‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les sectateurs de l'ordre et àe la régularité jetteront peut-être quelques pierres dans mon jardin à Toccasion de ces pages, dont la liaison ne paraît pas à la première lecture. J'obéis aux lois mystérieuses de l'enchatnement des faits sans chercher si mes drames répondent à la poétique habituelle des romans. Je ne me suis jamais prosterné aux pieds de Vintérêt, une fausse idole à laquelle il est temps d'échapper. Que des esprits vulgaires cherchent dans des combinaisons surprenantes le moyen de réveiller la curiosité de leurs lecteurs, je l'admets; il faut se rattraper par des moyens inférieurs quand l'étude des caractères manque. Je n'ai pas prétentendu donnerun roman complet, supporté par une charpente régulière ; mon seul buta été de peindre un intérieur peu connu, des portraits singuliers, des mœurs qui n'avaient point encore été décrites, et je n'ai pas voulu sacrifier à Téconomie facile de ces romanciers habiles , qui ne manquent pas de faire danser tous leurs person-

es LES AXOUBBUX DE SAUlTE-FÉBUfB *

sages à la ronde, pour les marier à un moment, les faire mourir à un autre, et ainsi de suite. Le panorama de la vie ne se déroule pas de la sorte, et j'estime qu'il est curieux, au moins ude fois, d'essayer de le suivre le plus près possible, sauf à jouir du résultat ou à en être victime.

M. Lobligeois fit tout à coup oublier M"* Miroy, par un singulier changement dans sa toilette. Ainsi que beau* coup de gens i^les, il portait au cou une cravate blanche, c*est -à-dire une sorte de mauvaise ficelle jaunâtre par endroits qui ne jurait pas considérablement avec un menton hérissé de poils bleuâtres que son propriétaire ne coupait pas plus d'une fois par semaine. Un mauvais chapeau crasseux sur les bords,' dont le soleil avait décomposé la couleur sur le fond, une longue redingote noire blanchie aux coudes» luisante au plastron, aux boutonnières éraillées, jointe à un pantalon de la même famille, formait le costume habituel de l'avare. Ses mains noueuses et pointues semblaient avoir eu peu de rencontres avec le savon, et la chevelure avait la même horreur du peigne. Dans Paris, M. Lobligeois eût passé pour un cynique, ou un philosophe, ou un savant» ou un maniaque. L'idée ûxe qui le possédait le rapprochait de ces chercheurs de systèmes, des collectionneurs et des demi-fous que tout le monde connaît pour les avoir vu rôder aux alentours des bibliothèques, des cours publiques, des musées et des ventes de tableaux.

Si la robe printanière de M"« Biiroy excita une immense curiosité dans Sainte-Périne, la redingote neuve et la cravate réellement blanche de M. Lobligeois sur-

LES AUfOCREUX DE SAlNTE-râllNE ' ^

prirent davantage encore. Il y a de ces gens chez lesquels la crasse sur les habits s'harmonise avec la phy* sionomie : ils sont déplaisants à regarder^ mais on sent qu'ils ne peuvent être autrement; ils obéissent à «la fatalité qui les a classés dans les êtres malpropres, de même qu'il y a des animaux infects. Avec ses vieux habits graisseux, M. Lobligeols obéissait à sa nature; il ne choquait pas, il était ainsi, il devait l'être. Au contraire la redingote neuve, la cravate blanche bien pliée jurèrent d'autant plus qu'un être foncièrement crasseux l'est toujours par quelque côté : le pantalon, que M. Logeois n'avait pas renouvelé^ n'en semblait que plus minable, le fond au. chapeau paraissait plus jaune qu'a* Tant cette restauration, et les souliers appartenaient trop à la classe de ceux que le peuple de Paris a appelés spirituellement des philosophes.

