PRÉFACE
L’ALMANACH -LIVRE A TRAVERS LES AGES
Les Prédictions, Prognostications et Éphémérides du XVII* siècle. — L'Almanach Royal et la Connoissance des Temps. — Paris veut avoir scs almanachs.— L’almanach du XVIII* siècle vise, de plus en plus, à se faire petit. — Prédominance de la note grivoise. — Les almanachs populaires et chantants. — Les almanachs galants, à figures. — Reliures et annonces-réclame. — Persistance de l’almanach illustré sous la Révolution. — Reliures à emblèmes révolutionnaires. — Les almanachs et le calendrier de la Révolution. — Formes diverses de l’almanach, au xix* siècle.
— Almanachs et chansonniers du premier Empire et de la Restauration. — Les cartonnages et les a feuilles de souvenirs. > — Popularité, à nouveau, des almanachs prophétiques. — Les almanachs de politique et de vulgarisation. — Les annuaires.
— Tendance à revenir aux publications élégantes du xvm* siècle.
'almanach, la véritable Bible de l’humanité; l’almanach, le livre multiforme, qui a revêtu tous les aspects, pris tous les formats, tantôt instrument de propagande et de vulgarisation, tantôt petit bijou de luxe ; ici, à l’usage des gens des campagnes, là, pour les galants abbés et les coquettes marquises; — l’almanach, recueil de prédictions, contes, balivernes, coqsà-l’àneet histoires grivoises;— l’almanach, choix de poésies galantes, aux titres ornés coquettement enguirlandés ; l’almanach qui, longtemps, fut le livre de chevet des raffinés et des lettrés; — l'almanach qu’on a pu appeler, avec raison, le seul livre dans lequel puissent épeler les gens qui ne savent pas lire ; • — l’almanach qui, plus que tout autre, garde en lui quelque chose de l’humanité, avec ses feuilles de papier blanc destinées à recevoir les pensées, les dates mémorables de la vie ; l’alrna-
nach qui nous transmet les impressions, les souvenirs d’inconnus (t) dans l’existence desquels nous prenons, ainsi, plaisir à pénétrer, avec lesquels nous entrons en communion, vivant, pour un instant, de leurs joies et de leurs peines ; — l'almanach, véritable livre-journal, confident de tant de secrets et de récits naïfs ; — l'almanach remis comme don par le facteur de la « petite poste » ; l'almanach offert comme présent d’étrennes en guise de bonbons ou de fleurs ! Tout un monde !
Car les douceurs du Fidèle Berger , du Mouton enguirlandé ou du Grand Monarque ne régnaient pas sans conteste en ce siècle heureux qui précéda le nôtre; car les « postiers » n’avaient pas encore trouvé l’horrible calendrier de bureau qui se fait petit et glacé pour pénétrer chez les gens du monde, et ce que le préposé aux boêtes vous apportait était bien un in-î4, affublé du titre pittoresque de : Le Courrier Vigilant des Étrennes de la Poste, de la Ville et Banlieue de Paris, et agrémenté d'un couplet-préface au public :
Recevez ce petit présent,
C’est l'Étrennedu sentiment ;
Comptez toujours sur un Facteur,
Pour vous plein de zèle et d’ardeur ;
Et n’oubliez pas le Commis De la p’tit’ Poste de Paris.
« L’Étrenne du Sentiment », qu’en termes galants les « postiers » du ivit!* siècle savaient faire appel à la générosité du public !
Eh bien ! tout cela, almanachs, annuaires, chansonniers, de tous les formats, de toutes les époques, de tous les genres, va défiler ici dans ce volume, véritable monument élevé à la gloire de l’almanach, malgré son apparence cataloguesque.
Et ce que nous allons esquisser, en ces pages préfaciales, c’est une sorte de physiologie, de physionomie d'une espèce livresque vue à travers les âges.
