‹ Les almanachs françaisChapitre 10 sur 521 · partie d’une suite inconnue. de 1 Almanach Iconologique, c est · texte numérisé non relu

partie d’une suite inconnue. de 1 Almanach Iconologique, c est

(Collection de M. de Savignv de Moncorps). 11 •

87 parce que l antique exerce encore un

puissant attrait sur ce monde enrubanné, mais Gravelot, lorsqu’il dessine les estampes de Y Almanach utile et agréable de la Loterie de l'École Militaire, ne craint pas d’aller jusqu’aux dernières limites du.... graveleux.

C’est à peine si, dans cette corbeille d’amours, il reste une place pour noter au passage quelques titres dus à des actualités, — tel Y Almanach du Cabriolet , en 1756, — cette voiture d’un nouveau genre ayant joui, alors, de la même popularité que les « omnibus » et « Dames blanches » sous la Restauration; — tel Y Almanach des béquilles du père Barnabé, en iy33, un capucin tenant une béquille, dont Victor Cham-

pair nous donne l’explication en son livre sur les almanachs à estampes (i) — c’est à peine si l 'Almanach des Muses peut encore nous retenir quelques instants. Et cependant elle rentre bien dans le goût de l’époque pour les petits vers, impromptus, stances, odes, élégies, madrigaux, pour les poésies fugitives, en un mot, cette publication à cheval sur deux siècles, commençant en 1764 pour prendre fin en 1 833, où mille poètes invoquèrent, tour à tour, les Flore, les Glycère, les Zélis, les Daphné, les Zelmis, où les plumes françaises sacrifièrent sur tous les autels, depuis Boufflers, Dorât et Florian, jusqu’à Victor Hugo, Alexandre Dumas et Lamartine.

Mais l’almanach du xvin® siècle est un de ces bijoux qu’on ne quitte point facilement. Après avoir parlé de ses éditeurs, de ses titres, de ses estampes, de ses poésies galantes, il faut bien dire quelques mots de son enveloppe, de ses richesses extérieures, de ses vêtements coquets dus à des relieurs-doreurs dont c’était la spécialité (2).« Les uns, » nous dit M. de Savigny de Moncorps, dans son intéressant travail : Coup d’œil sur les almanachs illustrés du xviii' siècle , « étaient reliés en maroquin rouge ou vert, souvent ornés, sur les plats, d’attributs tels que : colombes se becquetant, instruments de musique, carquois garnis de flèches, cœurs enflammés avec le flambeau allumé de l’hymen, accompagnés de devises : « je brûle pour vous », — « l’amour les couronne », — « agréable à tous », — « il ne m’en faut qu’un », — «Je les aurai tous », etc. (3) Les autres, recouverts de soie peinte

(1) «Au commencement de l’année 173?,» écrit cet auteur, « toutes les étrennes furent aux béquilles: les almanachs, les boîtes de bonbons, les tabatières et jusqu’aux morceaux de pain d’épices représentèrent un capucin tenant une béquille. Et pourquoi cela? Uniquement parce que, l’année précédente, un musicien de l’Opéra, nommé Charpentier, avait retrouvé l’air d’une chanson populaire, vieille déjà de plus de cinquante ans, la Béquille du père Barnabas, mettant en scène un capucin qui aurait oublié ses béquilles dans une maison publique. »

(2) Voici une des annonces-réclame de Boulanger, doreur et éditeur, prise dans les Plaisirs de la. Ville et de la Campagne (1777):

« Vend différens Almanachs pour les Berloques de Montre, en Papier et en Rubans, et des Vues d’optique. Almanachs pour les Étuis à ressorts, les Piramides et pour les Tableaux, Almanachs pour les Caves, des Nécessaires et pour tous autres Bijoux de Poche, Almanachs de Cabinet de toutes grandeurs, avec figures gravées par d’habiles Artistes, le tout encadré. »

Voici, d’autre part, dans le même genre, une réclame de Janet: a Janet, Libraire, Marchand de Musique et Doreur sur cuir, fait et tient magasin de toutes sortes d’Almanachs, avec et sans gravures, de jolies couvertures d’Almanachs, maroquins de toutes couleurs, avec glaces et sans glaces, brodés de toute façon, avec médaillons, peintures et cercles. Il tient tout ce qu’il y a de plus nouveau en ce genre et de mieux fait en dedans, le tout avec glaces et petit gousset ; souvenirs de toute grandeur, de toute façon, et à secret, pour mettre un portrait avec glaces. Petit Almanach avec de jolies gravures et glaces pour les Dames. Il pose les chiffres en or et en peinture, ainsi qu’on le désire, des jolis Médaillons et toutes sortes d’inscription sur les Porte-Feuilles et Registres. »

(3; Voir la reproduction de la page 329.

L ALMANACH A TRAVERS LES AGES

à la gouache, brodée de soie et d’or, ou garnis de paillettes étincelantes; d’autres, plus riches encore, avec un médaillon contenant une délicieuse miniature, le tout protégé par un étui de maroquin doublé de tabis, vert ou bleu. Ceux-là, sans doute, étaient destinés à être offerts en présent à Céphise, Dorise ou Cydalise. »

Le Calendrier de la Cour , surtout, qui, par sa nature spéciale, se trouvait entre toutes les mains, donne bien l’idée de la hiérarchie de la reliure à cette époque. « Pour le Roi, la Reine, les Princes de la Maison Royale, les grands Seigneurs, les gens de qualité, » nous dit, ici encore, en une notice spéciale, M. de Savigny de Moncorps, « les reliures étaient à compartiments de pièces de rapport, de différentes couleurs, et ornées de peintures sous mica réprésentant leurs chiffres et armoiries. Pour les personnages de moindre importance, dentelles à petits fers, le milieu des plats orné d’armes poussées en or, d’attributs emblématiques ou de sujets empruntés, le plus souvent, aux principaux faits de l’année, aux estampes les plus en vogue. C’est tantôt la figure de Moreau, les amours de Glycère , pour les Chansons de Laborde, reproduite sous le nom de : Sollicitations pressantes , tantôt la France en extase devant Mgr. le Dauphin couché dans son berceau, tantôt le portrait d’une comédienne dans le costume de son rôle, ou bien l’enlèvement dans les airs d’un ballon et de sa nacelle, plus tard enfin, la prise de la Bastille, etc. Les dentelles souvent compliquées, qui servaient d’encadrement à ces milieux frappés en or plein, étaient de composition très variée, et venaient d’un seul coup. Tessier, doreur, possédait dans sa boëte à dorer vingt plaques gravées pour les Collombat , treize pour les Étrennes Mignonnes, et une cinquantaine de milieux d’almanachs, petits personnages en pied, portraits du Roi et de la Reine, petits et grands bouquets, groupes d’oiseaux, vases et corbeilles de fleurs, etc. . . (i).