Le soir, chez M«e Désir, chez M"» Gibassier et chez M"® Ravier, l'opinion publique se montra d'un seul avis à propos du cas particulier de M. Lobligeois. — // aime. Cette singulière société rapportait tout à l'amour, comme ce juge italien qul^ au début d'une affaire criminelle, cherchait d'abord où était la femme. Un jour, on vint l'avertir qu'un couvreur était tombé d'un toit. — Oui est la femme? dit-il. Les agents répondirent qu'il n'était pas question de femme^ puisque c'était en accomplissant son état de couvreur que l'ouvrier se laissa tomber du haut du toit. Le juge, ne voulant pas en avoir le démenti^ fit une enquête qui prouva que le couvreur cherchait à s'introduire dans la mansarde d'une jeune fiUe qui lui envoyait des baisers, et que, près d'arriver

79 LES AMOUBBUX »B SAINTe-PÉRIllB

au bat, le pied lui a?ail manqué. A Sainte-Périne, presque tout le monde pensait comme le juge ; aussi M. Lobligeois fut-il bien et dûment convaincu d'aimer* L'opinion publique, qui avait raison quant au fond^ s'égara dans les détails, et ce ne fut que beaucoup plus tard qu'on connut les drames qui s*étaient emparés de l'avare ; mais le narrateur n'est pas tenu à une logique précise.

L'Institution de Sainte-Périne est pourvue nécessairement d'une concierge. La concierge^ qui habite un petit pavillon bien éclairé, donnant d'un côté sur la cour de l'établissement^ an l'autre sur la rue de Ghaillot, avait une ûlle, MU« Rose, charmante enfant dont la vi- Tacite, les gais propos, les cheveux blonds cendrés et les yeux bleus firent longtemps la joie de la maison. De huit à quatorze ans^ la petite Rose remplit l'Institution de sa gaieté, de ses jeux et de sa jeunesse, qui formait le plus singulier contraste avec toutes les vieillesses de prome*neursdans le jardin. Ce n'était pas une jeune fille rieuse, mais un lutin. De même qu'on rencontre au fond d'ateliers de chiffonniers du- faubourg Saint-Marceau des enfants rieuses dont les' couleurs fraîches surprennent au milieu de cet entassement de poussière, de même Rose, par ses folâtreries, ses courses et ses jeux dans le jardin, surprenait les visiteurs, qui ne voyaient autour d'elle que vieillards malingres, ridés, se traînant avec peine. Une grappe de raisin qu'on détache du cep ne ferait pas plus singulière figure à côté de vieilles grappes conservées dans des lieux secs depuis deux ans. Rose se faisait pardonner ses ébats par sa gentillesse et son heureux

IJBS iJfOOKRUX DE SAIK'nE-FKBIIfl! 71

naturel : elle égayait ries que par sa rue les yieîliards de rétablissement, qui, malgré leur ambition de virre étemeHemeat, se trouvaient reportés, en présence de la jeune OUe^ à un âge bien éloigné de là, où ils couraient après des papillons, où ils faisaient de gros paquets de l!eurs> où ils viraient de la véritable vie, celle des ris et des jeux, sans que le funèbre cortège des inquiétudes, des chagrins, des maladies^ de la soif de Targent, des hooneuFS, du. jeu, des procès, de l'ambition eût développé sa longue et sinistre queue.

Rose avait les cheveux les plus beaux du monde; on eût dit des flocons de neige accumulés : le vent se jouait en toute libertèdans ces boucles cendréeset en dérangeait tes anneaux comme un amant passâonné. Ces jolis che<veux causèrent la perte de la jeune ûlleJ A deux pas de Tare de Triomphe de l'Étoile est le fameux bal Dourlans^ aussi célèbre dans le monde hors barrière que Test lejardinMabille pour les lorettes. A Tâge dequatorze ans> Bose, qui sentait en elle des tentations d'indépendance, alla danser au bal. Il ne manqua pas de danseurs qui lui firent compliment sur sa gentillesse ; mais il se trouva entre autres un comédien de la banlieue qui s'y prit si habilement que la jeune fille se laissa entraîûer par ce ti^tateur à l'o^l noir> dont les moyens de séduction consistaient en billets de théâtre de Passy et de Courbe^ v<»e. Rose avait été élevée par ses parents dans la reli^ gkm du mélodrame. Le véritable Conservatoire n'est pas- rue Bergère: il ^iste à Paris dans toutes les loges de portiers, dont l'«»nbition consiste à applaudir leurs demoiselles sur les planches. Si la concierge de Sainte-

Périne avait pu garder rancune à Rose de sa fuite ^ cette rancune serait tombée devant le choix du célèbre Lafourcade, qui faisait les délices des militaires de €k)urbevoie, ainsi que des rentiers de Passy.

