‹ Les altérations de la personnalité (volume 2)Chapitre 58 sur 117 · TROISIÈME JOUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOUR

« Demande. Qu’est-ce que l’homme?

« Réponse. Tefi hasl esble lies.

« Demande. Est-ce un anagramme?

« Réponse. Oui.

« Demande. Combien contient-il de mots?

« Réponse. Y (c’est-à-dire cinq).

« Demande. Quel est le premier mot?

« Réponse. See (en français, vois).

« Demande. Quel est le second mot?

« Réponse. Eeeeeé.

« Demande. See? (vois?) Dois-je interpréter moi-même?

« Réponse. Essaye.

« M. A. trouva d’abord, comme solution : « Life is less able » (c’est-à-dire : la vie est le moins capable). Il reprit l’anagramme du jour précédent, et trouva : « Every life is yes » (c’est-à-dire : toute vie est oui). Mais sa plume sembla indiquer une préférence pour un autre ordre des mots : « Every life yes, is » (c’est-à-dire : toute vie oui est).

« Etonné par la production de ces anagrammes, qui lui semblaient prouver une intelligence indépendante de la sienne, l’auteur devint à ce moment un spirite convaincu, et ce fut avec une frayeur respectueuse qu’il reprit ses interrogations.

« Demande. Qui es-tu?

« Réponse, délia!!

« Demande. Tu es une femme ?

« Réponse. Oui.

dédoublement de la person. et SPIRITISME 303 « Demande. As-tu jamais vécu sur la terre?

« Réponse. Non.

« Demande. Vivras-tu?

« Réponse. Oui.

« Demande. Quand?

« Réponse. Dans six ans.

« Demande. Pourquoi t’entretiens-tu avec moi.

« Réponse. E if Glelia e 1.

« L’auteur interprète ainsi : « I Clelia feel ». Moi, Clelia, je sens. Sur la demande si c’est là la solution :

« Réponse. E if Glelia e 1 20.

« Demande. Est-ce vingt votre âge?

« Réponse . oo (Elle était éternelle.)

« Demande. Alors 20 quoi?

« Réponse. Mots. .

« L'interrogatoire s’arrête ici et est remis au lendemain. L’auteur croit à ce moment qu’il est en relation avec un esprit au nom romantique qui s'incarnera dans six ans. est très agité, dort mal.

quatrième jour

« L’interrogation est reprise, avec la même forme emphatique.

« Demande. Pourquoi me parles-tu? .

« Réponse. (Ligne ondulée.) L’ecnture répété : Pourquoi

m ?M' 1 r., t saus se laisser déconcerter par cette répétition, la considère comme une réponse solennelle et d un espn pénétrant; il examine les motifs de sa conduite, punSe pensée de tout alliage terrestre, et reprend :

« nemm*. Pourquoi me reponds-tu;

« Réponse (ligne ondulée). Pourquoi me reponds-tu.

! Demande. Ist-ce moi-mème qui fais la repense?

« Réponse. Oui. . 9

« Demande. Clélia est-elle présente.

« Réponse. Non.

- « Demande. Qui est donc ici?

« Réponse. Personne.

« Demande. Clélia existe-t-elle?

« Réponse. Non.

« Demande. Avec qui ai-je parlé hier?

« Réponse. Avec personne.

« Demande. Pourquoi avez-vous menti?

« Réponse (ligne ondulée). Pourquoi avez-vous menti?

« Demande. Les âmes existent-elles dans un autre monde?

« Réponse. M B.

« Demande. Qu’est-ce que MB veut dire ?

« Réponse. May be (c’est-à-dire : cela peut être). A partir de ce moment la plume tantôt affirme l’existence de Clélia, tantôt la nie. »

Cette observation, si intéressante à tous les points de vue, peut nous servir de base pour la discussion des phénomènes très complexes, très délicats et très variés par lesquels la division de conscience se manifeste chez le médium écrivant.

Nous ne nous attarderons pas à prouver en détail, au moyen d’une démonstration en règle, que l’esprit évoqué par le médium n’est pas autre chose que le personnage subconscient des hystériques qui lui aussi s’évoque si facilement pendant l’état de veille. L’analogie des deux situations psychologiques est si claire et si évidente que je juge tout à fait inutile d’insister.

Nous ferons mieux de rechercher ce qu’il y a d’original dans l’expérience spirite, et nous étudierons successivement : 1° l’étendue de la division de conscience; 2° ses moyens d’expression et de manifestation; 3° ses causes.

Le premier point est certainement le plus connu et aujourd’hui le mieux étudié. La forme même du récit par demandes et réponses, le dialogue, indique bien la dualité des personnalités, et, à plusieurs reprises, l’auteur de l’observation remarque qu’il a eu le sentiment de converser avec une intelligence et une volonté autres que la sienne.