« Les exemplaires ordinaires étaient simplement reliés en maroquin de différentes couleurs, doublés de tabis bleu pâle ou rose, en veau façon écaille, doublé de papier d’ornements à fond d’or, ou simplement encore couverts de ce même papier et dorés sur les feuillets. »

D’autres étaient avec fermetures, « de manière à ne pas s’ouvrir dans la poche. » C’était une invention du sieur Desnos qui déclarait, en cela comme en toute chose, n’avoir pas « d’autre but que la satisfaction du public. » D’autres avaient des petits goussets ; tous étaient disposés de façon à recevoir, à l’intérieur, une glace, à l’usage des petites-maîtresses,

(i) Voir les motifs pour reliures d’almanachs provenant du Catalogue des fers qui sont dans la boëte à dorer de Tessier, reproduits par M.de Savigny de Moncorps dans son intéressant article sur cette curiosité unique (Le Livre et l’Image, tome I, fascicule 6, août 1 8g3 . )

et non dédaignée des petits-maîtres. Les glaces de volume étaient, alors, un commerce fort achalandé : il ne s’en fabriquait pas moins de huit numéros, dont les prix variaient de 10 sols à 5 livres, suivant le Tarif des glaces de la manufacture Royale , imprimé en 1754. Bref, ces petits bijoux avaient, pour toutes les branches, leurs spécialistes choisis parmi les ouvriers les plus renommés. Destinés à un public délicat, ils n’étaient touchés que par des mains délicates.

L’almanach aux figures finement gravées était tellement entré dans les mœurs, que les premiers échos de la Révolution le laissèrent pour ainsi dire insensible. Ne voit-on pas encore apparaître, à la date de 1793, L'Heureux mariage , Etrennes anacréontiques au goût du siècle d’or. Il y a plus ; le genre déteignit sur certaines publications politiques. Telles : les Époques les plus intéressantes des révolutions de Paris (1790); les Etrennes Nationales (1790), avec compositions de Duplessi-Bertaux ; La Lanterne magique ou Fléau des Aristocrates (1790) ; V Almanach de la Fédération de la France (1791); Le Fanal des Patriotes ou les LXXXIII Départemens (1791) ; Le Panthéon des Philantropes ou l'École de la Révolution (1791); La Réunion des Uniformes ou l'Almanach des Trois Couleurs (1792); Les Goguettes Parisiennes (1792). Jubert et son successeur, Janet, publient même de petits in-32, remplis de vignettes d’actualité dues à Dorgez, au premier rang desquels il faut citer L'École de la Modestie ou le Manteau civique (1791), La Civilogie portative ou le Manuel des Citoyens , tandis que Moreau grave les figures bien connues de Y Almanach de la Révolution française , et que Borel dessine un frontispice pour Y Almanach du Père Gérard (1792). Assurément, certaines illustrations montrent, déjà, de façon probante, la décadence de l’art et du goût si caractéristique en ces premières années de transformation ; les compositions ont moins d’allure, les estampes sont gravées moins finement, quoique l’influence du xvme siècle laisse encore des empreintes ineffaçables sur toute cette littérature politique. Mêmes conséquences dans la reliure : sur les plats, le bonnet phrygien et les attributs du nouveau régime remplacent invariablement l’Amour et son carquois, et le métier, en lui-même, se ressent vivement de ce brusque changement.

On ne se sert plus guère, dit M. Léon Gruel, dans son très intéressant Manuel historique etbibliographique de l’amateur de Reliures, que de quel ques fers mal dorés, et ce praticien émérite ajoute : «Ainsi, j’ai rencontré un petit volume :La Constitution française, présentée le 3 septembre 1791 et acceptée par le Roy, relié en maroquin rouge, présentant au centre de chaque plat, un milieu de ce genre sur fond de mosaïque verte. Le

L’ALMANACH A TRAVERS LES AGES

dos, qui reflète déjà l’effervescence des esprits, porte, en guise de titre, cette fameuse devise : vivre libre ou mourir. — J’ai aussi trouvé V Almanach National de 1793, relié avec les emblèmes alors le plus communément employés; ce motif (1), répété au dos, dans chaque entrenerfs, forme l’ensemble de la composition ; les plats sont ornés d’un trois-filets or et, aux angles, figure le bonnet phrygien au bout d’une pique. Au centre et en forme d’armoirie, un milieu, dont le principal sujet est composé d’un faisceau de piques surmonté du bonnet phrygien. Cette reliure, qui était spéciale à ces almanachs, est une des plus soignées de l’époque (1). »

Dans leur ensemble, les almanachs de la Révolution n’onlrien de bien particulier. Ici, ce sont les pamphlets violents ou orduriers contre les gens et les choses de l’ancien régime, tel le Calendrier du Père Duchesne ou le Prophète sac-à-diable ; et, dans le même esprit, les satires, les parodies contre les représentants et les institutions du nouveau régime, toutes les Constitution en vaudevilles , les Folies nationales, les Lubies d’un aristocrate', VA B C national , tous les Almanach des honnêtes gens , toutes les Étrennes aux gens de bien , littérature endiablée qui répond aux massacres par des bons mots, qui transforme l’Assemblée constituante en Assemblée destituante , les républicains en brissoteurs (on dirait, aujourd’hui, plus prosaïquement : « chapardeurs ») et ne respecte, guère plus, la Marseillaise :

Allons, enfants de la Courtille,

Le jour de boire est arrivé. (2)

(1) Le Musée Carnavalet possède une intéressante collection de reliures et de fers à dorer de l’époque révolutionnaire. Deux de ces motifs ornant la reliure du petit Calendrier de la Cour, l’un à la date de 1791, l’autre à la date de 1792, ont été reproduits par M. Gruel. Le premier représente la prise de la Bastille, dans un médaillon rond orné de petits fers, couronné au sommet par un bonnet phrygien accompagné d’une crosse et d’une épée en sautoir; dans le bas du terrain on remarque un petit canon braqué sur le monument principal.

Le second nous donne une scène tirée d’un épisode révolutionnaire, alors que le peuple, dans les rangs duquel il y avait beaucoup de femmes, se rendit en masse à Versailles pour réclamer la rentrée du Roi à Paris; on y voit des femmes en train de boire, ramenées de Versailles à Paris sur les canons de la Garde Nationale. Au-dessous de cette composition, on lit : a la santé du roi et de la nation.

