‹ Les amants de VéroneChapitre 31 sur 38 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JULIETTE, assise, ROMEO, endormi aux pieds de Jnhettu.

JULIETTE

Est-ce bien toi dont la tendresse

A surpassé mon cher désir,

Toi dont j'ai pu sentir l'ivresse,

La partager, sans en mourir.

Les yeux charmés, l'âme ravie,

Je puis te voir sans épuiser

Ma joie immense, inassouvie;

Mon coeur est plein à se briser,

Mon coeur déborde, et c'est ma vie

Que je te donne, ami, dans ce baiser.

ROMÉO, s'êreiliant.

0 bonheur enivrant! volupté sans pareille!

Te voilà, mon amour; près de toi je m'éveille.

ENSEMBLE

JULIETTE et ROMÉO.

Langueur divine, ô moment

Que prolonge la nuit obscure,

Mots d'amour qui vont brûlant

Delà lèvre qui les murmure

A l'oreille qui les entend.

Cri de l'alouette au dehors. — Le jour commence à poindre. — Roméo tres--

saille, puis se lève.

JULIETTE

Hé quoi ! déjà partir !

ROMÉO

Entends-tu l'alouette?

JULIETTE

Non, c'est le rossignol dont le chant a frappé

Ton oreille inquiète,

Crois-moi, tu t'es trompé.

ROMÉO

C'est l'alouette "matinale

Et c'est le jour qu'elle signale.

Ecartant le rideau.

Vois, dans l'azur, les étoiles pâlir,

Quels feux jaloux ont rempli la campagne, Vois le riant matin debout sur la montagne :

11 faut partir et vivre, ou rester et mourir.

JULIETTE

Non, ce n'est pas le jour, c'est quelque météore

Qui de ses feux colore

La nuit, pour un moment.

Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète, Reste encor, mon ami, mon époux, mon amant.

ROMÉO

Eh bien! qu'ils viennent donc me surprendre ici même. C'est la mort, je le sais. — Sans regret, j'y consens.

Qu'ils viennent donc; je les attends,

Ainsi le veut celle que j'aime.

Mourir sous ton regard, dans tes bras caressants, Mourir pour toi sera ma volupté suprême, Et je te bénirai jusqu'aux derniers accents.

Tu disais vrai, ma Juliette, Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète, Dans mes bras viens encore, et causons, mon amour.

JULIETTE

C'est l'alouette matinale,

Et c'est le jour qu'elle signale.

Adieu, mon bien si cher, ma vie. — Et maintenant, Pars, va donc, va ! — Mais songe auparavant,

Qu'il me faudra souvent,

Chaque jour des nouvelles, A toute heure...

ROMÉO

J'aurai des messagers d'amour

Diligents et fidèles,

Qui sauront pour

T'annoncer mon retour,

A l'oiseau prendre ses ailes.

JULIETTE

Ainsi, tu crois qu'il peut venir,

Effaçant tant d'alarmes,

Ce lointain avenir

Qui doit sécher mes larmes?

ROMÉO

J'y crois, chère âme, et ne crains rien,

Car bientôt ces misères

Feront notre doux entretien,

Quand viendront les jours prospères.

JULIETTE

Ah! viendront-ils?

ROMÉO

Oui, mon cher bien.

ENSEMBLE

JULIETTE

Pars sans tarder, et m'abandonne ;

Que Dieu te garde, époux, ami, seigneur.

, Pense à la foi que je te donne; Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur,

Te laisse mon âme et mon coeur.

ROMÉO

Je te confie el t'abandonne

A Dieu qui t'aime et te doit le bonheur.

Pense à la foi que je te donne; Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur

Te laisse mon âme et mon coeur.

RûJiéo prend à deux mains la tête de Juliette et lui donne le baiser d'adieu. l's

marchent enlacés jusqu'au balcon ; Roméo franchit la balustrade et descend

par l'échelle de soie.

JULIETTE, LA NOURRICE, puis CAPULET.

LA NOURRICE, entrant vivement Est-il bien loin?

JULIETTE

Hélas!

LA NOURRICE, tout en retirant l'échelle de corde accrochée au balcon.

C'est bon; vous pleurerez Un autre jour. — Pour l'heure, vous saurez Que Capulet me suit en grande diligence.

Entre Capulet. La nourrice s'esquive en dissimulant l'échelle

CAPULET

Eh bien ! toujours des pleurs ! Calme-toi, mon enfant. Si ton cousin n'est plus, songe que ma vengeance, Dans l'exil, atteindra l'assassin triomphant.

JULIETTE

0 ciel!

CAPULET

Laisse donc là cette mine contrainte, Et causons de Paris. — Le prince, en souvenir Des services rendus par notre race éteinte, M'accorde une faveur dont tu vas le bénir.

« De cet hymen qui doit unir » Juliette à Paris, ta famille à la mienne, » S'il nait un fils, a-t-il dit, je permets » Que cet enfant fasse revivre et prenne

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