Dix-septième siècle ! Epoque de triomphe pour ces grands calendriers en forme d’estampes, quelquefois aussi volumineux que les thèses
(1) Mentionnons, à ce propos, les curieuses annotations de l'avocat Bruneau sur l'Almanach Historial des années 1661 à |663, portant presque toutes sur les événements qui se sont passés à Paris. (Voir le Manuel du Libraire de Brunet, tome ï, colonnes 1391 et 1392. et tome V, colonne 186.) — Brunet avait acheté à l'étalage de Grandemenge, sur le quai Voltaire, l'almanach de 1663 avec des annotations dudit personnage.
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à sujets ornés, créés tout exprès, on pourrait le croire, pour raconter en images les victoires du Grand Roi. Le livre, lui, a les Prophéties, les Prédictions, les Prognostications, les Éphémérides, a grandes et petites, amples et mémorables, nouvelles et anciennes, universelles, remarquables, récréatives », et surtout infaillibles , prédisant « changemens et mutations de l’air, maladies de notre pauvre nature humaine, fertilité ou infertilité des biens terriens », supputées sur les figures astrologiques ou selon la doctrine secrettedes anciens Arabes astrologues et des cabalistes Hébreux.
Et tous ces « renommés supputateurs d’éphémérides célestes » — ce sont les qualificatifs qu’ils s’octroyent eux-mémes, en leur modestie, — toujours disciples de Nostradamus, de Thomas Moult ou de Mathieu Lænsberg, quand ce n’est pas d'illustres contemporains inconnus, cherchent avec le plus grand sérieux, à « apaiser les désastres et les malheurs dont les astres menassent », donnent l’indication des u jours heureux et des jours qu’on dit être périlleux », des jours où il faut se raser et se purger, des jours où il faut entreprendre voyage ou affaire, posant même des règles » pour savoir à quelle opération la lune est bonne, quand elle se trouve en chacun des signes du zodiaque (i)». Déjà Nostradamus
(i) Voici, comme type du genre, les < règles a données par l 'Almanach de Milan, de 1679.
Règle pour scavoir à quelle opération la Lune est bonne, quand elle se trouve en chacun des signes du Zodiaque.
La Lune dans l’Ariés ou Bellier Y
Est bonne pour semer, se baigner, prendre Remedes, particulièrement pour la teste, gorge, poitrine, et pour les Phlegmatiques, faire Voyages, Dépescher Lettres, Exprès et Courriers.
La Lune dans le Taureau y
Est bonne pour vendre, acquérir, contracter, cultiver, bastir, faire alliances et amitiei, se promener, prendre Remedes, Médecines, et se faire baigner.
La Lune dans les Gémeaux
Est propre à contracter, faire étudier les Enfants, et leur apprendre Mestier. 11 faut prendre garde à ne se point saigner des bras.
La Lune dans l'Ecrevisse ÇJ
Bonne à commencer Voyages, s’approprier la teste, en se faisant couper les cheveux; chasser, pescher, semer et planter.
La Lune dans le Lyon Q
Très bonne pour contracter, vendre et acheter, cultiver, bastir Maisons, fondre Métaux, travailler au feu et aux eaux, chasser, pescher, prendre Remedes, Médecines et Bains pour les tempéramens humides.
La Lune dans la Vierge np
Est bonne pour entreprendre Voyages, contracter, vendre, acheter, négocier, s’appliquer aux Sciences et Mestiers selon sa Profession; cultiver, bastir, écrire, chasser, pescher, prendre Medecine, se faire saigner et baigner.
« le grand prophétiseur * avait été quelque peu malmené par les savants du xvn« siècle. C'est à son sujet que Guy Patin écrivait : « Tout ce qu’a fait ce Nostradamus ne sont que des rêveries et des rébus de Provence. Je trouve fort bon ce distique (i) que vous m’avez envoyé contre lui, mais il est imprimé autrement dans le recueil des vers du propre auteur, et meilleur, ce mesémble.
« Nostra damus cum verba damus, non fallere nostrum est.
■ Etquum verba damus nil nisi nostra damus. »
Aussi, malgré les titres pompeux qu'ils se donnent, tous ces faiseurs d’almanachs, tous ces « diligents calculateurs » en chambre n’échappent pas, eux non plus, à la satire, et plusieurs plaquettes, telles les Grandes et Récréatives Prognostications pour l'année 08 1 45000470 (voir n* 18), tournent en ridicule une science « qui se puise en les joycusetés du boire (2) ». Si La Fontaine fait tomber son astrologue dans un puits, pour avoir voulu regarder trop attentivement les étoiles, d'autres, moins respectueux, représentaient ces faux savants rédigeant leurs prophéties, après être « tombés dans un puits de vin ». C’est également à
La Lune dans la Balance tÛ!
