DOMITIEN DOMITIA
Tu m'aimeras!
Jamais!
DOMITIEN
C'est sûr: tu m'aimeras!
Lorsque je presserai ton corps entre mes bras...
DOMITIA, r interrompant avec colère Tu m'insultes...
DOMITIEN
Comment! Que dis-tu? je t'insulte?
Moi! Moi qui t'ai voué le plus ardent des cultes!
DOMITIA, très digne
Ton amour me déplaît, César! c'est m'offenser Que d'oser m'en parler et m'y faire penser!
DOMITIEN, furieux
Ah! vraiment, la pensée est affreuse et te blesse. Ah! Vraiment!...
DOMITIA
Laisse-moi César!
DOMITIEN
Que je te laisse!.
Oui, je te laisserai dès que tu m'auras dit Que tu ne songes plus à cet hymen maudit, Dès que tu m'auras dit que tu seras ma femme!
DOMTTÎA
Je jure, entends-tu bien, je jure, je proclame, Devant les Dieux, devant l'autel familial. Que si puissant que soit ton geste impérial, Il ne peut me donner à toi! Je te le jure!
DOMITIEN, défiant En es-tu sûre! En es-tu sûre!
DOMITIA
J'en suis sûre!...
DOMITIEN, la prenant par le bras Domitia!
DOMITIA, essayant de se dégager
Tu me fais mal!
DOMITIEN
Domitia !
Dans Pœil de mon Amour, que de haine il y a!... Ah! je te conquerrai, ma romaine farouche!...
{il ne l'a pas lâchée, il se met à genoux pris d'elle et un cri de désir farouche monte à ses lèvres) Domitia î ;
DOMITIA, essayant de se dégager Je ne veux pas que l'on me touche.
(il la presse sur lui. La tête dans ses vêtements il r embrasse follement. Elle pousse un cri de rage et de terreur.)
Ah! ^liusL.
{Au cri d'appel de Domitia, ^lius paraît suivi bientôt par le Rhéteur Grec Harmakhis)
iELIUS
Ce cri?
DOMITIA, après un instant d'embarras Ce n'était rien!...
iELIUS
Rien?
Rien!
DOMITIEN, haineux à ^lius
C'est de sentir son corps pressé contre le mien Qu'elle a crié!
DOMITIA, suppliante
César!
(harmakhis, appelant les Gardes qui sont demeurés
an dehors en voyant ^lius qui porte la main à son glaive!)
Gardes!
(^Lius, tirant son glaive et menaçant Domitien.) Brute exécrable!
{Domitia se jette sur lui et le retient. — A l'appel de Harmakhis des Gardes Prétoriens commandés par un centurion et des Gardes Germains sont entrés dans l'Atrium)
DOMITIEN, au Centurion Désarmez-le!
{Après un silence, il prend ses tablettes et se met à
écrire. — Aux gardes qui tiennent JF^lius)
Je fais grâce à ce misérable!
Laissez-le libre!
DOMITIA, dans les bras d'jElius.
Dieux!
DOMITIEN, bas à Harmakhis lui donriant les tablettes
Cours et remets ceci Au Préfet du Prétoire.
Et vous, amis, merci!
Votre intervention, heureusement, fût prompte,
Et je vous dois la vie et vous en tiendrai compte! Retirez -vous!... Sauf eux, les deux Gardes Germains!
{Les deux Germains se placent près de l'entrée. — Au Centurion qui communique cet ordre aux Germains •)
Dites-leur de tenir leurs glaives nus en mains!
{Tous se retirent laissant le César en tête à tête avec Us deux fiance's. Sur le seuil deux gardes Ger- ■ mains se dressent fige's dans une indifférence de statues.)
DOMITIEN, sombre
Donc, votre mariage avait lieu ce soir même!
{A u^lius:) Si tu veux renoncer à la femme que j'aime, Me jurer de ne rien faire pour la revoir, Je te fais grâce!
iELIUS
Toi! Grâce! Crois-tu pouvoir Faire juger par un des tribunaux de Rome Qu'un Prince ne doit pas se comporter en homme? Si tu penses cela, César, tu fais erreur! Pour jouer au Néron, attends d'être Empereur!
