I. — L'alcoolisme chronique
§ 1. — A côté des accidents plus ou moins {graves que peuvent susciter temporairement et immédiatement dans l'économie les boissons alcooliques, et qui constituent, comme nous l'avons vu, une véritable intoxication aiguë, il existe une série de phénomènes morbides considérés habituellement comme les manifestations d'une intoxication alcoolique chronique, et qui surviennent lentement et progressivement à la suite de l'usage immodéré et de l'abus des liqueurs spiritueuses. D'après les auteurs modernes, ces désordres pathologiques nombreux et variés porteraient en même temps sur les fonctions de la vie animale et sur celles de la vie organique.
On les fait consister généralement : l" dans des troubles fonctionnels plus ou moins gi'aves et plus ou moins durables du système nerveux, portant isolément ou simultanément sur l'intelligence (hallucinations, délire, manie, démence, etc.), sur la sensibilité (hyperesthésie, fourmillements, céphalalgie, trouble des sensations et perversion des impressions sensorielles), et de la motilité (tremblements, chorée, affaiblissement musculaire, paralysie, épilepsie, etc.); ^" dans des altérations organiques plus ou moins profondes et des lésions plus ou moins graves, intéressant le système digestif (esto-
EI'FETS PA THOLOGIQUES. 219
mac, intestin, foie) et les principaux appareils de l'économie, et caractérisées clans tous les organes par des dilatalions vascîdaires, par des dégénérescences graisseuses, par des i)idu'rations et pavVdtropJiiedcs éléments organiques.
Tel est le tableau sommaire des erfets palhologiques que l'on attribue aujourd'hui à l'action prolongée, habituelle et immodérée des boissons spiritueuses.
Ajoutons que chaque jour, grâce aux progrès de l'anatomie pathologique favorisés par les découvertes de l'histologie, grâce à l'élude plus intime des détériorations et des modifications que subissent les éléments organiques sous l'influence des agents morbides ou toxiques, ce tableau se remplit de plus en plus ; en même temps l'extension prodigieuse que présente l'usage des boissons fermenlées et distillées, et la consommation toujours croissante des liqueurs spiritueuses dans tous les pays civilisés, viennent favoriser encore cette tendance qui entraîne le monde médical, aujourd'hui plus qu'à toute autre époque, à attribuer une influence presque exclusive à l'abus des spiritueux dans l'étiologie des états morbides dont le développement a lieu au milieu des conditions les plus obscures et les plus inexpliquées. Dans tout problème pathogénique, le médecin est enclin naturellement à faire la part des conditions les plus habituelles aux individus; ainsi peut-on s'expliquer, d'après nous, certaines influences étiologiques qui ne manquent jamais d'être invoquées par les cliniciens et les pathologistes, comme prédisposantes ou déterminantes, dans la production de la plupart des affections qui figurent dans le cadre pathologique.
La principale condition étiologique invoquée autrefois consistait dans l'influence divine ou dans l'influence sidérale; il y a quelques années, on voyait la syphilis partout et l'on considérait le virus vénérien comme la source des maladies les plus variées et des infirmités les plus différentes qui venaient se présenter dans les hôpitaux à l'étude des hom-
mes de science. Maintenant c'est ralcoolisme ({ui domine la pathologie, comme condition ctiologique de celte multitude d'affections dont l'origine reste obscure ou inexpliquée. Les alcoolophobcs ont remplacé les si/pJtUophobe.s, et dans- celte longue série de causes banales qui sont énumérées à propos de l'étiologie de chaque maladie, les excès alcooliques se placent sur la même ligne que les excès vénériens, sur lesquels ils tendent de plus en plus à prendre une prédominance et une importance marquées dans l'explication des troubles morbides les plus divers et les plus variés.
« N'y a-t-il pas un peu d'exagération, disions-nous dans un récent travail (1), parmi les accusations terribles et multipliées qui sont formulées chaque jour contre l'alcool? » Nous posions la question sans y répondre. Mais, en présence de la tendance manifeste des hygiénistes et des pathologisles de notre époque à considérer la généralité des affections les plus dangereuses et les plus invétérées qui frappent l'homme civilisé comme le résultat de l'abus des boissons spiritueuses, nous croyons nécessaire, puisque l'occasion s'en présente, d'examiner attentivement cette grande question de pathogénie qui se rapporte à l'alcoolisme chronique, de rechercher et de discuter les faits d'observation et d'expéri- .mentalion sur lesquels elle repose, en un mot de déterminer ses fondements et ses limites.
§ 2. — On sait que le terme à' alcoolisme chronique (alcoho- Usnms chronicHS) il été employé pour la première fois par Magnus Iliïss {"2); le savant médecin suédois désignait ainsi l'ensemble des phénomènes morbides déterminés par l'abus des liqueurs spiritueuses, et priûcipalement de Veau-de-vic d'3 grains cl de pommes de terre, et qui consistaient, d'après lui, dans certains troubles du système nerveux; d'où les
(I) L'Alcool, son action phyxioloriique, etc., mém. rite.
(-2) '}<la§nui Hiiaii, Cronische Alcohols-Krankheit. Stockholm, \^'î)'2.
différentes formes d'alcoolisme admises par cet auteur (formes liyperesthésique, anesthésique, convulsivo, paralytique, etc.), et dans certaines lésions du système vasculaire (altération athéromateuse et dilatation des artères), du foie (congestion avec ou sans ictère, dégénérescence graisseuse, cirrhose et atrophie), des reins (hypércmie, maladie de Bright), enfin du sang lui-même (formation de globules graisseux, visibles à l'œil nu, dans le sang du cœur et des grosses veines, piarrhéniîe).
Depuis l'apparition du travail de Magnus IIûss, le nombre des maladies alcooliques s'est singulièrement accru, comme on peut s'en convaincre par la lecture des travaux les plus récents consacrés à l'étude de l'alcoolisme (1).
D'abord, que doit-on comprendre sous la qualification à\ilcoolisme chronique? Serait-ce par hasard un ensemble de troubles morbides caractérisés par une physionomie spéciale et par une expression a peu près identique? Evidemment non, car, comme on sait, rien n'est plus varié que le tableau des accidents et l'ensemble des lésions auxquels on applique Fépithète d'alcooliques. C'est donc au point de vue de l'étiologie seulement, c'est-à-dire en supposant que tous ces phénomènes pathologiques, si différents- quant à leur siège comme quant à leur expression symptomatique, doivent être rapportés à la même cause, k l'abus des boissons spiritueuses, que l'on peut expliquer et comprendre la place considérable faite dans ces derniers temps à l'alcoolisme dans le cadre nosologique.
