Les amateurs de vieux livres
es vieux livres, que le vulgaire traite dédaigneusement de bouquins, font vivre à Paris plusieurs espèces de bipèdes, dignes d'être observés et décrits dans leurs mœurs curieuses, exceptionnelles et fantastiques : on a bien fait l'histoire naturelle des moines, lorsqu'il y avait des moines !
Je n'entends pas prouver aussi que la race bouquinante appartienne à la grande famille des bêtes; j'oublierai même l'analogie de l'odeur du bouquin avec celle de plusieurs animaux à pied fourchu, et je me bornerai à peindre d'après nature les originaux tels que je les ai étudiés en me promenant le long des quais et en pénétrant dans leurs repaires.
Si les vieux livres font vivre bien des gens, c'est non seulement par le gain pécuniaire, mais encore par les jouissances qu'ils procurent : il y a d'une part les voluptueux, de l'autre les marchands de volupté ; cette seconde classe, nombreuse et variée, comprend les bouquinistes, les étalagistes, les épiciers; la première classe réunit une collection de types singuHers sous les dénominations de bibliomaneSy bibliophiles Qtbouquineurs.
Certes, Coster et Guttemberg ignoraient, en inventant l'imprimerie, que leur art nour-
rirait tant de goûts et tant d'industries ; lorsque Faust vendait ses premières bibles sous Louis XI, il ne soupçonnait pas que le prix de sa marchandise devait centupler avec les siècles.
Salut, vieux livres, quels que vous soyez, vous qui tapissez les parapets de la Seine, depuis la Grève jusqu'aux Tuileries, vous qui rivalisez avec les parfums du marché aux Fleurs, vous qui changez de couleurs et de formes sous l'influence humide des brouillards de la rivière et sous les ardeurs du soleil de midi; vous qui passez sans cesse de mains en mains avant de trouver un père adoptif; vous qui reviendrez tôt ou tard à votre station en plein air, jusqu'à ce que vos ruines tombent pièce à pièce dans la hotte du chiffonnier; salut, vieux livres, mes amis, mes consolateurs, mes plaisirs et mes espérances !
Vieux livres, vous êtes la dernière passion
de l'être intelligent : le cœur qui a cessé de battre à tous les amours retrouve encore pour vous un battement, et le feu sacré de la bibliomanie ne meurt qu'avec le bibliomane ; l'âge n'a pas de glaces capables de refroidir cette passion, qui a ses excès comme les autres, et qui n'encourt pourtant aucune censure civile ou ecclésiastique : ainsi un prêtre peut être entiché des vieux livres jusqu'au libertinage.
De même que les passions sensuelles, celle-ci jouit surtout par les yeux : ouvrage rare; bonne édition, bel exemplaire, riche reliure, ce sont autant de qualités matérielles que recherche l'amant des vieux livres, pour qui le bonheur est dans la contemplation et la possession. On dirait le véritable amant qui détaille les charmes de sa maîtresse avec une sorte d'orgueilleuse complaisance, en manière de catalogue de bibliothèque : « une brune de vingt ans, de bonne famille, d'un esprit rare,
d'une belle figure, de mise élégante ; » mais l'amant ne se contente pas de regarder.
Je voudrais avoir toutes les voix des presses qui gémissent à Paris, pour chanter Tépopée des vieux livres brillants de dorures et renfermés dans l'acajou, blancs de poussière et errants sur les étalages, vendus au poids et enfin roulés en cornet !
Que de destinées diverses, illustres ou obscures chez les vieux livres comme chez les hommes ! Que d'injustices et que de sottises !
n peut les diviser ainsi : bouquinistes à la Diode, bouquinistes de la vieille roche, bouquinistes avares.
Le bouquiniste a la mode est au bouquiniste de la vieille roche ce que le coiffeur est au perruquier, et au cabarctier le restaurateur; il ne diffère du libraire que par le produit
considérable et presque certain de son commerce : chez lui, pas de non-valeur, pas de ballots de papier imprimé, pas de vente subite, mais aussi pas de stagnation complète ; il a toujours un bénéfice net de cent pour cent sur les livres qu'il achète, et ses rentrées sont au comptant comme ses déboursés : O fortunati nimiùm ! le bouquiniste à la mode ne sait pas ce que c'est que les billets de librairie, les protêts, les faillites et les concordats !