Ton sarcasme est si vain, si vain! que je l'ignore!
Jure-moi d'éviter de la revoir encore
Et choisis... Tous les biens que tu désireras
Je te les veux donner! A ton choix tu seras,
Jugeât-on le fardeau trop lourd pour tes épaules,
Proconsul en Asie ou Propréteur des Gaules.
Acceptes-tu?...
{un long silence) Réponds?
/ELIUS, me'prisant
Je ne répondrai rien...
Tu parles en marchand... tu sens en Plébéien!
DOMITIEN, touche' à l'endroit sensible. Hors de lui
Toi... je te...
{se maîtrisant)
Non, en vain ton orgueil me défiel Songes-y: d'un côté les honneurs et la vie, De l'autre la mort
,^ELIUS, froidement Non!
DOISmTEN
La mort, dis-je!
JELTUS
D'abord Titus seul a le droit et de vie et de mort. Toi, tu n'as que le droit d'exil, César!... Exile!
DOMITIA, se jetant à son cou Je te suivrai!
^Lius, souriant
Partir me sera bien facile!
DOMITIEN
Je puis être Empereur, tu le sais, dès demain!
yELIUS
Quand tu tiendras les jours d'^lius dans ta main. Reviens lui proposer ton marché! Même, Prince, Si tu trouves que c'était peu d'une province Pour Elle, à ces honneurs qui lui furent offerts, Ajoute ton Empire et puis, tout l'univers, H ne te répondra jamais, je te le jure. Que par ce qu'il répond à quelque sotte injure: Un regard de mépris!...
DOMITIEN, exaspéré
Un regard de mépris!...
Tu te crois le plus fort, oh! je l'ai bien compris, Tu songes : « Tout au plus il se peut qu'on m'exile ! » Et tu fais le héros... Herclé! C'est bien facile! Mais va! Rien ne pouvait t' arracher à la mort! J'avais voulu montrer ta lâcheté d'abord Et te laissais pour t'éprouver ce choix à faire... Tu feras seulement le choix que je préfère! Tu vas mourir!...
DOMITIA, terrifiée Mourir 1...
Pourquoi?
DOMITIEN, ricanant
Pour tes vertus!
Je te condamne à mort!
/ELIUS
J'en appelle à Titus!
DOMITIEN
Ne crois pas, qu'au bourreau, ma justice te livre!
iELIUS
Ta justice!
DOMITIA
Et sans lui, crois-tu que je vais vivre?...
iELIUS
Meurtriers ou bourreaux, Rome a des lois... Sa loi Saura vous châtier tes instruments et toi!
DOMITIEN
Bien que pour ta santé mon souci soit extrême, Je ne puis t'empêcher de te tuer toi-même!
iELiUS, surpris Moi?... j'irais me tuer? Me tuer!...
DOMITIEN, ricanant
Je le crois!...
iELIUS
Jamais !
DOMITIEN
T'y refuser est certe un de tes droits...
iELIUS
Me tuer, ce serait te fuir, fuir la bataille!
DOMITIEN
Tu te tueras, crois-moi!
iELIUS
Tu railles!
DOMITIEN, terrible
Moi je raille?
Tu vas fuir la bataille.
(^Lius dit « non » de la tête)
— Oh! tous tes «non» sont vains!
Me laisser celle auprès de qui tu me prévins!
iELIUS
Jamais !
DOMiTiA, avec exaltation
Je me tuerais avec lui!
^LIUS, s' efforçant de la calmer
Bien-aimée!
Laisse!
DOMITIEN, très froidement
Toi? — Tu vivras!
DOMITIA
Non! Fussè-je enfermée, Enchaînée!...
DOMITIEN, protestant Oh! jamais...
DOMITIA, dans les bras d'^lius
Vivre sans mon Appui, Mon Amour!...
DOMITIEN, froidement ironique H va bien devoir se tuer, lui!