Notons, en passant, que tous ces troubles, toutes ces altérations, tous ces désordres morbides que l'on rattache à rinfluence de l'alcool dans l'économie, sont également attribués, suivant les cas et suivant les conditions présentées par
(1) Voy. Xoiireau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiquer, t.I, art. Alcoolisme, iiar A. Fouinier. — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. II, art. Alcoolisme, par Lancereaux.
le patient, à d'autres influences complètement élrangères à cette dernière, mais qui ligurent avec elle et au premier rang dans ce chapitre continuellement grossi des causes banales, qui précède l'étude de chaque maladie dont l'origine est douteuse ou inexpliquée, et qui comprend les excès vénériens, la syphilis, Thérédité, l'idiosyncrasie, etc., parmi lesquelles le clinicien n'a que l'embarras du choix dans les cas embarrassants de diagnostic pathogénique. Or, on sait combien sont fréquentes, dans les hôpitaux, les alîeclions dont l'altération anatomiquc est aujourd'hui connue, alors que malheureusement leur condition étiologique nous échappe : affections organiques du foie (dégénérescences graisseuse et cirrhotique), des reins (néphrites de différentes natures), du cerveau et de la moelle (ramollissement, sclérose, stéalose et déoénérescences diverses donnant naissance à des troubles spéciaux, tels que : paralysie générale progressive, ataxie locomotrice, paralysies, etc). C'est à ces affections, que l'on applique vaguement les qualifications d'alcooliques, de sypltilidques, dH héréditaires, sans pouvoir établir, autrement que par des inductions et des hypothèses, le rôle de l'une ou de l'autre de ces influences morbides : alcool, syphilis, hérédit('', au point de vue de leur production et de leur développement. Combien de malades voyons-nous, en effet, aujourd'hui traités dans les hôpitaux avec la dénomination banale d'alcooliques, et dans le régime alimentaire desquels les spiritueux n'ont jamais eu qu'une place bien restreinte !
II. — A quoi il faut réduire le rôle de l'alcool dans l'alcoolisme chronique.
La d('monslration de l'influence pathologique que l'on attribue si gV'néralement à l'alcool repose sur deux sortes de preuves : les unes sont tirées de ce fait d'observation, d'après lequel certaines maladies apparaîtraient fatalement
partout OÙ l'on consomme des boissons spiritueuses, et présenteraient une fréquence et une gravité en rapport avec la consommation plus ou moins grande de. ces boissons; les autres sont tirées de l'examen des expériences laites surles animaux, et d'après lesquelles l'alcool déterminerait, chez ces derniers des troubles et des altérations analogues à ceux que l'on rattache chez l'homme à l'alcoolisme.
§ 1. — Voyons d'abord la première série d'arguments sur lesquels se fondent certains hygiénistes dans la guerre qu'ils ont entreprise contre l'alcool.
« Il existe la plus grande variété, disent-ils, dans la composition des vins, des bières el des liqueurs de toutes sortes (genièvre, wisky, schnaps, gin, absinthe, rhum, kirsch, cognac, bitter, vermout, etc.) qui sont consommés dans les diverses contrées du monde ; pourtant toutes ces boissons déterminent dans l'organisme les mêmes troubles et les mêmes altérations. Or il n'y a qu'un seul élément qui existe indistinctement dans toutes ces boissons, si dissemblables par leur nature, leur saveur, leur odeur et leur constitution; cet élément, c'est Valcool. C'est donc lui qui est l'auteur des maux qu'engendre l'usage immodéié.de toutes les boissons artificielles consommées par l'homme , c'est lui qui est le coupable. Ainsi est ju.stifiée l'expression d'alcoolique appliquée par Magnus Hiiss h l'ensemble des troubles et des désordres qui semblent dus à l'abus des boissons spiritueuses. »
Mais observons qu'on n'aurait le droit d'attribuer ces troubles et ces désordres à l'alcool qu'après avoir démontré péremptoirement qu'il n'existe pas, dans la généralité des boissons spiritueuses consommées par l'homme, d'autres substances communes à toutes ces boissons et douées de propriétés nuisibles capables de produire les maladies habituelles aux ivrognes et aux grands buveurs. Or nous avons vu que Tanalyse chimique a démontré dans toutes les boi.s-
sons spiritueuses, et principalement dans celles qui sont jeunes et de provenance suspecte (alcools de grain:-,, de betteraves, de pommes de terre) la présence de principes malfaisants (huiles essentielles, aldéhydes, éthers, alcool amylique, etc.) sur lesquels nous avons déjà appelé l'attention et dont nous avons démontré l'influence sur l'explosion des troubles du système nerveux, dont Tensemble constitue l'ivresse. (Voy. p. 199 et suiv.) Leurs effets nuisibles consistent, comme tendent à le démontrer les savantes recherches de Ilaeck (1) :
r Dans la provocation chez le consommateur d'une soif artificielle, après qu'il a bu pour apaiser -sa soif naturelle; car ces principes ont la propriété bien connue de dessécher la bouche et le gosier, et de déterminer une irritation plus ou moins vive des glandes stomacales ;
"2" Dans la prolongation de leur séjour dans l'organisme des consommateurs. Ce séjour prolongé a pour cause l'affinité de prédilection de ces principes poui- les tissus de l'organisme, riches en graisse, en albumine et en gélatine, et principalement pour les systèmes nerveux et glandulaire. Malheureusement, on s'est peu occupé de ces principes dont le rôle prédominant, aupointde vue de la production de l'alcoolisme chronique, a été sinon démontré, du moins entrevu, grâce aux recherches précédentes, et l'on n'a pas assez tenu compte, suivant nous, des conditions spéciales dans lesquelles avait observé Magnus Hûss, dont les observations avaient porté sur une population soumise presque exclusivement à la consommation d'eaux-de-vie de grains et de pommes de terre, c'est-à-dire de provenance suspecte et souillées par certaines substances dont on ne peut nier l'activité (alcool amylique, huiles essentielles, éther, etc.). Si l'on avait fait cette remarque, on aurait été porté à penser que s'il existe, comme nous
(i) F. Haeck,/rt5o/«;iOH iiulustrieUedehi question de l'alcooUsnie. Bruxrllcs, 1873, p. 5.
