‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 29 sur 30 · Piémont, n° 29, du 16/29 janv · texte numérisé non relu

Piémont, n° 29, du 16/29 janv

cruels de tous les ordres d'Abd-ul-Hamid ont toujours été les Albanais. Ils ne sont pas un peuple mais des tribus, qui de toute éternité ont été ennemies; elles sont contre tout principe des autorités publiques, elles vivent la vie la plus primitive, et ceux qui voudraient les habituer à une vie meilleure, devraient leur donner pour cela plusieurs milliards.

Moi qui connais exactement l’Albanie d’un bout à l'autre, qui me suis sacrifié pour l’Albanie, je suis intimement convaincu, qu'il ne pourrai arriver de malheur plus grand à l’'Albanie que si elle recevait dans l'état où elle se trouve, l'autonomie ou l'indépendance. Autre ment j'avoue qu’une Albanie qui serait libre de toute puissance étrangère répondrait aux intérêts de l'Italie. Telle que l’Albanie est aujourd’hui, elle n’est que nuisible à nos intérêts.

Les Albanais civilisés, pour peu qu’il y en ait eu, étaient toujours les meilleurs et les plus obéissants serviteurs de la Turquie. Toutes les fois que les Albanais se sont soulevés contre la Turquie, ils étaient payés par une puissance étrangère et agissaient au service de cette puissance.

LES GRANDES PUISSANCES. nina |

L'Albanie telle que nous la peignent les Albanais vivant chez nous, et ceux dont le patriotisme n'est que la source de leurs intérèts personnels, n'est pas la vraie Albanie. Si l’on voulait faire de la vraie Albanie un État quelque peu considérable, 1l deviendrait une source continuelle d’inquiétudes aux Balkans. Pour l'Italie, une petite Albanie seulement avec Valona comme capitale serait utile. Les Albanais de la Cijevna dans la contrée de Zatrieptcha sont très contents du Monténégro, parce qu'ils ont eu de lui des écoles et des églises, sans être autrement incommodés dans leur vie.

Par un hasard qui a fait tomber dans les mains de mes enfants des documents très importants, que j'ai, bien entendu, livrés aux personnes compétentes, je pus gagner personnellement la conviction qu'on a fiévreusement travaillé en Albanie à créer par des arguments sonnants un mouvement national fictif, et il ‘était en même temps certain que ces arguments sonnants ne venaient pas des bourses ottomanes.

Parmi les documents il y avait aussi quelques lettres cachetées qui étaient adressées à un Mirdite très influent. Je n’ai pas ouvert ces

lettres. Mais les autres documents ouverts, écrits en langue italienne, faisaient voir un projet très vaste et très complet d’exciter les Albanais contre les libérateurs monténégrins. J'y trouvai le nom d'un haut personnage catholique et d’un Albanais, qui attendaient -6 000 liras turques et qui exhortaient les Albanais catholiques à combattre avec les soldats turcs contre les troupes serbes et monténégrines. [1 n’était pas clair de savoir par quel chemin l'argent était venu, mais ce mouvement contre les Monténégrins n'a pas donné le résultat attendu. Une partie seulement des Albanais musulmans s’est laissé enfermer à Skadar avec la garnison turque.

« Nos intérêts italiens, — dit le prof. Catarani en concluant sa brochure, — exigent que Valona ne soit pas fortifiée, et qu’on ne viole pas les aspirations légitimes des États balkaniques, pour quils ne soient pas privés des fruits de leurs victoires. Toute autre solution serait une criante injustice, à laquelle nous ne pourrions donner la sanction de nos armes.

