LE LOU'T
Jeigxeur, les loups sont-ils les frères de mes frères ? Seigneur, dans le combat des appétits contraires. Est-ce que la bonté peut engendrer la paix ?
Le bois était féroce et morne : un mur épais De ronces et d'ajoncs le hérissait d'épines, Et dans l'escarpement des fissures alpines Tant de siècles avaient nourri les troncs massifs Des chênes drus, des pins bruissants et des ifs, Que nul, dans le pavs, ne savait plus leur âge. Il était encombré de ténèbres. L'orage Torturait ses cheveux sans pénétrer en lui ; L'air y stagnait, et comme un immense ressui
198 l'espoir du moxde
Sa profondeur était opaque de mystère : La neige, en aucun temps, ne tombait jusqu'à terre ; Les rayons du soleil s'écorchaient dans ses bras, Et mouraient ; son humus était tranquille et gras, Et ses branches restaient sans oiseaux, et ses tiges Sans fleurs, et ses tapis de mousse sans vestiges, Sinon d'un loup qui vivait là depuis cent ans.
Le soir, il sortait, maigre et les yeux crépitants, Les poils aigus, la langue au coin droit de la gueule, S'arrêtait, et flairant si la lune était seule, Guettant, quêtant, cherchant sa proie et la mâchant Par avance, il glissait dans l'ombre au long d'un champ, Puis bondissait, happait l'agneau, l'enfant, la poule. Le chien, l'homme, arrachait son cadavre à la goule, Et l'emportait au grand galop vers la forêt.
Il mangeait tout. Les morts aimés qu'on enterrait, C'était pour lui : leur tombe était sa boucherie; ■ Il mordait à pleins crocs dans la face chérie Des amantes et des fiancés trépassés, Et les mères en deuil trouvaient des os cassés A la place où l'enfant avait son lit de roses.
« Sus au loup ! Nous voulons mettre un terme à ces choa Tuons la bête ! »
Alors, le pays tout entier Se leva : chacun prit l'arme de son métier,
Fourche ou fléau, maillet, hache ou soc de charrue, Faux ou serpe, et s'étant attroupés dans la rue Les hommes qui hurlaient montèrent vers le bois.
« Où courez-vous avec ces armes et ces voix?
— Sus au loup, bon ermite, on va tuer la bête ! »
Mais, les interrompant du doigt, l'anachorète
Se mit seul en travers de la route, et parla :
« Êtes- vous sûrs que Dieu vous donne ce droit-là ?
Tuer ce qu'il fait vivre, abolir ce qu'il crée !
Ne savez- vous donc plus que la vie est sacrée,
Qu'elle est sainte, qu'elle est le chef-d'œuvre absolu,
Que tout être qui la possède est un élu,
Et que celui-là seul peut l'ôter, qui la donne ?
Ne savez-vous donc plus que toute chose est bonne,
Puisque Dieu l'a conçue et faite comme elle est?
De quel droit brisez-vous l'œuvre où Dieu se complaît,
Et depuis quand le fils est-il juge du père?
Hommes qui condamnez le loup et la vipère,
Êtes-vous sûrs de mieux valoir, vous qui jugez?
Vous qui tuez les loups par amour des bergers,
Qui devenez bourreaux pour venger la victime,
Juges qui réfutez le crime par le crime,
Gens de paix, qui gagnez la paix au prix du sang,
Pensez-vous qu'on devienne auguste en punissant,
Et que d'assassiner autrui, l'œuvre soit haute?
— Le loup nous a fait mal : s'il meurt, c'est par sa faute
— Je vous dis que Dieu seul a le droit de punir.
— Nous ne punissons pas : nous sauvons l'avenir !
— Croyez-vous que la mort soit le remède unique ? »
Le saint homme assembla les pans de sa tunique.
« La faim n'est pas un vice : ayez pitié des loups. »
Il dit, et lentement, sous l'œil des chiens jaloux, La robe large ouverte et tendue à l'offrande, Alla de seuil en seuil, priant : « Dieu vous le rende, » Lorsqu'on donnait des os ou des chairs, et partit.
On le vit qui montait vers le bois, tout petit, Tout seul, se profilant en brun sur l'ombre rousse...
Le soir tombait. Le loup, échevelé de mousse,
Parut, fit quatre pas, la tête de travers,
L'oreille rebroussée et les crocs découverts,
Souffla vers l'homme, et tout son corps tremblait de joie.
Il bavait. Mais au Heu de sauter sur sa proie,
Il rampa, louche, et comme inquiet d'un danger.
Le saint vida sa robe et dit : « Loup, viens manger. »
La lune fleurissait à la pointe des branches; L'ermite était debout, vêtu de lueurs blanches, Et le fauve, tapi dans l'ombre d'un rocher, Flairait l'homme et les chairs mortes, sans y toucher.
« Loup, mon frère le loup, ce n'est pas une aumône : Le père qui nous aime est penché sur son trône Pour voir si tous ses fils ont reçu leur repas; Je t'apporte ta part et tu ne la prends pas : Mange. »
Le loup broyait déjà les os sonores.
« O solitaire, ô triste affamé qui dévores, Demain et chaque jour, à cette heure, en ce lieu, Je viendrai te nourrir de la part du bon Dieu. »
Et tous les jours, le Saint retournait vers la béte.
Un soir, il lui posa sa droite sur la tète.
« Je suis las : tu viendras au village demain. »
Le loup vint chez les gens et mangea dans leur main, Et les petits enfants caressaient son poil raide.
« Dieu prend plaisir à voir qu'on s'aime et qu'on s'entr'aide Loup, tes frères les chiens ont besoin de repos; C'est toi qui cette nuit garderas les troupeaux. »
Le loup les assembla, puis monta sur la dune, Et, le museau levé, s'assit au clair de lune.