LA JEUNE FILLE
lisant toute tremblante après une triple génuflexion
Divine! Humblement nous t'offrons Ce modeste bouquet. Lorsque nous le verrons, Tout à l'heure fleurir la loge impériale, Nous songerons que le parfum qui s'en exhale Te dit que l'univers fait les vœux les plus doux Pour toi, Divine, ainsi que pour ton saint époux!
DOMITIA
Peuh! Comment osez-vous, petites malheureuses, M'offrir de telles fleurs... Mais vos fleurs sont affreuses! L'autre jour, on osa m'offrir pareil bouquet L'empereur furieux m'a dit qu'on se moquait... Allez!...
(Les jeunes filles consternées se retirent avec leurs
fleurs laissant seule V Impératrice et le Rhéteur Grec)
DOMITIA, tristement, à part
L'enfant s'en va des pleurs sous la paupière... Cœur stupide, tu n'es donc pas encor de pierre Que tu te brises presque, à les voir se former Ces pleurs!... — Ah! que la haine est cruelle à semer.
{à Harmakhis) J'ai besoin de toi, Grec! *
HARMAKHIS
Parle! Ordonne! Dispose De moi, divinité!... Si je puis quelque chose...
DOAUTIA, l'interrompant Qui veux-tu servir, dis, de l'Empereur, de moi?
HARMAKHIS
Tous deux!
DOIkUTIA
H faut choisir!...
HARMAKHIS
Choisir? Qui? Quoi? Pourquoi?
J'adore l'Augustus, comme toi, je t'adore...
Si vous vous querellez Tout-Puissants, je l'ignore, Moi, pauvre homme, ébloui par vos splendeurs de Dieux !
DOMITIA
Fais ton choix!
HARMAKHIS
Il est fait!
DOMITIA
Et c'est?
HARMAKHIS
De mourir vieux!...
Puis je veux étant mort un soir, sans agonie. Dans mon petit palais, sur la mer d'Ionie, Dormir en une tombe où dans le marbre blanc De doux corps féminins exquis feront semblant De s'abîmer sous leur douleur sans retenue. Tout simplement pour mieux montrer leur hanche nue!
DOMITIA, sombre
Qu'est devenu Quintus Ponticus?
HARMAKHIS
Il est mort!
DOMITIA
Attilius Nero?
HARMAKHIS
Il eut le même sorti
Casca? Rufus? Varron?
HARMAKfflS
Oui, oui!... Oh! c'est bien triste Morts! Morts! Morts! Je connais cette funèbre liste...
DOMITIA, après îin silence Et l'Empereur, qu'est-il devenu?
HARMAKHIS
L'Empereur?
DOMITIA
Domitien, ton maître? — Un objet de terreur Et de dégoût...
HARMAKHIS, sans convîction, V interrompant Oh! non!
DOMITIA, dédaigneuse continue
...Pour toute âme Romaine!
Sais-tu qui fit ces morts? qui sema cette haine? Sais-tu qui, sans jamais s'abaisser à mentir Sut l'affoler en lui faisant toujours sentir Autour de sa personne une vague menace? Sais-tu qui, le mena chez le Germain, le Dace, Le Parthe dans l'espoir d'étaler à nos yeux, Un héros conquérant, un vainqueur glorieux? Sais- tu qui provoqua ces campagnes nombreuses Que sa stupide lâcheté fit désastreuses? Sais-tu qui lentement, le ruina, le perdit?
HARMAKfflS
Oh! ta sincérité brutale m'interdit!...
C'est moi! qui ne suis rien, qui ne puis rien! qui
passe Pâle, silencieuse, et meurtrie, et si lasse... Moi, qui n'ai jamais rien désiré, demandé, C'est moi qui vers tous ces désastres, le guidai! Mon dédain l'incitait à d'héroïques tâches. Mais ce qui peut grandir les héros, perd les lâches, Et l'Empereur maudit, dans son Empire en deuil,
Sont mon ouvrage, sont ma joie et mon orgueil !
(dédaigneusemeni) Voudrais- tu me trahir? A qui?
HARMAKmS
Moi? Jamais certe!
DOMITIA
Domitien sait bien que je trame sa perte, Il sait bien que sa mort est mon plus cher souhait; H sait bien que sa femme éperdûment le hait! Vois comment il ne sort qu'entouré de sa garde! Du poison, du poignard, vois, comment il se garde! Chaque mur du palais est garni d'un miroir, Tant un jour sur ses pas, il est certain de voir Se dresser le vengeur qu'enfantera ma haine!...
HARMAKfflS
H est si malheureux!... Vraiment pour un hellène Ce spectacle... moral est cruel! Chaque jour, Je vois un peu grandir son furieux amour. Depuis l'an trente neuf que tu devins sa femme, Tu prends de plus en plus de pouvoir sur son âme; Comme il sent que jamais il n'a pu te saisir Tu restes un espoir, tu restes un désir...
S'il t'eût trouvée épouse aimante, douce et tendre, Toujours prompte à s'offrir, sans cesse bonne à
prendre.
Après aussi longtemps, il ne t'aimerait plus. Tu le hais... tes pouvoirs demeurent absolus! Tu demeures pour lui la cime inaccessible Que l'on contemple en soupirant: c'est impossible! Tu demeures pour lui le trésor inconnu. Par lequel tout bonheur pourrait être obtenu!... Ta façon de mener ton époux, si l'artiste L'admire en moi, l'homme de cœur, lui, s'en attriste. Et si tu m'écoutais...
DOMITIA, rinterrompant
Tais-toi! Que sais-tu?... Rien!