Il a eu soin d'étabHr son dépôt dans un quartier honnête et fréquenté ; il ne prend pas une enseigne peinte, comme Nicolas Flamel avait sa fleur de lis , Robert Etienne son chêne druidique, Elzevier sa sphère, et Didot sa bible d'or ; il ne livre pas même ses volumes aux doigts fureteurs des passants : seulement, aux vitres transparentes de sa boutique, brillent les tranches dorées et les dos écussonnés d'une rangée de splendides volumes ; quelques vieilles éditions
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bien conservées sont en montre, et quelques gravures sur bois d'Albert Durer appellent les regards et les désirs des bibliophobes. La police ne devrait-elle pas empêcher ces immorales tentations qui renouvellent le supplice de Tantale, à chaque pas, dans les rues de Paris ?
L'intérieur de cette boutique, fraîchement décorée comme un appartement de garçon à louer présentement, est une vaste bibliothèque où chacun peut choisir la sienne. Ce sont des livres de condition, garantis complets et intacts, sans défectuosité notable : à coup sûr, ils n'ont jamais été lus ; Desseuil, Pasdeloup, Derome y ont mis la main et leur cachet pour l'admiration, la jubilation et la délectation des amateurs.
Vous ne connaissez que Niedrée, Duru, Cape ou quelque autre habile reheur vivant, vous tous qui dirigez et ordonnez vous-
mêmes l'habillement de vos livres comme la livrée de vos laquais ? Mais les fidèles héritiers de La Valhère, de Goutard, de Gaignat, et des fameuses bibhothèques, n'estiment que ces sohdes et classiques reHures d'autrefois, en maroquin et en veau fauve, marquées au coin de l'artiste du xvii^ ou du xviii^ siècle.
La reliure est chose indispensable chez le bouquiniste à la mode; mais ce n'est pas tout : il lui faut une multitude de ces râVQtés tmiques ou introuvables j pièces détachées, de quelques pages d'impression, sans date, sorties clandestinement d'une imprimerie de province, comme les chansons poHtiques et ordurières qui pullulent aujourd'hui parmi le peuple : ces niaiseries, qui n'ont souvent de remarquable que la valeur qu'on leur prête, se vendent mieux que de bons livres.
Ceux-ci ne paraissent souvent chez le bon-
quiniste à la mode que dans la mauvaise édition, qui est habituellement la plus estimée, à cause d'une ligne de plus ou de moins. Le censeur royal a, sans le vouloir, donné des prix fabuleux aux ouvrages où les cartons manquent.
Il y a différents genres de livres que recherche le bouquiniste à la mode, selon les fantaisies connues de ses clients : tel rassemble les vieux romans de chevalerie comme les débris d'un navire après le naufrage ; tel ne fait cas que des anciens livres brochés, par la seule raison qu'ils n'ont guère échappé à la reliure ; celui-ci est friand d'exemplaires en grand papier, en papier vélin, en vélin ; celui-là est en quête desé?,r libris d'hommes célèbres, comme s'il restait quelque chose du mort dans le volume qu'il toucha. UnUvre, en effet, vaut bien une plume, une canne, un encrier ou toute autre relique d'un savant : les déceptions sont moins fréquentes ici qu'ailleurs ; car,
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si l'on connaît plusieurs poètes latins annotés par Racine et Boileau, si l'on possède nombre de volumes portant la signature de Grosley ou de Baluze, on aurait de quoi faire un fonds de papeterie avec toutes les plumes qu'on assure avoir appartenu à Voltaire.
Le bouquiniste à la mode n'a pas l'insupportable distraction ni la superbe gravité du bouquiniste de la vieille roche: c'est d'ordinaire un jeune homme souriant et affable, ayant la barbe et les ongles faits, les cheveux en ordre, et les mains blanches ; rien de particulier dans son costume, toujours propre et soigné : s'il a une femme, elle est jolie, aimable, elle brode et cause avec grâce ; s'il a des enfants, ils savent distinguer l'in-seize de l'in-folio au sein de leur nourrice, et le premier mot qu'ils bégayent est un titre de livre ; s'il a des chiens, ils respectent la modeste basane et le fastueux cuir de Russie, à l'égal des mollets et de l'odorat des assistants.