EFFETS PATHOLOr.InUES. -255
l'admettons nous-même, un rapport évident entre la production des troubles et des lésions décrits sous le titre d'alcoolisme, et la consommation des boissons spiritueuses, il faut tenir autant compte de la provenance, de l'origine et de la pureté des boissons incriminées que de leur emplui abusif et immodéré; on aurait vu combien l'alcoolisme est rare parmi les classes riches et aisées, surtout dans les pay.v vignobles, où pourtant on ne se fait pas faute de consommer les spiritueux dans une proportion notable, et combien au contraire il est fréquent parmi les corporations ouvrières, dans les pays du nord de l'Europe, où la consommation porte sur des boissons alcooliques de toute provenance et de toute nature (l).
On aurait tenu compte de ce fait bien -connu que de deux boissons spiritueuses (vins, bières, eaux-de-vie) qui présentent le même degré alcoolique, mais dont l'une est jeune et l'autre vieille , la première est beaucoup plus nuisible pour l'économie, que celle qui a été soumise à un certain vieillissement; or on sait que sous l'influence du vieillissement, les boissons alcooliques se débarrassent des principes malfaisants dont elles sont plus ou moins imprégnées. Alors, au lieu d'accuser l'alcool d'être uniquement la cause génératrice de l'ensemble pathologique auquel on a donné son nom (alcoolisme), on aurait admis que dans la production elle développement des lésions organiques qui se rapportent à cet état morbide, une part, sinon exclusive, du moins considérable, devait être attribuée à ces divers principes étran-
(1) C'est en Angleterre, en Russie et en Allemagne que les ravages produits par les liqueurs fortes sont les plus considt-rables ; c'est également dans ces pays que l'usage des esprits de provenance suspecte (grains, pommes da terre, betteraves) se produit sur une plus grande échelle. En France, on peut dire d'une façon générale que l'alcoolisme est beaucoup plus fréquent dans la zone du nord que dans celle du midi ; la Seine-Inférieure, le Calvados, la Manche, le Pas-de-Olais, lesCôtes-du-Nord, le Finistère, la Meurthe, les Vosges, sont les départements où l'alcoolisme fait le plus de victimes ; c'est également là que
gers à l'alcool et contenus en proportion notable dans les boissons qui servent à raliiiientalion du pauvre et de l'ouvrier.
§ 2. — Reste le second ordre d'arguments sur lesquels se fondent les adversaires de l'alcool, ce sont ceux qui sont tirés de l'examen des phénomènes observi's sur les animaux soumis ù l'action de celle boisson.
Il semble, en effet, que l'expérimentation ait donné gain de cause aux accusations portées contre l'alcool, en démontrant son action pernicieuse et toxique. Mais voyons dans quelles conditions oui eu lieu habituellement les observations. On a expérimenté sur des chiens, des chat? et des la})ins, animaux qui, comme on le sait, sont peu IViands de boissons spiritueuses; à ce point de vue, ils ressemblent si peu à l'espèce humaine qu'on est presque toujours obligé de leur faire avaler de force et môme avec une sonde œsophagienne la boisson alcoolique dont on veut étudier l'action physiologique ; dans certains cas, la pénétration du liquide dans la trachée-artère suffit pour amener rapidement l'asphyxie et la mort.
Examinons maintenant la nature et la composition du liquide administré : c'est ordinairement de l'alcool, tel qu'il se trouve dans les pharmacies et dans les hôpitaux, de provenance toujours douteuse et suspecte (grains, mélasse, betteraves, etc.), el bien rarement de l'alcool de vin, et encore on l'emploie soit jjur, soit assez concentre, mais en quantité toujours considérable.
Est-ce que ces conditions sont comparables à celles qui
se consomment principalemont les esprils de grains, de betteraves et de pommes de terre; au contraire, dans la région méridionale de la France, Talcoolisme est très^rare, et n'existe pour ainsi dire pas dans les contrées vignobles les ])lus favorisées et où la fabrication de l'alcool viniquc constitue une des principales ressources pour le pays; c'est ce dont nous avons ].u nous convaincre personnellement dans les Ciiarentes, où Talcoolisme est i>resquc inconnu.
existent chezT'hoinme, pour qui la consommation journalière en boissons spiritueuses s'élève tout au plus à quelques verres de vin, de bière ou de cidre et à quelques petits verres de liqueurs spiritueuses! Certainement non. Aussi qu'arrivel-il? c'est que cet alcool, plus ou moins concentré et ingéré par un animyl a jeun à des doses assez considérables, exerce sur la muqueuse stomacale, et en particulier sur les glandes gastriques, une action locale plus ou moins irritante, caustique et désorganisatrice, par suite de l'avidité que ce liquide présente pour l'eau; d'où ces lésions de la muqueuse digestive indiquées par certains physiologistes chez les animaux soumis à leurs expériences; d'où les accidents survenus immédiatement chez ces derniers et s'expliquant facilement, soit par les lésions locales déterminées par la substance incriminée du côté de l'appareil gastro-intestinal, soit par l'absorption, par la pénétration dans la circulation d'un alcool présentant une spirituosité supérieure à H degrés centigrades (coagulation du sang), soit enlin par la perturbation que produit fatalement dans l'économie toute substance ingérée en quantité considérable dans l'estomac; dans ces conditions, l'eau ell'Mnème peut, comme on .sait, produire des troubles graves et amener la mort, et pourtant nous ne concluons point de ce fait rjue ce liquide est un poison.
Ainsi, en appliquant les résultats de leurs expériences avec de V alcool concentré pris à forte dose, à l'explication des états morbides engendrés par les bières, vins, eaux-de-vie et liqueurs habituellement consommés à dose modérée par l'immense nombre des buveurs, les adversaires de l'alcool n'ont pas semblé s'apercevoir que leur démonstration n'était nullement applicable aux bières et aux vins dont la force alcoolique est inférieure à lî2 degrés; que, de plus, leur explication n'était pas-davantage admissible, dans l'immense majorité des cas, à la consommation des eaux-de-vie et des liqueurs, attendu que l'alcool de 45 cà 55 degrés du petit verre d'une
Marvaud. — Aliments d'épargne. 17
contenance de 25 à 30 centimètres cubes devient, aussitôt l'ingestion faite et ainsi que nous l'avons vu, de l'alcool dilue à i2 degrés et au-dessous, par son mélange immédiat avec l'eau des glandes salivaires, des glandes de l'œsophage et de celles de l'estomac (i).