Est propre à faire Voyages, contracter, changer de demeure et de Vestemens, faire alliances et amitiez, couper les cheveux. Ceux qui ont des maux de pierre, ne doivent point se faire tailler.
La Lune dans le Scorpion n\
N’est bonne qu'à purger les Colériques. 11 faut faire abstinence des plaisirs de Vénus. Les maux des Parties honteuses y sont très dangereux, et il faut bien se garder d'y faire aucune incision.
La Lune dans le Sagitairc -H
Est propre pour acheter Chevaux, les dompter et mettre au Manège, fondre Métaux, purifier l’Or, chasser, pescher, sc baigner et faire saigner.
La Lune dans le Capricorne Jb Est bonne pour saigner les Sanguins et faire Voyages.
La Lune dans le Verseau est
Est très bonne pour cultiver, bastir, prendre Domestiques, faire Nopces, alliances et amitiez, constituer Rentes, étudier aux Sciences, particuliérement à la Chymie.
La Lune dans les Poissons )(
Est bonne pour contracter, vendre et acheter, faire Mariages et Alliances, entreprendre Voyage de Mer, traiter d’affaires avec les Grands, solliciter les Juges, purifier Métaux, prendre Médecine, se faire saigner et ventouser, à l’exception des pieds.
(1) Ce distique, signé Carolus Utinovius, est attribué à Théodore de Bèze.
(2) On peut également citer, comme exemple de ces satires, la pièce suivante mentionnée par Brunet comme introuvable :
— Almanach merveilleux pour les jours de Caresme prenant de cette môme année, par le sieur de Peu-dc-Soucy, baron d’Aimejoye, au lecteur Chasse-Mélancolie. A Paris, chez P. Chevalier, s. d. (vers 1610). ïn-8.
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ces astrologues almanackiens que s’applique l’épigramme de Le Joly d’Accilly :
Plus que vous, o vains Interprètes Des influences des Planètes,
Je suis savant à deviner;
Malgré vos pratiques secrettes Je devine assez que vous êtes Des Gens qui cherchez à disner.
Et c’est encore, tous ces gens « pronostiquant pour disner ï que visera, au siècle suivant, la satire Imaginations extravagantes de M. Ouster amusante parodie des tortures intellectuelles subies par les « faiseurs d'avenir ». En outre, Louis XIV régnait, et le Grand Roi n’avait qu’une sympathie très modérée pour l’astrologie, pour ces » rimailleurs, » qui, sous couleur de prédictions, ne craignaient pas de se livrer à des critiques qu’une rigoureuse administration ne pouvait tolérer, même présentées sous une forme discrète.
Bientôt, malgré les productions multiples enfantées par les officines troyennes, les almanachs de tous ces « professeurs ès-sciences célestes » furent considérés comme bons pour les petites gens ; les seigneurs et les nobles dames qui consultaient souvent V Estât de la France dans sa perfection et les annuaires officiels de même nature, se prirent d’un goût tout particulier pour les Almanach tf Amour, pour les Almanach des Belles où l’on donnait, avec le plus grand sérieux, les douze signes et les mois de « l’année d’Amour. »
Du reste, Paris s’était insurgé contre la prétention des imprimeurs provinciaux de vouloir imposer à la capitale des almanachs « supputés pour les provinces » et, en 1677, l’ Almanach de Paris inaugurait des éphémérides où l'on avait soin de ne prédire « aucune des choses que l’homme ne peut connoistre ». On a tout lieu de croire que l’influence du Grand Roi ne fut pas étrangère à cette publication. Enfin, deux années plus tard, en 1679, se créait sous l’égide de l’Académie des Sciences, la Connoissance des Temps , ces 0 éphémérides du lever et du coucher du soleil » dont le titre fut considéré par d’aucuns comme une allusion à la puissance de Louis XIV, et qui, alors bien plus répandues qu’aujourd’hui, portèrent un coup direct aux astrologues troyens. « Permettez, mon ami, qu’avant de vous répondre », écrivait un conseiller au présidial de Montpellier, a je consulte ma Connoissance des Temps » et souvent, en effet, dans l’entourage de Versailles, l’annuaire pour lequel Lepautre avait gravé un titre, se trouvera feuilleté,
invoqué comme une autorité incontestable. Signe des temps; on sortait avec sa Connoissance des Temps,
Le xvii* siècle qui avait créé les « Annuaires officiels » devait également donner les premiers livres d'adresses. Grâce à Nicolas de Blégny, médecin-bandagiste du Roi, les Adresses de la Ville de Paris et Le Livre commode parurent en 1690 et 1692. (1) Toutefois, la publicationtype de cette époque, pompeuse entre toutes, c’est V Almanach Royal qui, par son titre même, confirme la prise de possession du pays par le Roi et relègue à l’arrière-plan l'Etat de la France.
