LES SOMNAMBULISMES SPONTANES • SI
tant je prends sans précautions, sans aucune subtilité de main, cettre lettre à laquelle il attache tant d'importance. Il ne s'aperçoit même pas de la soustraction que je lui fais, bien que ma main vienne intentionnellement heurter sa poitrine et son bras pour arriver jusqu'à sa poche. Les termes de la lettre me firent penser que notre malade était dans un ordre d'idées que nous désirions beaucoup lui voir prendre, mais qu'il nous était impossible de lui suggérer. Il avait, dans sa crise précédente, chanté plusieurs romances de son répertoire, à un moment où le souvenir de son ancienne profession de chanteur lui avait spontanément traversé l'esprit; nous attendions donc de quelque hasard heureux qu'il voulût bien chanter encore, car nous n'avions nul moyen de l'engager dans cette voie. A peine avait-il fait quelques pas dans la cour qu'il commença à fredonner des airs qui, du reste, lui semblaient familiers; après quoi il se dirigea vers la salle qu'il habite depuis son entrée à l'hôpital. Arrivé à son lit, il prend sur sa tablette son peigne, sa glace; il se roule les cheveux, se brosse la barbe, ajuste son col, ouvre son gilet, procédant avec soin à tous les détails de sa toilette.
« M. Maury retourne sa glace; il n'en continue pas moins ses mêmes soins de toilette, en se regardant, comme devant, dans sa glace qui ne reflète plus aucune image. Plus de doutes pour nous, il se prépare à une représentation théâtrale. Il prend sur son lit le vêtement qu'il avait quitté, et le rejette aussitôt, — c'était sa capote d'hôpital, — il promène rapidement les mains sur sa chaise, sur l'appui de la croisée, en témoignant de quelque impatience.
« L'expression de mécontentement du malade était trop claire pour que chacun de nous ne vît pas qu'il lui manquait un vêtement en rapport avec l'idée qu'il poursuivait; sa redingote, qui d'habitude était sur un des meubles du voisinage, ne se trouvait pas à sa disposition. L'un de nous quitte la sienne, la lui met entre les mains; aussitôt il la revêt. Son œil est attiré par l'éclat d'an ruban rouge, il le touche, le regarde, l'enlève. Il rencontre sur son lit plu-
sieurs livraisons d'un roman périodique qu'il feuillette rapidement sans trouver ce qu'il cherche. Que peut-il chercher ainsi? Quelques pages de musique. Je prends une de ces livraisons, je la roule sur elle-même et, en la lui mettant ainsi toute roulée dans la main, je satisfais à son désir en lui donnant l'illusion d'un rouleau de musique; car aussitôt il prend sa canne et traverse la salle d'un pas lent, dégagé. — Chemin faisant, on l'arrête pour lui enlever le vêtement qu'il avait sur lui, il se laisse faire sans aucune résistance; l'infirmier lui met entre les mains sa propre redingote, il s'en revêt, cherche sa boutonnière, voit son ruban de la médaille militaire, et paraît satisfait. Il descend agilement l'escalier qu'il fréquentait chaque jour, traverse la cour de l'hôpital avec l'allure d'un homme afi'airé, et se dirige vers la porte de sortie. Arrivé là, je lui barre le passage et le tourne le dos contre la porte; il se laisse faire sans aucune résistance, puis reprend sa marche dans la nouvelle direction que je viens de lui donner, et entre en tâtonnant dans la loge du concierge, ouverte sur le passage où nous étions.
« A ce moment, le soleil éclairait d'une vive lumière un vitrage de verre qui ferme la loge du côté de la cour. Il parut n'être point insensible à l'éclat de cette lumière, qui vraisemblablement lui créa une illusion delà vue, en éveillant une sensation adéquate à l'idée qui le faisait agir. Cette lumière dut lui donner l'illusion d'une rampe, car il se plaça aussitôt vis-à-vis d'elle, rajusta sa toilette, ouvrit le rouleau de papier qu'il avait à la main, fredonna doucement un air, parcourant des yeux les pages qu'il feuilletait lentement, et marquant avec la main une mesure parfaitement rythmée. Puis il chanta à pleine voix, d'une manière fort agréable, en nuançant habilement son chant, une romance patriotique que nous écoutâmes tous avec plaisir. Ce premier morceau terminé, il en chanta un second, puis un troisième. Nous le vîmes alors prendre son mouchoir, s'essuyer la figure; je lui présentai un demi-verre d'eau fortement vinaigrée, qu'il ne vit pas; je plaçai le verre
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soLis son nez sans que l'odeur du vinaigre fût perçue par lui; je le lui mis dans la main, et il but sans accuser aucune sensation,
« Quel rôle le sens de l'ouïe, absolument fermé aux impressions du dehors, a-t-il joué dans l'exécution si parfaite des trois romances que nous venons de lui entendre chanter? S'entendait-il chanter"? Avait-il la perception réelle de sa voix, alors qu'il n'entendait ni la mienne lorsque je lui parlais, ni les bruits éclatants et variés que nous faisions retentir à ses oreilles? De même que, dans une précédente expérience sur le sens de la vue, nous avions constaté qu'il voyait l'allumette qu'il tenait à la main, et restait absolument étranger à l'allumette que je lui présentais.