§ 3. — Il est une autre remarque que nous croyons devoir présenter ici à propos des efîets pathologiques de l'alcool, c'est qu'en dehors de l'influence qu'il faut attribuer aux divers principes combinés avec celui-ci dans les nombreux esprits livrés à la consommalion publique, et sur laquelle nous avons insisté suffisamment pour qu'il ne soit plus nécessaire de revenir sur ce sujet, l'hygiéniste doit tenir compte de la présence et de l'activité de certaines essences aromatiques qui sont ajoutées par les distillateurs et les liquorisles ù un grand nombre de boissons spiritueuses employées par l'homme (absinthe, vermout, bitter, etc.).
Depuis plusieurs années, on avait reconnu à la liqueur d'absinlhe la propriété de produire, en dehors des symptômes habituels à l'ivresse alcoolique, du délire et des attaques d'épilepsic. « Il est certain, avaient dit Trousseau et Pidoux {il), que la liqueur connue sous le nom d'eau ou de crème d'absinthe enivre très-facilement, produit des vertiges et un état nauséeux qui n'appartient pas à l'alcool, mais à l'absinthe. »
La même remarque avait été faite également par Bouchardat etGubler, mais c'est certainement à Marcé (3) et à son élève Magnan (4), que revient l'honneur d'avoir démontré par l'expérimentation les propriétés pernicieuses spéciales attribuables à l'absinthe dans la production des troubles in-
fl) Voy. llaeck, loc. cit. p. II.
(2) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique, t. II, p. 494.
(3) Marcé, Note sur l'action toxique de l'essence d'absinthe. (Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, 1864, t. LVIII, p. 628.)
(4) Magnan, Accidents déterminés par l'abus de la liqueur d'absinthe. {Union médicale, 4 et 9 no\embre 1864.)
tellectuels et des altérations organiques confondus sous le titre d'alcoolisme. Les expériences entreprises dans cette même voie par Amory (1), par Challand Cil), puis par Pupier (o) n'ont ftiit que confirmer les résultats obtenus par ces savants observateurs.
Grâce à leurs travaux et surtout grâce aux expériences instituées récemment par Magnan, les faits suivants n'ont plus besoin de démonstration aujourd'bui.
L'absintlie, à l'inverse de l'alcool, provoque du premier coup, sans préparation préalable, un délire très-actif, qui s'accompagne de secousses convulsivcs et de vertige. « Les secousses musculaires dans les parties antérieures du corps ne font jamais défaut et sont, cbez tous les animaux, cliien, chat, lapin, oiseau, le premier indice de l'empoisonnement. Cette action de l'absinlhe plus spécialement vers la tète et le cou, c'est-à-dire son influence vers la région bulbo-cervicale de la moelle, est d'autant plus remarquable que l'alcool agit en sens inverse : celui-ci, en effet, amène d'abord la paraplégie avant de paralyser les parties antérieures du corps ; l'absinthe, au contraire, provoque des secousses dans le train antérieur avant de produire des convulsions généralisées. » A dose élevée, quand l'intoxication est entière, il se produit des attaques épUeptiqucs avec perte de connaissance, puis du délire dans l'intervalle des attaques (4). »
A l'exemple de Magnan, Decaisne a fait les mêmes observations avec d'autres boissons spiritueuses dont la consommation tend à augmenter progressivement parmi les populations, pour lesquelles elles présentent un véritable
(1) Amory, Expériences et réflexions sur l'absintlie et l'absinthisnie. ( The Boston med. and surcj. Joiirn., 5 et 12 mars 1868.)
(2) Challaml, Etude expérimentale et clinique sur l'ahsintliisme et l'alcoolisme. Thèse de Paris, 1871.
(3) Pupier, Démonstration expérimentale de l'action des boissons dites spiri tueuses sur le foie. (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 27 mai 1872.)
(4) Voy. Magnan, Recherches de phijsiolofjie pathologique avec l'alcool et l'essence d'absinthe. Epilepsie. {Arch. de physiologie, 1873, p. 115.)
attrait; avec ces liqueurs innombrables qui sous différents noms (vermoul, l)itler, curaçao, etc.) se débitent dans les cafés et dans les cabarets, et dont les effets pernicieux paraissent encore moins attribuables à l'alcool lui-môme qu'aux substances variées qui servent à leur préparation.
Telles sont les restrictions que nous avons cru devoir faire avant d'aborder l'étude des lésions organiques rapportées ordinairement à l'alcoolisme et pour laquelle la science a encore besoin de preuves avant de prononcer son verdict sur l'influence patliogénique et toxique qui doit être attribuée à un agent dont les effets complexes sont trop souvent masqués et obscurcis par les substances multiples et variées avec lesquelles il est ordinairement associé.
Voyons maintenant jusqu'à quel point l'expérimentation pbysiologique a confirmé les faits sur lesquels se sont appuyés les cliniciens pour faire l'histoire de l'alcoolisme chronique; cette question est trop importante au point de vue de l'hygiène, de la pathologie et de la médecine légale, pour que nous la passions sous silence.
§ 4. — Il était naturel, en effet, de rechercher si les altérations organiques que l'on considérait, chez l'homme comme le résultat de l'alcoolisme chronique, pouvaient être provoquées chez les animaux par l'administration prolongée d'alcool.
C'est ce qu'ont tenté de faire Magnus IIûss et Dahlstrom (1) sur trois chiens auxquels, pendant huit mois, ils firent absorber une dose quotidienne de 6 onces (180 grammes) d'eau-de-vie de pommes de terre.
« Les premiers mois, disent-ils, les animaux prirent l'eaude-vie sans répugnance : il fallut ensuite la leur faire avaler de force; pendant les premiers mois, ils mangeaient avec voracité; plus lard, l'appétit diminua, et ils montraient de la répugnance pour toute espèce de nourriture; après le quatrième mois, les animaux restaient immobiles et couchés sur
(1) Magnis Hiiss, loc. cit., p. 517.
le côté. Quand on les faisait tenir sur les pattes, on constatait l'afTaiblissement des membres, surtout du train de derrière, des tremblements et des tressaillements musculaires dans tout le corps. La sensibilité de la peau était manifestement diminuée. Vers la fin de l'expérience, les trois (biens étaient plus gras qu'au début. Au builième mots, un des animaux mourut, les deux autres furent tués. A l'autopsie, on constata l'infiltration graisseuse des viscères; le tissu adipeux sous-cutané était mou et làcbe. »
Ainsi, commencement de paralysie du système nerveux et dégénérescence graisseuse des organes, tels sont les deux faits principaux qui, d'après les expériences de Magnus Hùss et de Dahlstrom, paraissent résulter des effets prolongés de l'alcool de pomm.es de terre sur les animaux.
