SCÈNE PREMIÈRE
JULIETTE, assise, ROMEO, endormi aux pieds de Jnhettu.
JULIETTE
Est-ce bien toi dont la tendresse
A surpassé mon cher désir,
Toi dont j'ai pu sentir l'ivresse,
La partager, sans en mourir.
Les yeux charmés, l'âme ravie,
Je puis te voir sans épuiser
Ma joie immense, inassouvie;
Mon coeur est plein à se briser,
Mon coeur déborde, et c'est ma vie
Que je te donne, ami, dans ce baiser.
ROMÉO, s'êreiliant.
0 bonheur enivrant! volupté sans pareille!
Te voilà, mon amour; près de toi je m'éveille.
ENSEMBLE
JULIETTE et ROMÉO.
Langueur divine, ô moment
Que prolonge la nuit obscure,
Mots d'amour qui vont brûlant
Delà lèvre qui les murmure
A l'oreille qui les entend.
Cri de l'alouette au dehors. — Le jour commence à poindre. — Roméo tres--
saille, puis se lève.
JULIETTE
Hé quoi ! déjà partir !
ROMÉO
Entends-tu l'alouette?
JULIETTE
Non, c'est le rossignol dont le chant a frappé
Ton oreille inquiète,
Crois-moi, tu t'es trompé.
ROMÉO
C'est l'alouette "matinale
Et c'est le jour qu'elle signale.
Ecartant le rideau.
Vois, dans l'azur, les étoiles pâlir,
Quels feux jaloux ont rempli la campagne, Vois le riant matin debout sur la montagne :
11 faut partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE
Non, ce n'est pas le jour, c'est quelque météore
Qui de ses feux colore
La nuit, pour un moment.
Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète, Reste encor, mon ami, mon époux, mon amant.
ROMÉO
Eh bien! qu'ils viennent donc me surprendre ici même. C'est la mort, je le sais. — Sans regret, j'y consens.
Qu'ils viennent donc; je les attends,
Ainsi le veut celle que j'aime.
Mourir sous ton regard, dans tes bras caressants, Mourir pour toi sera ma volupté suprême, Et je te bénirai jusqu'aux derniers accents.
Tu disais vrai, ma Juliette, Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète, Dans mes bras viens encore, et causons, mon amour.
JULIETTE
C'est l'alouette matinale,
Et c'est le jour qu'elle signale.
Adieu, mon bien si cher, ma vie. — Et maintenant, Pars, va donc, va ! — Mais songe auparavant,
Qu'il me faudra souvent,
Chaque jour des nouvelles, A toute heure...
ROMÉO
J'aurai des messagers d'amour
Diligents et fidèles,
Qui sauront pour
T'annoncer mon retour,
A l'oiseau prendre ses ailes.
JULIETTE
Ainsi, tu crois qu'il peut venir,
Effaçant tant d'alarmes,
Ce lointain avenir
Qui doit sécher mes larmes?
ROMÉO
J'y crois, chère âme, et ne crains rien,
Car bientôt ces misères
Feront notre doux entretien,
Quand viendront les jours prospères.
JULIETTE
Ah! viendront-ils?
ROMÉO
Oui, mon cher bien.
ENSEMBLE
JULIETTE
Pars sans tarder, et m'abandonne ;
Que Dieu te garde, époux, ami, seigneur.
, Pense à la foi que je te donne; Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur,
Te laisse mon âme et mon coeur.
ROMÉO
Je te confie el t'abandonne
A Dieu qui t'aime et te doit le bonheur.
Pense à la foi que je te donne; Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur
Te laisse mon âme et mon coeur.
RûJiéo prend à deux mains la tête de Juliette et lui donne le baiser d'adieu. l's
marchent enlacés jusqu'au balcon ; Roméo franchit la balustrade et descend
par l'échelle de soie.
JULIETTE, LA NOURRICE, puis CAPULET.
LA NOURRICE, entrant vivement Est-il bien loin?
JULIETTE
Hélas!
LA NOURRICE, tout en retirant l'échelle de corde accrochée au balcon.
C'est bon; vous pleurerez Un autre jour. — Pour l'heure, vous saurez Que Capulet me suit en grande diligence.
Entre Capulet. La nourrice s'esquive en dissimulant l'échelle
CAPULET
Eh bien ! toujours des pleurs ! Calme-toi, mon enfant. Si ton cousin n'est plus, songe que ma vengeance, Dans l'exil, atteindra l'assassin triomphant.
JULIETTE
0 ciel!
CAPULET
Laisse donc là cette mine contrainte, Et causons de Paris. — Le prince, en souvenir Des services rendus par notre race éteinte, M'accorde une faveur dont tu vas le bénir.
« De cet hymen qui doit unir » Juliette à Paris, ta famille à la mienne, » S'il nait un fils, a-t-il dit, je permets » Que cet enfant fasse revivre et prenne