Cette boutique est un salon d'académie oïl se tiennent les plus doctes conférences ; oi^i y rencontre, tant l'aimant des livres est puissant ! les notabilités savantes du jour et même celles de la veille.
Le bouquiniste à la mode reçoit son monde avec toute la politesse de la haute société qu'il rallie autour de lui, s' exprimant bien, d'un air avenant, et répandant çà et là des bribes d'érudition ramassées sous les pieds de ses hôtes : chez lui on trouve des chaises pour s'asseoir, on a hberté entière de feuilleter tous les volumes les uns après les autres ; chez lui on n'est jamais infecté de bouquins, ni aveuglé de poussière : on entre simple curieux, on sort bibliophile.
Maintenant cherchez quelque rue boueuse dans notre belle capitale qui n'en manque pas, cherchez la maison la plus délabrée et la plus noire.
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C'est là que le bouquiniste de la vieille roche réside avec ses bouquins depuis dix, vingt ans : on ne sait depuis quand, car le temps, qui n'épargne rien, même les livres, semble l'avoir oublié, tant celui-ci s'est caché au monde extérieur et retiré dans la muette compagnie des livres ! Pendant des années il n'a touché et respiré que des livres , plus et non ffiieux sentans que baume, dit Rabelais. Ah ! si la métempsycose n'est pas une chimère inventée pour la consolation des âmes tendres, le bouquiniste de la vieille roche passerait en mourant dans le corps d'un de ses bouquins, dût-il animer le ver rongeur qui se creuse un tombeau dans les feuilles solitaires d'un saint Thomas ou d'un Cujas !
Vous avez l'adresse exacte de ce bouquiniste ? Cela ne suffit pas, il faut encore interroger la fruitière voisine, reconnaître la porte d'une allée semblable à un soupirail de l'enfer, pénétrer dans les ténèbres moites et
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putrides de ce labyrinthe fangeux, tâter le chemin avec le pied et la main, au risque de choir au fond d'une cave, découvrir enfin, à travers cette nuit froide et opaque, une faible lueur de jour, puis un escalier raboteux, puis une rampe à demi rompue, monter un étage à tâtons et frapper, monter un second étage et sonner, un troisième et crier, redescendre et résonner et refrapper, jusqu'à ce qu'une voix qui semble s'échapper de dessous terre vous annonce la fin de vos recherches désespérées.
Ce n'est pas tout ; le minotaure ne paraît pas : la voix s'approche et s'éloigne avec l'espérance ; on entend un bruit de vaisselle qui tinte ou de volumes qui croulent, on sent une affreuse odeur de choux, d'ail et d'oignon... Dieu soit loué ! la clef est dans la serrure et les verrous sont tirés : on dirait la clôture d'une prison ; entrez et prenez garde aux taches de graisse, voici le maître du lieu, le grand-prctre de l'antre de Trophonius !
Ce vieillard-là ne ressemble pas à tous les vieillards : il porte bien son âge et son vin ; il grimpe comme un chat à l'échelle, et remue des montagnes de volumes, sans craindre les éboulements; il a l'œil vif et perçant, quoique larmoyant et enflammé : à cette infirmité près, il n'a pas plus changé en cinquante ans qu'un cromlech de druides en dix-neuf siècles; et depuis qu'il n'est plus jeune, il n'a pas encore commencé à être vieux : c'est toujours le bouquiniste d'avant la révolution, avec les mêmes idées, la même existence, le même métier et le même habit.
Seulement, par forme de distraction, il se livre aux manipulations de la science culinaire ; il prépare lui-même ses ragoûts, dont son visage dartreux atteste le mérite relevé ; sa vie perpendiculaire est partagée entre deux occupations qu'il mène souvent de front : il vend des livres, et mange, non
sans boire. Vous le trouverez toujours la bouche pleine, la fourchette, le verre ou la lèchefrite à la main; ses goûts sont tellement incorporés à son état, que sa cuisine est devenue sa bouquinerie, que ses casserolles y sont mitoyennes des plus précieuses éditions, et que les souris ont assez de miettes à grignoter, pour négliger le vieux papier jauni par la fumée et sans cesse menacé d'un baptême de friture.