« La scène à laquelle nous venions d'assister ne nous permettait point de trancher la question, car la mise en œuvre de ses romances pouvait être un simple mouvement automatique, tout aussi bien que la lutte vigoureuse engagée entre lui et le soldat prussien, au moment où il s'était cru armé d'un fusil, n'avait été qu'un souvenir en action. — Ses gestes, sa tenue, ses inflexions de voix, les nuances de sentiment et de chaleur qu'il exprimait dans son chant, étant choses apprises depuis longtemps, et répétées par lui un grand nombre de fois, pouvaient donc n'être qu'un épisode de sa vie habituelle, une simple réminiscence, une expression vocale inconsciente, automatique comme tant d'autres faits qui venaient de se passer sous nos yeux. Nous avions le plus vif désir de résoudre ce nouveau problème par une expérience décisive; et c'est encore par la voie des impressions du toucher que nous avions songé à interroger le sens de l'ouïe.
« Nous savions que le contact d'une plume éveillait chez F... l'idée d'écrire; nous savions que du tabac mis dans sa main lui faisait naître l'idée de fumer, nous pouvions donc penser que, en lui faisant rencontrer un archet, nous lui suggérerions l'idée de musique, car il avait l'habitude de se servir d'un violon pour étudier ses romances. Nous avions, à cet effet, préparé un violon complètement désac-
o4 LES PERSONNALITÉS SUCCESSIVES
cordé que nous voulions lui mettre entre les mains; et nous allions trouver, dans cette expérience, une démonstration complète de l'exercice ou du non-exercice du sens de Fouie, si F... avait pu rétablir l'accord et se servir de son violon comme il le faisait d'habitude. — Mais la crise s'est terminée avant que nous ayons pu faire cette expérience si simple.
« Cette scène, que je me suis attaché à reproduire fidèlement, est intéressante par l'enchaînement des faits qui se sont succédé depuis la lettre écrite sous nos yeux à son amie ; elle marque le moment où l'idée de concert se présente à son esprit. Depuis lors, jusqu'au moment où il la réalise, tout s'harmonise et concourt au même but; il poursuit la même idée pendant au moins trois quarts d'heure sans que rien ne l'en puisse distraire un instant.
« C'est là un des points de vue tout particulièrement intéressants dans cette observation, car il accuse clairement la différence essentielle qui existe entre l'état psychologique du sommeil et du rêve et les conditions spéciales que la maladie de F... a créées à son innervation cérébrale. »
L'histoire du sergent de Bazeilles présente des analogies frappantes avec celle des somnambules hystériques qui ont été cités plus haut, et en même temps on peut relever des difi'érences notables qui ne permettent pas de réunir cette observation aux précédentes.
L'analogie, c'est l'existence de plusieurs vies psychologiques séparées. F..., à la suite d'une blessure à la tète, présente, par accès, une activité psychique spéciale qui se distingue de sa vie normale et constitue, si l'on veut user de ce terme, un état de condition seconde; la séparation des deux existences est faite ici, comme dans le cas de Félida, surtout par la mémoire; le malade rentré dans sa vie normale ne se souvient plus de ce qu'il a fait, de ce qu'il a dit pendant sa crise, des assistants qui l'ont entouré et des épreuves auxquelles on l'a soumis. L'état de crise diffère aussi, semble-t-il, de l'autre état par un changement de caractère, et notamment par cette impulsion au vol per-
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sistante, qui fait que le malade saisit et cache tous les objets qu'il rencontre. Voilà donc deux éléments, la mémoire et le caractère, qui différencient nettement la condition seconde et la condition première; et dans tout ce qui précède, les analogies entre F... et les autres malades que nous avons décrits sont remarquables.