(il Rivarol eut, on le sait, une grande part à la publication de ces pamphets. Une note du Discours de la Lanterne aux Parisiens , de Camille Desmoulins, le constate sous la forme suivante : «On ne peut plus parler d’almanachs, qu’on ne se rappelle le divin faiseur, Monseigneur le comte de Rivarol. On sait tout le mal que lui fait la Révolution et le mélange impur des trois Ordres. Les lettres de Bagnoles mandent que les paysans ont brûlé l’ancien et superbe château de Rivarol... Heureusement la manufacture des almanachs va lui rendre de quoi faire rebâtir un château bien plus magnifique. Voyez quels beaux almanachs vous avez à faire, monsieur le comte: l'Almanach de l’Assemblée nationale, l’Almanach de l’Hôtel-de-Ville, l’Almanach des Districts, l’Almanach des douze mille brochures de cette année, l’Almanach des quarante mille pensionnaires du Roi, l’Almanach des soixante mille filles, l’Almanach des cent mille cocus. #

là, les almanachs purement politiques ; ailleurs, les chansonniers, les almanachs techniques. Les chansonniers portent des titres significatifs : la Gamelle Patriotique ; la Muse Républicaine, publiée par Saint-Just ; Anthologie patriotique ; Les Concerts républicains ou choix lyrique et sentimental , avec gravures de Queverdo ; La Lyre de la Raison ; Les petits Montagnards ou le bonheur des habitants des campagnes , et ce sont, ou des chansons guerrières, sentant la poudre et le salpêtre, ou des hymnes, cantiques, odes et stances à l’Être suprême, « propres, » pour parler le langage du temps, « à former la jeunesse aux vertus civiques et à entretenir dans l’esprit des bons citoyens la gaîté républicaine. »

Les almanachs techniques, géographiques, militaires, agricoles, ont également en vue l’enseignement, l’école et la diffusion des idées nouvelles. Ils affectionnent, toujours, la forme d’entretiens portant sur la morale, sur la justice, sur le gouvernement, sur les questions sociales, sur les vertus républicaines. Beaucoup, il faut le reconnaître, ceux qui s’adressent au cultivateur surtout, sont conçus dans un esprit assez élevé. Après l’almanach galant, l’almanach instrument de propagande et de moralisation. Si, sous le Directoire, l’empire de la beauté et les charmes de la sensibilité reprennent leur influence ; si Paul et Virginie est mis en almanach ; si les Incroyables, les Merveilleuses, les Inconcevables, les Raisonnables prennent place, dans les in-32, concurremment avec toutes les folies du jour, il n’en est pas moins vrai que ces deux tendances, la propagande et la vulgarisation, se retrouveront, sans cesse, à certaines périodes déterminées de notre histoire moderne.

Mais la Révolution ne se contenta pas de modifier l’esprit général des anciennes publications; il est un point, capital, celui-là, sur lequel elle fit table rase des usages admis, le calendrier. La réforme officielle, due à la Convention Nationale, fut le germe de toute une série d’almanachs nouveaux, imbus des idées philosophiques, ou inventés par des cerveaux déséquilibrés. Dès 1788, Sylvain Maréchal avait publié son Almanach des Honnêtes Gens , daté « l’an premier du règne de la Raison, » et appelé ainsi parce que, aux noms des saints et saintes du calendrier grégorien, se trouvaient substitués des noms d’ « honnêtes gens », « dans le but, pensait l’auteur, de rapprocher au moyen d’un lien commun de fraternité, tous les habitants de la terre divisés entre eux parles religions. » Plus tard, d’autres donnèrent aux mois les noms des grands hommes, et remplacèrent les saints par des députés (voir le Nostradamus moderne , n°988). Voilà une idée qui ne nous viendrait plus, aujourd’hui. Certains aussi, personnifièrent les grandes divisions de l’année au moyen de qualifications

L ALMANACH A TRAVERS LES AGES

génériques, telles la Loi (c’était janvier) ; le Peuple (février) ; les Époux (avril), etc. Mais, chose inconnue, ce genre de calendrier ne datait, en vérité, ni de Sylvain Maréchal, ni de la Convention ; le véritable inventeur, à qui je considère comme un devoir de rendre, ici, publiquement justice, était l’auteur des Heures nouvelles à l'usage des Magistrats et des bons Citoyens (i 776), dans le calendrier duquel prenaient place des évêques, des graveurs, des historiens, des horlogers, des ministres, des imprimeurs, des jurisconsultes, des littérateurs, des orfèvres, des médecins, des philosophes, des rois, des savants, et même, chose assez hardie pour l’époque, des comédiens. Quoi qu’il en soit, ces calendriers de fantaisie ne survécurent pas à la publication de l’almanach lui-même, alors que le calendrier révolutionnaire officiel devait se rencontrer, dans nombre de publications, jusque vers l’an XIV (1).

Combien multiple l’almanach du xixe siècle ! Et c’est cette variété même qui constitue son intérêt. Il a emprunté de tout aux siècles précédents, ayant des recherches d’élégance, visant à un style particulier durant le premier Empire et la Restauration, popularisant dans les campagnes les idées ou les créations nouvelles, telles les caisses d’épargne, les assurances, la coopération, les programmes socialistes, les chemins de fer, servant de pamphlet pour ou contre les idées libérales, pour ou contre l’influence jésuitique : aujourd’hui, républicain-démocratique; demain, napoléonien ou monarchiste de droit divin. En fait de chansonniers, il laissera une production considérable; en fait d’annuaires, il a multiplié ce genre dans des proportions telles que, parvenu à l’an de grâce 1895, on est en droit de se demander si les escarpes, les rouleurs et les rouleuses du pavé parisien, n’auront pas, eux aussi, demain, leur annuaire.

Pénétrons plus avant dans cette production, et cherchons à esquisser les physionomies des genres et des époques.

Sous le premier Empire et sous la Restauration, les almanachs à figures, encore fort nombreux, abandonnent peu à peu le burin et l’eauforte, et se cantonnent dans le pointillé anglais, bien certainement la chose la plus grise, la plus terne, qu’il soit possible de voir. Les autres, je veux dire les publications de colportage, perdront leur élégance relative, comme typographie surtout, préparant ainsi la voie aux

(1) Le calendrier républicain s’ajouta, alors, à une foule de publications qui n’avaient rien de l’almanach. On le trouve, ainsi, à la suite de la plupart des nombreuses « Constitution française » qui se publiaient dans le format in-3î ou in-64.

horribles petits volumes qui, des années durant, répandront à flots, les mêmes mauvais vers, les mêmes horribles calembours, les mêmes historiettes privées de tout sel. S’ils conservent un frontispice, d’un par tradition, par habitude, ce sera une vignette au coloris grossier, tirage tellement primitif, qu’on hésite un temps avant de se prononcer sur la nature de l’œuvre, avant de pouvoir définir si l’on a devant soi un bois ou quelque cuivre fortement usé.

Le colportage monte et bientôt envahit tout, avec ses éditeurs attitrés encore plus nombreux qu’au siècle dernier.

Jusqu’en i83o, c’est, toujours dans les vieilles boutiques de leurs prédécesseurs, Tiger, rue du Petit-Pont, qui s’intitule tantôt imprime urlibraire , tantôt rédacteur et éditeur , Tiger qui aura bientôt pour successeur Demoraine et Boucquin ; Montaudon, successeur de la veuve Quillau, rue Galande; Caillot, rue du Hurepoix, puis rue Pavée Saint- André; Stahl, rue St-Jacques; Aubry, au Palais de Justice; Marcilly, rue St-Julien-le-Pauvre, faisant à la fois, le luxe et le colportage; Jourdain, quai des Augustins; Delarue, quai des Grands-Augustins, qui inondera Paris d 'Etrennes annuelles (i). — Et après i83o, Gauthier, rue du Marché-Neuf, près le pont Saint-Michel, et son successeur; Derche, Desloges, rue St-André-des-Arts; Krabbe, rue Dauphine; Passard, rue des Grands-Augustins; Vieillot, rue N.-D. de Nazareth; Durand, rue Rambuteau, jusqu’à ce que Pagnerre, en créant le grand dépôt de tous les almanachs, donne au colportage un centre dont la maison Plon fera, par la suite, un véritable royaume.