Le titre de premier rôle que portait Lafourcade^ eu gros caractères sur les afûches, fit passer par-dessus Tenlèvement de Rose, d'autant mieux que la jeune fille se sentit prise d'une double passion , celle du comédien et celle de la comédie. Rose, qui, à l'heure qu'il est, fait les délices d'un petit théâtre, commença son apprentissag dramatique sous la protection de Lafourcade, et fut initiée dès Tabord aux mystères des coulisses. Deux mois après sa fuite, quand elle rentra à Sainte-Périne ; ce n'était plus un enfant, mais une jeune fille fatiguée par les misères de la vie, les privations de toute espèce que subissait son amant, et les travaux dramatiques, plus pénibles que le public se l'imagine. En deux mois. Rose avait dû exercer sa mémoire la nuit et le jour, afin de se faire un répertoire pour le moment où elle débuterait. Le directeur delà troupe ambulante de Gourbevoie ne brillait pas par une caisse bien fournie : la proportion des recettes était de une sur cinq ; les appointements des acteurs s'en ressentaient, ainsi que la richesse de leurs costumes de ville et de théâtre. Ils étaient tenus, contrairement aux engagements dramatiques, à se fournir eux-mêmes des habits historiques : aussi le répertoire d'habits coûtat-il à Rose encore plus de peine à fabriquer que le répertoire à apprendre par cœur; mais qu'importe, elle était artiste : c'est un titre avec lequel les directeurs feraient jouer des cabotins à moitié.morts de faim.

LES ASfOUBBUX DR SAINTE-'PÉRINB 73

La concierge de Sainte-Périne présenta Vartiste h toutes les dames et à tous les messieurs de rétablissement. Rosette {c'était son nom de théâtre) fut complimentée; les plus galants promirent de s'intéresser à ses débuts, pour lesquels elle venait placer des billets dans rétablissement. Rosette débutait à Passy dans les premiers jours de septembre; elle jouait en second dans un vaudeville de M. Scribe, et elle comptait sur les applaudissements de ces messieurs, qui pouvaient revenir de Passy par l'omnibus de dix heures. Quelques-uns alléguèrent leurs maladies, leurs habitudes de se coucher de bonne heure , et entre autres M. Lobligeois qui ne se souciait nullement de souscrire à un billet de premières loges du prix de trente sous. M. Lobligeois n'avait jamais été au théâtre, et, malgré les grâces de Rose, il trouva moyen de refuserla souscription; mais il arriva que M, de Capendias, le jour de la représentation, fut empêché par une sorte de goutte qui lui rendait impossible le service de ses jambes, et il offrit son billet à M. Lobligeois. L'avare calcula que, la pièce unissant à neuf heures et demie, il lui serait loisible de revenir à pied de Passy, et il accepta par pure curiosité.

Cette représentation sembla donnée exclusivememt pour les pensionnaires de Sainte-Périne, car la population de Passy ne pouvait s'intéresser aux débuts de Rosette, et elle était revenue de son enthousiasme pour le beauLafourcade. Les premières loges étaient composées des différentes sociétés de M»» Ravier, de M"^® Désir et du terrible Club des femmes malades qui représentaient plus spécialement la critique. Jamais je ne vis une si corn-

