‹ Les alliés qu'il nous faudraitChapitre 4 sur 16 · SMYRNE (( L'INFIDÈLE · texte numérisé non relu

SMYRNE (( L'INFIDÈLE

^3 juiJi idid.

Trop vite nous nous étions alarmés, — nous tous qui connaissons l'Orient, — trop vite nous avions douté de la clairvoyance de nos grands arbitres; le projet néfaste, et d'ailleurs irréalisable, de supprimer d'un trait de plume l'empire des Khalifes, n'avait fait qu'effleurer leur esprit, aux heures où ils étaient absorbés par d'autres sujets qui leur semblaient plus graves; mais, maintenant qu'ils ont étudié de près la question, ils ont aussitôt compris que cet anéantissement serait d'abord un des plus

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énormes crimes de l'histoire humaine, et qu'en outre, il porterait à la France un incalculable préjudice.

« Un crime » contre le principe des nationalités, parce que, dans les vastes territoires ottomans, la seule nationalité digne d'être appelée ainsi, la seule qui vaille, la seule qui ait le nombre, la cohésion, la loyauté et l'énergie, est la nationalité turque : tous ceux d'entre nous qui ont vécu en Orient le savent de la façon la plus certaine ; on ne le met en doiite que dans la Métropole, où l'on vit, hélas ! sur de vieux préjugés, dans une stupéfiante ignorance des choses orientales, et c'est à peine si nos milliers de combattants revenus de là-bas commencent, par l'unanimité de leurs ardents témoignages, à battre en brèche chez nous l'œuvre pernicieuse de la calomnie levantine. Les Grecs, qui en ce moment protestent avec tant de hauteur, ne constituent en Turquie que des minorités éparses en quelques points de la côte ; ils sont, avec les Arméniens, d'insatiables spéculateurs qui, depuis l'arrivée des Turcs en Europe, n'ont cessé de les exploiter jusqu'à la ruine.

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« Un incalculable préjudice porté à notre patrie », disais-je, parce que d'abord, si la France, qui est l'une des plus grandes puissances en Islam, commettait cette faute sans excuse de laisser escamoter le Khalife des Croyants comme une simple muscade, elle révolterait à tout jamais ses milliers de fidèles sujets musulmans. Ensuite, ce serait renier tout son passé, toutes ses promesses, méconnaître l'effort séculaire de nos devanciers qui avaient fait de la Turquie un pays d'influence, de sympathie et de langue françaises, ce serait abdiquer tout notre prestige en Orient et sacrifier d'un seul coup tout Vor productif que nous y avons semé à pleines mains.

Oui, ils ont aussitôt compris, nos grands arbitres, dès qu'ils ont eu le loisir pour un premier examen attentif, et il semble bien aujourd'hui que Stamboul restera l'inaliénable patrimoine du Khalife : seule solution qui puisse mettre d'accord la justice, la raison, et l'intérêt primordial de la France.

Il faudrait pourtant se hâter de rendre cette décision officielle, car l'un des nombreux motifs sur quoi s'appuie la justice pour de-

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mander que Gonstantmople reste aux Turcs, est leur écrasante supériorité numérique. Or, cette supériorité décline très vite, depuis qu'elle a été invoquée comme argumenta la barre de la Conférence : par un hasard sans doute providentiel pour les Grecs, d'immenses incendies se déclarent dans la ville, avec une fréquence que l'histoire n'avait jamais enregistrée, et comme par un fait exprès, c'est toujours uniquement dans les quartiers turcs ainsi que naguère à Salonique; 60.000 maisons à peu près ont déjà disparu depuis quelques semaines et d'innombrables musulmans sans abri sont forcés de fuir, de s'exiler n'importe où... Par contre, des réfugiés grecs arrivent de Russie par dizaines de milliers, pour s'installer, coûte que coûte, à la place des pauvres dépossédés !

Je veux espérer du reste que déjà l'on soupçonne à Gonstantinople quel va être le probable verdict de la Gonférence, et que la minorité de la ville doit commencer de mettre un frein à son assurance. Il ne serait que temps, car ces <c Alliés », — mais de la dernière heure, — ne cessent de nous tourner en dérision et ne nous appellent plus là-bas que (( ces niais de

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Français ». En France, sait-on que les Grecs osent depuis un mois arborer leur drapeau partout à Constantinople, sur leurs maisons, leurs écoles, leurs églises, comme si la ville leur était d'ores et déjà concédée par les Alliés, tandis que les Turcs, encore chez eux pourtant, mais toujours si tolérants et débonnaires, ne relèvent même pas cette suprême insulte? Saiton que ces officiers grecs, arrivés en Turquie à notre suite, et grâce à nous, bousculent les officiers français en pleine rue de Péra, et, au café, leur soufflent insolemment au visage la fumée de leur cigare ! . . .