De ci, de là, dans la production illustrée qui se respecte encore, quelques réminiscences de la belle époque, Les Secrets de l'Amour dévoilé (1802), Les Costumes des Dames Parisiennes (i8o3), Les Délices de Paris (i8o3), L'Almanach des Modes et de la Parure (i8o5), Le Bijou de l'Amour (1807), La Clef des Cœurs (1807), mais, après 1810, on ne trouverait plus trace des anciens bijoux. Et comme tout cela est lourd, empâté; comme tout cela indique bien que le secret de ces jolies choses est à jamais perdu.

(1) Mentionnons, ici, à partir de 1825 jusqu’en 1845, les Etrennes mignonnes, astronomiques et géographiques, les Etrennes Astronomiques et Géographiques, les Etrennes sans pareilles de Falaise, les Etrennes Mignonnes, véritable trésor des marins, les Etrennes Militaires, les Etrennes désirées des Français, les Etrennes morales et religieuses, les Etrennes intéressantes des cinq parties du monde, les Etrennes d’Or ou la Quintessence des Etrennes, La perle des Etrennes, ou le Messager de la Cour, les Nouvelles Etrennes Royales, le Petit Théâtre de l’Univers, — toutes dans le classique format in-32, et dans le goût typographique des publications similaires du xvme siècle, ayant, en guise de frontispice, des cartes ou des planches de portraits et d’images populaires se dépliant.

l’almanach A TRAVERS LES AGES

Le triomphe est pour certaines publications spéciales d’une allure tout à fait particulière, une sorte de xvme siècle, mis à la portée des idées et des goûts du jour; les Almanach des Dames , avec leurs

petits portraits en buste, — les Ménestrels , — les Troubadours , — les Chansonnier de la Cour et de la Ville , — les Chansonnier de Mars et de l'Amour , — les Almanach dédiés aux Dames ou aux Demoiselles , — les Hommage aux Dames ou aux Demoiselles , — les Chansonniers, dédiés aux mêmes, — les Guirlande des Dames, — les Corbeille de Roses , — \es Abeilles,— les Lyres, aux sons et aux soupirs particuliers , qu’elles soient dédiées aux dames ou consacrées aux théâtres ; — les Luth, — les Romanciers, toujours « des dames » ou des « demoiselles»;— les Pèlerin, — les Échos des Bardes, — et bien d’autres types ou collections,

Frontispice de l’almanach Le Chansonnier du Jour (Premier Empire).

sans compter toute la série des « Fleurs » et des « Bouquets » : Fleur de myrte, la Rose et l' Immortelle, le Lys et la Violette (almanach politique, cela va de soi), les Bouquets de roses, de pensées , de camélias, de violettes. Il y aura des recueils entiers sur les roses ; l’on verra même apparaître Y Almanach de V Hortensia. Jamais encore la fleur naturelle, quelque peu réléguée à l’arrière-plan au siècle précédent, tout occupé à cueillir d’autres fleurs, n’avait joui d’une telle popularité.

Même chose pour la nature, débordant alors de toutes parts, dont les almanachs chanteront les charmes, les douceurs, les spectacles, les chefsd'œuvre incomparables. Conséquence de l’influence exercée sur les idées par Rousseau et Bernardin de St-Pierre (i).

Ajoutez à cela les publications qui subissent l’influence musicale, — encore une chose ignorée des générations précédentes, sous cette forme tout au moins, — le Grétry des Dames, le Petit Favarl, le Rossini

(i) Ces qualificatifs se lisent sur les titres d’almanachs publiés de 1802 à 1810.

français , le Mozart des Dames, le Petit Boïeldieu, la Dame blanche , célèbre comme opéra comique et comme omnibus; puis toute la série des chansonniers et des recueils de sociétés bachiques, — une vraie pluie — Caveau , Nouveau Caveau, Caveau Moderne, Enfant lyrique du Carnaval, Soupers lyriques, Dîners du Vaudeville, Soupers de Momus, Soirées de Momus, Giboulées de Mars , les chansonniers multiples des Variétés ou du Vaudeville, tout cela avec des frontispices, avec une petite vignette gravée sur le titre, servant également d’illustration à une chanson du recueil, tout cela avec des couplets et des rondes d’Armand Gouffé, de Brazier, de Charles Malo, de Désaugiers, de Ducray-Duménil, de Jacquelin, Ourry, Piis, etc., puis les Almanachs des Gourmands, auxquels on répondra par Y Almanach des Affamés-, et enfin, les almanachs de modes, inaugurés en 1 8 1 5, avec les dessins au coloris si délicat d’Horace Vernet, constituant, à côté des recueils sur le théâtre : Étrennes dramatiques, Théâtre des Dames, Musée des Théâtres, Abeille des Théâtres, une des particularités du jour, et vous aurez la caractéristique exacte de ce premier quart du siècle, qui, lui aussi, Napoléon régnant, eut la manie des Annuaires officiels, des Indicateurs et des Étrennes donnant les noms des gens en place.

Il convient d’ajouter que la plupart de ces almanachs se remarquent aussi par leur aspect extérieur. Si le maroquin est encore couramment employé pour les petits calendriers de la Cour, tous les autres, in- 1 8 ou in-32, se présentent cartonnés, avec des emboîtages également de carton, recouverts de papiers de toutes couleurs : rose, bleu, vert, gris, jaune, et sur lesquels courent tantôt des figures, femmes ou amours, tantôt des ornements, roses, papillons, oiseaux, cygnes, tantôt des compositions gouachées se détachant sur des fonds blancs et qui présentent, quelquefois, un véritable intérêt documentaire au point de vue des mœurs ou des modes. D’autres sont reliés en étoffe, principalement en velours, alors l’indicateur suprême de la richesse; d’autres encore montrent, sous

En-têtes de pages de Souvenir et de calendrier (Restauration).

l’almanach A TRAVERS LES AGES

verre, des bariolages bizarres qui jouent au véritable tableau. Des glaces avec des appliques de cuivre, comme les commodes, comme les lits (i).

L’almanach traité à la fa- , T,

WJ

çon d’un meuble. Ce n’est î pas positivement joli, mais, avec un pareil vêtement, ; pas moyen de se tromper sur l’origine. A l’intérieur, ce sont des Souvenirs historiés,des têtes de femmes, J

ou des vignettes, en médaillon, des encadrements de fleurs ou d’ornements, des vues; tout cela au pointillé anglais, toujours lourd, sentant le papier à lettres ou les feuilles de compliment, quoiqu’on y trouve, quelquefois, des perles dans le genre Prudhon (2). Comme l’almanach lui-même, ces Souvenirs ont leur titre, mélange

Dos. de cartonnages du Jg professeur d’écritUre Dos de cartonnages de premier Empire et de la r la Restauration.