74 LES AMOUBEUXI^B SAINTB-PÊAINB

plète collection de vieillards, tous en habits de fête, se passant de riches tabatières de mode ancienne. La curiosité était à son comble : on eût dit des enfants assistant pour la première fois au spectacle et s*intéressant rien qu'à voir le rideau avec ses grands plis et ses torsades d'or. Peut-être une secrète pensée courait*elle en même temps dans l'assemblée: a. C'est le dernier spectacle que nous voyons. » Il ne manqua même pas à cette solennité ces types de femme singulière qu'on remarque aux premières représentations. Dans une petite avantscène au-dessus de la rampe s'étalait une ancienne danseuse de l'Opéra, W^* Bourdette, qui finissait tranquillement ses jours à Sainte-Périne, après avoir oublié sa folle vie de théâtre. Au déclin de ses jours, elle s^était prise de passion pour le Jardinage, ainsi que beaucoup de vieillards qui cherchent à oublier les faussetés de la civilisation en se retrempant au sein de la nature; mais l'annonce do spectacle avait rappelé à MUe Bourdette ses anciennes pompes, et elle portait une robe de couleur éclatante, garnie de lophophores resplendissants. A côté d'elle était M. Cèdre^ un des plus modestes pensionnaires de l'établissement, qui travaillait depuis dix ans à un grand ouvrage intitulé : la Flore de Sainte^Périne , où étaient décrits les mousses, lichens, byssus et les mille petites herbes logées entre les pavés.

Une autre personne occupait les regards de la foule : M*i« Glarita, femme-poëte, qui rédigeait un journal de tailleurset protégeait Lafourcade. Cétaitune forte femme^ avec un gros front, des cheveux coupés à l'enfant, une physiononûe masculine, et le bruit se répandit dans la

salle qu'elle portait des bretelles, pour se rapprocher, sans doute, le plus possible de rhomme. Avant la comédie, Lafourcade, pour la récompenser de sa protection, eut la galanterie de chanter la fameuse romance :

Mon égolsme à moi, c'est toi.

qui avait fait la fortune littéraire de M"« Clarita, et les spectateurs n'eurent pas assez d'enthousiasme pour cette romance, rehaussée par une tendre mélodie. M. Destailleur accompagnait nécessairement M"* Ghaumont et la comblait de prévenances. Seul, au milieu de Torchestre, M. Lobligeois sentait son isolement, co qui ne lui était jamais arrivé. Pour lui, les politesses, les compliments faisaient défaut : on ne lui empruntait pas de lorgnette; il ne pouvait rendre ces petits services qui font le charme de la société, et, pour la première fois, il s'aperçut que chacun avait des habits de fête. Les dames portaient de vieilles dentelles, qui n'étaient pas sorties des tiroirs depuis bien des années; les messieurs, des cravates brodées : quelques-uns avaient détaché le jabot de l'ancien temps, sur lesquels ils laissaient tomber avec préméditation quelques grains de tabac pour jouer de la main sur le jabot avec la coquetterie qui agite un éventail dans les doigts ambrés <j'une senora.

M°»« de la Gorgette illuminait le théâtre par sa beauté triomphante : ce fut à cette soirée que M. Perdrizet compara sa poitrine à une corbeille : pour lui, il sautillait de loge en loge et semblait un pinson à lunettes d'or. De l'orchestre, on devinait son oaquetage spirituel

aux aimables sourires féminins qui l'assaillaient. Le lustre semblait envoyer tout exprès ses rayonnements lumineux sur le crâne luisant du chef de bureau, et Mii« Miroy, dans sa loge^ soupirait de la trop coquette galanterie de son adoré. M™® de la Borderie , tout entière à ses chagrins, avait souscrit pour deux billets en priant Rosette delà dispenser de venir; mais M"^* Ravier était accompagnée de Jacquem, qui soupirait toujours après son admission à Sainte-Pérme. Dans le petit couloir étroit qui contient une maigre place pour les musiciens, on remarquait M. Ravier, qui avait voulu rehausser la solennité de la représentation en prêtant le concours de son talent aux deux ménétriers de Passy qui accompagnent habituellement le vaudeville. La pièce commença, et, dès la seconde scène, Rosette parut habillée en étudiant allemand. A la vue de cette élégante petite personne, le corps serré daus une redingote de velours de coton, un pantalon gris collant, des bottes à la Souvaroff, une petite casquette de velours jetée coquettement sur le coin de Toreille, un murmure d'enthousiasme éclata par toute la salle. On disait : Qu'elle est jolie! et bien habillée! et bien coiffée!