Sans doute la Conférence ne manquera pas de constater aussi, en continuant son examen approfondi de la question, qu'il ne suffît point que l'empire du Khalife subsiste à l'état de fantôme, uniquement pour calmer la rancœur des musulmans et contenter leur rêve religieux : non, il faut qu'il vive et qu'il prospère, et cela, dans l'intérêt égoïste de la France, qui est la nation de l'Europe ayant engagé là le plus grand nombre de milliards. Après la débâcle russe, il serait vraiment excessif d'imposer à notre pays une seconde ruine, par l'efl'ondre-

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ment de la Turquie. Or, chacun sait qu'un peuple ne peut vivre et prospérer que s'il a des débouchés pour son commerce; autrement dit des ports de mer. L'Anatolie, qui est un bloc si compact de Turcs, n'a d'autre port que Smyrne : elle étoufferait donc, comme étranglée, si Smyrne ne lui restait pas. Les statistiques établissent, je le sais, que dans ceinte ville, dans la ville même s'entend, les Grecs dominent, ce qui lui a valu ce surnom de Smyrne 1 infidèle; mais elles établissent avec une égale certitude que ce n'est là qu'une petite couche très superficielle de banquiers et de marchands, et qu'à trois ou quatre kilomètres alentour on retombe en pleine homogénéité turque. Y a-t-il donc une raison suffisante pour donner à ces commerçants grecs le port unique, seule ouverture par où l'Anatolie peut respirer et vivre? Toute proportion gardée, c'est à peu près comme si l'on proposait de leur donner aussi Marseille, sous prétexte qu'aujourd'hui, comme au temps des Phocéens, ils y sont nombreux et y font de bonnes affaires !

Est-il besoin d'ajouter que ces « Alliés » grecs, à peine installés à Smyrne, auraient

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pour premier soin d'en expulser « les niais de Français^ ». En outre, les scènes de carnage, dont vient de s'accompagner leur entrée si agressive dans cette ville, prouvent surabondamment que leur domination n'y serait possible qu'après y avoir fait couler des flots de sang; les pauvres Turcs, poussés au suprême désespoir, auraient sans doute encore des sursauts d'agonie infiniment redoutables...

P. -S. — On sait que, toujours par hasard, un incendie vient de détruire la partie du palais de Gonstantinople qu'habitait le sultan.

1. Ma conscience m'oblige davouer qu'avec ces gens-là nous ne sommes pas en reste dépithètes plutôt désobligeantes. Leur toute gracieuse reine Sophie avait coutume de nous appeler : « Ces infâmes cochons de Français. » Eh bien, Je n"ai jamais rencontré un officier ni un matelot , ni un soldat, de lArmée d'Orient, ayant fréquenté les Grecs, qui, en parlant deux, ne fasse précéder leur nom d'un qualificatif au moins équivalent ; je ny suis pour rien, je me borne à constater que c'est une locution courante. — et avec quelle conviction elle est prononcée !

Août Y9Y9.

A l'heure où j'écris, les Grecs font feu de tout bois, comprenant que c'est l'heure unique oîi leurs plus folles ambitions aient quelque chance d'être satisfaites. Profitant de la partialité, déjà acquise, de l'Europe, ils entretiennent une propagande effrénée ; la presse regorge de leurs calomnies, et les braves gens de chez nous, qui ne savent pas, lisent, sans bondir, des articles de ce genre : « Les Grecs ont beaucoup de mal en Asie Mineure avec la populace turque ; ils vont être obligés d'augmenter leurs troupes pour arriver à re?a6/zV l'ordre, etc.. )> — L'ordre, mais c'est eux qui l'ont criminellement troublé, mais c'est eux qui sont venus

là mettre tout à feu et à sang ! Et la « populace turque », mais ce sont les braves défenseurs de la patrie, qui agissent aussi noblement que nous venons de le faire nous-mêmes contre l'horreur de l'invasion allemande.

La grande masse des Français, aveuglés par de vieilles légendes, s'obstinent à ne regarder les Grecs d'aujourd'hui qu'à travers ceux de l'antiquité, de même qu'ils persistent à considérer les pauvres Turcs comme les bandits que leur dépeignent depuis tant d'années les inlassables calomnies levantines. Il est stupéfiant que les attestations ardentes et unanimes de nos milliers d'officiers et de soldats revenus de Turquie n'aient pu enfin éclairer l'opinion chez nous, et cependant il n'en est pas un seul qui n'ait rapporté de là-bas l'estime, la sympathie pour les Turcs. De grâce, qu'on les interroge! Leurs témoignages, leurs rapports officiels, il est pourtant facile de les vérifier, en les complétant même, si on le désire, de ceux de nos religieux et de nos religieuses^ qui savent si bien faire la différence radicale entre les musul-

1. Un journaliste grec, commentant ce chapitre, m'accorde quen effet, si Ton consulte nos religieux et nos

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mans et les soi-disant chrétiens de la Grèce et de l'Arménie. Mais non, la légende demeure la plus forte, et quand elle finira pourtant par s'évanouir à la lumière de la vérité, il sera sans doute trop tard; la Turquie aura cessé de vivre. On se demande quelle excuse les Grecs peuvent bien invoquer pour justifier leur agression sanglante contre Smyrne, contre cette Anatolie qui est un groupement compact de Turcs. Ils. n'ont sur ce pays aucune espèce de droits, ni ethnographiques, car ils y sont en minorité accablante, ni historiques, car ils ne l'ont jamais possédé; en outre, leur présence n'y pourra être qu'une cause perpétuelle de combats et de tueries. Quant à leur manière de s'y prendre,, elle a été pire même que lors du guet-apens d'Athènes et de l'assassinat de nos chers matelots. Avec plus de soin encore, le massacre avait été préparé ; comme ils avaient prévu que les Turcs, stoïquement, ne bougeraient qu'à la

religieuses dOrient, ils se prononceront sans hésiter en faveur des Turcs contre les chrétiens orthodoxes; mais il en donne cette explication burlesque : ce ne serait pas. sincère de leur part, ce ne serait que pour obéir à un ordre du Pape!