L’in-4, ce format initial de l’almanach, triomphe en sa toute-puissance, mais il semble que le monarque l’ait pris pour lui, l’ait choisi pour en faire sa chose, tandis que les petits formats se multiplient avec les Étrenncs qui vont devenir le type de toute une série de publications annuelles joignant au calendrier, la généalogie des maisons régnantes, « l’idée générale de la France » — c’est le terme consacré — les gouvernements et les administrations, « l’idée et détail de Paris » — autre qualification employée — des curiosités diverses et une chronologie des choses remarquables.
C’est ainsi que se peut observer la très curieuse évolution subie par l’almanach créé pour prédire, pour «voir dans l’avenir par les astres» et qui, subitement, arrivait à renseigner uniquement sur les choses du temps présent, se contentant d’enregistrer certains faits et de noter certaines découvertes. Caractéristique, également, cette sorte de reprise de l’autorité par le pouvoir royal, car si nombre d’ Historial de la première moitié du siècle étaient dédiés au Roy Très-Chrétien, contenant à son adresse des quatrains où la flatterie pouvait se donner libre cours, les maisons régnantes ne prenaient, en ces volumes, qu’une place fort restreinte et l’organisation du pays était reléguée à l’arrière-plan. Désormais, les almanachs ce seront le Roi et l’État, idée nouvelle qui n’a point cessé de régner, et qui se retrouve de nos jours, non moins vivace, dans l 'Almanach National, Annuaire officiel de la République française.
L'Almanach Royal d’un côté, et les petits in-24, d’un autre côté, devaient, par cela même qu'ils s'offraient en cadeaux d’étrennes, ou qu’ils constituaient le Livre du Roy , développer considérablement le goût des
(t) C'est au père de Montaigne qu'appartiendrait la pensée première des livres d’adresses, ou, tout au moins, des livres d’annonces. On peut voir, en effet, ce que Montaigne en a dit au chapitre xxxiv du livre i de scs Essais. L’idée du père de Montaigne n’était pas vulgaire. Us s'inspirait, sans le savoir, d’Aristote lui-même, déplorant que les hommes n’eussent pas trouvé le moyen de se faire connaître les uns aux autres les objets d’échange qui sont entre leurs mains, et que tant de travail et de productions fussent incessamment perdus, faute d’être mis en évidence.
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belles reliures. D’où le luxe des armoiries, des ex-libris écussonnés, des fers fleurdelysés ; d’où les reliures en diamant, en or, en argent, les maroquins pleins pour l’ Almanach Royal , les fantaisies de la mode pour les petits in-24 et même pour ce Calendrier de la Cour qui fait du Roi et de sa toute-puissance un objet portatif. Ici, l’almanach de l’intérieur, celui qui doit se laisser voir en bonne place sur la table ; là, l’almanach du dehors, celui qu’on emporte avec soi, qu’on met dans sa poche pour pouvoir, au besoin, le consulter. Une comédie curieuse nous narre le désespoir d’un gentilhomme parti à la campagne sans avoir pris son Calendrier de la Cour.