— Tcharmanteî tcharmante! s'écriait M. de Flamarèns assez haut pour qu'on l'entendît de la scène. Rosette fut troublée de cet accueil ; son ro^ge la brûlait ; ses habits d'homme la gênaient : les planches ne pouvaient plus la porter; elle pouvait à peine respirer, et elle eut juste assez de force pour s'appuyer contre un arbre et s'incliner devant ce public enthousiaste qui dansait devant ses yeux. #

LES ÂllOUBBUl DE SAlNTE-PéRlNB 77

Mais les applaudissements la ûrent revenir à elle, et surtout les encouragements de M. de Flamarens, qui de sa voix aiguë : Tcharmante ! tckarmante ! aurait donné du cœur à de plus timides qu'elle. De toutes ces bruyantes approbations, une seule déplut particulièrement à M. Lobligeois, celle de M. de Flamarens. Il se sentait pour ainsi dire passé dans le corps de la débutante, et il dis-^ tinguait par-dessus tout ce mot tcharmante, qui prenait une singulière expression, d*ôtre prononcé par une voix vibrante, rendue encore plus significative par l'absence d'une dent de la mâchoire supérieure. Cette dent tombée était le seul défaut de M. de Flamarens, un des courtisans les plus élégants de la cour de Louis XVIII, et qui avait conservé, de son ancienne situation à la cour, un caractère de distinction devant lequel chacun s'inclinait encore 5 Sainte-Périne. M. de Flamarens se tenait droit malgré sa haute taille; il eût résolu le problème du parfait vieillard, si une demi-obésité n'eût contrarié la verdeur de sa vieillesse. Toujours vêtu d'un habit bleu à boulons d'or, d'un gilet irréprochablement blanc, ganté avec soin, M. de Flamarens avait conservé un parfum de bonne compagnie que notre époque ne connaîtra plus. Sa bouche était sans cesse souriante , son œil bleu caressait les femmes ; seulement les joues un peu luisantes attestaient trop de soins et de précautions hygiéniques. Mnn« Gibassier prétendait que M. de Flamarens conservait la fraîcheur de son teint en s'appliquant la nuit sur la figure des rouelles de veau; mais c'était une calomnie, et les dépenses que faisait l'ancien courtisan, chez un parfupieur du faubourg Saint-Honoré, suffisaient à en-

78 LBS AHOUKECX DB SÂIlfTB-PÉRINE

tretenir le visage dans un état hygiénique peut-être trop brillant.

En ce moment, M. Lobligeois était jaloux de M. de Flamarens. Il ne se Tavouait pas encore^ mais, après s'être retourné vers le galant interrupteur, qui, non loin de la première galerie, se penchait vers Rosette en frappant légèrement Tune contre l'autre ses mains gantées, M. Lobligeois rentra ses mains dans ses poches. L'artistique nœud de la cravate blanche de l'ancien courtisan lui rappela qu'il portait au moins depuis un mois une sorte de ficelle au cou, et les boutons ciselés de Thabit de M. de Flamarens, dans lesquels se jouait la lumière du gaz, lui firent penser qu'il manquait deux boutons à sa redingote jaune. Combien M. Lobligeois eût voulu crier bravo, faire sonner ses mains comme un tambour et manifester un violent enthousiasme pour être remarqué de Rosette, car elle devait avoir recueilli comme des diamants les encouragements de M. de Flamarens; mais l'avare n'osait donner cours à son admiration. Il était ignorant des formules d'approbation employées par les spectateurs du grand monde; il eût rougi d'applaudir, et ne pouvoir rendre son désir le rendait malheureux.