Restauration. et d’ornement, mélange de

guirlandes de fleurs et de motifs d’architecture ou de bijouterie, avec

(1) Plusieurs de ces spécimens de reliure se trouvent dans la collection de M. Félix Meunié, une des plus riches en almanachs à figures du premier Empire et de la Restauration.

(2) Ces « souvenirs » sont, aujourd’hui, fort recherchés. Voici quelques fiches, empruntées au catalogue du libraire Greppe, qui montreront les prix qu’ils atteignent :

« i2o33. — Souvenir. Paris, Le Fuel, s. <i., in-18, en feuilles. 8 fr.

i titre avec vignette et 12 vign. dans le genre Prudhon. Attributs des arts libéraux.

Le calendrier est avant la lettre. »

a 12034. — Souvenir. Paris, Le Fuel, s. d., in-18, en feuilles. 8 fr.

Suite de I titre et l3 ff. gravées, avec vignettes allégoriques en médaillon et guirlandes de fleurs à chaque page, avant la lettre. »

« 12036. — Souvenir. Paris, Le Fuel, s. d., in-18, en feuilles. 20 fr.

I titre avec vignette et 12 ff. pour le calendrier , avant la lettre, avec un portrait de femme illustre en tête de chaque ff. parmi lesquels on remarque M™1 2 de Sévigné, La Vallière, Ninon de Lenclos, Montespan, Maintenon, etc. »

a 12037. — Suite de 24 feuillets gravés, publiés par Le Fuel, au commencement du siècle, in-18, en feuilles. 5 fr.

Ces 20 ff. comprennent le calendrier avant toutes lettres ; au haut de chaque page on remarque une vignette allégorique. »

des sphynx, avec des lyres, avec des corbeilles, avec des papillons. Calepin de poche à l’usage des dames, habillé au goût du jour, continuant la tradition du xviii® siècle, accompagné d’un choix de poésies, et transformé en almanach par l’adjonction d’un calendrier.

Et maintenant, si vous voulez savoir ce que contiennent tous ces almanachs, tous ces chansonniers, pénétrez à notre suite, dans la boutique du libraire, guidés par l’auteur du Tableau du premier jour de l'an pour 1 8 1 6, un contemporain qui connaît bien son sujet :

Approchez de la boutique d’un libraire du Palais-Royal, dit-il : elle est chamarrée de toutes sortes de couleurs, comme la palette d’un barbouilleur d’enseignes. Voyez, examinez, et connaissez les prodiges que peut opérer l’amour du gain. Ce livret magnifique, ce volume que l’on n’ose toucher, ces pages qui assureraient la réputation de Didot, ces vignettes qu’on ne peut trop admirer, cette reliûre (sic) en taffetas moiré, ouvrage de l’adroit Lefuel, ces peintures délicates qui ornent l'étui de ce chef-d’œuvre, ce bijou enfin qui fera sourire les grâces auxquelles il est destiné, tout cela, hélas ! n’aboutit qu’à nous faire voir les vers de MM. Mouffle, Brichard, Brulebœuf, Broisse, Cochet, Charamond, Dochelet, Durzi, Fauchou, Gallimée, Guiet, Hédouin, Jubé, Labitte, Malignon, Soulié et Bizien du Lézard. On rapporte que les fameuses pyramides d’Égypte n’ont été élevées que pour servir de

« 12038. — Suite de 12 ff. grav., Le Fuel, commencement du siècle. 6 fr.

Calendrier avant la lettre, avec un joli portrait de femme à chaque mois et médaillons allégo-

Titre de <c Souvenir » provenant de l’almanach : L'Eloge des Belles (1811).

Titre de « Souvenir * provenant de l’almanach : Hommage aux Dames ( 1 8 1 7) .

riqucs. »

l’almanach A TRAVERS LES AGES

tombes. Les beaux-arts se seraient-ils donc re'unis pour ensevelir les grands poètes que je viens dénommer? O perfides beaux-arts 1 vous ferez bien

vendre leurs vers, mais je vous défie de les faire lire. Jolis Almanachs dédiés aux Dames, vous entrerez dans la gibecière des élégantes; mais elles ne perdront pas leur temps à connaître les richesses que vous renfermez : elles s’en tiendront à la couverture. C’est tout ce que veut Lefuel, qui vous vend ; c’est tout ce que veulent les galans qui vous achètent.

C’est un spectacle vraiment curieux que la boutique d’un libraire, le matin du jour de l’an ; la foule s’y presse ; vous croiriez que chacun court après l’instruction, et craint d’arriver trop tard. Écoutez un peu : cet homme qui donne vingt francs d’un brillant Almanach, ne voudrait pas payer Titre de « Souvenir » provenant de l’aima- dix SOUS le même Ouvrage s’il était imprimé nach : Hommage aux Demoiselles 1.182b). comme on imprime ordinairement BoSSUet

et Corneille. Il veut faire un cadeau, et il achète une reliure. Ce jeune homme qui, placé devant l’étalage, écarte avec crainte les feuillets non coupés du Chansonnier des Grâces , est l’auteur de deux couplets qu’il a envoyés à l’éditeur, en le priant de les insérer dans son recueil, s’il les en trouvait dignes ; il tremble de ne pas voir figurer son nom inconnu parmi les noms si célèbres qui font la gloire et la fortune de cet almanach; c’est à la table alphabétique qu’il apprendra son sort; malheureusement c’est là que les feuillets ne sont point coupés; que faire? Achètera-t-il? C’est qu’il est bien dur de payer trois francs les vers de ces Messieurs. Il s’ingénie, il élève le volume au-dessus de ses yeux, il place le feuillet recéleur à l’opposite du jour, il découvre... Oh 1 comme son cœur palpite! comme le jour lui couvre les jours ! Il tire son argent, paye sans demander combien, sans même s’inquiéter si MM. Mouffle et Biqien du Lézard ont contribué à grossir le précieux volume ; et, bientôt retiré en quelque coin, il lit avec avidité les deux couplets que son génie ait créés ; il les contemple bien imprimés ; il lit, il épelle son glorieux nom pour bien s’assurer que c’est le sien; il est heureux heureux comme un sot.

Parmi cette multitude d’Almanachs qui apparaissent un moment, à la fin de l’année, il en est un qui vit encore, mais qui n’a guère conservé que son nom : c’est Y Almanach des Muses. Il est toujours aussi gros que de coutume ; je vois toujours une liste d’auteurs aussi étendue; il est encore couvert de son modeste papier bleu : rien n’y est changé hormis les vers. Mais c’est la faute

du temps qui nous a emporté tant de bons poètes, et qui ne nous a laissé que MM***. C’est aussi la faute du public, qui n’aime plus les vers; il lui faut de la prose; cela lui suffit.

Que dis-je de la prose ? il lui faut des chansons.