Les habitudes, les formes extérieures même, ne se sont point modifiées. Jadis on réunissait plusieurs de ces publications en un volume et, sous un titre factice : Recueil d’ Almanachs présente' au Roy (1), on les soumettait au Souverain : aujourd'hui, un écho, inséré à la première page des journaux, apprend au public que les éditeurs ont présenté au chef de l’Etat, qui a bien daigné en accepter l’offre, le premier exemplaire de l’annuaire officiel.
Voici le xviii* siècle, le xvm» siècle avec ses fantaisies qui dégénèrent souvent en folies. Jusqu’en 1750 rien de particulier. Des calendriers historiques, un almanach bibliographique, — saluons au passage cet ancêtre ! — des listes de princes et de seigneurs qui ont eu l’honneur de manger avec le Roi , — les journaux donnent bien, de nos jours, en cette démocratique fin de siècle, les noms des convives invités aux banquets du Conseil Municipal, — des almanachs de rébus et de calembours, — généralement se vendant Nulle part , à X... ville ou che{ Bon Débit , à r Esprit de vin — des almanachs de la table, des agendas du voyageur, des annuaires industriels, — tel l' Esprit du Commerce; on dirait, aujourd'hui, le livre d’or — des almanachs burlesques ou folichons, — tels Y Almanach des Cocus ou Amusements pour le beau sexe, — des agendas de théâtres, des Etrennes logogriplies — un genre qui va se développer dans des proportions considérables, — des almanachs consacrés aux « Amusements de Paris « — la vie extérieure commençait à se manifester, — des almanachs de proverbes — encore un genre qui doit fleurir, — des almanachs généalogiques, des états militaires, des calendriers
(1) Voir plusieurs de ces titres, à partir de 1666, à la Bibl. de l'Arsenal et, notamment, le suivant : Recueil <f Almanachs présenté av Roy [Par Damien Foucault, imprimeur et libraire ordinaire de Sa Majesté, gendre de feu P. Rocolct M.DC.LXVI. (1G66-1O82), Armoiries sur le titre. Prédictions mensuelles, avec l’Almanach du Palais.
xxvin
pour les jardiniers et les gens de métiers, tout comme il y en a pour les princes et la noblesse; — bref, de tout un peu; l’almanach se géne'ralise, cherche à intéresser toutes les classes, à répondre à tous les besoins. Mais les deux réelles caractéristiques de cette première période ce sont les publications qui se font l’écho des querelles jansénistes, qui nous donnent les almanachs du Diable avec leurs prédictions carminifiques, l’Almanach de Dieu, les almanachs de pratique, et l’apparition des Étrennes Mignonnes , cet élégant in-24, aux titres gravés, qui engendrera toute une dynastie d’ « Étrennes » dont la popularité ne sera pas sans nuire considérablement aux élucubrations des astrologues troyens. Avec le xviri' siècle Paris reprend définitivement son rôle : à la capitale, les publications destinées à amuser, à égayer les masses ; aux provinces, les almanachs locaux.
Après iy5o l’almanach qui s’est fait tout petit, l’almanach qui se confine dans l’in-32, qui va môme jusqu’aux formats pour breloques, à ces minuscules dont quelques marchands - bijoutiers et certains graveurs aux indications bizarres ont alors, seuls, la spécialité, règne sans conteste. D’abord populaire, avec les Magies , — magie blanche, magie noire, magie rouge,- tout y passe, — avec les Tablettes de Thalie, avec les Oracles de Cythère, avec les Étrennes emblématiques et chantantes, avec les Almanachs du Sort, avec les Almanachs poissards, avec les Étrennes badines ou bouffonnes , avec les Étrennes qui « partent du cœur », avec les almanachs des Amours et du Sentiment, avec les almanachs Ramponeau, « dédiés aux ribotteux et polissons », avec les Espiègleries de l’Amour, avec les « Perles », avec les » Bouquets », etc., etc. Petit format, petit texte, pages encadrées typographiquement, feuilles de musique se dépliant — car l’on chante partout les airs des Vauxhalls, ces cafe's-concerts du jour, — titres aux formes toujours identiques, rarement encore gravés. Une véritable pluie de publications sortant d’un certain nombre d’officines ; — Valleyre, rue de la Vieille-Bouclerie ; Cailleau, rue du Foin-Saint-Jacques, puis rue saint-Séverin; Cailleau fils, rue Galande; Valade (1), Duchesne, puis son successeur, la veuve Duchesne, tous deux rue Saint-Jacques ; Grangé, rue de la Parcheminerie; Gueffier, parvis Notre-Dame; Cuissart, puis Dufour, au milieu du quai deGesvres; Langlois, rue du Petit- Pont; Tiger, au Pilier littéraire, place de Cambrai; Fournier, rue du Hurepoix, prèsdupont Saint-Michel; Demoraine, rue St-Jacques ^2) ; — le colpor-
1 (1) VaUdc demeurera, par la suite, rue des Noyers.