L'aveu n'en est pas moins à enregistrer.

dernière extrémité, ils avaient amené de Macédoine des agents provocateurs choisis parmi les plus atroces de leurs comitadjis; ils avaient donné des armes à la basse populace grecque — même aux femmes, et Dieu sait quel usage ces dernières en ont fait!... Il y eut 300 Turcs tués et 600 blessés, avec raffinements de barbarie. En criant : « J'em... ton prophète et ta religion » {sic), on arrachait aux musulmanes leurs voiles ; on arrachait aux hommes leur fez et on les obligeait aie piétiner; s'ils refusaient, on les lardait à coups de baïonnette et on les jetait à la mer. Dans la rage de tuer, les Grecs s'attaquaient même à des étrangers, à des chrétiens ; deux Italiens et un Anglais furent assassinés.

Ensuite vint le pillage de toutes les maisons turques, et il fallut envoyer des détachements de matelots alliés pour protéger les maisons françaises. Les rapports de tous nos officiers présents se terminent et concluent par ces mots : « La conduite des Grecs a été ignoble ^ »

1. De bonnes ê.mes s' obstinant à innocenter les Grecs de leurs atrocités à Smyrne, prétendent quils étaient excusables de ce moment de violence, ayant été massacrés euxmêines pendant tant d'années. Vraiment!... Si j'accorde qu'il y a eu plus d'Arméniens massacrés par les Turcs que

Telle fut donc, au dire des témoins véridiques, français ou anglais, cette « entrée triomphale » que la plupart de nos journaux contèrent en ces termes :

Les troupes grecques ont débarqué à Smyrne, « au milieu de l'enthousiasme universel » !

En outre, dans les rues de Gonstantinople, les officiers grecs, arrivés à notre suite, bousculent volontiers les nôtres qui, pour la plupart, se plaignent de leur arrogance, et ils ne nous appellent que <( ces nigauds de Français ». Naguère, du reste, lors de certains incidents du Bruix qui firent pas mal de bruit — et au sujet desquels les Grecs m'infligèrent un démenti qu'il me fut aisé de démentir à mon tour — le commandant de ce navire avait officiellement télégraphié en clair des accusations terribles

de Turcs massacrés par les Arméniens, quoiqu'il y en ait eu beaucoup, je proteste avec énergie contre les récits de massacres de Grecs par les Turcs. Que Ion veuille bien consulter tous les témoins sur les horreurs grecques pendant la guerre des Balkans, que l'on veuille bien lire, par exemple, les dépêches officielles du commandant du Bruix sur les événements de Salonique! Chaque jour du reste m'apporte contre la férocité des Grecs de nouveaux témoignages écrasants et authentifiés. Ainsi, pendant la guerre mondiale ils ont incendié une quinzaine de villages turcs, en Albanie, et horriblement massacré les habitants, sans utilité.

contre <( les excès abominables des soldats grecs » , et parlé d' « u?i massacre général de Turcs entrepris dans des conditions particulièrement odieuses ». Tout cela, je l'ai publié il y a sept ans, page 195 de mon livre intitulé : Turquie agonisante. Si j'y reviens aujourd'hui, c'est pour citer à nouveau ce passage des mêmes dépêches officielles du commandant du Bruix : « Je suis assailli de plahites de Français volés et maltraités par les Grecs. »

Et voilà donc les fidèles et sûrs amis auxquels nous sacrifions avec une si aveugle générosité nos intérêts vitaux en Orient ! Les pauvres Turcs, au contraire, nous les accablons impitoyablement et au mépris de tous les principes wilsoniens sur les droits imprescriptibles des nationalités. Comme si cela ne suffisait pas, nous les insultons aussi de la façon la plus révoltante, tout en exaltant ces Grecs nos chers ■alliés. Des petits journalistes (Dieu merci, des tout petits, je suis heureux de le reconnaître), ignorants de la question comme des carpes, ne craignent pas d'écrire de ces phrases monstrueuses : (( Quant aux Turcs, nous n'avons qu'à les traiter comme des bêtes fauves » {sic).

C'est là notre , remerciement, alors que nos officiers, nos soldats n'ont qu'une voix pour dire les égards chevaleresques dont les nôtres ont été très spécialement entourés en Turquie, aussi bien pendant les batailles que depuis l'armistice; qu'une voix pour proclamer la sympathie persistante que les Turcs nous témoignent et leur délicate loyauté.

