Op. cit., p
avec des personnes présentes et m'avait complètement oublié; je lui commandai tout bas de faire des bouquets de fleurs pour les offrir aux personnes qui l'entouraient. Rien n'était curieux comme de voir sa main droite ramasser une à une des fleurs imaginaires, les déposer dans la main gauche, les lier avec une ficelle aussi réelle et les offrir gravement, le tout sans que Léonie s'en fût doutée ou ait interrompu sa conversation. »
Il y a beaucoup de malades hystériques qu'on ne peut pas suggestionner à l'état de veille, ou plus exactement, car tout est relatif, qui peuvent résister aux suggestions de tel et tel expérimentateur; elles discuteront l'ordre, et s'il ne leur plaît pas, elles ne l'exécuteront pas. La suggestion par distraction permet de les surprendre, et les oblige à obéir, car leur personnalité principale n'entend pas la suggestion, et par conséquent ne peut pas s'y opposer, et l'acte ordonné s'exécute à l'insu des malades.
Ce qui est un procédé commode de suggestion peut devenir d'autre part l'occasion de grossières erreurs dans les expérimentations.
Il est prudent que les expérimentateurs pensent souvent à cet inconscient qui existe chez les hystériques, môme à l'état de veille; il faut apprendre à s'en méfier, et bien savoir qu'alors que l'hystérique consciente ne voit pas et n'entend pas, l'inconscient peut voir et entendre, et par conséquent recevoir des suggestions. Tout se passe, en somme, quand on étudie une hystérique, comme si on expérimentait sur le plus rusé des fourbes.
Le danger est d'autant plus grand qu'il est permanent; il subsiste dans tous les états naturels ou artificiels, si nombreux et si variés, par lesquels peut passer une hystérique.
Nous avons terminé la description des procédés qui permettent de découvrir des consciences et des personnalités secondaires chez riiystérique éveillé. Les conclusions auxquelles nous sommes parvenus sont trop complexes pour tenir dans une formule simple ; le fait le plus important qui s'en dégage, c'est la division de conscience, c'est-à-dire la juxtaposition de plusieurs existences psychologiques qui ne se confondent pas. Cette conclusion, nous l'avons déjà trouvée dans des recherches un peu différentes, quand nous avons examiné la survivance partielle d'un état somnambulique pendant la veille; on se rappelle dans quelles circonstances cette survivance peut être mise en lumière, d'après M. Gurney; l'écriture automatique provoquée pendant la veille garde le souvenir de ce qui s'est passé pendant l'état somnambulique, et on peut en conclure que le moi somnambulique subsiste à quelque degré pendant la veille.
Il reste à montrer, pour achever la démonstration, que le moi secondaire formé à la faveur de l'anesthésie ou de la distraction ne fait qu'un avec le moi somnambuHque. C'est le moi somnambulique lui-même, qui se montre ici et là dans des conditions un peu différentes. M. Pierre Janet l'a établi par des expériences qui ne laissent aucun doute.
L'état de la mémoire a servi à cette démonstration; c'est par la mémoire que l'on parvient à distinguer et à délimiter des personnalités coexistantes; c'est aussi par la mémoire qu'on est parvenu à s'assurer que des états psychologiques qui apparaissaient à des moments différents et dans des occasions différentes sont les mêmes. Si l'on donne au personnage subconscient de la veille un ordre ou une idée, en lui murmurant quelques paroles à l'oreille, la conscience normale ne sait rien et n'entend rien; il faut
placer le sujet en somnambulisme, et pour cela se servir des procédés connus et décrits plus haut (chapitre III) ; puis on l'interroge, et on constate que le plus souvent il a gardé le souvenir de la parole prononcée et peut la répéter. S'il s'en souvient, c'est qu'il se trouve dans la même condition psychologique que le personnage subconscient de l'état de veille, c'est que c'est bien lui qui a entendu; la mémoire sert à réunir ces divers élats et nous en montre l'identité.
Il est important d'ajouter que ces continuités de personnalités, dont nous venons de faire une description toute schématique, peuvent se compliquer beaucoup; il arrive parfois que le souvenir qu'on cherche à retrouver ne se réveille pas pendant un premier somnambulisme; pour le reproduire, il faut, une fois le sujet ,en somnambulisme, l'hypnotiser de nouveau comme s'il ne Tétait pas déjà; on fait naître ainsi, chez certaines hystériques, un second somnambulisme, et même un troisième, qui se distinguent des précédents par un état différent de la mémoire. Ces faits ont été observés par MM Gurney, Pierre et Jules Janet.
Une autre considération, empruntée aussi aux précédents auteurs, permet de rattacher le moi somnambulique au moi subconscient de veille, c'est que les actes subconscients de la veille, en se développant, amènent le somnambulisme.
« J'avais déjà remarqué, a rapporté M. Pierre Janet, que deux sujets surtout, Lucie et Léonie, s'endormaient fréquemment malgré moi au milieu d'expériences sur les actes inconscients à l'état de veille, mais j'avais rapporté ce sommeil à ma seule présence et à leur habitude du somnambuhsme. Le fait suivant me fît revenir de mon erreur. M. Binet avait eu l'obligeance de me montrer un des sujets sur lesquels il étudiait les actes subconscients par anesthésie, et je lui avais demandé la permission de reproduire sur ce sujet les suggestions par distraction. Les choses se passèrent tout à fait selon mon attente : le sujet (Hab...) bien éveillé causait avec M. Binet; placé derrière lui, je lui faisais à son insu remuer la main, répondre à mes ques-
lions par signes, etc. Tout d'un coup, Hab... cessa de parler à M. Binet, et se retournant vers moi, les yeux fermés, continua correctement, par la parole consciente, la conversation qu'elle avait commencé avec moi par signes subconscients-^ d'autre part, elle ne parlait plus du tout à M. Binet, elle ne l'entendait plus, en un mot elle était tombée en somnambulisme électif. Il fallut réveiller le sujet, qui naturellement avait tout oublié à son réveil. Or, Hab... ne me connaissait en aucune manière; ce n'était donc pas ma présence qui l'avait endormie; le sommeil était donc bien ici le résultat du développement des phénomènes subconscients, qui avaient envahi, puis effacé la conscience normale ^ «
Toutes ces expériences nous conduisent à une même conclusion : la sous-conscience que nous venons de voir à l'œuvre est identique avec la conscience somnambuhque; c'est un fragment de la vie somnambuhque qui survit à l'état de veille. 11 y a longtemps déjà que M. Richet, devançant le résultat d'expériences précises, et se laissant guider par de simples vues de l'esprit, supposait qu'il existe chez beaucoup de personnes même éveillées un état d'hémisomnambulisme, permettant à une conscience qui n'est pas la leur d'accomplir des actes intelhgents.
« Supposons, dit-il, qu'il y ait chez quelques individus un état d'hémi-somnambuhsme tel qu'une partie de l'encéphale perçoive des pensées, reçoive des perceptions, sans que le moi en soit averti. La conscience de cet individu persiste dans son intégrité apparente; toutefois des opérations très comphquées vont s'accomplir en dehors de la conscience sans que le moi volontaire et conscient paraisse ressentir une modification quelconque. Une autre personne sera en lui qui agira, pensera, voudra, sans que la conscience, c'est-à-dire le moi réfléchi, conscient, en ait la moindre notion ^ »