{un long silence. Maigre' leurs fermes paroles, l'assurance de Domitien n'a pas e'té sans effrayer les deux fance's. Ils se serrent l'un contre l'autre comme pour mieux re'sister au César. Celui-ci s'est assis et les couvre d'un regard douloureux et menaçant. D'une voix brève il reprend tout a coup:)
^lius, tu connais Pandataria, cette île,
Ce. rocher ténébreux, sur lequel on exile
Ceux dont on veut que les derniers jours soient cachés?
La mort est là, tapie en d'horribles .rochers...
Tu sais les vers d'Altis:! «Dans chaque antre accroupie,
«En son pourpre suaire une blême harpie
«Se drape, toujours prête à montrer au passant «La démence de son visage grimaçant!...
«L'air immobile est lourd d'une odeur de cadavre! «Dans la crique en basalte noir qui sert de havre, «Huileuse, épaisse, avec de gras reflets d'airain «La mer semble bouillir sur un feu sous-marin! «Pas d'habitants, pas d'animaux et pas de plantes, «Seuls, gisant en monceaux sur les roches brûlantes, «De ce lieu monstrueux, monstrueux occupants, «Grouillent, luisent les noeuds de fouillis de serpents...»
L'on attend là, l'on cherche une mort qui délivre Et trois mois est le plus longtemps qu'on y pût vivre!
DOMITIA, dans le bras d' JEliiis
Trois mois d'amour vaudront trois siècles de bonheur!
DOMITIEN, ironique
Oh! Rome aura longtemps de plaisir et l'honneur De vous posséder vous, tous deux, dans son enceinte !
Oui! tous deux!...
{îui silence ; il rit.)
DOMITIA, bas à jEUus Comprends-tu son air vainqueur? j'ai crainte!
DOMITIEN
-^lius Lamia, ta mère te chérit, Et tes deux jeunes sœurs, à ce que l'on m'apprit, Voient en toi leur vainqueur, leur héros, leur Oracle! Cette famille unie offre un bien doux spectacle! L'une de tes sœurs porte à la tempe un creux noir: Un jour, tu revenais de voyage... A te voir L'Enfant sautait de joie et l'angle d'une pierre Sur laquelle elle chût déchira sa paupière. On put croire longtemps qu'elle perdrait cet œil. Mais elle, rappelant le plaisir de l'accueil Te disait: «Ce n'est rien, cher frère que j'adore, «Il me reste un bon œil... je puis te voir encore!» Peu de frères ont un tel mot à leur crédit!... Cette sœur-là se nomme Albine, m'a-t-on dit! L'autre qu'on nomme Héro, t'aime encor mieux peutêtre.
Tout son or passe aux mains d'un vieux malin de
prêtre, Qui pour toi, fait fumer et saigner les autels D'un tas de protecteurs, — et d'escrocs! — immortels! Pauvre petite!... Enfin, la Confiance sauve!
Tu lui connais depuis deux ans sa stola mauve? Hé bien!, de ce détail charmant je suis certain, Ton prêtre lui prend trop d'argent chaque matin Pour que d'une autre robe elle fasse l'emplette... Le sacrifice est grand car l'enfant est coquette. Tu ne t'en doutais pas? C'est ainsi bien souvent; Et, pour naïf qu'il soit, le trait est émouvant! Quant à ta mère... oh! celle-là, ta vieille mère, Pour peindre son amour, il faudrait un Homère... Toi, toujours toi, toi seul, son demi-dieu, son fils! Rien n'est plus merveilleux que tout ce que tu fis! Tes exploits sont plus grands que les travaux d'Hercule!
Elle t'admire tant qu'elle en est ridicule. Tu pars, sa face est pâle entre ses cheveux blancs! Tu reviens, et voilà qu'elle n'a que vingt ans! Tu ris: son regard luit; tu te plains: son cœur
saigne!
Un mot tendre de toi, son œil de pleurs se baigne!