La gueule n'est-elle pas antérieure à l'invention de l'imprimerie ? Ce bouquiniste affamé n'a d'ailleurs ni femme, ni enfants, ni chiens, ni chats, pour charmer son désœuvrement; il n'a qu'un bon estomac et une cuisinière, car, s'il appartient au pubHc de dix heures à quatre, le reste du temps appartient à son estomac et à sa cuisinière : à quatre heures sonnant, il cesse d'être vendeur de livres, il soupe, resoupe, sursoupe, et s'endort en rêvant à la composition de ses vingt repas du lendemain.
Quand un bouquiniste de la vieille roche ne mange pas toujours, il lit toujours, et on n'a pas moins de peine à rencontrer son esprit à jeun; si c'est un liseur au lieu d'un mangeur, il a une majesté doctorale qui dépend de sa queue et de sa tête poudrée, autant que du livre qu'il dévore incessamment avec un infatigable appétit : on lui parle, il n'entend pas; on élève la voix, il vous répond sans lever les yeux de la page où ils sont embourbés, puis il retombe dans sa lecture, dans son mutisme et son immobilité; demandez-lui si la terre tourne, il vous dira : « C'est le juste prix, » ou bien : « // nest pas cher. »
Malgré ces défauts et d'autres, le bouquiniste de la vieille roche est d'un commerce sûr et avantageux ; ses prix sont inamovibles comme sa boutique, et ne suivent pas la variation progressive du cours de l'ancienne librairie : on ne le ferait pas dériver de ses us et coutumes dans le débit de sa marchandise, qui
ne s'est pas ressentie des commotions politiques, car il ignore tout ce qui s'est passé autour de lui, excepté dans la littérature qui arrive à lui toute nouvelle, pour prendre place parmi les bouquins, avant même d'avoir vu le jour.
Vous qui aimez les livres d'autrefois pour ce qu'ils contiennent, fréquentez le bouqumiste de la vieille roche, bravez courageusement les miasmes de cuisine, la poussière, les taches, les réceptions brutales ou maussades, et surtout le préjugé qui, mieux qu'une ordonnance de police, défend le passage des rues mal famées; mais ne rougissez pas si quelqu'un s'enquiert du lieu d'où vous sortez !
Il est un de ces bouquinistes de la vieille roche, lequel a pris le monopole des livres dépareillés, et qui entasse Pélion sur Ossa en ouvrages incomplets : il y a presque du dévouement à rassembler dans un bercail toutes
ces brebis égarées que le loup, c'est-à-dire l'épicier, aurait infailliblement déchirées, le barbare ! On dirait un de ces chiens intelligents qui veillent dans les neiges du Saint- Bernard pour sauver quelque malheureux près de périr, que le Iroid a déjà privé d'un de ses membres : tel un livre veuf ou orphelin auquel manque un tome perdu, sah ou détruit. Heureux le possesseur qui peut recompléter son livre et ses plaisirs !
La vertu de ce bouquiniste unique en son espèce, c'est la patience, une patience éprouvée par soixante ans d'activité, ou plutôt d'attente : il ne spécule que sur les accidents qui résultent du prêt des livres : il répare l'étourderie d'une jeune fille, l'inexpérience d'un enfant, le malheur causé par l'eau ou le feu. On subit ses caprices, sa mauvaise humeur, ses éternels retards, pour obtenir de lui la résurrection d'un volume, d'une page, d'un titre, qu'il fera payer, il est vrai,
autant que l'exemplaire entier; mais n'importe, il rendra la santé à ce pauvre livre malade ou estropié, qui pourra ensuite courir de main en main, jusqu'à ce qu'il retombe dans celle du médecin des livres.
C'est un ange bienfaisant qui verse le baume sur les plaies et réconforte les affligés; mais, au contraire, le bouquiniste avare est un diable ennemi du genre bibliophile et tentateur damné de tout ce qui lit ici-bas. Puisset-on, si jamais on l'écorche vif, en punition de ses iniquités, relier avec sa peau le catalogue de la Bibliothèque nationale, afin que son suppUce redouble à chaque livre prêté et perdu, jusqu'à ce que la Bibliothèque n'existe plus qu'en catalogue pour l'admiration de nos neveux !