Ces faits ont été confirmés dans ces derniers temps par Magnan (1), quia, comme les précédents observateurs, cberché à mettre en lumière l'action de l'alcool sur les fonctions nerveuses et sur certaines altérations organiques se rattacbant, comme fond, d'une manière générale, à la stéatose et à la sclérose. Malheureusement, nous leur ferons le reproche, comme aux précédentes, d'avoir été,faites avec des esprits de mauvaise qualité (trois-six du commerce). Quoi qu'il en soit, voici les accidents qui se sont présentés chez un chien soumis à l'action journalière de l'alcool (:25 à 40 grammes de trois-six mélangé avec les aliments) :
Susceptibilité nerveuse qui rend l'animal irritable, trèsimpressionnable; puis hallucinations, frayeur et insomnie, légère excitation avec un peu de gaieté après chaque repas alcoolisé; en dehors de cette période expansive, inquiétude et tristesse : phénomènes qui persistent jusqu'cà la fin du quatrième mois, époque à laquelle se manifeste de l'hébétude et une altération assez marquée de la santé, et qui
(1) Magnan. De l'action prolongée de l'alcool che:i un chien, cominunicatioa à la Sociélé de biologie. (Comptes rendus, I8G9, p. 159.)
s'accompagnent, à partir du second mois, d'un tremblement qui siège d'abord aux pattes, puis qui s'étend à la tète et au tronc, et d'un abaissement de la température consécutif à toute nouvelle ingestion d'alcool.
La mort survient généralement sous l'influence d'une phlegmasie pulmonaire, quelquefois à la suite d'accidents comparables à ceux qui arrivent aux ivrognes.
Chez le chien observé par Magnan et qui, mis en expérience le 1" décembre 1809, succomba seulement le 17 mai (c'est-à-dire au bout de cinq mois et demi), on constata les altérations suivantes :
Infdtration granulo-graisseuse des cellules hépatiques; dégénérescence graisseuse de la substance corticale et infiltration granulo-graisseuse des fi(6u/négèrement tuméfiés; œdème et légère congestion de l'arachnoïde et de la pie-mère à la base, mais sans néo-membranes sur la dure-mère.
L'animal avait absorbé, pendant la durée des expériences, environ 5 kilogrammes de trois-six!
Les expériences de P. Ruge (1) (de Berlin) ont porté sur vingt-deux chiens et cinq lapins; chez les premiers le liquide employé fut ingéré dans l'estomac au moyen d'une sonde œsophagienne; chez les seconds, son introduction eut lieu au moyen d'injections sous-cutanées. L'alcool marquait 90° c. et fut administré à doses croissantes depuis 7 jusqu'à 30 centimètres cubes chez les chiens les plus jeunes, et depuis 12 jusqu'à 100 centimètres cubes chez les chiens adultes.
En général la mort survint au bout do deux à trois semaines chez les jeunes chiens; les autres succombèrent à des époques assez variables, les uns au bout de peu de jours, les autres au bout de six semaines, d'autres seulement au bout de deux à trois mois.
Le tableau suivant, où P. Ruge a indiqué les principaux résultats de ses nombreuses expériences, offre un réel intérêt:
(1) p. Ruge, Influence de l'alcool sur l'organisme. {Virchow's Archiv, XLIX, janvier 1870.)
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Si l'un considère les lèsullats nrcroscopiqucs cnregislrés dans le tableau préeédent, on peut tirer de cet examen les conclusions suivantes :
1° Le cœur, dans trois cas seulement, a présenté un certain dcGfré de déûfénércscence crraissouse; dans tous Ir-s autres cas, on a constaté do la sérosité dans le péricarde et un épaississement des bords libres des valvules (altérations que l'on rencontre du reste ét>alement chez les chiens à l'état normal).
il'' U Cil 0 mac a présenté chez quelques-uns de ces animaux ses vaisseaux gorgés de sang; une seule fois les tuniques étaient fortement injectées; dans la majorité des autopsies, il y avait simplement de la congestion de la muqueuse, s'élendant sur toute l'étendue de celte membrane ou apparaissant isolément sur quelques points, tantôt sur la grande courbure, tantôt sur la petite courbure. Dans quelques cas, la muqueuse intestinale était également congestionnée, mais cette congestion était généralement limitée au duodénum.
Une seule fois la mu([ueuse gastrique présentait des ecchymoses; on constata chez un chien du gonflement de la muqueuse duodénale, chez un autre un boursouflement de la muqueuse rectale : l'animal avait eu des selles sanguinolentes.
3° Chez quelques-uns de ces animaux, \espoumons étaient œdématiés et la muqueuse trachéale était très-injectée; dans un cas, on constata de la gangrène pulmonaire; dans un autre, un commencement de dégénérescence graisseuse des muscles intercostaux; d'ailleurs, le diaphragme était parfaitement sain.
4° Les reins n'ont présenté qu'une infiltration graisseuse réduite à leur couche corticale (^altération qui se rencontre (lu reste à l'état normal chez les chiens); leur capsule était adhérente, et quand on rcnlovait, elle entraînait avec elle des fraunients de substance rénale.
5° C'est vers le foie que se manifeslaient les principales altérations; les cellules hépatiques présentaient de l'infiltration graisseuse limitée le plus souvent aux acinis. Chez les animaux qui avaient succombé le plus rapidement, le foie présentait la dégénérescence graisseuse la plus avancée.
0° Quant aux ynemhranes du cerveau, elles oflraient un état d'intégrité parfait, sauf la dure-mère, qui dans quelques cas était légèrement épaissie et congestionnée, et la pie-mère, qui paraissait également œdématiée.
7" Enfin, la moelle épinlère n'a point présenté d'altération, pas même de trace de dégénérescence grise chez les animaux soumis à l'expérimentation; elle était même intacte chez un chien auquel on avait lait absorber en quarante jours 33(S0 grammes d'alcool à 90" c. !
Telles sont les altérations que P. Ruge a constatées chez les animaux soumis à l'action prolongée et immodérée d'alcool.
Ces résultats insignifiants ou négatifs ont conduit cet auteur à rechercher les altérations anatomiques signalées dans les autopsies des individus atteints de delirium tremens; sur dix malades morts avec le diagnostic précédent, il constata chez un une pachyméningite hémorrhagique, chez un autre un épaississement de la dure-mère ; chez tous les autres, les méninges étaient parfaitement saines.
