‹ Les amateurs de vieux livresChapitre 3 sur 38 · LES BIBLIOMANES · texte numérisé non relu

LES BIBLIOMANES

même des ouvrages, qui ne franchissent guère la rigoureuse catégorie de la morale et de la religion. Il y a chez ces bibliomanes une passion concentrée purement égoïste et nourrie de son propre aUment, passion qui se croirait profanée si l'objet n'était pas un mystère au monde.

Le bibliomane vaniteux a de belles éditions, de splendides reliures, une bibliothèque bien choisie et bien rangée : il dépense des sommes immenses pour la compléter; c'est un soin dont il se remet entièrement à un bouquiniste intelligent, à un bibliographe officieux; du reste, il ne lit pas, et souvent il n'a jamais lu ; il collectionne des livres comme il ferait des tableaux, des coquilles, des minéraux, des herbiers.

Sa bibhothèque est une curiosité qu'il montre à tous, au premier venu, à des femmes, à des banquiers, à des enfants, peu lui importe

que les gens sachent ce que c'est qu'un livre, et, qui plus est, un beau livre! margaritas ante porcos.

Il dit à qui veut l'entendre : J'ai pour cent mille écus de livres ! et il se rengorge, et il s'enfle, et il sourit en répétant : Cent mille écus! Voilà tout, cette armoire contient cent mille écus en valeurs. Un autre s'engoue de peinture, un autre de jardins anglais, un autre de chevaux, un autre de chiens : le bibhomane vaniteux a placé ses capitaux en El^eviers, Qn facéties, en grand papier, en vélin et en maroquin; c'est de l'ostentation presque littéraire, c'est du luxe presque estimable.

Le bibliomane envieux désire tout ce qu'il ne possède pas, et dès qu'il possède, son désir change de but. Sait-il que tel livre existe chez un amateur avec lequel il rivalise, aussitôt sa quiétude est aux abois, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne vit plus que pour la con-

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quête du bienheureux livre qu'il convoite ; il emploie tout, jusqu'à l'intrigue et la séduction, pour attirer à lui le bien d' autrui ; les refus, les difficultés, augmentent, irritent sa concupiscence ; bientôt il sacrifierait sa fortune entière à un seul instant de possession ; mais un rien, la découverte d'un second exemplaire du même Hvre, une critique en l'air, une réimpression, voilà cette impatience qui s'abaisse et cette ardeur qui se glace : tout à l'heure l'envieux souhaitait la mort du maître de ce cher livre afin de s'enrichir aux dépens du défunt ! Ce bibliomane est malheureux, comme tout envieux doit l'être, et son malheur recommence à chaque nouveau désir : c'est le Lovelace des Uvres, il en devient amoureux, et il les poursuit avec acharnement jusqu'à ce qu'il les ait entre les mains ; alors il les dédaigne, il les oublie, et il cherche une autre victime.

Dernièrement, un célèbre maniaque, ayant ouï parler d'un livre imaginaire, se mit en

quête pour le découvrir, et mourut de chagrin de ne pas l'avoir trouvé, avec la croyance qu'un rival gardait ce trésor contre lequel il eût échangé la pierre philosophale.

Le bibliomane fantasque n'adore ses livres que pour un temps ; il les recueille avec curiosité, il les habille avec générosité, il les installe avec honneur, il les entretient avec faveur. Tout à coup l'amour se lasse, se refroidit, s'éteint; le dégoût a commencé ! Adieu, gentes damoiselles! le Grand-Seigneur réforme son harem; aux Circassiennes succéderont les Espagnoles, aux blanches Anglaises les négresses du Congo; le Grand-Seigneur vend ses femmes à l'encan, mais demain il en achètera de moins jolies, qui auront pour lui le charme du caprice et de la nouveauté.

Le bibliomane exclusif ne fait cas que d'un certain ordre de livres, et ne courtise ni les plus rares ni les plus sinp^uhers ; il a une col-

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lection, c'est là son dieu et son âme. Tout ce qui est en dehors de sa collection ne l'intéresse pas; mais il ne néglige aucune recherche, aucuns frais, pour étendre cette collection, pareille à ces immenses et informes monuments orientaux élevés sur le bord des chemins, avec les pierres que chaque voyageur y dépose en passant. Le bibUomane exclusif consacrera son temps, son argent et sa santé à l'entassement d'une bibUothèque toujours curieuse, mais aussi toujours monotone : ici, Pétrarque se multiplie en douze cents volumes ; là, ce sera Voltaire en dix mille pièces réunies une à une, ou bien le théâtre seul fournira des milliers de brochures, ou bien la révolution française régnera paisiblement sur des cimetières de paperasses.

En un mot, la bibliomanie la plus relevée et la plus illustre n'est pas exempte de manie, et dans chaque manie on aperçoit aisément un grain de folie : or Paris est à coup sûr le paradis des fous et des bibliomanes.

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