Le bouquiniste avare a son caractère écrit sur sa face parcheminée, et pour le déchiffrer il n'est pas besoin d'être de l'École des
Chartes : l'avarice, cette passion sourde et honteuse qui survivrait à la ruine de toutes les sociétés, cet égoïsme de bronze sans oreilles et sans cœur, devient le fléau des lettres, quand le bouquiniste en est atteint, le bouquiniste, qui doit se regarder comme le dépositaire du savoir de tous les siècles, comme la source généreuse de ces flots purs d'érudition qui coulent à plein lit, en roulant de For et des pierres précieuses.
Un trésor monnayé qu'on enfouit et qu'on couvre peut-il être comparé à un trésor imprimé, dont l'usage répandrait tant de joie et de richesses parmi les amis de la science, et qui se consume lentement dans l'oubli ? La Montjoie de Charles le Téméraire, enseveHe jadis aux environs de Montlhéry, se retrouverait aussi pesante et aussi riche qu'elle était le jour où elle fut cachée dans la terre ; mais le plus précieux bouquin diffère à peine du plus misérable, après un abandon de plusieurs
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années à la merci de tous les ennemis dévorants qui ne pardonnent pas aux livres : le chancelier d'Orgemont et le chevalier d'Aumale furent mangés par les rats, l'un mort et l'autre tout vivant; un livre, faute d'air et de lumière, est bientôt cadavre, et les vers s'en emparent pour faire chère-lie.
Le bouquiniste avare erre nuit et jour, comme l'ombre d'un auteur privé de sépulture ou d'impression, au milieu des édifices chancelants et poudreux de ses volumes accumulés en désordre, couchés ou debout, montrant le dos ou la tranche, moisis, vermoulus ou putréfiés : ce bouquiniste ne les compte jamais; il les regarde, il leur rit, il leur soupire, il les touche, il les empile, tel qu'un enfant fait des châteaux de cartes, il les possède, il en jouit.
— J'ai bien l'ouvrage que vous désirez, répond-il en loup-garou à la plupart des de-
mandes qu'on lui adresse; oui, certes, j'ai cela, deux ou trois exemplaires, mais je ne les vends pas, je les garde pour moi : on n'a jamais assez de bons livres.
^- Ah ! vous n'êtes pas content du prix ? dit-il avec colère, pour peu qu'on se permette une observation sur la cherté extraordinaire d'un livre qu'il daigne vendre; allez, je ne suis pas en peine de trouver un acquéreur : eh bien, vous ne l'aurez pas, ou vous le payerez double. En vérité, j'avais la complaisance de vous céder un auteur auquel je tiens infiniment : je croyais vous obliger; mais vous marchandez cela comme une drogue d'apothicaire ? Non, non, je ne m'en dessaisirai pour aucun prix : cherchez un autre marchand !
Là-dessus le bourreau vous congédie en vous épiant d'un œil inquiet pour voir si vous n'emportez rien; puis il rentre dans sa tanière
et passe en revue son armée de bouquins. Il s'endort en pensant à eux et rêve d'eux; il ne s'éveille que pour vérifier si les voleurs n'ont pas enlevé ses chers joyaux; mais il ne redoute pas moins les amateurs qui viendront lui envier et lui dérober peut-être, au poids de l'or, un in-folio qu'on achète ailleurs au poids de la cassonnade et de la chandelle. Alors commencent ses tortures et ses craintes : il n'est pas de lionne qui défende mieux ses petits, il n'est pas d'Harpagon qui regrette plus longtemps sa cassette; il méprise trop l'argent, ou bien il estime trop les livres : on dirait que chaque volume qu'on parvient à lui arracher était inhérent aux fibres les plus sensibles de son cœur.
Cette avarice de livres n'est pas désintéressement de bourse : loin de là, le bouquiniste avare, dont l'esprit ne s'illumine plus au gaz des ventes de l'hôtel Drouot, s'abuse luimême sur la valeur des livres qu'il met
aux enchères in petto , et qu'il pousse aux exagérations d'une hausse capricieuse, selon les besoins présumés d'un chaland, selon la saison, selon l'heure. Un livre est sans prix au moment où ce bon pasteur enferme ses ouailles dans la bergerie; un livre est bien près de quitter la boutique lorsqu'on lui fait un pont d'or ou de flatterie, car le bouquiniste avare aime un éloge sorti d'une bouche savante. Le sage Énée ne descendit aux enfers que muni d'une galette de farine et de miel pour assoupir Cerbère.