Le hasard fit que Rosette jeta un regard dans l'orchestre et qu'elle rencontra les yeux de M. Lobligeois. L'avare ressentit un tressaillement tel qu'il n'avait jamais éprouvé pareille sensation : la décharge d'une machine électrique, le frissonnement qui parcourt la moelle épinière à de certains passages d'une symphonie héroïque, les palpitations communiquées à toutes les fibres par le bruisse-

LES AMOUREUX DE SÀINTE-FÉRiNE 79

ment de For, le rappel à la vie par Téther ne produisent pas de secousses plus douces que celle causée à l'arare par un simple regard de Rosette. M. Loblig^eois en fut enivré; il y a dans le manège des yeux d'une actrice un sentiment qui caresse l'amour- propre avec d'autant plus de force qu'elle regarde un homme quand elle a tant d'yeux avides autour d'elle qui implorent cette faveur. En un instant, l'jamour de For fût remplacé par l'amour de ta femme* M. Lobligeois sentit poindre en lui un sentiment nouveau si vivant et si doux qu'il n'essaya pas de le combattre : une petite flamme s'allumait qui menaçait peut être plus tard de l'embraser tout entier; mais l'avare ne comprit pas le danger. Au contraire, il cessa de respirer dans la crainte d'éteindre cette flamme légère qui le remplissait de chaleurs inconnues. La femme lui fut révélée, et il méprisa l'argent.

De nouveaux horizons s'ouvrirent dans le lointain, avec des couleurs de lever de soleil. La vie s'élargissait pour l'avare. Il se dit que jusque-là il n'avait pas vécu, il eut pitié de son existence mesquine, du rôle égoïste qu'il avait joué jusqu'alors; il eut honte de ses vêtements et du peu de soin de sa personne. Rosette continuait son rôle; mais M. Lobligeois ne comprenait rien h la pièce. Il ue voyait qu'une femme devant lui, la physionomie souriante, le timbre frais et jeune, des formes fines et enfantines qui le plongeaient dans un ravissemeut extatique. Quand Rosette chanta un couplet de facture, M. Lobligeois pensa aux rossignols, quoique de sa vie il ne se fût inquiété du chant des oiseaux. La nature reprenait tout à coup ses droits qu'elle n'abandonne ja-

80 LES ASfOURBUX DE SAINTB-PÉBINE

mais. II est peu d*hommes, à n'importe quelle classe ils appartiennent, qui puissent se vanter, à leur heure dernière, de n'avoir pas payé leur tribut à l'amour. A son tour, M. Lobligeois^ qui avait entendu, sans y prendre garde, tant d'histoires de galanteries, était entraîné par l'amour dans des prairies embaumées, bordées au loin par des marécages dangereux. Le vaudeville terminé, M. de Flamarens cria le premier : Rosette! Rosette! et M. Lobligeois, .perdant toute timidité, se laissa aller à rappeler Rosette avec toute la salle. Sa voix avait pris de telles inflexions qu'il en fut surpris lui-môme : il criait Rosette et il craignait de crier amour! Il lui semblait que chacun devait deviner ses sentiments à la façon dont il rappelait l'actrice. Rosette reparut, s'inclina devant les spectateurs avec un sourire plein d'une charmante émotion; mais un gros bouquet, parti des premières loges, ût tressaillir douloureusement l'avare, qui crut que ce bouquet avait été lancé par M. de Flamarens. Aussi attendit-il avec émotiou que le gros de la foule fût passé pour tâcher de revoir Rosette. Son intention était de la retrouver à la sortie du spectacle et de lui offrir de la ramener chez sa mère, à Sainte-Périne. En sortant de l'orchestre, il aperçut un enfoncement assez nohr dans le corridor qui conduit aux coulisses. Quel sacrifice n'eût-il pas fait alors pour complimenter Rosette et la voir de près dans le coquet habit d'étudiant allemand, qu'elle portait dans la perfection ! L'intérieur d'un théâtre, avec son mirage, auquel peu d'hommes échappent, se présenta à l'avare tel que se le peint un jeune élève de rhétorique. Rosette était plus qu'une femme à ses yeux.