Cette petite Bulgarie, féroce et dix fois traîtresse, non seulement nous la laissons subsister, mais nous allons jusqu'à l'entourer de sollicitude, nous tenons à la doter d'un débouché sur la mer pour assurer son développement barbare, tandis que nous voulons enlever à la Turquie son seul port en Asie-Mineure, le seul par où elle puisse respirer et vivre ! Cette malheureuse Turquie, notre alliée séculaire, qui nous aime encore malgré tout et ne demanderait qu'à nous rendre nos privilèges d'autrefois si seulement nous faisions vers elle un geste moins implacable; cette malheureuse Turquie, elle est la seule que nous nous obstinons à anéantir, sans vouloir comprendre que nous anéantissons du même coup notre prépondérance séculaire en Orient ; sans nous apercevoir

qu£ nous faisons le jeu d'un-e grande puissance rivale qui se bâte là-bas de prendre notre place, sans même songer (pour parler de petites choses plus pratiques) qu'en nous éclipsant ainsi (( des Echelles du Levartt » nous nous privons d'un revenu annuel d'environ deux milliards... Ici, pour ces questions économiques où j'avoue mon incompétence, je prie les lecteurs de se reporter à un irréfutable et lumineux article publié le 11 août en deuxiènie page du Figaro et signé : « Un résident français en Orient. »

Hélas ! hélas ! Les claires et vives intelligences qui nous ont si admirablement conduits à la victoire se résoudront-elles à laisser contrebalancer nos succès en Occident par ce véritable et immense désastre oriental !

Post-scriptum. — « Si l'on désire connaître l'opinion d'un Arménien, que nous ne sam-ions soupçonner d'une grande partialité en faveur des Turcs, voici comment il apprécie les exploits des Grecs :

(( Jamais les Turcs n'ont fait sur nous ce que les Grecs ont fait sur eux, et jamais ils nont insulté comme cela à nos croyances, »

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Arborer un tel titre équivaut pour moi à déployer un petit étendard de guerre, — guerre contre les idées fausses^ les plus enracinées, contre les préjugés les plus indestructibles. Je sais d'avance que je vais, ^^ne fois encore, récolter beaucoup d'injures, mais Je suis quelqu'un que rien n'atteint plus : à l'heure qui vient de sonner dans ma vie, je ne désire plus rien et par suite ne redoute plus rien ; il n'est rien qui puisse m'obliger à taire ce que ma conscience m'impose de dire et de redire, de toutes mes forces, n y a des années cependant que

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j'hésitais à aborder de front ce sujet sinistre, retenu par une compassion profonde malgré tout pour cette malheureuse Arménie dont le châtiment a trop dépassé les fautes... Ces massacres, des esprits malveillants se figurent, paraît-il, que j'ai la naïve impudence d'essayer de les nier, d'autres me méconnaissent jusqu'à croire que je les approuve ! Oh I si l'on retrouvait quelque jour mes lettres de 1913 à l'ancien prince héritier de Turquie, ce Youzouf- Izeddin, assassiné depuis par les Boches, ce prince ami de la France qui avait autorisé mon franc parler avec lui, on verrait bien ce que je pense de ces tueries 1

Pour commencer, je reparlerai d'abord des Turcs, — mais je désigne par ce nom les vrais^ ceux du vieux temps qui, Dieu merci, constituent là-bas une majorité innombrable; je n'entends pas ceux des nouvelles couches qui sont des exceptions, qui renient tout le passé ancestral, qui veulent plutôt renchérir sur nos déséquilibrements et notre modernisme ; et j'entends moins encore ces Levantins, métis de tous les sangs, que notre étonnante ignorance des choses orientales nous fait confondre avec les

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purs Osmanlis. Pour les juger impartialement, eux, les vrais, il faut les considérer, je Taccorde, comme un peuple qui retarde de quelques siècles sur le nôtre, — et je ne leur en fais point de reproche, bien au contraire. Leurs petites villes immobilisées de l'intérieur, leurs villages, leurs campagnes, sont les derniers refuges, non seulement du calme, mais de tontes les vertus patriarcales qui, de plus en plus,- s'effacent de notre monde moderne: loyauté, honnêteté sans taches; vénération des enfants pour les parents poussée à un degré que nous ne connaissons plus ; inépuisable hospitalité et respect chevaleresque pour les hôtes ; élégance morale et délicatesse native, même chez les plus humbles ; douceur pour tous — même pour les animaux ; — tolérance religieuse sans bornes pour quiconque n'est pas leur ennemi; loi sereine et prière. Dès qu'on a quitté, pour arriver chez eux, notre Occident de doute et de cynisme, de tapage et de ferraille, on se sent comme baigné de paix et de confiance, on croit avoir remonté le cours des temps jusque vers on ne sait quelle époque imprécise, voisine peut-être de l'âge d'or.

