‹ Les amateurs de vieux livresChapitre 5 sur 38 · LES BIBLIOPHILES · texte numérisé non relu

LES BIBLIOPHILES

plaires en vélin, pour les éditions rares, pour les arabesques des anciennes reliures, pour les simples et nobles vêtements des nouvelles ; il ne foule pas aux pieds ces brimborions de prose et de vers aussi mauvais que mal imprimés, mais recommandés dans tous les catalogues : le bibliophile est indulgent aux faiblesses de ses semblables.

Mais s'extasier devant une faute d'impression qui distingue une édition d'une autre, crier merveille à la conservation de quelques passages supprimés dans la plupart des exemplaires, se désoler pour une piqûre de vers, une tache d'eau, un vice dans la pâte du papier, ce n'est pas affaire à un véritable bibliophile, qui ne fonde guère la gloire de sa bibliothèque sur l'ignorance d'un prote, sur l'imprévoyance d'un censeur royal ou sur l'heur d'un hasard extraordinaire.

Tout le monde peut être bibUomane, mais

n'est pas bibliophile qui veut. En général, les bibliomanes le sont devenus par ennui^ et sur le tard, lorsque l'âge a moissonné les passions qui ont leur racine dans le cœur et semé des goûts dans l'esprit le moins cultivé; mais le bibliophile naît et grandit avec son amour des livres, amour fougueux et sage, éclairé et constant, insatiable et patient, amour aussi varié et aussi nombreux que la bibliographie.

YI

LES BOUgUlNEURS

uelle âme de bibliophile ne s'émeut à votre aspect quelquefois grotesque et repoussant, honnêtes Juifs errants de la bouquinerie !

Arbres rabougris, à l'écorce sauvage etrude, à la sève bouillonnante et forte, immeubles de nos promenades, vous dont l'ombre rafraî-

chit les parapets brûlés par la canicule, vous qui paraissez en hiver participer à la congélation de la rivière, puissiez-vous pendant cent saisons braver les injures de l'air et les intempéries des vieux livres !

Oui, il faut avoir goûté le plaisir de bouquiner, pour le connaître, pour lui rendre grâce, comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si ce plaisir n'était pas plus doux et plus fidèle que tous les autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel, verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissants s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et à tous les hochets de la richesse !

Verrait-on des mains blanches et parfumées, étincelantes de bagues et accoutumées

à frémir sur l'agrafe d'or d'un portefeuille de ministre, palper ces misérables livres enduits de poussière et pourris d'humidité, qui recouvrent les ponts, tels que des gueux ramassés au coin des bornes et à qui la charité chrétienne lave les plaies ? Verrait-on des sybarites, esclaves de leurs sens et des impressions extérieures, quitter le coin du feu en hiver et le frais ombrage des tilleuls en été, pour aller par le chaud ou parle froid, par la bise ou par le brouillard, aspirer des odeurs nauséabondes de bouquins et reposer leurs yeux sur des pages crasseuses, enfumées, infectées de tabac et pestilentielles ?

C'est qu'il y a une félicité incomparable à chercher, à trouver; c'est que l'homme le moins superstitieux et le plus positif a besoin de se faire des croyances vagues et des jouissances idéales; c'est que l'alchimie remplissait un peu le grand vide qui s'ouvre au fond des imaginations les plus fécondes,

et que Talchimie nous échappant, il a fallu changer de route et chercher ailleurs les trésors qu'il n'était plus permis d'espérer dans un terrain remué en vain durant des siècles, et toujours stérile.

Combien de rapports en effet entre l'alchimiste et le bouquiniste, outre la rime ? L'alchimiste fouille sans cesse dans les arcanes de la nature, interroge toutes les formes de la matière, lit dans tous les grimoires, consulte tous les maîtres de l'art, se recommande à tous les diables ou à tous les saints^ expose tous les jours sa santé et sa vie, passe en un moment de l'extrême joie à l'extrême découragement, trouve çà et là quelques étincelles hermétiques, souffle, sue, s'épuise encore, et meurt avant d'avoir vu s'évanouir en fumée ses chères illusions.

Le bouquiniste, ou bouquineur, ou bouquinier, visite avec zèle les mystérieux maga-

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sins de vieux papier, l'arrière-boutique des épiciers, la chambre infecte de l'étalagiste où la table est calée avec un livre, le pot à l'eau coiffé d'un livre, et le linge blanc, s'il en est, serré dans les livres ; le bouquineur apprend par cœur le Manuel du libraire, au lieu des Clavicules de Saloniou, et de la Transmutation des métaux de Nicolas Flamel ; il se lève le matin avec l'espoir de trouver ce jour-là quelques-uns de ses J^i"/W^m//z; le soir, il se couche avec l'espoir d'être le lendemain mieux favorisé par le sort; il brave les injures des saisons et le danger des rhumes, sciatiques et coups de soleil : il braverait la peste pour inventorier les livres d'un pestiféré; il plonge la main dans les tas d'ordures imprimées qu'on vend pêle-mêle avec la vieille ferraille ; il approche de son nez les bouquins abandonnés aux mites et à la pourriture ; il ne se décourage jamais, il ne se lasse pas : car, de temps à autre, la découverte d'un Elzevier non rogné, d'un volume à la signature deGrosley, Guyet ou de Thou, d'un mvstère à personnages ou

d'une sotie de Gringoire, entretient sa confiance en l'avenir, et il se flatte de trouver enfin le grand œuvre, c'est-à-dire un autographe de Molière, un Antoine Verard en vélin, un manuscrit à miniatures ! Je ne parle pas de la Bible du feu marquis de Chalabre, considérablement augmentée de billets de banque, laquelle échut par héritage à mademoiselle Mars, qui n'était pas bibUophile !

Que si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai : un bibliophile, en admettant que ce soit un homme. D'où il résulte que le bonheur, c'est un bouquin.

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