I,ES AMOUREUX DE SÀINTE-PÉRmE 81

mais une actrice dont les regards animent le cœur d*une chaude flamme. Ce sont de telles pensées qui font amènera Bicôtre une douzaine de fous amoureux des reines et des impératrices. A cette heure, M. Lobiigeois était réellement atteint de folie, car il oubliait sa vie passée, sa passion de l'or, pour vouloir se retremper dans une autre existence non moins fiévreuse.

II attendit ainsi une heure, à la porte du théâtre, la sortie de Rosette, et jamais le temps ne lui parut plus long. Il eût souffert davantage s'il n'avait pas eu la certitude du départ du galant M. de Flam^arens; mais les pensionnaires de Sainte-Périne, de peur de manquer le dernier départ de l'omnibus de Passy, avaient quitté précipitamment le théâtre. M. Lobligeois ne craignait plus maintenant que l'explication à donner de son attente' dans la rue; quel motif alléguer pour se présenter en face de Rosette? L'émotion ne gagnerait- elle pas l'avare? Trouverait-il l'occasion de toucher un mot de ses secrets sentiments? Mais un moment sufût pour assoupir les craintes de M. Lobligeois et faire naître en lui de vives souffrances. A un certain timbre de voix rieuse, l'avare comprit que Rosette sortait du théâtre; quelqu'un lui donnait le bras, et son accent prononcé ne permettait pas de douter que le comédien Lafourcade reconduisait la jolie débutante, qu*il osait tutoyer.

Vers minuit, le quai qui conduit de Passy à Chaillot est désert; les lumières de Paris brillent au loin , la Seine coule lentement. De gros bateaux noirs de charbon sont amarrés, privés de mouvement. M. Lobligeois revint seul, le long du ^ai, plongé dans une sombre mélan-

8d LES AMOVRBim DS SADfTB-PiERtBIB

GoUe> jetant un regard inquiet sur les ponts déserts, dut haut desquels il pensait à se jeter. Le tutoiement de La«fourcade l'avait glacé; le feu follet récent, qui s'était joué en lui pendant le spectacle^ était remplacé par un mauvais tison éteint de décembre L*avare eut un sentiment de sa vieillesse, plus triste et plus désolé que' le quai à cette heure. Que n*eût-il pas sacrifié en ce moment pour retourner trente ans en arrière, à cet fige où rhomme sotiple peut encore changer ses habitudes, vaincre ses passions, se plier aux exigences de la vie? Que faisals-je à trente-huit ans? se demanda M. LobH-* geois ? Et la figure de l'argent, qu'il avait adoré sous toutes ses formes^ se représenta à chaque époque invoquée par l'avare. L*épargne, l'économie, l'avarice s'étaient emparées tour à tour du jeune homme, de l'homme et du vieillard, et avaient changé toutes les fantaisies , les idées qui flottaient autour de lui. La solitude vint à la suite de là soif de l'or, car la société des hommes amène toujours quelque dépense imprévue : pour accumuler avec plus de sûreté, M. Lobligeois avait fui toute relation, toute r&laUon de famille. Il s'était réfugié aux environs de la barrière d'Enfer, dans une maison de laitier , afin d'échapper à certains neveux et cousins dont quelquesuns étaient dans la gêne. L'avarice amena la solitude, la solitude une sorte de déguenillement. Vivant uniquement pour lui, logé dans un faubourg, au fond d'ui^e cour pleine de fumier et d'animaux, M. Lobitgeois n'avait pas de toilette à faire : il contracta ainsi des habitudes de vivre misérables, dont il fut. forcé de se défaire à son entrée à Sainte-Périne. Il eût sans doute été repoussé

u» AVODmKux DB SAiirrc-PBaiiiE 8S

lors de Tenquéle qui fat faite sur sa demande d'admission, si on pair de France, son compatriote, n*aTait poussé Aaudement Taffaire; mais arant de recevoir TaTare, le dffecteur lui fit comprendre qu'à défaut de luxe^ une mise conyenai)le était exigée par les règlements, et M. Lobiigeois, tout en soupirant, alla se fournir chez un fripier de Yêtements dont la couleur seule indiquait le caractère du nouveau pensionnaire.