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Tout ce que j'avance là n'est plus contestable que pour les ignorants obstinés ; des témoins pai' milliers sont prêts à l'affirmer et tous nos combattants de cette dernière guerre ne demandent qu'à déposer très affectueusement pour les Turcs, devant le grand tribunal de l'humanité. Des lettres continuent de m'arriver eha-quejour, d'offici-ers, de soldats, même de prêtres catholiques, qui ont été à même de les connaître de près aux Dardanelles et qui restent stupéfaits de les avoir rencontrés tels que je les décrivais. Une des plus touchantes peut-être, est d'un petit soldat blessé qui fut longtemps leur prisonnier, qui est rentré par faveur spéciale et qui me demande de le prévenir quand les courriers seront rétablis avec Gonstantinople, pour lui permettre d'exprimer à nouveau sa tendre reconnaissance aux Turcs qui l'ont si fraternellement soigné. Dieu merci, malgré les entêtements qui ne raisonnent plus, la vérité sur eux commence à faire son chemin chez nous.

Pauvres Turcs ! Mais ils ont, hélas ! si je puis dire ainsi, les défauts de leurs qualités ; auprè* de leurs vertus antiques, ils ont tout à coup le

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nationalisme aveugle, dès que l'Islam est plus directement menacé, dès que le Khalife a levé l'étendard vert et j^eté l'appel d'alarme ; alors, comme des lions exaspérés, ils se déchaînent contre ceux que, depuis des siècles, on leurr a dénoncés comme les plus dangereux responsables de tous les maihenrs de la patrie. On pense bien que, si peu documentés qu'ils soient, ils n'ignorent pas que n'importe ce qu'ils feront en Europe, c'est toujours à eux qu^e l'on donnera tort, c'est toujours eux qui seront les insultés et les spK)liés, toujours eux qui paieront ; la coalition inavouée de tous les peuples dits chrétiens ne désarmera jamais. Et ils savent aussi que ces malheureux Arméniens ne cesseront pas, même aux heures les plus tranquilles, d'être contre eux de funestes et hypocrites délateurs. C'est à ces moments de fièvre rouge que l'Europe, qui se targue d'être la haute civilisatrice, a par trop mal agi en ne s'employant pas à calmer tout de suite la crise de ces grands enfants égarés; or, au lieu de cela, des peuples chrétiens, des souverains chrétiens, désireux de pêcher ensuite en eau trouble, n'ont pas craint d'envoyer chez eux des agents provoca-

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teurs. Parmi ces princes que j'accuse, et au premier rang, bien entendu, je citerai l'immonde Kaiser de qui on est toujours sur de trouver les mains, ou plutôt les tentacules altérées de sang, partout oh quelque plaie a chance de s'ouvrir ; je pourrais avec certitude en citer d'autres, mais la censure effacerait leurs noms. Hélas ! oui, les Turcs ont massacré ! Je prétends toutefois que le récit de leurs tueries a toujours été follement exagéré et les détails, enlaidis à plaisir; je prétends aussi, et personne là-bas n'osera me contredire, que la beaucoup plus lourde part des crimes commis revient aux Kurdes dont je n'ai jamais pris la défense ^

Je prétends surtout que le massacre et la persécution demeurent sourdement ancrés au fond de l'âme de toutes les races, de toutes les collectivités humaines quand elles sont poussées par un fanatisme quelconque, religieux ou antireligieux, patriotique ou sim.ple-

1. Sait-on qu'à une des dernières séances de la Chambre à Constantinople, des députés musulmans, après avoir stigmatisé avec violence les massacres, ont fait l'éloge de gouverneurs de province pour avoir protégé les Arméniens malgré l'ordre d'extermination venu du Sultan.

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ment politique; mais voilà, les Turcs sont les seuls à qui on ne le pardonne pas !

Nous Français, nous avons eu la Saint-Barthélémy, — à quoi Ton chercherait en vain un semblant d'excuse, — et puis les dragonnades, et puis la Terreur, et qui sait, hélas I ee que demain nous réserve encore... L'Espagne a eu l'Inquisition ; elle a cruellement persécuté et expulsé les juifs, qui du reste se sont réfugiés en Turquie, où, ne faisant point de mal, ils ont été accueillis avec la plus absolue tolérance et sont devenus de dévoués patriotes ottomans. Aux Balkans, chez les chrétiens, le massacre et la persécution subsistent depuis des siècles à l'état chronique : orthodoxes contre catholiques, exarchistes contre uniates et contre musulmans ; comitadjis brochant sur le tout et, sans choisir, massacrant pour piller. Pendant la guerre déclarée en 1912 à la Turquie déjà aux prises avec l'Italie, les massacreurs ont été odieusement du côté de certains alliés chrétiens ; dans un précédent livre je crois en avoir donné d'irréfutables preuves, en publiant mille témoignages autorisés et signés, et des rapports dûment authentifiés de commissions

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internationales. N'ai-je pas prouvé aussi qu'en Macédoine les musulmans avaient été massacrés par milliers, de la plus hideuse nmnière. Mais cela ne fait rien, pour le public d'Ocei-dent, ces crimes~là n'ont d'importance que s'ils sont commis par les Turcs. Non, ce sont les Turcs>, toujours les Turcs! Aux autres, nous pardonnons tout. Nous n'en avons point voulu aux Russes de l'énormité de leur trahison, ni des honneurs sanglantes de leur bolchevisme. Saiflcs peioae nous avons pardonné aux Grecs le récent assassinat de nos chers matelots à Athènes ; — nous ont-ils jamais fait l'équivalent d'une pareille traîtrise, ces pauvres Turcs, qui n'ont point cessé de nous aimer malgré nos outrages? — Nan, mais qu'importe, ce sont les Turcs., toujours les Turcs ! . . .