En compulsant les observations d'autopsies faites à l'Institut pathologique, il a tiouvi' que la pachyméningite avait coïncidé, sur 47 cas, 12 fois avec des affections pulmonaires, 10 fois avec des affections cardiaques, 7 fois avec la syphilis, 7 fois avec des affections rénales, et les autres fois avec des aftections aiguës; et cela chez des malades pour lesquels on pouvait exclure l'alcoolisme.
Voilà donc une altération organique (pachyméningite hémorrhagique), considérée le plus habituellement comme le résultat certain de l'abus des spiritueux, qui d'une pai t n'est
point constatée chez les animaux soumis à l'alcoolisation la plus immodérée, et d'une autre part coïncide le plus souvent avec les affections les plus variées el indépendamment de toute influence alcoolique ! "
^ 5, — Si le lecteur tient compte en môme temps de ce fait enlrevuparRichardson, à peu près démontré aujourd'hui, et sur lequel nous avons suffisamment insisté dans une étude précédente, à savoir que les alcools qui contiennent la plus forte proportion de carbone, comme les alcools amyliquc et butylique, orit une influence beaucoup plus active dans l'orf:anisme que les alcools méihylique et éthylique, il comprendra combien il faut restreindre le rôle pathologique et toxique que l'on fait jouer à ce dernier agent, comme élément principal des boissons spiritueuses, dans l'explosion des troubles qui constituent l'ivresse et à plus forte raison dans la production des désordres du système nerveux et des altérations organiques c^ui semblent résulter de l'usage prolongé et immodéré de ces diverses boissons. C'est en nous appuyant sur les considérations précédentes que nous croyons devoir réduire les eflels pathologiques produits par l'abus de l'alcool éthylique à une dépression et à un anéantissement plus ou moins complet des fonctions nerveuses, survenant à la suite de l'excitation trop vive, trop fréquente et trop prolongée du système cérébro-spinal et de ses dépendances; d'où résulte raffaiblissement des facultés intellectuelles, la diminution de la sensibilité et de la motilité, l'asthénie du grand sympathique et par conséquent des vaso-moteurs, dont l'inaction entraine fatalement les dilatations vasculaires, le ralentissement de la circulation, la stase sanguine, les congestions dans les parenchymes et à la surface de la peau et des membranes internes.
Quant aux troubles plus ou moins graves dans la nutrition et dans le fonctionnement des éléments organiques, et qui peuvent aboutir à la dégénérescence graisseuse
de ces éléments, nous croyons devoir les attribuer beaucoup moins à l'alcool éthylique lui-même qu'aux principes étrangers (huiles essentielles, étliers, alcool amylique, etc.), habituellement associés avec lui dans le grand nombre de boissons spiritueuses jeunes et imparfaites livrées à la consommation publique.
Yoici comment nous nous expliquons du reste la stéafose alcoolique. Nous croyons, suivant les recherches de Boussingault et de Dumas, qu'une certaine quantité d'alcool (celle qui disparaît dans l'économie) peut se transformer en graisse, soit directement, soit après des altérations intermédiaires que les travaux de la chimie organique nous permettent d'entrevoir et même de comprendre, sinon de démontrer complètement aujourd'hui. L'alcool partagerait cette propriété avec l'amidon et le sucre, dont la transformation graisseuse ne fait plus de doute maintenant, grâce aux savantes recherches mentionnées plus haut.
Mais, à côté de ces phénomènes essentiellement chimiques par lesquels l'alcool devient une cause de production des corps gras, nous croyons qu'il faut 'rapporter en même temps et en grande partie à l'action physiologique de cette substance la dégénérescence graisseuse qui envahit les divers organes, comme on le constate dans l'alcoolisme chronique. En effet, nous avons vu que l'alcool se comporte vis-à-vis de l'économie à titre d'antidéperditeur, et que, comme tel, il enraye les oxydations organiques et les fonctions vitales. Si cette action de l'alcool est énergique ou prolongée, on conçoit que, dans les éléments cellulaires soumis à cette sorte de serre-frein physiologique, se manifestent les altérations dont nous les voyons habituellement atteints toutes les fois que ces éléments ne fonctionnent pas suffisamment ou qu'ils éprouvent un arrêt complet dans leur fonctionnement.
Or, parmi ces altérations, la plus commune et la mieux démontrée est la dégénérescence graisseuse, qui accompagne
presque toujours la nécrobiose des élénienls physiologiques dont la vitalité est coniproiiiise et des éléments morbides en voie de destruction moléculaire (Virchow).
Il n'est donc pas étonnant que l'alcool, cette substance antidénutritive par excellence, produise cette dégénérescence, et que l'obésité consécutive à l'abus des spiritueux soit en grande partie une conséquence de l'action enrayante et antivitale, pour ainsi dire, de l'alcool sur les cellules qui composent les tissus de l'organisme.
>'ous appelons l'attention sur ces faits, parce qu'ils en valent la peine; l'explication que nous en donnons est nouvelle, puisqu'elle tend à l'aire envisager la stéatose alcoolique comme conséquence ultime et nécessaire de l'action de cette substance antidénutritive sur l'économie.
§ i. — Xoiîs n'avons point à insister ici sur les nombreux usages de l'alcool on chirurgie et sur ses principales indications comme topique hémostatique, excitant ou cicatrisant, pour le pansement des plaies; nous avons traité complètement ce sujet dans un récent travail (1). Nous voulons seulement présenter quelques considérations sur ses applications et sur l'utilité que l'on attribue <à ce liquide dans le traitement d'un certain nombre d'afTections internes.
Il faut avouer que l'alcool possédait autrefois en thérapeutique un rôle beaucoup plus important que celui que nous lui reconnaissons aujourd'hui. A partir du moment où Arnauld de Villeneuve eut préconisé l'esprit-de-vin comme un remède héroïque contre les maladies les plus dissemblables (cancer de la bouche, gravelle, hydropisie, etc.), nous
(1) Voy. A. Marvaud, l'Alcool, son action jittijsiologique, son ntilité et ses applications en hygiène et en thérapeutique. Paris, 1872, p. lOô et suiv.
voyons cette substance prendre place, dans le cadre de la matière médicale, parmi les apents mi'dicamenlcnx les plus actifs et les plus précieux.