(// a évoqué cette image de tendresse familiale d'un air sentimental et débonnaire. Il se lève, tout à coup, et net, incisif, brutal, prononce :) Dans l'écrit qu'emporta mon rhéteur, il y a L'ordre exprès d'embarquer vers Pandataria Ces trois bons petits cœurs, débordants de tendresse
Pour toi! Si dans une heure au plus, car le temps
presse, Tu n'es pas mort, ces trois femmes disparaîtront. Choisis donc: ou leur vie, ou son amour!
(// montre Domitia)
Sois prompt!
{à Domitia:)
Et toi, si tu le suis dans la tombe, sois sûre Que ces femmes mourront aussi. Je te le jure!
(il va pour sortir en disant:) Dans une heure je reviendrai vers ta maison...
{et les deux fiance's restent seuls.)
DOMITIA, dès que Domitien s'est éloigne', tombe dans les bras d'^lius en sanglotant
^lius! ^lius!...
.(ELIUS, avec tm triste sourire
Ammon avait raison!
Mon amour faisait bien de presser l'hyménée... Mais tout effort est vain contre la Destinée!
DOMITIA, de'sespe're'e C'est moi, moi, dont l'amour te conduit à la mort.
iî:Lius
Tu m'as aimé! je suis un des élus du Sort!
DO Mm A
Non! non!... c'est trop affreux! Non, ce n'est pas possible!
Il faut lutter!
JELIUS
Lutter! Le lâche est invincible!
DOMITIA
Tu ne vas pas... je ne veux pas... Tu ne dois pas«. Recourons à Titus!
iELIUS
H est mourant, hélas!...
(£ne sanglote désespérément^ Domitia!... Domitia, je n'ai qu'une heure... Va! tu n'as plus le temps d'être celle qui pleure Et qui se tord les bras en un vain désespoir... Ton destin est de nous venger et je veux voir, Avant que pour jamais la Parque ne m'emporte, Si, pour l'affreux devoir, tu seras assez forte!
DOMITIA
Assez forte! Tiens! Vois, vois! je ne pleure plus!...
Plonge bien tes regards dans mes yeux résolus,
Plonge bien tes regards jusqu'au fond de mon âme,
Et comprends que tu te survivras dans ta femme!
Ta haine, ton horreur pour le monstre exécré.
Mon être tout entier leur sera consacré!
^lius, chaque soir, quittant le noir rivage
Viens vers moi! Viens pencher sur mon front ton
visage, Et je te conterai ce que j'ai fait pour toi! Mon amour, mon amour bien-aimé, mon cher roi!
JELTUS
Oui! je viendrai parfois, pauvre amant taciturne. Me pencher sur ton lit dans la douceur nocturne, Te souffler des conseils de mort, te découvrir Le moyen de blesser et de faire souffrir! Mais parfois, plus souvent peut-être, ma chérie. Mon ombre te dira ce qu'ici je te crie: Qu'importe que sur moi, le tombeau soit fermé, Puisque tu te souviens et que tu m'as aimé! Dans le calme des nuits, n'est-ce pas, fiancée. Conserve-moi ton rêve, offre-moi ta pensée. Laisse-moi t'emporter alors, avec douceur. Loin du drame sanglant, loin du monstre obsesseur...
DOMITIA, désespérée et brisée
Je reste à toi!... je reste!... Et c'est là notre noce! Ah! comment la tuer cette bête féroce!...
iELIUS
Mais l'eau d'un demi doigt dans la clepsydre a
fui!
Ne parlons que de nous... Ne parlons plus de
lui!... {Après un silence ok elle a sangloté dans ses bras, la faisant s'asseoir:) Je voudrais, t'épargnant des minutes funèbres, Loin de toi, m'enfoncer tout seul dans les ténèbres... Pourtant, aux derniers pas sur mon fatal chemin, J'aimerais, je l'avoue, à te tenir la main!
DOMITIA
Bien-aimé !
iELIUS
Tu sais trop comment, jadis, sans crainte, Notre cher Corbulon se tua dans Corinthe En souriant à ta mère qu'il adorait...
Moi, la main dans tes mains, je mourrai sans regret!