Parler maintenant de la race arménienne m'est plus pénible que l'on ne voudra le croire, car l'excès de ses malheurs me la rendrait presque sacrée; avssi ne le ferai-je que dans la mesure de ce qu'il faudra pour défendre mes amis par trop calomniés. Si j'ai pu prétendre et soutenir que tous les Français qui ont habité la Turquie, même nos religieux et

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nos religieuses, diOrunent aux Turcs leur estime et leur affection, par contre je crois bien que l'on trouverait à peine un d'entre nous sur cent qui garde bon souvenir de ces malheureux Arméniens. Tous ceux qui ont noué avec eux des relations quelconques, mondaines oud affaires, — d'affaires surtout, — s'en détournent bientôt avec antipathie. En ce qui me concerne, je suis mal tombé peut-être, mais je puis attester qru'à de rares exceptions près, je n'ai rencontré chez eux que lâcheté morale, lâchage, vilains procédés et fourberie. Et comme je comprends qiae leur duplicité et leur astuce répugnent aux vrais Turcs, qui sont en affaires la droiture même ! Leurs pires ennemis sont les premiers a le reconnaître.

J'oserai presque dire que les Arméniens sont en Turquie comme des vers rongeurs dans un fruit, drainant à eux tout l'or S par n'importe qnel moyen, par l'usure surtout, comme naguère les Juifs en Russie. Jusque dans les Villages les p'ds perdus, jusqu'au fond des campagnes, on ,3s trouve, prêtant à la petite se-

1. Il faut cinq Grecs pour faire un Arménien. (Proverbe" orieatal.)

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maine, et bientôt il faut, pour les rembourser, vendre les bœufs et la charrue, et puis la terre, et puis la maison familiale. Tout cela, il va sans dire , augmente l'exaspération qu'ils causent déjà par ce rôle qu'on leur attribue, non sans raison, d'être de continuels délateurs qui excitent contre l'Islam tous les chrétiens, catholiques ou orthodoxes, et qui ameutent tout rOccidcnt coùtre la patrie turque.

Dans un précédent chapitre, j'ai conté une anecdote turque; ici, j'en conterai une essentiellement arménienne. Dans une ville d'Asie, lors des massacres de 1896, le Consul de France, qui avait abrité le plus d'Ai-méniens possible au Consulat sous le pavillon français, venait de monter sur sa terrasse pour regarder ce qui se passait alentour, quand deux balles, venues par derrière lui, sifflèrent à ses oreilles; s'étant retourné il aperçut, le temps d'un éclair, un Arménien qui l'avait visé par la fenêtre d'une maison voisine. Appréhendé et interrogé, le sournois agresseur répondit : « J'avais fait cela pour que les Turcs en fussent accusés, et dans l'espoir que les Français s'ameuteraient contre eux après ce meurtre de leur Consul. »

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Mais tous ces griefs — et tant d'autres encore — sont-ils des raisons pour les exterminer? A Dieu ne plaise qu'une telle idée m'ait effleuré un instant! Au contraire, si mon humble voix avait quelque chance d'être entendue, je supplierais l'Europe, qui a déjà trop tardé, je la supplierais d'intervenir, de protéger les Arméniens et de les isoler; puisqu'il existe entre eux et les Turcs, depuis des siècles, une h.a,me réciproque absolument irréductible, qu'on leur désigne quelque part ~en Asie une terre arménienne où ils seront leurs propres maîtres, où ils pourront corriger leurs tares acquises dans la servitude, et développer dans la paix les qualités qu'ils ont encore, — car ils en ont, des qualités; j'accorde qu'ils sont laborieux, persévérants, que certain côté patriarcal de leur vie de famille commande le respect. Et, enfin, bien que ce soit peut-être secondaire, ils ont la beauté physique, qui en Occident s'efface de plus en plus par l'excès de l'instruction, le surmenage intellectuel, l'usine meurtrière et l'alcool ; je ne puis penser sans une spéciale mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute, avaient d'admirables yeux de velours...

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Plus d'une fois, à Paris, quand il m'est arrivé dans la conversation d'attribuer aux Arméniens la part de responsabilité qui leur incombe dans leurs souffrances, des petits messieurs suffisants, qui parlaient des questions orientales comme uu aveugle parlerait des couleurs, m'ont répondu, croyant être spirituels : « Alors, c'^est le lapin qui a commencé? » — Eh bien! mais... tout au moins pour les massacres de IS'^ qui furent les plus retentissants, c'était carrément le lapin!... Ici, je m'excuse de me citer moi-même ; je veux cependant reproduire ce passage d'un livre intitulé Turquie agonisante, que j'ai publié en 1913 :

Avant de rejeter sur les Turcs toute Vhorr&ur de ces massacres de 1896, il faudrait d abord oublier avec quelle violence le a parti révolutionnaire arménien)) avait commencer attaque. Après avoir annoncé l intention de mettre le feu à la ville, qui (( à coup sûr, disaient les affiches effrontément placardées , serait bientôt réduite à un désert de cendre » (sic), un parti de jeunes conspirateurs s était emparé de la banque otto-

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tnane pour la faire sauter, tandis que d autres mettaient en scmg le quartier de Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la dynamite fit rage; un peu partout les bombes arméniennnes lancées par les fenêtresy tombèrent dru sur la tête des soldats, et la musique du Sultan, qui se rendait au palais pour la prière du vendredi, fut particidièrement atteinte.