Voyez comme il accueille le Caveau moderne , où l’on répète avec tant d’esprit : Buvons et mangeons ; où l’on se bat si bien les flancs pour dire : Soyons gais ; c’est maintenant le trésor du Parnasse. Il n’est plus question

LU

de poème épique, de tragédie; on ne connaît que la chanson. La chanson ! Écoutez un de ces messieurs qui soupent ou qui dînent poétiquement, et puis vous saurez avec quel respect on doit parler de la chanson. Boileau n’avait pas une plus haute admiration pour le sonnet. La chanson a ses Homère et ses Virgile , et l’on ne peut nommer Panard , Collé et Piron sans se découvrir aussitôt. N’allez pas croire que ce dernier soit révéré à cause de sa Métromanie , ou de quelques-unes de ses épigrammes, c’est pour avoir fait deux ou trois bons couplets ; car

A peine en compte-t-on deux ou trois entre mille.

Fuçélier a aussi ses admirateurs, et nos neveux rediront un jour les grands noms de Désaugiers, Bérenger r Gouffé et Brasier. Ils diront : c’étaient les plus illustres chansonniers du xix* siècle; c’étaient les seuls hommes qui soutenaient dignement notre gloire littéraire. En effet, la chanson est une grande consolation pour tout ce que nous avons perdu.

Voilà, appréciée par un contemporain, la production littéraire des Le Fuel, des Janet, des Marcilly, des Rosa, ces héritiers des élégances et du procédé de Desnos. Voilà le petit bijou du jour de l'an (i) dont le calendrier et le souvenir se changent à volonté, qui s’offre aux élégantes accompagné d’un cornet de papillotes et dont les titres, souvent étranges, remplissent les pages des catalogues spéciaux imprimés, pour la circonstance, par les libraires à la mode (2).

L’almanach se promène ainsi jusqu’en i83o, continuant à cultiver les Grâces et la Galanterie, se laissant même facilement aller, peut-être parce que troubadouresque, aux gauloiseries sur les trous, quittant les attraits du sexe charmant, pour chanter le retour des Lys, en 1816, ou les exploits des braves de la grande armée devenus officiers à demisolde, pour donner les derniers coups de pied de l’âne au César tombé, pour conseiller les électeurs et populariser la Charte, pour critiquer les députés « dont le seul objectif est de venir, à la tribune,

(1) Les in-32 et les in-16 de ces libraires-éditeurs étaient surtout destinés aux étrennes à l’usage du beau sexe. Sur un tirage à 1.000 exemplaires, par exemple, 600 recevaient des reliures élégantes et des cartonnages de fantaisie avec adjonction d’un calendrier, tantôt en un cahier de 12 pages, tantôt sous forme d’une feuille ajoutée et repliée. Les autres restaient brochés, recouverts d’un papier de couleur, quelquefois d’un titre imprimé, destinés à quelques acheteurs que ne tentait point l’habit du jour de l’an, ou attendant l’occasion pour être, à leur tour, luxueusement habillés. Des soldes de chez Le Fuel sont ainsi sortis, ces dernières années, des arrière-boutiques de quelques libraires; certains avec l’adjonction d’un second titre destiné à rendre plus facile l’écoulement d’un produit ancien. J’ai ainsi en main Le Petit Rôdeur ou l’Ecouteur aux Portes, de chez Le Fuel (1828), avec titre factice de chez Delarue, quai des Augustins, ainsi libellé : Le Petit Rôdeur de Société, Recueil d'historiettes intéressantes.

(2) Je signale, entre autres, d’après les indications de la Bibliographie de la France, les pièces suivantes : — Catalogue des Almanachs et autres livres de Lefuel, imprimerie de Fain (1814). In-4. — Notice des Almanachs et livres nouveaux qui se trouvent en vente pour l’époque du jour de l’an 1818, chez Rosa. In-4 (la même pour les années 1819 et 1820).

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déclamer des phrases », pour servir les passions des partis politiques, pour flageller les ultra et les jésuites, les ventrus et les girouettes.

Dans cet ensemble, ce qui se développe, surtout, ce sont trois spécialités , d’ordre bien différent, les almanachs de modes, les étrennes religieuses, les annuaires de médecine.

Après i83o, Y Almanach de France inaugure les publications dont l’objectif sera d’apprendre aux Français leurs devoirs, leurs droits, leurs intérêts ; peu à peu, la tendance à ressusciter l’astrologie, tout en remplaçant les anciens pronostiqueurs par des prophètes soi-disant plus véridiques, plus sincères, se fera jour; on cherchera même à substituer « des choses tant soit peu raisonnables aux folles et absurdes prédictions du temps passé » (i), et tandis que les courses de chevaux auront, à partir de 1834, leur calendrier officiel, les questions sociales et les souvenirs napoléoniens deviendront, aux approches de 1840, la grande préoccupation des faiseurs d’almanachs. Communistes, fouriéristes, socialistes, démocrates exposeront, ainsi, leurs doctrines coram populo en des petites brochures aux couvertures imprimées, et d’aspect peu séduisant. Après avoir été aristocratique, mondain, galant, l’almanach se popularisait, abandonnant toute originalité, vivant d’emprunts, se contentant de réunir, de grouper, de couper ce qui avait déjà eu les honneurs de je ne sais combien de reproductions. Auguste Lireux, dans un article publié par Y Almanach

(1) A vrai dire, les « prédictions » du temps passé avaient toujours leur public. Les almanachs dits « de Liège », notamment, peuvent être considérés comme n’ayant jamais cessé de paraître, imprimés à Paris, à Troyes, à Lille, et autres lieux. En 1817, Tiger avait inauguré le Double Almanach Liégeois-, en 1819, Stahl entreprenait Le Double Liégeois. L’éditeur Pagnerre, en créant, en 1837, Le Petit Liégeois, Le Triple Liégeois, le Double Almanach français ou le nouveau Nostradamus, voulut réagir contre les prédictions absurdes, contre les mensonges éhontés de tous les éditeursastrologues spéculant sur l’ignorance, sur la crédulité du public. Ses entreprises, dans cet ordre d’idées, paraissent avoir été accueillies favorablement (voir, au supplément, sous la rubrique Petit Liégeois, les explications fournies par l’éditeur).

Frontispice d'un almanach politique de la Restauration.

du jour de l’An de 1846, a pu définir ainsi, avec exactitude, ces banales publications :

« Voyez tous ces petits livres, jaunes, verts, gris, bleus, qui prennent un petit air sournois sous leurs couvertures imprimées. L’aspect est séduisant. On ne s’y trompe pas, ces petits livres sont des almanachs ; les almanachs seuls se présentent chez les libraires avec cette outrecuidance friponne, qui n’appartient qu’aux petits livres à peu près certains d’être vendus et achetés. Ouvrez-les maintenant. Ohl décidément, ce sont bien des almanachs ; tous commencent par un calendrier. — Continuez... sous prétexte d’almanach, voici que vous trouvez : — ou bien un certain morceau de roman qui n’a encore été publié que sous trois ou quatre formes diverses de publication ; — ou bien la brave histoire des braves grognards de ce brave Napoléon, la meme qui causa tant d’aise aux braves lecteurs du brave journal Le Siècle , et dont le succès fut si grand, que les braves porteurs eux-mêmes de ce brave journal, entraînés par l’enthousiasme, furent rencontrés à midi, en plein soleil, assis sur des bornes, et achevant de lire ces braves feuilletons dont l’intérêt les emportait au point de leur avoir fait oublier le service des braves abonnés.