Ce fut surtout pendant le rétine de la doctrine de Brown que les spiritueux furent en faveur; on sait quels étaient les principes formulés par Tillustre nn'docin anglais : « Brown, dit Trousseau (1), établit que toutes les parties de l'économie sont douées d'une propriété particulière, d'une aptitude spéciale qu'en appelle Vincilubilité. Toute maladie dépend pour lui ou d'une diminution de l'incitabilité, effet d'une incitation excessive, ou d'un excès d'incitabilité, effet d'une incitation moindre. Ici, comme là, le résultat final est la débilité, et le rôle du médecin doit, dès lors, toujours se borner à relever les forces du malade, dans le premier cas par des agents stimulants assez faibles, dans le second à l'aide de moyens capables d'augmenter Fincitabilité. »
On comprend les indications nombreuses qu'une pareille doctrine attribuait à la médication alcoolique, et combien Faction excitante des spiritueux devait promettre de résultats beurcux contre les divers états sous lesquels se présentait Va.stltrnie.
Mais quand Broussais, ne considérant que Yirritabilité dans les tissus pris isolément, affirma « que les irritants sont les seules causes morbifiques >> et qu'ils ont pour effet d'entretenir les maladies; quand, à l'inverse de ce que voulait Brown, ^( il indiqua la nécessib'', pour ramener les parties dans leur état pbysiologique , de cliercher à calmer, à éteindre cette irritation ("l) », cause de tout état morbide, la médication alcoolique fut bannie, comme dangereuse et comme incendiaire, du traitement des maladies internes, et pendant plusieurs années fut complètement abandonni-e.
(I) Trousseau, Cliiii(iue médicale iIp VU6trl-Di''U. 2" édition, Paris, 186-">
( T'ousseau, loc. cit., p. -i(itî.
àlARVAUD. — Aliments d'épargne 18
Pourtant, quelques praticiens audacieux bravèrent les préceples formulés par le fondateur de la médecine physiologique. C'est ainsi qu'on vit Laënnec, Glioniel et Franck employer les alcooliques dans la pneumonie des vieillards ; Petit et Pinel avaient, du reste, prescrit le vin dans les fièvres typhoïdes adynamiqiies.
Sauf ces rares exceptions, tous les auteurs, sous l'influence de la doctrine du Yal-de-Gràce, étaient unanimes pour affirmer les inconvénients et les dangers dont les spiritueux pouvaient menacer Torganisnie malade.
Nous ne citerons parmi eux que Pierron, qui, dans sa thèse soutenue en 1815, se montra l'adversaire déclaré de la médication alcoolique, et Lobstein (I), qui, dans un travail publié à Strasbourg, s'éleva contre l'emploi du vin dans quelques maladies où jusqu'alors il avait été considéré comme utile pour remplir certaines indications.
§ :>. — ^ Il était naturel que ce fût du pays où Bro'wn avait publié ses idées que partit la réaction qui devait se faire en faveur de la médication alcoolique et s'étendre dans toute l'Europe. Ce fut un médecin anglais, Carmichael Smith (:2), qui, appelant l'attention sur l'utilité du vin et du quinquina à toutes les périodes du typhus, démontra le premier les avantages incontestables de l'alcool.
Après lui, Alison, imbu de cette idée que le type des maladies varie suivant les époques, attribua les succès des alcooliques, constatés par C. Smith, à ce que les affections présentaient le caractère asthénique au lieu du caractère sthénique qu'elles possédaient auparavant.
Il insista sur la nécessité de changer de médication, et reconnut l'utilité du vin dans les affections typhoïdes.
(1) Lobstein, Trailé sur Vusage et les effets des vins dam les maladies dangereuses et mortelles. Strasbourg, 1817.
(2) C. Smith, Description of thejail distemper amonrj the prisoners of Winchester in 1780. London, 1795.
11 fut suivi dans cette voie par Graves (1) et W. Stokes cl), qui, protestant contre la diète absolue généralement suivie dans une foule d'états morbides, appliquèrent la médication alcoolique dans le typhus, la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives, le delirium tremens, la pneumonie typhoïde, etc.
Enfin R-B. Todd (o), affirmant hautement les avantages de l'alcool dans les phlegmasies et les pyrexies en général, applique ce médicament sur une vaste échelle, formule les règles qui doivent présider à son emploi, précise ses principales indications, exalte ses heureux effets, et lui assigne dans la thérapeutique le rang qu'il n'aurait jamais dû perdre.
Les préceptes formulés par le hardi promoteur sont trop importants pour ne pas trouver place ici.
Ces préceptes étaient fondés sur les principes suivants :
1° L'idée si longtemps dominante dans les écoles, à savoir qu'une maladie aiguë peut être prévenue ou guérie par des moyens qui déprimont et réduisent les forces vitales et nerveuses, est tout à fait trompeuse.
i" Une maladie aiguë ne peut être guérie par l'influence directe d'aucune forme de médicamiml ou par aucun agent thérapeutique connu, sauf le cas où ceux-ci sont capables d'agir comme un antidote ou de neutraliser un poison dont la présence dans l'économie produit la maladie {materies morbi).
o" La maladie guérit par une évolution naturelle, pour le développement complet de laquelle le pouvoir vital doit être soutenu. Les remèdes, soit sous forme de médicaments exerçant une action physiologique spéciale sur l'économie, soit
()) Graves, CUnique médicale.
(i) W. Stokcs, Hesearches ou the state of thr Iirart, ami the use of wine in lijplim (erer. (Tke DuhHii Journal of médical science, 1831).)
(3) R.-B. Todd, Clinical Lectures on certain acutediseases. London, 1860.
27G . l/MJ-.OOl.
SOUS toute autre forme, ne sont utiles qu'autant qu'ils peuvent exciter, assister ou provoquer cette évolution naturelle curât ive.
i" Le but (lu nn'clccin (après a\oir étudié soigneusement l'histoire clinique de la maladie et s'être rendu mailrc du diagnostic) doit être de rechercher minutieusement la nature intime de ces processus curateurs, — leur physiologie pour ainsi dire, — de découvrir les meilleurs moyens de les favoriser, de rechercher des antidotes poui- les poisons morbides, et de déterminer les méthodes les meilleures et les plus convenables pour soutenir la force vitale.
Ainsi Todil, méconnaissant l'importance que Broun avait attribuée à la distinction des maladies en sthémques et asfliéniques, ne considère que deux termes dans la maladie : Vindividu malade et sa résistance plus ou moiiif^ (jrande à la maladie.
Pour lui, la maladie a une évolution ceitaine, marquée d'avance; elle arrive fatalement à la guérison en parcourant des phases successives et déterminées. Le rôle du médecin consiste donc à soutenir l'organisme malade, à lui faire supporter, sans danger et sans accident, celte évolution nécessaire; un médicament ne peut être lUili' qu'autant qu'il peut exciter celle-ci, la seconder ou la provoquer, car, bien qu'elle soit morbide, elle est toujours curable.