(a) Voir, pour les renseignements sur ces libraires, le Catalogue chronologique des libraires et libraires-imprimeurs de Paris, par A. M. Lottin, 1787.
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tage de l’époque, le colportage que transportent sur leur dos, en ballots serrés, marchands et marchandes.
Ce sont, au commencement, des jeux innocents, des demandes, avec réponses pour les filles et les garçons — il en est même pour les femmes mariées — mais, peu à peu, la note grivoise prédomine, ainsi qu’on peut le voir dans cette chanson du marchand d’almanachs, un type pris sur le vif dans les Cris de Paris de Poisson que croqueront, souvent, les Saint-Aubin et qu'esquissera Eisen :
LE MARCHAND d’ A L H A M AC HS.
Air : Ramone ç ci, ramone ç là.
Approchez, jeunes fillettes,
Fringantes et gentillettes ;
Approchez-vous de ce pas ;
Achetez-ci, achetez-là,
La, la, la,
Achetez de mes almanachs.
(Il crie : Almanach des Plaisirs ).
Vous, mesdames les coquettes,
Qui courez toutes les fêtes,
C't almanach vous les dira,
Achetez-ci, etc.
Et vous, mesdames les prudes,
Dont les dehors sont si rudes,
Et le dedans ne l’est pas,
Achetez ci, etc.
(Il crie : Almanach des bons dîners, galas, et caetera).
Vous, & qui la bouch’ commande,
Vous, abbés, d’humeur friande,
Pour voir les jours de repas,
Achetez ci, etc.
(Il crie : Almanach du Palais).
Pour voir les jours d’audience,
D’vos maris qui caus’ l’absence,
Procureuses, venez ça.
Achetez ci, etc.
Vous, monsieur le petit-maître,
Qu’avez besoin de connaître
Les jours où l'mari n'y est pas,
Achetez ci, etc.
( Il crie : Almanach de Cythère , sans jeûnes ni vigiles ).
C’est l’almanach de Cythère,
Au sexe il est fait pour plaire,
Car tous les jours sont jours gras.
Achetez ci, etc.
( Il crie : Calendrier des Vieillards ).
Quand les hommes ne sont plus jeunes,
Il faut observer des jeûnes
Dont leurs moitiés n’ s’arrangent pas.
Achetez ci, etc.
( Il crie : Almanach du beau sexe, où les jours de lune sont marques en lettres rouges ).
Vous qui, si dégoûtés êtes,
Vous verrez dans ces tablettes Les jours où 1' y a d’ l’embarras.
Achetez ci, etc.
Pour rendr* les fill’s humaines,
Faut leur bâiller leurs étrennes,
Autrement cela n'prend pas.
Achetez ci, achetez là,
La, la, la,
Achetez de mes almanachs.
Littérature bien particulière qui rend admirablement les mœurs de l’époque, qui nous montre un bas peuple dansant et chantant, des filles et des garçons se trémoussant et se poussant... sur l’herbe. Prene\ mon cœur, dit un de ces petits in-Î2, tandis que l’autre prétend nous montrer Les Colifichets de la Petite Louise; toujours est-il que, souvent, on leur voit prendre pour enseigne le Bijou des Dames ou le Galant Badinage, à moins qu’ils n’énumèrent les Délices du Cœur , ou même qu’ils n'enseignent l’École du Plaisir.