« Ces Almanachs-là sont faits pour plaire particulièrement à ceux qui aiment à lire plusieurs fois la même chose. On a trouvé, d’ailleurs, le moyen de leur donner une grande actualité, c’est de mettre en vente, au mois d’août de l’an 1845, les almanachs de l’an 1846. — Il est probable qu’en 1846, c’est avant la fin de janvier qu’on fera paraître ceux de 1847. — Et enfin la concurrence pourra en faire paraître quatre ou cinq d’avance, et d’une fois, pour quatre années à venir. La rédaction ne retardera pas les astrologues. Les vieux feuilletons, les vieux romans sont tout prêts, un coup de ciseau suffit. Jamais on n’a servi plus à souhait un public aussi peu impatient. »

Mais la caractéristique de cette époque troublée qui va de 1 8 3 5 à i852, c’est bien réellement l’almanach astrologique, prophétique, astronomique, dressant un piédestal aux astrologues du passé. Nostradamus eut, à nouveau, ses partisans, ses fanatiques, et l’on peut dire que les almanachs des dernières années du règne de Louis- Philippe, en réveillant les prophéties et les superstitions napoléoniennes, contribuèrent grandement au rétablissement de l’Empire. (1) On cherchera ainsi, pour employer les expressions d’un pronostiqueur contemporain, « à frapper la conscience des hommes du jour les plus incrédules sur la grandeur des événements qui se préparent », on annoncera pour les années à venir, 1842 notamment, de terribles catastrophes, on ira jusqu’à affirmer que la mort du duc d’Orléans avait été prédite dans une des Centuries de l’astrologue provençal, h' Almanach

(1) Signalons ici, parmi ces publications significatives : le Messager du Grand Homme (1849), le Neveu du Grand Homme (i85o et i85i), l’un par Mathieu Laënsberg, l’autre par Nostradamus, le Prophète français (184g), le Vœu de la France (i85a et 1 853) et tous les double et triple Almanach Napoléonien, à l’imitation des « Liège », à partir de 1 853.

l’almanach a TRAVERS LES AGES

prophétique fondé en 1841, publiera des « prophéties algébriques » révélant les événements futurs, politiques et religieux, et, douze ans après, avec la plus entière bonne foi, avec une conviction digne d’un meilleur sort, il s’évertuera à démontrer le bien fondé de ses prévisions.

« Si les recherches de ceux qui s’occupent de l’avenir sont encouragées par l’approbation de quelques penseurs sérieux », lit-on en tête de l’année 1 853 , « en revanche, elles rencontrent bien des incrédules, toujours prêts à fermer leurs yeux à la lumière. Le meilleur ou plutôt le seul moyen de convaincre ces sceptiques endurcis, c’est de leur prouver, par des faits précis, que la science prophétique n’est pas vaine, que ses calculs atteignent souvent leur but, et que les choses futures cessent d’être un mystère pour ceux qui les abordent avec une foi sincère et un esprit droit.

1 Qu’on parcoure la collection de V Almanach prophétique, déjà composée de douze volumes, et l’on y trouvera, presque à chaque page, des prophéties clairement énoncées, concluantes, dont l’avenir s’est chargé de justifier l’exactitude.

« Qu’on lise l’Almanach de 1842, p. 18, 19 et 33; celui de 1843, p. 56; celui de 1844, p. 14 et 3o ; celui de 1846, p. 34, 35 et 36; celui de 1848, p.41, 48 et suiv.; celui de i85o, p. 38 et 48 ; celui de i85i,p. 60, 85 et 86 ; celui de 1852, p. 33, 35 et 71, et il sera impossible de douter du caractère grave et utile des travaux de Y Almanach prophétique. »

Faut-il ajouter foi aux déclarations, aux affirmations de tous ces modernes pronostiqueurs, lorsqu’ils nous disent que le marchand accoudé sur son comptoir, l’ouvrier courbé sur son métier, tous, aux approches de 1 85 1, croyaient à un je ne sais quoi devant sauver la société. On ne saurait trop se prononcer. Mais un fait certain, c’est que les événements aidèrent singulièrement le prince Louis-Napoléon dans ses préparatifs de coup d’état.

L’astrologie, le magnétisme, la chiromancie, la phrénologie se donnaient la main : il y avait du Diable dans l’air, une sorte d’influence satanique pesait sur tout le colportage (1). Les almanachs publiaient, très sérieusement, « l’explication des charmes, maléfices, philtres et talismans», l’histoire du Diable, des dictionnaires des songes, et même, discutaient sur la bête de l’Apocalypse. Gomme un retour au moyen âge, aux années sombres des siècles encore plongés dans l'ignorance. A ce point de vue, la publication des almanachs prophétiques jette un jour particulier sur la littérature populaire de 1840 à 1 8 5 5 . Les Mathieu Laënsberg, les Liège, les Nostradamus, poussaient drus, simples, dou-

(1), Voir, notamment, au cours de notre Bibliographie '.La queue du Diable (1846). — Étrennes de Satan (1847). — Almanach du Diable amoureux (1849). — Conseils de Satan aux Jésuites (1849). — L e Diable rouge (i85o). — Le Diable vert (1854). — La malice du Diable.

blés, triples, vrais, véridiques, indispensables, venant de tous les coins de France, pénétrant partout, se plaçant sous l’égide du grand homme, du grand prophète (i). C’était comme une trainée cabalistico-napoléonienne à travers les villes et les campagnes.

Battant la grosse caisse, vantant leurs prédictions, les almanachs menaient grand bruit autour de leurs blagues : ils forçaient le public à se retourner, quand ils n’attiraient pas sur eux l’attention de la Censure, de cette même Censure qui ne leur fut point tendre, sous la Restauration (2), qui, bientôt, allait les détruire à coups de jugements (3), ou lancer contre eux la gendarmerie des divisions militaires (4).

Du reste, ils répondaient d’eux-mêmes, en publiant le « grrrrand jugement, condamnation et exécution de tous les almanachs pour l’année 1847 », ou la « discussion et controverse entre prophètes almanachiens ». Théâtre, chanson, caricature, toutes les productions leur réser-

(1) Derche, Demoraine et Boucquin, Moronval furent les éditeurs de tous ces nouveaux « Liégeois », à partir de 1844.

(2) La censure de la Restauration frappa les almanachs politiques, surtout à cause de leurs prédictions libérales et napoléoniennes.

(3) Sous la présidence du prince Louis-Napoléon et durant les premières années de l’Empire, l’autorité s’attaqua, surtout, aux publications démocratiques. Des jugements ordonnèrent la destruction de l’ Almanach-Cathéchisme (1854), de l’ Almanach de la France démocratique et de Y Almanach populaire de la France ( 1 85a), tous deux par Bouton, de Y Almanach de l’Organisation sociale, par Dezamy.

