‹ Les altérations de la personnalité (volume 2)Chapitre 5 sur 117 · J. Voisin, Archives de neurologie, septembre IbSa, p. -i · texte numérisé non relu

J. Voisin, Archives de neurologie, septembre IbSa, p. -i

24 LES personnalités successives

une frayeur extrême et le soir, rentré à la colonie, il perdit connaissance et eut des crises. Les attaques se renouveerent; il survint enfin une paralysie des membres inférieurs, 1 intelligence restant intacte.

« En mars 1880, il fut transféré à l’asile de Bonneval (Lure-et-Loir). La, on constate que le malade a la physionomie ouverte et sympathique, que son caractère est doux quil se montre reconnaissant des soins qu’on a pour lui’ Il raconte 1 histoire de sa vie avec les détails les plus circonstanciés, même ses vols qu’il déplore, dont il est honteux; il s en prend à son abandon, à ses camarades qui 1 entraînaient au mal. Il regrette fort ce passé et affirme quai avenir il sera plus honnête. Il sait lire, écrire à peu près. On se décidé à lui apprendre un état compatible avec sa paraplégie, son infirmité. On le porte tous les matins à 1 atelier des tailleurs; on l’installe sur une table où il prend naturellement la posture classique, grâce à la position de ses membres inférieurs paralysés et contracturés. Au bout de deux mois, Y... sait coudre assez bien; il travaille avec zele, on est satisfait de ses progrès. Un jour, il est pris d une crise qui dure cinquante heures, à la suite de laquelle il nest plus paralysé. Au réveil, Y... veut se lever. II demandeuses habits, et il réussit à se vêtir, tout en étant fort maladroit; puis il fait quelques pas dans la salle - la paralysie des jambes a disparu.

• « Une fois habillé, il demande à aller avec ses camarades aux travaux de culture. On s'aperçoit vite qu’il se croit encore a Saint-Urbain, et qu’il veut reprendre ses occupations habituelles. En effet, il n’a aucun souvenir de sa crise et il ne reconnaît personne, pas plus le médecin et les infirmiers que ses camarades du dortoir. 11 n’admet pas avoir e e paralyse et dit qu’on se moque de lui. On pense à un

a !*l™TT e passager trèS su PP° sable après une forte attaque hystérique, mais le temps s’écoule et la mémoire

Sain, Th - PaS ; T - 36 rap P elle bien ^ a envoyé à Saint-Urbain, il sait que Vautre jour, il a eu peur d’un serpent, mais a partir de ce moment il y a une lacune. Il ne

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se rappelle plus rien. Il n’a pas même le sentiment du temps écoulé.

« Naturellement on pense à une simulation, à un tour d’hystérique, et on emploie tous les moyens pour le mettre en contradiction avec lui-même, mais sans jamais y parvenir. Ainsi on le fait conduire sans le prévenir à l’atelier des tailleurs. On marche à côté de lui, en ayant soin de ne pas l’influencer. Quant à la direction à suivre, V... ne sait pas où il va.. Arrivé à l’atelier, il a tout l’air d’ignorer l’endroit où il se trouve et il affirme qu’il y vient pour la première fois. On lui montre les vêtements dont il a fait les grosses coutures alors qu’il était paralysé; il rit, a l’air de douter, mais enfin il se résigne à croire.

« Après un mois d’expériences, d’observations, d’épreuves de toutes sortes, on reste convaincu que V... ne se souvient de rien. Le caractère s’est aussi modifié. Ce n’est plus le même sujet, il est devenu querelleur, gourmand et il répond impoliment. Il n’aimait pas le vin et donnait le plus souvent sa ration à ses camarades, maintenant il vole la leur. Quand on lui dit qu’il a volé autrefois, mais qu’il ne devrait pas recommencer, il devient arrogant : « S’il a volé, il l’a payé puisqu’on l’a mis en prison. » On l’occupe au jardin. Un jour, il s’évade emportant des effets et soixante francs à un infirmier. 11 est rattrapé à cinq lieues de Bonneval au moment où, après avoir vendu ses vêtements pour en acheter d’autres, il s’apprête à prendre le chemin de fer pour Paris. Il ne se laisse pas arrêter facilement; il frappe et mord les gardiens envoyés à sa recherche. Ramené à l’asile, il devient furieux, il crie, se roule à terre. Il faut le mettre en cellule.