Donc on peut négliger le germe elles effets de la maladie; iiiai> il faut s'occuper du terrain, le tenir prêt, le fortilicr, le tonifier, pour ainsi dire, tandis que l'affection, suivant naturellement son cours, ne demande pour elle-même aucune intervention thérapeutique.
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les avantages de celte doctrine, qui, contrairement aux opinions qui avaient jusfju'alors prévalu dans la science, institua une m.édicalion nouvelle, dirigée beaucoup plus contre l'état de l'organisme malade que contre la nature de la maladie elle-même.
EFFETS TIIÉRAPEITIQUES. 277
Cl appropriant ses ressources cl ses moyens aux caractères que présente l'économie, en se pliant à ses exigences et à ses besoins.
De plu?, Todd insiste sur la grande quantiti; de force nerveuse que doit dépenser l'organisme pour réparer les désordres qui résultent fatalement de l'inflammation d'un organe important, du poumon par exemple; il faut, dit-il, un genre de nourriture qui soiL à la fois facilement assimilable, capable de soutenir la force nerveuse, et suffisant pour maintenir la chaleur animale.
L'alcool, d'après lui, atteint ce triple Jjut :
i" Il agit primitivement sur le système nerveux, pour lequel il possède, à un degré plus élevé encore que les autres substances hydrocarbonées, une affinité spéciale.
On peut distinguer dans son action deux degrés : dans le premier, il augmente la génération de la force nerveuse; dans le second, il ralentit et empêche la nutrition de la substance nerveuse. Le premier degré est favorable, le second nuisible à l'économie.
^2" L'alcool ne produit jamais une véritable dépression secondaire des forces vitales, si ce n'estquand la dose ingérée est trop considérable; mais alors cet eilét résulte -du trouble des fonctions digestives.
3" L'alcool ne produit à aucune dose l'inflammation des poumons, du co^ur, ni du foie. Les symptômes cérébraux ne dénotent ni inflammation ni congestion de l'encéphale; ils résultent de l'intoxication des cellules et des fibres nerveuses.
-4" Administré avec précaution, l'alcool soutient la production de la chaleur animale; il furlifie fartioa du cœur, tout en diminuant la fréquence du pouls.
En concourant à la calorificalion, il prévient Foxydation des tissus nerveux et autres.
5" Dans la guérison des maladies, l'alcool soutient la force
nerveuse el supplée les substances combustibles les plus assimilaljles.
()" Il peut être très-dangereux de suspendre l'action de l'alcool; on duit pourtant le l'aire ([uand on observe des troubles dans les fonctions digestives (ilatulence, éructations, sécheresse de la langue et de la bouche), et quand on ronslale l'odeur alcoolique de l'haleine, qui démontre l'élirninalioii de l'alcool sans qu'il ait subi de décomposition.
§ o. — La pratique de l'illustre médecin anglais ne larda pas à susciter de nondjrcuses critiques. On reprocha à Todd :
1" De donner les alcooliques hors de propos;
4° De les employer aune époque trop rapprochée du début de la maladie ;
3" De les prescrire à trop fortes doses;
4° Enfin, il. y a un précepte formulé par Todd, qui excita la réprobation du plus grand nombre : c'est que, lorsque Faction des préparations alcooliques semble mal réussir, il faut augmenter la dose, et qu'il y a plus à craindre de rester en deçà que d'aller an delà.
f\irmi les élèves de Todd, quelques-uns (Ânstie (1), Brin- Ion ci), Beale (3), tout en adoptant en thèse générale la pratique suivie par leur maître et en acceptant les merveilleux résultats de la médication alcoolique, modifièrent le mode d'administration employé et recommandé par lui. D'autres acceptèrent des opinions théoriques différentes, pour expliquer Faction physiologique et thérapeutique de l'alcool.
Nous citerons entre autres :
Tweedie (4), qui croit que l'alcool ne doit être prescrit
(1) Anstie, The alcohol question. {Loml. med. lieview, 1SG2.) i'i', Brinton, Double pleuiesij und pneumonia trealed bij diaplioreticSjhrandij. heeflea, and jhlt. (The Loncet, 1857, t. I, p. 476.)
1.':!) Beali", Remarks on deplelion and fidniulation, ck-. {Brilhh med. journal,
(4) Twecdie, On the use of slunulanls, etc. (The Lancet, juin 1800.)
EFFETS THÉRAPEITIQUES. !!7'J
que dans la prostration qui accompagne parfois l'état fébrile ; Lyons (1), qui regarde les spiritueux comme rarement indiqués dans le typhus avant le deuxième septénaire, et qui restreint leur emploi à certaines maladies : ainsi, il approuve leur administration dans la pneumonie typhoïde, et la condamne dans la fièvre typhoïde; E. Smith (-2), qui, expliquant d'une façon toute différente l'action physiologique de l'alcool, trace autrement que Todd les indications thérapeutiques de celte substance.
Pour cet auteur, les effets de l'alcool sont :
i" Directs et essentiels (stimulation locale de l'estomac, excitation du cœur et des fonctions cutanées) ;
2° Accessoires ou secondaires (rétention d'urée et des principaux résidus de la nutrition, diminution de l'urine et des sécrétions en général).
Partant de ces faits physiologiques, Smith vante les bons effets des alcooliques dans les cas de débilité générale, d'épuisement par diverses causes, dans la convalescence, où ils agissent en imprimant une activité plus grande à la circulation. Il croit que, grâce à cette action, ils empêchent les congestions locales qui tendent à se produire dans les viscères (poumons, foie, etc.). Ils excitent en même temps la nutrition et augmentent la résistance vitale.
Ainsi, l'élève de Todd distingue nettement, ce que n avait pas fait le médecin de l'hôpital du Collège du Roi, le double rôle de l'alcool comme excitant et comme antidéperditeur, et insiste sur l'influence qu'à ce dernier titre ce liquide peut avoir sur la nutrition et sur la conservation des forces;. il détermine même quelques-unes de ses indications dans les maladies consoinptives et débilitantes, et entrevoit ses heureux effets comme modérateur de la chaleur fébrile.
(1) Lyons, Treaiise on fever. London, 1861.
(2) E. Smith, On the mode of action of alcohol in l'.e trealnient of (lixeaspt [The Lancet, 1861.)
Comme les auteurs prèciMenls, Murchison (I ) condamne les closes excessives employées et préconisées par Todd, cl compare les résultats qu'il a obtenus lui-même en prescrivant^ Talcool à doses modérées, avec ceux qu'a publiés son confrère. 11 donne le tableau suivant :