L’Albanie n'a rien fait pour mériter un État indépendant. Si cet État est une nécessité poli-

tique de l’Europe, il sera fondé, mais pas au détriment des peuples qui ont versé des fleuves de sang en risquant leur existence, pour se créer un droit d'occuper la position qui leur était due dans le concert européen. Les peuples balkaniques, si pleins de force vitale et avec d'indubitables vertus, ont le droit de jouir des fruits qui furent reconnus à tout vainqueur, de tous les temps et de tout l’univers. »

À cette énonciation intelligente du professeur italien quelque Archi-Autrichien, comme par exemple le comte Sternberg, ou le spécialiste du Ballplatz pour les questions balkaniques, Leopold Mandl pourrait répondre crüment à peu près de la façon suivante :

« Quel naïf et quel imbécile! Que ce soit un bonheur ou un malheur pour l’Albanie d’avoir dans un état actuel l'autonomie ou même l'indé- pendance, nous nous en fichons pas mal. Ce n'est pas pour les Albanais sauvages que nous voulons créer une grande Albanie, dans laquelle nous chercherons à englober toute la Vieille- Serbie avec le Sandjak et une bonne partie de la Macédoine, mais pour refouler une fois pour toutes la Serbie de l’Adriatique, pour rendre ce

pays inapte à exister, pour le tenir en haleine par de continuelles incursions albanaises dans ses confins, pour qu’il ne puisse plus jamais songer à notre Bosnie et notre Herzégovine, pour qu’elle n’excite plus jamais nos Slaves du Sud à la rébellion.»

- Si nous, qui ne comprenons pas, tant s'en faut, autant aux questions balkaniques que le noble comte de Bohème et le juif converti qui s'est vendu aux jésuites, si nous osions répondre à cela que même si toute l’Europe devait faire siennes leurs idées et leurs déductions, la Serbie ne se soumettrait jamais à un ordre pareil, on nous répliquerait sûrement : |

« Si la Serbie ne veut pas plier l’échine, nos armées pénétreront dans le pays de tous les côtés et nous annexerons tout simplement la Serbie. »

C'est-à-dire, une guerre ?

La guerre est un jeu bien curieux et bien périlleux, comme l’Europe stupéfaite s’est aperçu à Sadowa et lors des victoires de la Confédération balkanique, qui ont rendu ridieule la profonde sagesse de la diplomatie européenne.

En outre nous ne croyons pas que les ultramontains qui ont proclamé l'excellent empereur François-Joseph I°* empereur catholique de l'Europe, réussiront à envenimer la fin de sa vie par une guerre sanglante. Mais même si le successeur au trône actuel était déjà empereur, nous ne croyons pas à cette guerre, parce que les peuples de l'Autriche-Hongrie ne la veulent pas. Ne la veulent non plus, comme nous avons vu plus haut, les Allemands; les Slaves ne veulent pas se battre avec leur frères, dont ils sont fiers à cause des victoires qu'ils ont remportées. Les Magyars, à part d’autres raisons de la politique intérieure, réfléchiront deux fois s'ils doivent renoncer, au cas d'une catastrophe de la monarchie au dernier moyen de se sauver, à leur confédération du Danube avec la Roumanie et les États balkaniques; et je ne parle pas des Roumains de l'Autriche! Il est à supposer qu'ils trouveraient plus avantageux de s'unir dans une catastrophe éventuelle, avec le royaume de la Roumanie que de se battre pour l'hégémonie des Magyars.

Mais que disons-nous là d’une catastrophe possible de la Monarchie ?

Mon Dieu, la chose n'est pas si impossible que cela!

La Serbie ne resterait pas seule dans une guerre défensive contre l’Autriche-Hongrie.

Les autres États balkaniques devraient venirau secours de la Serbie par instinct de conservation, si ce n'était par obligation d'alliance. Cela ferait un million de soldats balkaniques, — et si la Roumanie ne laisse pas passer la dernière occasion de se saturer au point de vue national, cela ferait un million et demi de défenseurs, qui ont, dans la monarchie même, beaucoup de millions de leurs propres frères. I n’est pas exclu qu’à cette occasion les antagonismes nationaux réprimés de force mèneraient à une explosion intérieure, et la catastrophe serait là. Mais supposons que la fidélité traditionnelle de tous les peuples de la monarchie à la maison impériale se montrerait même dans une pareille tentation plus forte que les aspirations nationales de cette véritable « Macédoine des nationalités », et que non seulement la tranquillité et l’ordre seraient maintenus dans la monarchie, mais que même les régiments slaves se battraient avec dévoue-

ment pour l'Autriche contre leurs frères.