« Pendant le reste de son séjour à Bonneval, il continue à présenter quelques manifestations névrosiques, attaques convulsives, anesthésies et contractures passagères. Il sort de cet asile le 24 juin 1881 ; il paraît guéri.

« Il passe quelque temps à Chartres chez sa mère, puis on l’envoie aux environs de Mâcon, chez un grand propriétaire agricole. Il tombe malade, reste un mois à l’Hôtel-

Dieu de Mâcon et est transféré à l’asile Saint-Georges, près

de Bourg (Ain), le 9 septembre 1881.

« Pendant ses dix-huit mois de séjour dans cet asile, il a présenté des crises qui n’avaient aucune régularité, souvent très fortes, parfois légères, d’autres fois survenant par séries ; tantôt il était exalté comme un paralytique général, tantôt presque stupide et imbécile. Dans certains cas, il n’a reculé devant aucune responsabilité, obéissant à ses instincts et à ses impulsions les plus dangereuses, sachant habilement les couvrir de sa qualité de fou dont il se parait et de son irresponsabilité matérielle qui résultait de son internement dans un asile d’aliénés. Y... est sorti de Saint-Georges, le 28 avril 1883, amélioré et muni d’un pécule pour rentrer dans son pays.

« Il arrive à Paris, on ne sait comment; il est admis successivement dans plusieurs services, en dernier lieu à Sainte-Anne et enfin à Bicêtre où il entre le 31 août 1883 dans le service de M. J. Voisin qui le reconnaît comme étant le sujet de M. Camuset, sans savoir ce qu’il était devenu entre Bonneval et Bicêtre.

« Du mois d’août 1883 au mois de janvier 1884, ses attaques sont rares et observées seulement par les surveillants. Le 17 janvier 1884, nouvelle attaque très violente qui se répète les jours suivants avec accès de thoraealgie et alternatives de paralysies et de contractures du côté gauche et du côté droit. Le 17 avril, à la suite d’une crise légère, la contracture du côté droit a disparu. Il s’est endormi, le corps plié, les mains derrière la tête et a tranquillement sommeillé. Le matin, il se réveille et demande ses habits à l’infirmier. Il veut aller travailler. Il s’étonne que ses vêtements ne soient pas au pied de son lit; il s’imagine qu’on vient de les lui cacher par plaisanterie. Il se croit au 26 janvier (jour d’apparition de sa contracture). On l’amène auprès du chef de son service. Il reste ébahi quand on lui fait remarquer que les feuilles sont aux arbres, que le calendrier marque 17 avril, que le personnel du service est modifié. L’élocution est normale. Il ne se souvient

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pas d’avoir été contracturé du côté droit. Il est faible sur ses jambes et se dandine en voulant se tenir debout. La pression dynamométrique de la main droite est plus faible que celle de la main gauche. L’hémianesthésie sensitivosensorielle persiste.

« Les mois suivants, il est calme et se promène dans la section. Le 10 juin, le malade a une série de crises et à leur suite la contracture du côté droit est revenue. Il est resté plusieurs jours au lit, dans l’état où il était, du mois de janvier au mois d’avril. Il se croyait au 17 avril. Il parlait impersonnellement comme alors. Le lendemain la contracture avait disparu et le sujet était revenu à son état primitif.

« Pendant les six derniers mois de l’année 1884,Y... n’a présenté aucun phénomène nouveau. Son caractère est modifié. Il était doux pendant la période de contracture *, en dehors de ces périodes il est indiscipliné, taquin, voleur. Il travaille irrégulièrement. Les attaques sont toujours assez fréquentes. Là contracture ne reparaît pas une seule fois, mais l’hémianesthésie conserve son caractère de stigmate indélébile. V... garde quelques idées délirantes. Le 2 janvier 1885, après une scène de somnambulisme provoqué, suivie d’une attaque, il s’évade de Bieêtre en volant des effets d’habillement et de l’argent à un infirmier, comme lors de son évasion de Bonneval.