(4) Plusieurs compositions de Vernier, dans le Charivari, feront allusion à ces rafles d’almanachs opérées par la gendarmerie. (Voir la collection de ce journal entre 1849 et i853).

l'avant-garde des étrennes Vignette de Cham

L’Almanach comique. — Achetez-moi, je suis le plus cocasse.

L’Almanach pour rire. — Ne l'écoutez pas, le vrai farceur, c’est moi.

L' Almanach prophétique. — Prenez-moi ! je suis un almanach sérieux.

L’ Almanach lunatique. — C'est un vieux blagueur 1 adressezvous à moi .

Chœur des Almanachs. — Donnez-moi la préférence.

Le Bourgeois ahuri. — Pour l'amour de Dieu ! laissez-moi tranquille, j.e vous prends tous!

L ALMANACH A TRAVERS LES AGES

vaient une place : plus rien ne se faisait sans le couplet, le chapitre ou la vignette des almanachs. En 1 8 38, Clairville qui avait débuté l’année précédente, à l’Ambigu, avec Mil huit cent trente-six dans la lune , faisait jouer Mathieu Laènsherg est un menteur , amusante revue mêlée de couplets; en 1845, une autre revue à succès : VTà ce qui vient de paraître, contenait toute une curieuse scène sur les avant-coureurs des étrennes; au Palais-Royal, Levassor chantait Le véritable Mathieu Laènsberg, tandis que Cham, Vernier et autres, dans leurs mois comiques, paraphrasaient par le crayon, les prédictions des nouveaux prophètes. Bientôt tout Paris répéta avec Levassor les paroles de Bourget, chansonnier aujourd’hui bien oublié :

« Or, écoutez, petits et grands; car je vais lire dans les tems, moi. Pour vous prédire je braque ma lorgnette sur le zodiaque et je lis : oui ! je lis : le Verseau, les Poissons, le Bélier, et je dis : Tous ceux qui naîtront sous ces signes seront des personnes malignes ne craignant rien en se disant : Petite pluie abat grand vent.

( Agitant sa baguette divinatoire, et d’un air inspiré). « L’horizon s’obscurcit... les ombres de la nuit dérobent à ma lunette... le temps qui fuit... et l’année nouvelle commence le premier janvier. »

« Orage et giboulée d’Étrennes ! Averse de Pralines ! Pluie de Papillot (sic). — Désespoir d’une danseuse après avoir reçu des bijoux de six milords. — Apparence d’une gelée qui ne gèlera rien... la Seine y sera prise. — Inauguration de la statue de Molière sur la fontaine, avec une certaine pompe. — Plusieurs rivières, fatiguées de leurs eaux dormantes, sortiront de leur lit. — Malgré la loi sur le duel, un locataire froissé demandera à son propriétaire une réparation.

« Apparition subite d’une comète dans le Firmament; les Astronomes qui seront sur la trace distingueront sa voie dans le ciel où elle causera de la pluie et du beau tems. »

Refrain :

& C’est le destin qui se prononce. Par la suite on découvrira que tout ce que je vous annonce, tôt ou tard arrivera; et, d’ailleurs, comme le dit un adage fort sage : Qui vivra verra !... »

Le « véritable Mathieu Laënsberg » ira si loin, dans ses prédictions fantaisistes, que, quelques années plus tard, c’est-à-dire en i8i>4,Nadar, Commerson, Vachette, pourront hardiment lancer Y Almanach du Tintamarre rédigé par Mathieu Lanceblague (1).

(1) Les plaquettes et placards satiriques poussaient depuis 1840 avec une rapidité vertigineuse. A toutes les prédictions froidement sérieuses des almanachs prophétiques répondaient autant de prédictions comico-facétieuses. Le bon sens protestait contre les entorses que de soi-disant « astrologues véridiques » prétendaient lui infliger, et l’on verra, par les citations suivantes, que le rire n’avait point perdu ses droits. Ecoutons Maître Vilhelmus, de Dantzick, d’après le très intéressant placard qu’a bien voulu me communiquer M. Maindron :

L’humaine nature se plaît aux contrastes. Tandis que tous les pronostiqueurs, en des prédictions historiques, astronomiques et même comiques, continueront à intriguer les masses, faisant appel à ce vieil instinct du merveilleux, toujours vivace chez les foules, les penseurs, les réformateurs se serviront de l’almanach, aux approches de 1848, pour chercher à éclairer le peuple, pour vulgariser leurs idées humanitaires, a Après s’être évertué à créer des livres à l’usage du peuple » disait M. Anatole Jamais, dans sa préface à Y Almanach- Revue de Paris ( 1 844), « et avoir fait des essais presque toujours infructueux, on

« Prédictions certaines, positives, infaillibles et vraisemblables, déduites de l'observation du soleil, de la lune, des planètes , comètes , et autres astres, appliquées à l'art magique au moyen des sciences occultes et de mystérieuses spéculations ; par maitre Vilhelmus, de Dantqick, dernier et unique successeur d’Alcofribas, Nostradamus, Cagliostro, Campabollino-Romani, Mathæus-Caffski, Mathieu Laénsb erg et autres : pour l’an de grâce 1840.

a Au liseur bénévole, salut et paix.

« Il ne sera tenu de croire aux présentes que quand il en aura vu l’effet.

Accourez à toutes jambes, Tronçons, bancroches, boiteux, Culs-de-jatte, vieux goutteux,

Et pieds-bots, non moins ingambes, Écoutez, tous, mes discours,

Et rapportez-les aux sourds.

L’on mettra plus d'un cautère Sur une jambe de bois;

L’on verra, du haut des toits, Tomber trois couvreurs parterre; Plusieurs marins se noieront Quand dans l’onde ils périront.

Enfin voici l’an quarante, Attendu depuis cent ans;

On disait à tous venants :

« Attendez à l'an quarante. > On tiendra donc cet an-ci, Ce qu’on promettait ainsi :

Au milieu de l'obélisque Un crocodile éclora.

Alors on s'apercevra Qu’il était venu d’Égypte, Etant encore dans son œuf, Et cela paraîtra neuf.

L’on verra les incurables Guéris dès le sept janvier; En foule iront s'acquitter Les débiteurs insolvables ; Les poules auront des dents, Et les merles seront blancs.

Ce monstre couvert d’écailles, Et même assez étonnant, Dévorera en naissant L’invalide sans défense Qui faisait voir aux Anglais L’intérieur de l’objet.

Lors, on verra d’une pomme Un poisson se soucier;

Ce qui devra bien vexer Victor Hugo, ce grand homme!

Dorénavant, son beau vers Sera compris à l'envers.

On construit un grand navire A Nevers, en Nivernais,

Pour couper l’isthme de Suez (Chose facile à prédire)

Au moyen d’un grand rasoir Mis à l'avant du bossoir.

Sur l'air de Femme sensible On chantera Marlborough,

Et le rat mort en la boue,

A l’odorat moins sensible, Plairont plus que rose, oeillet, Ambre, vanille ou muguet.

Sous forme d’épidémie,

Un mal fréquent de nos jours Poursuit son terrible cours ; Cette affreuse maladie Règne généralement.

Elle a nom : Faute d’argent.

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