Bien plus, cette intelligence s’affirme si bien comme personnage distinct du moi normal qu’elle se baptise elle-

DÉDOUBLEMENT DE LA PERSON. ET SPIRITISME 305 même et prend le nom romanesque de Clélia, nom que l’auteur prétend n’avoir jamais connu; en tout cas, s’il l’a connu, il n’en a pas conservé le souvenir conscient. Ce nom inconnu de Clélia, écrit subitement par la main du médium, semble avoir vivement impressionné l’observateur, et il dit que pendant un certain temps il a cru avoir affaire à un personnage réel. Chacun de nous peut s’imaginer par quelles émotions il a dû passer à ce moment-là, et je gage que plus d’un lecteur sera tenté de renouveler l’expérience, contre laquelle je crois cependant qu’il est bon de se tenir en garde, car on y perd toujours un peu de l’unité de sa pensée et de la clarté de son intelligence.

Quant au contenu des réponses, M. À. remarque qu’il n’y a jamais trouvé la révélation de faits à lui inconnus; sur ce point, plusieurs observations sont à' présenter. D’une façon générale, il est exact de dire que le personnage inconscient qui joue le rôle d esprit, n étant qu une portion détachée de l’intelligence du médium, ne peut pas avoir d’autres facultés et d’autres connaissances que lui. La lecture des nombreuses évocations spirites qu’on a publiées et où l’on a fait parler des personnages célèbres, tels qu’Archimède, Socrate, Aristote, montre qu’on n’a pu tirer de ces grands génies aucune pensée profonde et digne d’eux ; ce sont en général des réflexions banales, qui ne dépassent point la portée d’une intelligence ordinaire. Mais il faut tenir compte des conditions où l’expérience est faite pour en apprécier les résultats; la solennité de l’évocation, la grandeur du but poursuivi, le recueillement de l’assistance doivent souvent exalter pour un moment les facultés du personnage subconscient, et lui faire trouver des pensées dont îl eût été incapable pendant un instant d’atonie. Moutons que le personnage subconscient peut avoir une étendue de mémoire et une finesse de perception inconnues du personnage normal : nous en avons vu la preuve chez les hystériques *; tout ceci peut contribuer à donner

i. Voir, notamment, p. 192.

A. Binet.

LES EXPÉRIENCES DE SUGGESTION aux réponses écrites une forme mystérieuse, dont l’explication naturelle est cependant facile à trouver.

Le caractère inattendu des réponses est encore un bon signe de division de conscience. Le médium, avons-nous vu, s’est borné à poser une question; pour qu’il connaisse la réponse, il faut qu’il se relise. Souvent il ne peut pas se relire sans l’assistance d’une autre personne, tant l’écriture est indistincte. Il peut aussi commettre dans sa lecture des erreurs qui seront rectifiées un peu plus tard, par une nouvelle intervention de l’Esprit. La réponse peut être d’une nature bizarre, inattendue; parfois, c’est une plaisanterie, une espièglerie ou même une grossièreté, qui étonnent d’autant plus le médium qu’il avait fait une demande sérieuse; enfin la réponse peut prendre la forme d’un anagramme ou d’un rébus; elle contient parfois des faits que le médium avait oubliés, etc.

Telle qu’elle résulte des faits précédents, la division de conscience ne sépare que des pensées; elle reste dans le domaine de l’idéation; nous n’avons point encore vu la sensibilité des organes périphériques subir des modifications parallèles, comme chez nos hystériques. Il est rare que les écrivains spirites fassent mention de ce point. Ce sont en général des enthousiastes et des mystiques, bien mal préparés aux explorations méthodiques; du reste il est probable que la question de savoir si le bras du médium écrivant devient à un moment insensible leur paraîtrait une question tout à fait insignifiante et dénuée d’intérêt. Lorsqu’on cherche à causer avec les âmes des morts, on ne s’abaisse pas à chercher la sensibilité aux piqûres. Il est cependant digne de remarque que dans bien des cas- le médium, en racontant ce qui s’est passé en lui, affirme' ne pas avoir senti le mouvement de sa main au moment où elle écrivait; d’autres perçoivent bien une agitation de la main, mais ne peuvent pas savoir ce quelle écrit, avant d’avoir jeté les yeux sur le papier. Ces observations ne sont pas constantes, car dans d’autres cas le médium paraît être resté conscient de toute l’expérience; il est cependant vrai-

DÉDOUBLEMENT DE LA PERSON. ET SPIRITISME 307 semblable que chez certains sujets l’écriture du médium entraîne un certain degré d’anesthésie.

Une expérience, malheureusement unique, mais bien significative, vient le démontrer. M.William James surveillait un jour un jeune homme qui présentait à un haut degré le phénomène de l’écriture automatique. Son bras et sa main droite, avant l’expérience, étaient sensibles. Pendant que la main traçait des caractères, M. W. James vint à piquer fortement cette main, à plusieurs reprises, de manière à provoquer une vive sensation de douleur. Le jeune homme ne sentit rien, ni douleur ni contact. Il était donc devenu temporairement anesthésique du bras droit, absolument comme nos hystériques mises en état de distraction. Cette anesthésie transitoire était bien le résultat du dédoublement de conscience, et en voici la preuve : le personnage subconscient, qui se manifestait par l’écriture, sentit la douleur, et il écrivit ces mots : « Ne me faites pas de mal. »