« Il reste plusieurs semaines à Paris, en compagnie d’un ancien compagnon d’asile dont il avait fait la rencontre. Le 29 janvier 1885, il se fait engager dans l’infanterie de marine et arrive à Rochefort le 31 janvier. Pendant son séjour à la caserne il commet des vols. Envoyé devant le conseil de guerre, une ordonnance de non-lieu est prononcée le 23 mars 1885, et le 27 mars, il entre en observation. Dès son entrée, il est pris d’une série d’attaques d’hvstéro-épilepsie. Le 30 mars, il présente une contracture de tout le côté droit, qui se dissipe au bout de deux jours, mais il reste paralysé et insensible de toute la moitié droite du corps. »

L’observation de Louis Y... est certainement la plus complexe et la plus riche en détails que nous possédions, bien qu’elle contienne quelques parties obscures. Un premier fait s’en dégage, c’est qu’à certains moments, Louis Y... perd brusquement le souvenir de périodes importantes de son existence antérieure et entre dans un nouvel état psychologique où il change totalement de caractère, et où la distribution de la sensibilité et du mouvement se fait dans son corps d’une façon tout à fait différente. L’état nouveau se distingue donc du précédent par trois signes principaux : l°l’état de la mémoire; 2° l’état du caractère; 3° l’état de la sensibilité et du mouvement. Ce dernier point est un de ceux qui constituent l’originalité de l’observation de ce malade; chez les autres hystériques dont on a rapporté l’histoire jusqu’ici, on n’a point étudié les changements de sensibilité qui se rapportent aux changements d’état psychologique. M. Azam y fait à peine allusion, en ce qui concerne Félida; il passe rapidement, tandis qu’on aurait désiré une étude méthodique. Le cas de Louis Y... remplit donc une lacune importante dans nos connaissances; probablement, il ne présente rien d’exceptionnel à cet égard, et tous les malades qui ont des états seconds doivent présenter comme lui des modifications sensitivo-sensorielles qui sont le signal du passage dans un nouvel état. Gela est nécessaire, logique : du moment que le caractère se modifie, et que la mémoire change d’amplitude, il est naturel que la faculté de percevoir des sensations soit également atteinte; c’est le contraire qui nous étonnerait.

Les auteurs ont profité de ces variations de la sensibilité pour faire une série de recherches expérimentales sur leur sujet; ils sont parvenus à provoquer en quelque sorte à volonté telle ou telle des personnalités de leur malade, ce qu’on n’avait pas encore obtenu jusque-là dans là même mesure, et avec autant de méthode. C’est là en somme le grand intérêt de cette observation, et ce qu’elle nous a appris de plus nouveau. Nous y reviendrons dans la partie

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de ce livre qui est consacrée aux phénomènes expérimentaux.

Il reste à définir et à classer l’état pathologique de Y.... On a comparé ce cas à celui de Félida; cette comparaison est justifiée par bien des faits, et les analogies sont frappantes; il y a des changements d’état psychologique, marqués par le caractère et la mémoire; sans doute, ces états sont plus nombreux chez Y..., on en a même compté jusqu’à six, qui ont chacun leur mémoire propre, comme l’expérimentation sur le malade a permis de le montrer; mais cette question de chiffre n’a point une importance générale, et du reste il a existé chez Félida au moins trois états distincts.

M. Proust a publié récemment 1 un cas curieux d’automatisme ambulatoire chez un hystérique. Yoici son observation :

« Émile X..., trente-trois ans ; fils d’un père original et buveur ; mère nerveuse, un frère cadet rentrant dans la catégorie des arriérés. Lui, au contraire, est d’une intelligence assez vive. Il a fait de bonnes études classiques et remporté même des succès dans les concours académiques. Après avoir étudié la médecine pendant quelques mois, il est passé à l’étude du droit, s’est fait recevoir licencié, et, depuis quelques années, il est inscrit au tableau de l’ordre des avocats à Paris.

« Émile X... a présenté les signes les plus manifestes de la grande hystérie (attaques, troubles de sensibilité, de motilité, etc., etc.). Il est presque instantanément hypnotisable. Il suffit qu’il fixe un point dans l’espace, qu’il entende un bruit un peu fort, qu’il éprouve une impression vive et subite pour que, aussitôt, il tombe dans le sommeil hypnotique. Il était, un jour, au café, place de la Bourse. Il se regarde à la glace. Immédiatement il s’endort. Etonnées et effrayées les personnes avec lesquelles il se trouvait le conduisirent à l’hôpital de la Charité où on le réveilla.

« Une autre fois, au Palais, pendant qu’il plaide, le pré-

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