{Apercevant le couteau et Ja vasque de bronze pré' parés pour le sacrifice^
Tiens! Vois comme le Sort veut m*aider... m'est propice!
Bassin, couteau sont là, prêts pour le sacrifice Que l'on devait offrir aux Dieux de nos amours... Tout sera vite fait... les apprêts seront courts...
DOMITIA, épouvantée Tu vas?...
iELius, calme Je vais m'étendre ici, sur cette couche...
DOMITIA, se cramponnant à lui Mon bien-aimé!... Mon bien-aimé!
iELIUS
Ta chère bouche Evoquera pour moi quelque vieux souvenir, Et je ne verrai pas que la fin va venir!
Horreur! Je ne veux pas! Mon roi! Mon cœur! Ma vie!... Mon bien-aimé!...
{Elle se cramponne à lui, agenouillée auprès du lit de repos sur lequel il s'est étendu. Ils s'étreignent longuement^
JELWS
Domitia, je te confie Ma mère — oh! son chagrin, pauvre femme! mes
sœurs...
Dis à Héro que j'eus ses dieux pour défenseurs!... Dis-leur de ne porter qu'un mois la robe brune... Veille sur leur bonheur... Veille sur leur fortune... A ma mère... dis-lui... dis que je l'aimais bien... Rien, elle, ne pourra la consoler... Rien! — Rien!
{il joue avec le couteaii)
DOMITIA
i^qui n'a pas vu ce qu'il faisait, en un cri de terreur soudain /)
Qu'as-tu fait? Qu'a-t-il fait? Ah! non, non! Pas encore!
iELIUS
Romaine, est-ce donc là ta force?...
DOMITIA, sanglotant
Je t'adore!
iELIUS
Lis-moi, veux-tu, lis-moi, pour que je puisse voir, Le portail des enfers où je descends, moins noir,
Tes tablettes — tu sais! — que parfois tu me montres Où les dates et les détails de nos rencontres Furent écrits par mon Amour, alors enfant! Elle m'aimait déjà...
DOMITIA, V interrompant
Non, non! Mon cœur se fend!
iELIUS
...A dix ans, ma chérie! Et s'empressait d'écrire
De chers aveux naïfs qu'elle va me relire!
Où donc est le coffret qui contient ces trésors?...
DOMITIA, se lève pour aller le chercher et gémit: Promets-moi!... — Pas encor!...
iELius, r encourageant à sortir
Non! — Va sans crainte... Sors!
{Resté seul, il prend le couteau, cherche l'artère du poignet}) Sénèque est mort ainsi... Voilà.... c'est là l'artère.
(// se la tranche et s'étend sur le lit de repos, laissant pendre so?i bras au-dessus du bassifi de bronze.)
DOMITIA
elle reîitre porta?it le petit coffret qui contient ses tablettes
d'enfa?it. Elle se rend compte de ce qui se passe et dit
solennellement.
iElius, tant que je serai sur cette terre,
Dans mon cœur aux douceurs de la vie étranger,
Un désir seulement survivra: te venger!
Si je fais cet effort pour sauver ta famille,
De vivre quand tu meurs, c'est que cet espoir brille
Devant mes yeux, clarté de mon obscur chemin:
Tuer le monstre un jour, le tuer de ma main!
Tes tablettes d'enfant, lis-les moi, ma chérie...
Ma chère amour!... Lis! Lis! Sois forte, je t'en prie!
DOMITIA, lisant péniblement
«Aujourd'hui, Premier Mars, mon cher père assista «Au renouvellement du foyer de Vesta...
«Moi, je voudrais plus tard être Grande Vestale... «Leur cour serait très bien pour jouer à la balle «Avec ^lius!... «
iELiUS, dans un sourire Oui!
DO^nXIA
pavais huit ans!
iELIUS
Amour!
DOMiTiA, Usant
«Aujourd'hui, maman dit que c'est un mauvais jour, «Un jour néfaste. On a perdu dans notre histoire, «Contre les ennemis une grande victoire, «Ça s'appelle «le jour maudit de l'Allia»... «J'ai rencontré pourtant ^lius Lamia!»