Est-ce qu'un seul Autrichien raisonnable !

excepté le comte de Séernberg et Leopold Mandl s’imagine que la Russie regarderait tranquil- | lement comment après la Bosnie et l'Herzégovine la Serbie serait encore annexée? Il existe aujourd’hui également, une opinion publique en Russie, qui est bien plus prononcée que celle qui contraignit le tsar Alexandre II de devenir le tsar libérateur des Bulgares. A cette opinion publique même Nicolas If, le tsar le plus pacifique, ne pourrait pas résister, et son Excellence Sazonow devrait s’incliner devant la volonté du peuple, s’il ne veut pas être emporté comme par un coup de vent. C’est alors que le mobilisateur de la volonté germanique, Maximilien Harden, pourrait faire cette expérience désagréable, qu'il ne faut point du tout un an et demi à la Russie pour mobiliser ses énormes armées, d'autant moins qu'elle a déjà maintenant en suivant de son côté le bon exemple de la « mobilisation pacifique » concentré autant de troupes sur les frontières autrichienne et allemande qu'il lui faut pour la première ren-

contre. Et alors les quatre millions d’Alle-

mands de l’Empire seraient forcés de marcher. Qui sait? Le combat oblige l'Allemagne de secourir l'Autriche seulement au cas où elle est attaquée par une Grande Puissance, non pas, si l'Autriche attaque pour faire des conquêtes sur les Balkans. Si elle devait tout de même tenir la fidélité des Nibelungen, toutes les Grandes Puissances seraient obligées de venir au secours de leurs confédérés et alliés, et alors la guerre européenne éclaterait. Personne ne peut savoir, comment cette énormité finirait, mais une catastrophe de l’Autriche-Hongrie n’est pas exclue, d'autant moins, que les tendances centrifuges dans la monarchie pourraient facilement avoir le résultat que chaque voisin de la monarchie s’en appropriât sa partie nationale.

Mais supposons même ce qui paraît Le plus incroyable. Supposons que non seulement la Russie, mais même les autres États balkaniques abandonnent la Serbie. Qu'elle soit forcée de combattre toute seule la Grande-Puissance.

Que les autres Grandes-Puissances maintiennent pour elles la paix et qu'elles laissent faire des conquêtes à la monarchie à cœur joie. La Serbie

LES GRANDES PUISSANCES. Sn |

a montré dans la guerre contre la Turquie qui n'est pas encore terminée, ce qu’elle peut. De plus, la guerre contre la Turquie n’est pas aussi populaire que le serait une guerre contre l’Autriche-Hongrie, simplement parce que la nation entière est convaincue que la monarchie dualiste est un ennemi bien plus redoutable pour la nation serbo-croate, que ne le fut jamais la Turquie, parce que l'Autriche sait mieux dénationaliser. Dans les deux révolutions et les trois guerres que les Serbes ont menées contre les Turcs au cours de ces cent dernières années, les hommes adultes seulement ont combattu.

Dans la dernière guerre la Serbie a aussi mobilisé la troisième classe, et toutes les femmes, et toutes les jeunes filles étaient occupées dans les hôpitaux. Nous les vieux, qui nous étions aussi mis à la disposition du commandement de l’armée, on nous a refusés en nous remerciant. Mais si la monarchie devait vraiment essayer d'exécuter la proposition du comte Sternberg, d'annexer également la Serbie, alors même les femmes et les jeunes filles serbes déposeraient le brassard de la croix-rouge en demandant des habits d'hommes et des fusils, dont

nous avons tant pris aux Turcs; alors même les hommes les plus âgés en Serbie qui sont restés austrophiles, iraient à la guerre comme volontaires. La monarchie aurait à se battre avec le peuple même en Serbie, comme Napoléon I° en Espagne, et cela, c'est une mauvaise entreprise. On devrait à Vienne et à Budapest, méditer la parole que l’homme d’État italien Cairoli a dite au parlement :

« Il y a quelque chose de plus fort que toute force armée. C’est l’idée nationale triomphante. »

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