‹ Les amants magnifiquesChapitre 14 sur 48 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ERIPHILE, CLITIDAS.

- CLITIDAS fait semblant de chanter.

La, la, là, la. [Faisant -l'étonné en voyant Eri-phile]. Ah!

ERIPHILE, [a Clitidas, qui feint de vouloir s'éloigner],

Clitidas!

CLITIDAS.

Je ne vous avois pas vue là, Madame.

ERIPHILE. .

Approche. D'où viens-tu ?

. - CLITIDAS.

De laisser la princesse votre mère, qui s'en alloit vers le temple d'Apollon accompagnée de beaucoup de gens.

ERIPHILE.

Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmants du monde ? Y' Y " Y Y . Assurément. Les princes, vos amants, y étoîent,

ERIPHILE.

Le fleuve Pénée fait ici.d'agréables détours.

CLITIDAS.,

Fort agréables. Sostrate y étoit aussi.

ERIPHILE.

D'où.vient qu'il n'est pas venu à la promenade ?

CLITIDAS.

Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régales. H m'a voulu entretenir; mais vous m'avez défendu si ex-pressément de me charger d'aucune affaire auprès de vous, que je n'ai point voulu lui prêter l'oreille, et je lui ai dit nettement que je n'avois pas le loisir de l'entendre.

ERIPHILE.

Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois l'é-- . coûter. . - . .

CLITIDAS.

Je lui ai dit d'abord que je n'avois pas le loisir de l'entendre, mais après je lui ai donné audience.

■■'.-. ERIPHILE.

Tu as bien fait.

CLITIDAS.

En vérité, c'est un homme qui me revient, un homme fait.comme je veux que les hommes soient faits : ne prenant point des manières bruyantes et

ACTE II, SCENE II 35 des tons de voix assommants; sage et posé en toutes choses, ne parlant jamais que bien à propos; point prompt à décider; point du tout exagérateur incommode; et, quelques beaux vers que nos poètes lui aient récités, je ne lui ai jamais ouï dire : « Voilà qui est plus beau que tout ce qu'a jamais fait Homère ! » Enfin, c'est un homme pour qui je me sens de l'inclination; et, si j'étois princesse, il ne seroit pas malheureux.

ERIPHILE.

C'est un homme d'un grand mérite, assurément. Mais de quoi t'a-t-il parlé?

CLITIDAS.

Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régale que l'on vous a donné, m'a parlé de votre personne avec des transports les plus grands du monde, vous a mise au-dessus du Ciel, et vous a donné toutes les louanges qu'on peut donner à la princesse la plus accomplie de la terre, entremêlant tout cela de plusieurs soupirs qui disoient plus qu'il ne vouloit. Enfin, à force de le tourner de tous côtés, et de le presser sur la cause de cette profonde mélancolie dont toute la Cour s'aperçoit, il a été contraint de m'avouer qu'il étoit amoureux.

Comment, amoureux ! Quelle témérité est la

sienne ! C'est un extravagant que je ne verrai de

ma vie. ' ' ' ■/■

CLITIDAS.

De quoi vous plaignez-vous, Madame ?

ERIPHILE.

Avoir l'audace de m'aimer, et, de plus, avoir

l'audace de le dire ! .

CLITIDAS.

Ce n'est pas vous, Madame, dont il est amou--

reux.

ERIPHILE.

Ce n'est pas moi ?

CLITIDAS.

Non, Madame : il vous respecte trop pour cela,

et est trop sage pour y penser.

ERIPHILE.

Et de qui donc, Clitidas? .

'. . '...'.'. CLITIDAS. .: - . Y. .■ .;' .

D'une de vos filles, la jeune Arsinoé. •

ERIPHILE.

A-t-elle tant d'appas, qu'il n'ait trouvé qu'elle

digne de son amour ?

CLITIDAS.

. .. .. .'.■..Il J'aime' éperduement, et vous conjure d'ho--

norer sa flamme de votre protection.;

. Moi? '

ACTE II, SCENE II 33 'Non, non, Madame;-je vois que la chose ne vous plaît pas. Votre colère m'a obligé à prendre ce détour, et, pour vous dire la vérité, c'est vous qu'il aime éperduement.

ERIPHILE.

.Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentiments. Allons, sortez d'ici. Vous vous mêlez de vouloir lire dans les âmes, de vouloir pénétrer dans les secrets du coeur d'une princesse ! Otez-vous de mes yeux, et que je ne vous voie jamais. [Clitidas s'éloigne]. Clitidas... !.

CLITIDAS.

Madame ?

ERIPHILE,

Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-là.

CLITIDAS.

Trop de bonté, Madame.

ERIPHILE.

Mais à condition, prenez bien garde à ce que. je vous dis, que vous n'en ouvrirez la. bouche à personne du monde, sur peine de la vie.

CLITIDAS.

Il suffit. /

ERIPHILE,

Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit ?

Non, Madame. Il faut vous dire la vérité : j'ai tiré de son coeur, par surprise, un secret qu'il veut cacher à tout le monde, et avec lequel il est, dit-il, résolu de mourir. Il a été au désespoir du vol subtil que je lui en ai fait, et, bien loin de me charger de vous le découvrir, il m'a conjuré, avec toutes les instantes prières qu'on sauroit faire, de ne vous en rien révéler, et c'est trahison contre lui que ce que je viens de vous dire.

ERIPHILE.

Tant mieux. C'est par son seul respect qu'il peut meplaire, et, s'il étoit si hardi que de me dé-clarer son amour, il perdioit pour jamais et ma présence et mon estime.

CLITIDAS.

Ne craignez point, Madame....

ERIPHILE.

Le voici. Souvenez-vous au moins, si vous êtes sage, de la défense que je vous ai faite. " ." .

CLITIDAS,

Cela est fait, Madame : ilne faut pas être cour-tisan indiscret.

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