sac des villes, aux tueries,

Aux abordages, rouge et féroce, égorgeant

Les Chrétiens ou les Turcs, pour le Roi, pour l'argent,

Soldat, pirate, allant de flibuste en croisade,

Et tuant pour tuer le temps, d'un bras maussade,

Et jouant son butin dès qu'il ne tuait plus.

Or, un jour, il perdit trente-neuf carolus Et six deniers, tout son avoir, et de colère Il assénait des coups de poing sur la galère. On riait. Il mordit sa lèvre qui saigna. Ses compagnons jouaient encore. Il se signa, Et, les yeux clos, il fit sa prière à voix basse : « Sainte Mère du Christ, accordez-moi la grâce De gagner mon argent que je perds, et le leur; Récompensez le bon soldat dont la valeur A fait mourir et veut faire mourir encore Tant de païens! J'en ai navré sur le Bosphore, Vers Alger, devant Chypre, et par toute la mer! Deux cents et plus sont à présent dans votre enfer, Qui, sans moi, médiraient du fruit de votre ventre : Faites que mon argent, Sainte Dame, me rentre, Et je vous le paierai d'un mécréant par sol. Amen. »

Il se signa trois fois, prit à son col La chaîne d'argent fin qu'il gardait d'un pillage ; Puis, tournant ses petits yeux gris vers le sillage,

Calmé par la prière et confiant en Dieu,

Il consulta, devant que de risquer l'enjeu.

— La ligne du sillage écumait, nette, étroite,

Sans brisure, et le vent, très doux, soufflait de droite ;

Un oiseau blanc s'allait berçant dans le ciel clair,

De haut en bas. traçant une courbe dans l'air,

De bas en haut, comme un front blanc qui se balance,

Pour consentir, et pour promettre le silence...

Il cassa son collier d'argent sur son poignet, Et, jetant un anneau dans le jeu qui gagnait, Le perdit ; il perdit les anneaux de sa chaîne, L'un après l'autre, tous, et cria : « La géhenne Pour toi qui m'as trompé, Vierge ! »

Les mots qu'il dit, Les autres mots, le vent de mer les entendit, Et les flots convulsifs sautèrent d'épouvante : Coup sur coup, les mots noirs tombaient dans l'eau viv; Comme des blocs de pierre en feu, creusant des trous, Et de chaque blessure un nuage acre et roux Sortait, empoisonnant l'espace de fumée; Lors, ce prodige advint, devant toute l'armée Qui vit, dans chaque trou, naître de chaque mot Un diable, ayant les reins velus de Béhémoth, Deux ailes de poisson, quatre serres d'orfraie, Et, sur ses mamelons verdàtres, une raie, Rouge comme le sang qui découle d'un gril ; Chaque démon portait une gueule au nombril,

Et comme chacun d'eux incarnait un blasphème, Chacun d'eux se hurlait sinistrement lui-même, Et l'homme, en un instant, fut déchiré, mâché, Dévoré, pantelant et vif, par son péché.

V ETiA^LE

-Dé lise, ma mie, écoute, Bélise, C'est ce soir Noël et je t'aime bien : Tandis que les gens seront à l'église, Écoute, Bélise, Viens qu'on se voie, et les fermiers n'en sauront rien.

— La nuit de Noël ! Que Dieu me protège ! C'est péché, Nicole, et nous aurons froid : Ecoute le vent, regarde la neige !

Que Dieu me protège Si je viens, ne sachant pas même en quel endroit...

— Nous n'aurons pas froid dans l'étable tiède Où l'âne est debout près du bœuf couché. Viens, et nous aurons, si je te possède

Dans l'étable tiède, Pour nous garder du froid la chaleur d'un péché!

— La chaleur d'enfer! Tu n'es qu'un impie, Et l'Enfant Jésus saura te punir!

Prends garde aux démons ! Le diable t'épie ! Tu n'es qu'un impie, Mais je viendrai s'il m'est possible de venir... »

Les cloches sonnaient, quand à mi-nuitée L'amoureux hardi vint au rendez-vous :

Mais il se sauva, l'âme épouvantée, Quand à mi-nuitée Il vit l'âne et le bœuf qui priaient à genoux.

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