LES ETALAGISTES
l est beaucoup de métiers en plein vent et en pleine rue ; mais le plus pénible et le plus ingrat est certainement celui des étalagistes^ qui n'ont pas les bénéfices des marchands de melons ni les chances des chiffonniers.
Vétalagiste, de même que les industriels des petits métiers, peut établir son commerce
sans grosse mise de fonds, puisqu'il se passe de boutique, de commis, de prospectus et d'éclairage : il choisit d'abord une place vide sur le parapet d'un pont, d'un quai, dans l'angle le moins inodore d'une rue; il se précautionne d'une patente, de quelques cases de bois, de quelques lots de livres qu'il expertise d'après le poids et la couverture; puis étale ses denrées que chaque passant vient flairer ; et comme il y a autant de goûts que d'espèces de livres, la vente journalière est à peu près égale, et suffit pour nourrir un ivrogne ou bien une pauvre famille, pourvu toutefois que la pluie, le vent ou le froid ne conspirent pas contre l'espoir d'un pot-au-feu ou d'une bouteille de vin.
Combien cet humble et chétif commerce est intéressé à la tiédeur et au repos de l'atmosphère ! L'étalagiste, qui habite sous les toits ou chez le marchand de vin, prévoit les orages de plus loin qu'un vieux pilote, et
prédit le beau temps avec plus d'assurance que le Bureau des Longitudes : voyez-le consulter la marche des nuages et les virements de la girouette ! Il branle la tête et rentre dans le port avec le vaisseau qui porte sa fortune, ou bien il se frotte les mains et déploie en chantonnant toute sa cargaison sans crainte des avaries.
Souvent un novice, qui ne connaît pas
les oracles secrets du baromètre et qui se fie
à un ciel bleu, à un soleil trompeur, voit
les éléments se jouer de sa fragile fortune,
l'ouragan, éclos tout à coup, chasser en l'air
les brochures échevelées, la pluie à larges
gouttes marqueter une tranche vierge encore,
ruisseler de feuille en feuille et submerger la
Bible elle-même dans ce nouveau déluge.
Ainsi le laboureur de Virgile, de Delille, de
Thompson et de Saint-Lambert pleure ses
moissons, l'ouvrage d'une année perdu en
un jour.
V étalagiste est d'ordinaire Normand, comme le vendeur de salade ; il connaît mieux le prix des pommes que celui des livres ; il ne juge guère sa marchandise que d'après le premier venu qui la marchande ; il surprend dans vos yeux l'envie qui vous émeut à la vue de ce livre, et il le taxe à proportion de cette envie, qu'il démêle dans un geste d'empressement, même dans une indifférence composée. Le seul Manuel du libraire qu'il étudie, c'est la physionomie des acheteurs : l'un sourit, l'autre soupire, celui-ci fronce les sourcils, celui-là pince les lèvres ; un cinquième, plus exercé, touchera vingt volumes avant de mettre la main sur le volume qu'il lorgne ; tous enfin se trahissent d'une façon particulière qui n'échappe pas à l'étalagiste, aussi fin, aussi astucieux qu'un diplomate du cabinet de Saint-James.
Quant au personnage de l'étalagiste, il partage ordinairement la condition de ses
livres soumis aux vicissitudes atmosphériques, gercés et racornis par le haie, maculés et jaunis par la pluie, battus et desséchés par le vent.
Tantôt c'est une vieille femme^ pareille aux sorcières de Macbeth, contemporaine de ses bouquins ; la lecture des romans dans sa jeunesse l'a peut-être conduite à en vendre, ou à se faire fripière de la librairie moderne.
Tantôt c'est un jeune garçon, causant et riant avec la bouquetière ou l'écaillère voisine, lorgnant les badauds, regardant les femmes et attaquant les chiens; dans un mois, il vendra des contremarques à la porte d'un théâtre.