Eh bien ! quelle est la 7iation au monde qui n attrait pas répondu à un pareil attentat par un châtiment exemplaire? Certes un massacre nest jamais excusable; et je ne prétends pas absoudre mes amis Turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute^ comme cest jicstice. En teinps normal^ débonnaires, tolérants a Texcès, doux comme des enfants rêveurs, je sais quils ont des sursauts d'extrême violence, et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du reste, se ranime au fond de leur cœur, ou quand la voix du Khalife les appelle à quelque suprême défense de V Islam . . .

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Pauvres Turcs ! ce serait une erreur préjudiciable à nous tous, une injustice, un crime contre le principe des nationalités si souvent invoqué de nos jours, que de leur arracher ce sol, conquis jadis par les armes, il est vrai, mais qui, avec les siècles, est devenu leur vraie patrie. Ils continueront de nous y donner plus que jamais, et à nous Français surtout, cette complète et affectueuse hospitalité à laquelle ils nous ont habitués depuis leur arrivée en Europe. Pour ce qui est de leur tolérance religieuse, je voudrais que tant de catholiques de chez nous, qui les accablent, puissent interroger nos prêtres et nos bonnes sœurs qui làbas les coudoient chaque jour; ils apprendraient ainsi que même toutes les manifestations ^extérieures du culte sont largement protégées chez eux, et que les processions, les bannières, interdites en France, circulent librement dans les rues de Constahtinople, où les Turcs sont les premiers à les saluer au passage. Que l'on essaie donc de faire défiler une procession catholique dans certains pays orthodoxes ou exarchistes ! . . . Et qu'adviendra -t-il en Palestine, quand on n'aura plus, comme gardiens |

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aux portes du Saint-Sépulcre, les bons Turcs toujours prêts à mettre le holà, quand les représentants des différentes sectes chrétiennes levantines qui s'exècrent les uns les autres, commencent d'ensanglanter les basiliques, en s'y battant comme des chiens, à coups de croix d'argent ou d'encensoirs d'or!... Ah! oui, qu'on laisse les Turcs à Gonstantinople ; avec leur tendance à s'immobiliser, que critiquent certains psychologues à courte vue, mais qui est leur suprême sagesse au contraire, ils maintiendront là un centre bienfaisant de paix et de loyauté inaltérable, surtout quand ils s'y trouveront vraiment en sécurité ; quand on les aura un peu débarrassés de l'élément levantin, quand ils ne se sentiront plus les parias à qui l'Europe donne toujours tort et vers qui convergent toutes les convoitises effrénées, — surtout quand ils n'auront plus la continuelle menace de ces innombrables multitudes russes, qui ne cessent de loucher de leur côté et de répéter à qui veut l'entendre, sur la fm de tous leurs banquets : il faut en finir avec les Turcs!... Les Russes, malgré leurs trahisons, aucun de nous n'arrive à les haïr, mais enfm qu'on nous dise tout de

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mêirye siOiT quoi ils se basent pour revendiquer Gons-tantîm^ple ! Ils m'ont à ceia ni droit kéréditaire, ni droit ethnographique, ni excuse quelconque.y et le^ur présence, à l'entrée de ce couloir le plus important du mond«, serait un perpétuel danger pour l'Europe. Mais ce que je viens de dire là est tout à fait en dehors de cette défense des Turcs que ma conscience m'oblige à sooitenir. Ce qui d'ailleurs confirme ma foi dans la justice de ma cause c'est que, si j'entends à mes trousses les criailleries, les injiures et les rires de ceux qui ne savent pas, j'ai pour moi les seuls témoignages qui comptent, ceux de presq;ue tous les Français qui ont vécu sur les lieux et qui ont pu comparer entre elles les nations si diverses de l'Orient,

Je vais être maladroit sans doute en terminant mon plaidoyer par un point de beauco^ip moindre importance. Je veux cependant dire encore ceci. Il n'y a pas dans l'espèce humaine que des spéculateurs et des électriciens, il y a aussi, et gi-àce à Dieu il y a de plus en plus, des artistes, des poètes, des rêveurs; leur nombre même va croissant, à mesure que grandit l'épouvante de voii* la laideur