N'as-tu pas \ni cent fois, ton cher Domitien Quand il veut condamner à mort quelque victime, Lui sourire d'abord; déclarer légitime L'acte qu'il lui reproche; avoir l'air de penser. Que loin de châtier, il doit récompenser... Pais, quand le malheureux s'abandonne à la joie, Le monstre ressaisit brutalement sa proie Et l'envoie en riant au plus affreux trépas... Son amour c'est cela!... — Mais tu ne comprends pas!
Moi qui sais, je rends grâce aux Dieux d'être certaine Que son ardent amour n'est qu'une ardente haine! Je n'ai rien de commun avec cet être... Rien! — Voici pourquoi, j'ai désiré, cet entretien: Je ne me rendrai pas au Cirque, tout à l'heure... Sous le plus maladroit prétexte, je demeure
Ici!
HARMAKfflS, surpris
Les plus beaux Jeux qu'on ait jamais pu voir! L'Augustus va s'en étonner!...
DOMITIA
C'est à prévoir!
Or, je désirerais qu'il apprît tout de suite. Qu'alors qu'il est aux Jeux, je reçois la visite D'un personnage à qui je prends grand intérêt, Et que j'ai voulu voir dans un profond secret. C'est un homme important: le second dans l'Empire. Je veux que l'Empereur sache que je conspire, Et le trompe avec lui!
HAR]MAKHIS, stupéfait
Quelle témérité!
Ce mensonge impudent...
DOMITIA
Sera la vérité!
HARMAKHIS
Tu recevras ici...?
DO^^TIA Faut- il te le redire?
HARMAKHIS
En secret? Te cachant...?
DOmTIA
Comme quand l'on conspire.
Un personnage illustre...?
DOMITIA
Ayant un grand pouvoir!
HARMAKHIS
Et l'Empereur devrait...?
DOMITIA
H devrait le savoir!
HARMAKHIS
Tu voudrais le jouer...?
DOMITIA
Tout en étant sincère.
HARMAKHIS
Je ne te comprends pas!
DOMITIA, dédaigneîise
Ce n'est pas nécessaire!
— Veux-tu dire la chose à l'Empereur, tantôt, Au Cirque?
HARMAKHIS
H va quitter le Cirque au premier mot, Accourir furieux ici...
DOmTIA
La chose est claire!
HARMAKHIS
Ah! Je comprends — et me tuer dans sa colère En te trouvant ici, bien seule, sagement! Il se verra joué, se dira: Ce Grec ment...
DOMITIA, V interrompant Non! H me trouvera causant avec un homme!
HARI^IAKHIS
Quel homme?
DOMITIA
Le second en puissance dans Rome, Le Préfet du Prétoire: Aufidius Messala!
HARMAKHIS, qui n'en croit pas ses oi'eilles C'est impossible... c'est... Mais non! *
DOMITIA
S'il n'est pas là, Domitien pourra s'assurer qu'il me quitte A l'instant; qu'en secret j'ai reçu sa visite! Et je le lui dirai moi-même s'il le faut!
HARMAKHIS
Ton plan est bien obscur!...
DOMITIA, irofiiqiie
Ce n'est pas un défaut!
Aufidius Messala! Quelle étonnante histoire!...
H tourne autour de toi, ce Préfet du Prétoire, On prétend... Si j'osais répéter ce qu'on dit...
DOMITIA
Inutile! — Je sais ce que l'on prétendit... Cet Aufidius m'estime et me respecte...
HARMAKfflS
Et même
Si j'osais dire plus...
{Sournois)
J'ose?...
DOMITIA, hautaine Ose!
HARMAKHIS
On dit qu'il t'aime!
DOMITIA
Je le crois.
Et tu veux le perdre? L'Empereur S'il le trouvait ici, pourrait en sa fureur Le tuer.
DOMITIA, très calme
Certe! A la tête de cent cohortes
Les plus braves, les plus soumises, les plus fortes, Le Préfet qui de Nous osa s'infatuer, Mérite de mourir, s'il se laisse tuer!
HARMAKms, après un silence, pensif
L'Empereur devra bien réfréner sa colère...
Aufidius est surtout chéri du populaire.
Sa mort révolterait le peuple...
{Très perplexe i) Je comprends!...
Et c'est moi?... Les dangers que je courrais sont grands!
Je trahirais chacun et tout le monde! En somme
Messala, l'Empereur, toi, le Peuple de Rome
Et les prétoriens pourraient m'en vouloir!...
DOMITIA, impérieuse
Non!
Fais ce que je te dis... Je le veux!
HARMAKms, pas très de'cidé
Bon!... C'est bon. i^A ce moment paraît domitien préce'de' de gardes germains qui, le glaive nu au poing, semblent marcher en e'claireurs, et entoure' de DEUX SENA- TEURS portant la laticlave et qui l'encadrent de
leurs courbettes obséquieuses, de letirs sourires, de leurs adhe'sions e?npresse'es.
Le de'tachement de la Garde Germaine est compose' de geaîits blonds et roux, aux longs cheveux, aux longues moustaches. Ils sont commande's par un jeune Romain, brun, glabre et sec.)
DOMITEEN, à Domitia
Scaurus et Jabonus, Sénateurs magnanimes Nous offrent un présent!
SCAURUS, dépre'ciateur
Hélas! des plus minimes!
DOMITIEN
Un poisson colossal, tel qu'on n'en vit jamais!
JABONUS, radieux Nous te l'enverrons donc puisque tu le permets!
DOMITIA, indifférente Qu'est-ce?
DOMITIEN
Un turbot...
DOMITIA
Vraiment?
Le poisson le plus rare!
Mais géant! Il remplit à moitié la gabarre Qui l'amena d'Ostie au Pont Hostilius.
SCAURUS, obséquieux Le Ciel le destinait à ta table, Augustus!
JABONUS, rivalisant d' obséquiosité Et nous n'avons été que ses auxiliaires!