Yoilà donc la division de conscience nettement établie, au moins chez un grand nombre de médiums; on ne peut conserver aucun doute sur ce point. Un trait particulier de ces expériences, c’est l’illusion qui paraît dominer le personnage subconscient. Pour bien comprendre cette illusion, il faut se rappeler comment les faits se présentent dans nos paisibles expériences de laboratoire, qui manquent à peu près de tout caractère dramatique. Lorsqu’on es f parvenu à découvrir l’inconscient que recouvre 1 anesthésie d’une hystérique, on est en présence d’un petit groupe de phénomènes élémentaires qui ne forment guère qu’une sous-conscience, et non une personnalité. Dans 1 état de distraction provoqué, cette conscience secondaire, nous l’avons dit souvent, est bien mieux développée; elle se distingue elle-même de la conscience principale que, bien souvent,chose curieuse, elleappelle Y autre ; facilement,on arrive

à lui faire accepter un nom différent : ce nom, il faut bien le remarquer, ne s’applique point à une personnalité fictive ; il groupe des phénomènes bien réels, une vie psychologique qui a été réellement vécue. Sous le nom d’Adrienne, par exemple, le sujet de M. Pierre Janet désigne une partie de son existence présente et passée découpée dans son existence totale. C’est ici que la différence se manifeste bien entre nos expériences et celles des spirites. Le personnage subconscient du spirite porte un nom fictif; c’est Socrate ou Napoléon, c’est n’importe quel esprit évoqué; en tout cas, ce personnage ne se considère pas comme une partie du médium lui-même, il ne s’applique pas certains souvenirs spéciaux au médium. Cette différence est caractéristique, et contribue beaucoup à donner une physionomie particulière et bien originale aux manifestations spiritiques.

A quoi tient-elle? A ces conditions de milieu mental, qui sont si importantes dans toutes les expériences de ce genre. Le médium qui prend la plume ne reste point, comme nos hystériques, indifférent et ignorant du but poursuivi; il a son système, ses croyances. Il croit aux esprits et à la possibilité de les évoquer; il est dominé par une préoccupation puissante; c’est même lui, ou l’assistance, qui en générai choisit l’Esprit avec lequel on va entrer en communication ; quand môme ce choix ne serait pas fait, comme dans l’observation de Clélia, le médium s’attend à converser avec une intelligence distincte de la sienne; il se trouve en un mot dans les meilleures conditions pour faire de l’autosuggestion.

Seulement, chose curieuse, le moi qui subit l’effet de la suggestion, ce n’est pas le moi normal, c’est le moi secondaire. C’est ce dernier qui reçoit la suggestion qu’il est tel ou tel personnage, et qui subissant cette illusion ou s’y prêtant avec complaisance— on ne sait trop au juste comment les choses se passent — va écrire des messages dans le style du personnage évoqué, et les signera du nom de ce personnage. Nous avons vu plus haut les curieuses expériences de M. Richet; daDS ces expériences, aujourd’hui

DÉDOUBLEMENT DE LA PERSON. ET SPIRITISME 309 devenues classiques, on transforme par suggestion une personne, on la force à jouer une personnalité fictive. À quelques nuances près, c’est bien ce qui se passe ici. Les choses ont lieu comme si dans un instant de distraction on avait pu communiquer avec le personnage subconscient et lui imposer une personnalité nouvelle.

Cette personnalité suggérée, le subconscient peut l’exprimer de différentes façons : d’abord par l’écriture, c’est le cas le plus habituel; et c’est à ce moyen de communication que nous devons les fastidieux messages dont les journaux spirites sont remplis. Les médiums ont remarqué souvent que cette écriture ne ressemble pas à la leur; chose assez naturelle, car, comme l’ont montré les expériences de MM. Richet, Ferrari et Héricourt, les suggestions qui transforment la personnalité modifient dans le même sens l’écriture. Si le personnage subconscient se développe beaucoup, il ne se contentera pas de diriger les mouvements de la main; 1 aura une tendance à s’emparer d’autres moyens d expression, il remuera la tête du sujet, lui fera faire des grimaces, il pourra même se mettre à parler. Dans ce cas, qui a ete quelquefois observé, le médium prononce des paroles dont son moi normal n’a pas conscience. Bien plus, on a vu parfois au milieu de l’expérience le médium se lever, gesticuler, prendre une attitude théâtrale et réaliser le personnage évoqué, le représenter; le médium, bien entendu, n’a point conscience du rôle qu’il joue; quand tout cela sera terminé, sa conscience normale pourra n’en garder aucun souvenir; car ce n’est pas lui, à proprement parler, qui a agi, c’est le personnage subconscient. Nous avons déjà vu tant de situations analogues qu’il n est nul besoin d’expliquer celle-là; il suffit de rappeler que chez beaucoup de sujets, au moment où une suggestion post-hypnotique est exécutée, le moi somnambulique entre en scenes, et s’avance vers la rampe, tandis que le moi normal remonte vers le second plan ou disparaît dans la cou isse

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