En l'an vingt sept... J'avais neuf ans!
iELIUS
Ma bien-aimée!
DOMiTiA, lisant
«Ce matin -^lius est parti pour l'armée.
«Dans le Forum, sur son cheval, qu'il était beau!
«Le soleil reluisait sur son casque nouveau,
«En passant devant nous il a levé son glaive... -
« — Voyez, criait Stella, c'est pour moi qu'il le
lève!
«Merci, bel ^lius, de ce grand salut-là!... «Je ne parlerai plus à la sotte Stella!...»
iELiUS, faiblement
De grands papillons noirs semblent remplir la chambre! Lis!...
DOMITIA, Usant
«Le troisième jour des Nones de Décembre... «Ma mère n'a cessé de pleurer... j'ai grand peur... « Mon père prend un air joyeux qu'on sent trompeur « Car le méchant Néron veut qu'il reste à Corinthe... « Sans ^lius je deviendrais folle de crainte... »
{s' interrompant en un grand cri, à voir son fiancé livide?)
Sans iElius!... Sans ^lius!... Mon bien-aimé!
iELiUS, mourant Lis! lis toujours...
DOMITIA
Rouvre un instant ton œil fermé...
iELIUS
Lis...
{il perd le sentiment?)
DOMITIA, folle de douleur, se jette sur lui Mon roi! Mon époux! Non! je ne puis plus lire...
J'ai des choses encor... tant de choses à dire...
J'ai le cœur tout rempli de choses, mon amour,
A te crier!... Avant de te voir sans retour
Me... Tu comprends, il faut que je dise... Insensée,
Dans la tête, je n'ai plus rien... plus de pensée...
H faut que je te dise... Ah! t'ai-je dit jamais,
A quel point je t'aimais! je t'aimais! je t'aimais!...
{Elle remplit la maison d'ufi grand cri de désespoir. —
^lius est mort.
Toutes ses esclaves accoureiit et remplissent Pair de lamentations et d'appels à l'âme du Mort qu'elles espèrent ainsi rappeler auprès de son corps.
D'abord ce ne sont que des cris confus : « Ae'lius Lamial Ne t'en va pas, âme de Lamia ! — Reste parmi nous ! — Reste sous la lumière! — Reste dans la clarté'! — N'abandonne pas l'amour!»
Puis cette clameur indistincte ne forme plus qu'un gr nd chœur de'sespe're' autour de Domitia qui sanglote étendue près du cadavre de son fiancé^
DOMITIA
peu à peu dompte sa douleur. Elle ferme les yeux au mort et lui met une touffe de lys entre les mains, disant:
Sur ton cœur à jamais, je dors avec ces lys!...
UNE SERVANTE, rentrant du dehors Domitia! Voici le Flamen Dialis!...
DOMITIA, au Flamen.
Hélas! il est trop tard!...
DOMITIEN, qui suit le Flamen
Oui! Tu viens trop tard, Prêtre!
{Domitia quitte le cadavre de son fiance', en proie à une exaltation terrible. Elle s'empare de la main du César et crie au Flamen:^
DOMITIA
Non! Sans perdre un instant, fais de nous un seul être!
Puisque tu vins ici, pour unir des époux.
Fais ton devoir, Flamen Dialis, unis-nous! {à Domitien:)
Tu voulus malgré tout que je devinsse tienne.
Tends-moi la main, César, que ton sort m'appartienne!
L'objet de tes désirs, sois heureux, tu l'obtins!
Indissolublement, Prêtre, unis nos Destins!...
Sois témoin! Sois témoin! Et vous tous Dieux de Rome,
Soyez témoins — témoins! — qu'il m'appartient cet homme!
{Et cette vision s'efface sur le spectacle de cette femme e'perdue de haine, à qui, d'un air de défi, Domitien a tendu la main tandis que derrière le couple tragique autour du lit où le cadavre se roidit, les servantes prosterîie'es font entendre leurs gémissements funèbres.)