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tout envahir. Qu'on leur laisse au moins et que l'on respecte pour eux, comme un édea, ce petit coin de la Terre qui est encore le moinsdéûguré par le modernisme. Il faut savoir gré aux pauvres Turcs d'enchanter encore un peu nos yeux par ce qui reste de leurs conceptions esthétiques. De Stamboul et d'Andrinople, ils avaient fait les villes merveilleuses que l'on sait. De ce Bosphore, qui eût été sans eux un détroit quelconque, ils avaient fait un décor unique, par tant d'étrange beauté qu'ils avaient su épandre sur ses deux rives : palais, mosquées, minarets, demeures aux aspects de mystère, à demi plongées dans l'eau qui court; — et par tant de beauté aussi qu'ils avaient semée môme sur ses eaux rapides et bruissantes; costumes éclatants de toute la peuplade des rameurs, élégance exquise des milKers de calques dorés et des grands voiliers dont les poupes se relevaient comme des châteaux- Tout cela, je le sais, est déjà gravement endommagé par la barbarie de tant d'étrangers ou de Rayas ottomans, grecs, arméniens et juifs, qui sont venus s'y établir et qui, par une stupéfiante inconséquence, ont travaillé chacun pour sa part à

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détruire peu à peu ce charme, qu'ils avaient pourtant vaguement compris, puisqu'ils s'y étaient laissé prendre. Qu'on ne me diso pas que la séduction infinie de ces centres d'Islam pourra subsister quand les Turcs n'y seront plus; non, la séduction, ils l'avaient apportée avec eux et elle s'éteindra le jour de leur bannissement cruel; la paix, le mystère et l'immense rêverie s'évanouiront à leur suite. Ce sera fini de l'adorable sortilège de ce pays quand on ne rencontrera plus, dans le labyrinthe des petites rues musulmanes, les mêmes passants, les mêmes femmes voilées, les mêmes osmanlis pensifs et graves, en turban et en longue robe ; quand il n'y aura plus tous ces accueillants petits cimetières, disséminés au milieu des vivants pour adoucir l'idée de la mort; surtout quand, aux heures des cinq prières, on aura cessé d'entendre planer, audessus de toutes les choses silencieuses et recueillies, les hautes vocalises éperdues des muezzins.

P.-S. — Mes premiers réquisitoires contre les Arméniens étaient moins durs, et cette

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pitié, qu'ils m'inspirent cependant toujours, était plus profonde parce que je les connaissais moins. Il est regrettable pour eux, — du reste comme pour les Grecs, — que la guerre ait permis à trop de témoins européens de pénétrer au cœur de leur pays et de les voir à l'œuvre ; alors beaucoup de légendes sont tombées. On sait à présent que, s'ils ont été massacrés, ils ne se sont jamais fait faute d'être massacreurs. Maints rapports officiels en font foi. J'ai envoyé dernièrement à V Illustration des photographies de charniers de Turcs préparés par leurs mains chrétiennes et où figuraient au tableau surtout des femmes et des enfants, car ces plus récentes tueries avaient été opérées dans des villages d'où les hommes étaient partis pour la guerre. "Seulement les Turcs n'ont pas, comme eux, fatigué de tout temps les oreilles du monde entier par l'excès de leurs plaintes. Surtout ils ne sont pas chrétiens, les pauvres Turcs, et c'est là, aux yeux de l'Europe, une tare capitale- Les Arméniens et les Orthodoxes en ont-ils assez usé, abusé et surabusé, de ce titre de chrétien qui chez nous impressionne même les matérialistes et les athées !

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Quant au cMffre de victimes accusé par les Arméniens, il dépasse de plus du double celui de leur population totale ; or, il en reste encore partout, des centaines et des centaines de milliers; des régions entières en sont peuplées là-bas, — sans compter tous ceux dont l'occident de l'Europe est encombré...

Quant aux insultes et aux mema&es dont je ne cesse d'être accablé par les LeTantins, si j'en fais mention, c'est uniquement parce qu'elles fournissent une sorte de critérium des mentalités diverses et, dans une certaine mesure, elles peuvent servir à juger les peuples de qui elles émanent. Celles des Orecs ont été en général discrètes et même camouflées sous un semblant de eom^toisie; celles des Bulgares étaient brutales et sauvages ; mais le record de l'immonde appartient sans contredit aux Ai^méniens et surtout aux Arméniennes. Je connaissais de longue date la fourberie des gens de cette race et leur âpreté au gain; j'ai pu constater maintenant cette grossièreté foncière, en même temps que ce côté haineux et rageur de leur nature que j'avais entendu signaler tant de fois par les Turcs. En Suisse, pays infesté

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d'Arméniens, fonctionnait récemment une véritable officine d'immondices à mon intention, et c'en était comique; on m'envoyait de mes portraits, découpés dans les journaux et autour desquels on avait écrit des horreurs : mon secrétaire lui-même, qui restait cependant en dehors du débat, se voyait appliquer des épithètes que la plus élémentaire convenance m'interdit de reproduire, — et je le regrette, car elles étaient vraiment drôles. Gomme polémique, de la bave de fureur; comme arguments, de l'ordure. Un seul Bulgare, ou soidisant tel, avait atteint ce niveau d'ignominie dans ses lettres à moi adressées, mais on m'a expliqué plus tard qu'il était d'origine arménienne.

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