Les différences consistent dans la forme de l'activité mentale que F... manifeste pendant sa crise. Tandis que Félida, Louis V... et les autres montrent, pendant leur condition seconde, une intelligence ouverte à toutes les excitations extérieures, l'intelligence de F... est au contraire fermée à toutes les excitations qui n'ont point de rapport avec l'idée dominante du moment. On vient de le voir parcourir pendant deux heures un hôpital entier, traverser les corridors, les salles de malades, se promener dans le jardin sans se douter des nombreuses personnes qui le Suivent et qui l'épient ; il ne voit pas ces personnes, parce que leur présence n'entre pas dans son cercle d'idées; il ne voit de même aucun des objets qui n'ont point de rapport avec le roman intérieur qu'il rumine tout en marchant ; quand il sent le besoin de fumer, et que M. Mesnet, après avoir éteint son allumette, lui en présente une tout enflammée, il ne la voit pas, et se laisse brûler les sourcils par la flamme; mais il a perçu la plume dont il se sert pour écrire, et le papier à lettre sur lequel il écrit, et le corridor qu'il traverse et la porte qu'il ouvre : tous ces objets sont en relation avecsesidéesdominantes. C'est ce que M. Mesnet a très bien compris et très bien décrit, et il a aussi noté avec soin le rôle directeur exercé par le toucher sur l'intelhgence de son malade.
Ainsi l'activité mentale de F..., pendant ses crises, présente surtout un développement systématique. M. Mesnet admet en outre, et même il affirme à plusieurs reprises, que c'est une activité inconsciente, purement réflexe et machinale. 11 n'y aurait donc, pendant la crise, aucune trace de pensée consciente, de jugement, d'imagination. Cette interprétation, émanant de l'auteur qui avait lui-
même observé les faits, s'est présentée avec une telle garantie de rectitude que plusieurs ps^^chologues n'ont eu aucune difficulté à l'accepter. Il a donc été, pendant un temps, admis couramment que chez certains malades, une activité mentale inconsciente et aveugle peut, à certains moments, se substituer à la conscience, prendre en main les rênes du gouvernement de l'organisme et produire toute une série d'actes compliqués. Cette hypothèse — car c'en est une — a été reprise par un naturaliste anglais bien connu, M. Huxley, et lui a servi à édifier sa théorie de la conscience épiphénomène. A quoi sert la conscience, s'est-il demandé, puisqu'on peut si bien se passer d'elle, puisque le cerveau, pendant son absence, peut accomplir des actes ayant un caractère intelligent? La conscience est un luxe de l'esprit, c'est une chose inutile, un phénomène surajouté, qui éclaire le processus physiologique, qui le révèle, mais ne le constitue pas. On a donc comparé la conscience à l'ombre qui suit le pas du voyageur, à la lumière qui sort du foyer d'une machine, au timbre qui, en sonnant, nous apprend l'heure marquée au cadran de la pendule; supprimez l'ombre, la lumière, le timbre, tous ces signes extérieurs, le mécanisme interne qu'ils révèlent n'en fonctionnera pas moins; et de même, si la conscience, par hypothèse, était supprimée, le cerveau continuerait à fonctionner, les idées se suivraient, et les jugements se coordonneraient en raisonnements comme ils le faisaient auparavant.
On commence à reconnaître aujourd'hui que ces hypothèses sont bien hasardées, et qu'en tout cas les faits qui leur servent de point de départ principal peuvent recevoir une tout autre interprétation. 11 n'est nullement démontré que l'activité mentale du sergent de liazeilles pendant ses crises soit celle d'un pur automate; loin de là, si on relit avec soin son observation, on rencontre à chaque instant des signes de conscience; il est même étonnant qu'on ne s'en soit pas rendu compte. Regardons-le, au moment où dominé par le souvenir de son métier de chanteur, il fait
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sa toilette pour monter en scène, et cherche une redingote; sa main errant autour de lui, il ne trouve pas le vêtement cherché, et donne des signes de mécontentement ; à un autre moment, pendant qu'il est occupé à écrire une lettre à son général, on enlève rapidement la feuille de papier sur laquelle il écrit, et il donne un signe de surprise; surprise, mécontentement, qu'est-ce que tout cela, sinon des signes de conscience? Et ne suffit-il pas de ces quelques faits pour jeter les doutes les plus sérieux sur l'hypothèse de l'homme-machine?
A mesure que nous avancerons dans notre sujet, nous aurons plus d'une fois l'occasion de montrer que la conscience n'abdique pas si facilement ses droits qu'on l'a admis jusqu'ici, et qu'elle peut subsister au sein d'une activité psychologique rudimentaire.
Depuis la publication du mémoire de M. Mesnet, il a paru un certain nombre d'observations du même genre, qui en ont confirmé l'exactitude.
Les plus importantes de ces observations nouvelles sont, sans contredit, celles qui ont été recueillies et publiées récemment par M. Gharcot et ses élèves. M. Gharcot a eu l'obligeance de me montrer ses malades et j'ai trouvé une ressemblance psychologique complète avec le cas de M. Mesnet. Ges malades présentent tous cette systématisation exagérée de l'activité intellectuelle, qui leur fait percevoir certains objets avec une très grande finesse, tandis que d'autres passent complètement inaperçus. Voici une de ces observations; je l'emprunte à une pubhcation très intéressante de M. Guinon ^ :
« Il s'agit d'un nommé de B..., âgé de vingt-neuf ans,