Lasègue, Éludes médicales, II
Soulevons par exemple le bras insensible du sujet, toujours pris à l'état de veille, et avec le dispositif de l'écran; si nous lâchons brusquement le bras, parfois il retombe le long du corps avec la lourdeur d'un membre atteint de paralysie flaccide, et chez certains sujets on n'arrive pas à autre chose; chez d'autres, le bras soulevé reste en l'air. Supposons que nous avons à étudier un de ces derniers malades. En soulevant le bras insensible, on peut, au moyen d'un tour de main spécial, le faire retomber ou le maintenir levé. Si on veut qu'il retombe, il faut l'abandonner brusquement; si on veut qu'il ne retombe pas, il faut le maintenir en position pendant une seconde, ou le serrer un peu. Le membre anesthésique paraît comprendre à merveille le désir de l'expérimentateur; il le comprend si bien que lorsqu'on n'est pas averti, on ne sait pas comment il se fait que le membre reste levé quand on désire qu'il reste levé, et retombe quand on désire qu'il retombe. Pour provoquer ces deux effets opposés, il suffit d'une nuance. Cet exemple est un des plus frappants qu'on puisse citer pour démontrer l'intelligence qui peut résider dans les mouvements subconscients de l'hystérique.
Le caractère le plus saillant du phénomène, celui sur lequel la simulation, si elle tentait de se produire, ne pourrait s'exercer \ c'est la durée de la conservation de la pose. Nous ne dirons pas avec Lasègue que cette durée est indéfinie, ce n'est là qu'un mot. Lasègue, qui était un brillant initiateur plutôt que l'homme des recherches approfondies, dit plaisamment que « l'expérimentateur se fatigue d'attendre avant que le malade soit fatigué de l'immobilité ». En efi'et, l'expérience peut durer fort longtemps. Chez un de nos sujets, le bras droit étendu horizontalement et l'avant-bras légèrement fléchi ont mis une heure vingt minutes à tomber; ce n'est qu'au bout de ce temps de pose véritablement considérable que le coude, qui baissait lentement, est arrivé au contact du corps, ce qui a
1. Nous parlons seulement de la simulation tentée par une personne non hystérique.
l'insensibilité des hystériques 10 i
mis fin à Texpérience. Chez une autre femme, l'expérience n'a pu être prolongée jusqu'à la fin, mais nous avons constaté qu'au bout de trois quarts d'iieure, l'extrémité du membre supérieur droit, qui était étendu horizontalement, avait baissé à peine de cinq à six centimètres.
Si on demande à ces malades de conserver la pose en même temps avec le bras sensible, les deux bras étant étendus horizontalement, on s'aperçoit de la différence qu'il y a entre les deux côtés; le bras sensible se fatigue, il se fatigue même assez vite, et la malade est obhgée de le baisser pour le reposer, alors que le bras insensible reste encore en position.
La conservation de l'attitude n'est pas seulement remarquable par sa durée; elle présente ce signe particulier qu'elle a lieu sans tremblement; la main étendue ne présente pas ces légères trémulations qu'on observe chez l'individu normal fatigué de la pose; le membre du sujet offre seulement de légères oscillations qui le soulèvent tout d'une pièce et semblent en rapport avec les mouvements respiratoires.
A l'absence de tremblement s'ajoute l'absence des signes qui caractérisent l'efïbrt et la fatigue, comme on peut s'en assurer en prenant les tracés des mouvements respiratoires; la respiration peut conserver son rythme régulier à un moment oii chez un sujet normal elle présenterait des irrégularités qui révèlent la fatigue et l'effort destiné à la masquer. Enfin, en dernier lieu, le malade, si on en croit son témoignage, n'éprouve point de sensation consciente de fatigue.
Ces différents signes physiques sont loin d'être constants. J'ai vu des malades chez lesquels les tracés de la respiration présentent au bout de quelque temps un trouble notable, une irrégularité et une précipitation qui sont certainement sous l'influence de la fatigue, bien qu'ils soient bien moindres que ceux qu'on peut observer chez ces mêmes sujets quand c'est le bras sensible qui conserve la pose. Pendant ce temps, le sujet déclare qu'il ne sent
aucune fatigue; nous le croyons sincère, el le démenti que lui donne la méthode graphique est bien curieux; certainement, dirons-nous, il y a eu fatigue, le tracé en fait foi, mais fatigue inconsciente et atténuée.
On a observé parfois que les sujets, quand ils se prêtent à l'expérience décrite, éprouvent une sensation, non de fatigue, mais de douleur. Cette douleur peut occuper un point du corps assez éloigné du membre en expérience; c'est par exemple la région précordiale, le flanc, ou l'épaule du côté opposé. Les malades distinguent nettement cette sensation douloureuse de la sensation de fatigue; il paraît que c'est tout autre chose.
Je n'insiste pas davantage sur l'étude de ce phénomène; je me contente de renvoyer le lecteur qui voudrait plus de détails aux articles et ouvrages de Lasègue, Saint- Bourdin \ Liébeault % Binet et Féré, Séglas et Ghaslin ^ Pitres \ etc. Je signalerai seulement deux questions particulières.
La première est une question d'interprétation : quelle est la nature de ce phénomène de plasticité cataleptique? On l'a longtemps décrit comme un phénomène neuro-musculaire, et on en a placé l'origine dans un état d'hyperexcitabilité des centres nerveux, expression commode qui n'explique rien, mais ne compromet personne. On semble admettre aujourd'hui, avec plus de raison, que la psychologie a le droit de revendiquer ces phénomènes; le fait est que leur origine psychologique n'est pas douteuse chez un grand nombre de sujets; le tour de main nécessaire pour mettre en jeu cette plasticité le montre suffisamment.
S'ensuit-il que ce soit là une simple suggestion? Oui, si l'on veut, mais il ne faut pas oublier que la conservation de l'attitude peut avoir lieu pour plusieurs raisons bien distinctes, et qui ne sont vraies chacune que pour un cas