Littérature qui tient à s’affirmer jusque dans les moindres détails, qui ne se contente pas des indications ordinaires de libraires-éditeurs, qui éprouve le besoin de préciser, à laquelle il faut, comme dépôt de vente, des adresses typiques répondant à la tendance générale ; telles les suivantes : A Paphos, che\ Anacréon, rue de la Flèche , au Carquois; à Vlsle des Plaisirs; A Cocagne; à Risipolis; A Cythère; Aux Délices ; C/i£{ les Amours, aux dépens des Jeux et des Ris ; A Amathonte, cheq
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Flore, au Temple des Grâces; D’autres sortent de l’Imprimerie de la Courtille, voire même de la Basse-Courtille , ou portent les mentions : A la Halle, de l’Imprimerie de Mm' Gueulette; Aux Porcherons, de l’Impression de Marie Bon-Bec. D’autres encore prennent bravement l’enseigne : En Suisse, che\ le libraire des Petites Maîtresses, (i)
Titres trompeurs, indications fictives, dira-t-on ; soit. Mais s’ils promettent plus qu’ils ne donnent — ce sont, pour la plupart, des choix de chansons reproduites sous vingt titres divers — ils ne trompent point sur les préfe'rences, sur les plaisirs du moment.
Après les almanachs populaires, les almanachs galants, à figures. Nous sommes en 1770 et Desnos triomphe, « le sieur Desnos, ingénieur-géographe, libraire de Sa Majesté Danoise, » éditeur infatigable qui assourdit les acheteurs du bruit de ses réclames, qui a élevé à la hauteur d’une institution l’art de revendre cinquante fois le même petit volume, sous cinquante titres différents, qui est passé maître dans l’arrangement des recueils factices, (2) dans l’an de constituer des entiers avec des défaits, ajoutant panout des suppléments, des cahiers de chansons nouvelles, vendant, suivant les publics, avec ou sans estampes, annonçant qu’il « distribue gratuitement aux personnes qui lui font l’acquisition de quelques exemplaires », la notice de cent pages et du prix de t liv. 4 s. dans laquelle « on donne une idée de chacun de ces volumes, pour déterminer le choix du public ». Notice hélas ! introuvable, malgré toutes mes recherches, malgré les recherches, non moins sérieuses, de M. de Savigny. Desnos aura un imitateur en notre siècle : le
(1) Ces indications étaient, du reste, conformes à l’esprit du moment. Tous les petits formats et la plupart des almanachs, même ceux qui avaient la permission d’imprimer, aimaient à se présenter au public sous des noms de villes supposées; cela était plus sonore et plus affriolant. Quand on parcourt la collection des in-3e, Duchesne, Cuissart, Gueffier et autres, on trouve sur leurs titres toutes les villes, réelles ou fictives, de l’univers : Londres, Amsterdam, La Haye, Genève, Venise, Leipzig, Constantinople, Anvers, Athènes, Corinthe, Lacédémone, Golconde, quand ce n’est pas Goa ou Monomotapa, si même on ne pousse pas la plaisanterie jusqu’à mettre: Au Ciel, — Aux Étoiles,— Dans la Lune. L’on n’en finirait pas si l’on voulait, également, mentionner toutes les approbations et permissions fantaisistes, parodies de la permission officielle : Permission des jardiniers-fleuristes ; permission des marchands d’oranges; permission des harengères; — Aux dépens des bons vivons; aux dépens des amoureux ; aux dépens de ceux qui l'achèteront, etc., etc.
(a) Desnos ne se contentait pas de vendre vingt fois les mêmes gravures avec un texte différent, ni de constituer des recueils factices au moyen d’un titre nouveau placé sur le dos de la reliure, il avait encore inventé le système de surcharger les titres intérieurs gravés. Comme on te verra par les reproductions, ici données, la lettre était presque toujours entourée d’ornements ou d’un sujet quelconque. 11 recouvrait donc, en entier, le titre primitif au moyen d’un second titre, également gravé, découpé en rond, en ovale ou en carré, suivant les dispositions du dessin, et le libellé répondait à une de ces rédactions: Collection d’ Almanachs intéressants. Collection tf Almanachs nouveaux. — Choix de nouveautés chantantes.