Ici c'est un ménage qui se relaye pour faire sentinelle, comme aux portes du Louvre, auprès des plus méchants écrivains. Une destitution, une réforme administrative quel-
quefois, ne laisse que cette ressource à des commis qui étaient plus chaudement dans un bureau que sur le trottoir d'un quai : il n'y a qu'un pas au décrotteur.
Là enfin c'est un ancien libraire, un ancien homme de lettres, qui se consolent de leur décadence en vivant encore avec des livres, malgré le tort que les livres leur ont fait. Ne voit-on pas d'anciens militaires cochers de cabriolets ?
Pour les uns, l'étalage est le piédestal de la librairie ; pour les autres, c'en est le dernier échelon. Beaucoup de libraires sont partis de là, beaucoup sont arrivés là.
Les livres qui subissent le pilori de l'étalage sont de deux espèces, les jeunes et les vieux : ceux-ci, chassés honteusement des bibUothèques classiques, usés sur toutes les coutures, et fatigués à toutes les pages, toute la basse
littérature du dix-huitième siècle, poésies d'Almanach des Muses, répertoire du Théâtre ItaHen et de l'Opéra-Comique, histoires philosophiques et romans erotiques ; ceux-là mis cà flot hors de la librairie par la faiUite ou le rabais, immondices de nos égouts littéraires, ou malheureux naufragés cherchant un port, chefs-d'œuvre de l'Empire, et tristes débris des gloires d'académie !
LES EPICIERS
ette classe honorable et utile, qui a sa place dans les fastes de TAlmanach du Commerce, est assez connue, surtout depuis la création de la garde nationale ; nous n'avons qu'un trait à ajouter au type immortel et tout moderne de l'épicier, qui mérite d'être observé dans ses rapports peu délicats avec les livres.
De tout temps il a fallu des cornets à Tépicier, de tout temps il a fallu des livres à rouler en cornets ; qui sait si les Histoires de Tite- Live et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d'Ovide et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n'ont pas été la proie des épiciers du barbare moyen âge ?
L'épicier du xix^ siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins, sans doute en haine de la noblesse. L'âge d'or de l'épicerie date de la révolution française, car, la docte congrégation de Saint-Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l'une a tué l'autre. — Ah! doit-on hériter de ceux quon assassine! Le bénédictin faisait des livres, maintenant l'épicier en défait.
Le voici sur le seuil de son temple, entre deux colonnes d'in-quarto et d'in-folio, ainsi que Thémis, pesant dans ses balances le fort et le faible. Impassible et aveugle comme la
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déesse de la justice, coiffé de sa casquette de loutre comme d'une barrette de magistrat, enjuponné d'un tablier vert comme d'une robe curiale, il contemple avec une dignité paternelle le plateau s'abaissant sous le poids des travaux écrits du passé ; il calcule les différences du papier et du sucre, il rêve au produit de la vente en détail des anciens fonds de librairie ; il voit d'un seul coup d'œil la basane et le veau destinés au savetier, le carton promis au relieur; le papier consacré aux enveloppes... Un équarrisseur ne tire pas mieux parti du cheval fourbu qu'il assomme : la chair à la ménagerie du Jardin des Plantes, les os à la fabrique de boutons, le cuir au cordonnier, le crin au matelassier, et le reste... !
L'épicier n'estime les livres qu'en raison de leur taille et de leur grosseur : à tant l'infolio ; l'in-quarto à tant, avec ou sans couverture. Combien de victimes il déshabille avant
de les mettre en pièces ! et s'il en épargne quelqu'une, c'est par respect pour un habit plus neuf et mieux doré. La Bande-Noire des monuments n'était pas plus impitoyable.
Souvent l'épicier massacre en un seul jour Foeuvre de plusieurs siècles ; il semble avoir pour mission d'effacer la trace de l'ordre illustre de Saint-Benoît.
Hélas ! pendant la République, toutes les bibliothèques religieuses et aristocrates, mises hors la loi, n'ont point été décimées en cartouches : les épiciers de Paris se sont faits les bourreaux des livres, des manuscrits, des chartes et des titres de noblesse de notre histoire.
Savants martyrs, Mabillon, Montfaucon, Ruinart, Lobineau, Clément, Calmet, et vous tous qui avez été livrés aux bêtes, pesez à jamais sur la conscience de vos persécu-
teurs