Ce fut seulement après cette représentation^ en revenant seul sur les quais,' que M. Lobligeois rougit de son costume. Rosette, dans son balHt de velours d'étudiant, était si charmante, qu'il semblait impossit>Ie de se pré^ senler à côté d'elle en mauvais équipage. L'avare comprit alors seulement le rehaussement que peut donner la toilette et l'apparence de jeunesse qu'on peut puiser dans des soins particuliers du corps. Par la coupe de ses habite, leur couleur et mille ingrédients hygiéniques, M. de Flamarens pouvait se donner seulement cinquante ans. M. Lobligeois se promit d'étudier le gentilhomme et d'essayer de surprendre .quelques-uns de ^s secrets de toilette; mais ces réflexions ne vinrent qu'une à une, lentement, jour par jour, et à force de creusements d'imagination. Sans doute, dès le lendemain, M. Lobligeois remplaça son paletot jaune par un habit; mais l'haUt neuf ne fit ressortir que plus vivement les tadies de graisse du pantalon, l'éraillement des genoux, les reprises grossières du bas des jambes. L'avare, tout en se combattant, dédda de l'acquisition d'un pantalon dans uft magas^i de confection ; mais les souliers énormes de porteur d'eau jurèrent plus avec le pantalon neuf que le

84 LES AMOUREUX DE SAlNTErPÉGtlN S

vieux pantalon avec rhabît neuf. Quand les pieds furent chaussés convenablement, la tête ne voulut plus être abritée sous un vieux feutre râpé, graisseux, portant sur le fond la livrée du soleil. M. Loblfgeois acheta un chapeau neuf, au grand étonnement des pensionnaires.

A la suite de chaque acquisition nouvelle, il alla se faire admirer chez la concierge, sous le prétexte de la consulter; mais l'avare y mettait encore plus de ruse. Il espérait rencontrer Rosette chez sa mère ou apprendre de ses nouvelles. La mère, heureuse et fière de son enfant comme toutes les mères d*actrices, ne manquait pas .de donner un feuilleton exact des succès de sa fîlle à qui, disait-elle, on offrait le plus brillant engagement à Montpernasse. Elle ri*eût pas prononcé avec plus d'ostentation le mot de Comédie-Française. Grâce à son oreille complaisante, M. Lobligeois profila des conseils de la concierge, qui le persuada de ne pas s'en tenir à une simple réforme dans les vêtements extérieurs, mais encore de se fournir de linge, de mouchoirs, de bas, de cravates et de faux-cols chez, une marchande à bon compte du faubourg du Temple. En moins de huit jours, M. Lobligeois, devenu savant en amour, chargea la concierge de s'occuper de ces acquisitions en sa qualité de femme, et il pensa avec raison qu'elle tirerait quelque commission sur ses achats.

La concierge ne prit guère plus d'un tiers en sus du prix du linge, et fut d'autant plus émermllée des prodigalités de l'avare, que rien-jusqu'alors n'avait pu les faire soupçonner. Moyennant une légère rétribution, elle se chargea d'ourler, de coudre, de marquer les chemi-

LES AMOUREUX DE SÀINTE-PÉHINE 85

ses et les mouchoirs, ce qui donna à M. Lobligeois l'occasion de fréquenter assidûment la loge ; mais il fut récompensé de ses dépenses par la rencontre de Rosette, qui, un matin de printemps, apparut avec le plus frais chapeau de paille qui se pût voir, La vie d*actrice lui avait communiqué une sorte d*élégance dans la tournure et la toilette qui acheva de tourner la tête de l'avare. A l'aspect de Rosette, il fut pris d'un frémissement particulier qui lui coupa les jambes et la voix, il ne pouvait parler et il fut forcé de s'asseoir. Mais la concierge avait un tel enthousiasme pour sa fille, qu'elle ne prit pas garde à Témôtion de M. Lobligeois.

— Comme tu es belle! disait-elle; et elle forçait le vieux pensionnaire de se répandre en admirations semblables.

— C'est M. Lobligeois, dit-elle , tu ne le reconnais donc pas?

En même temps elle servait, sans s'en douler, les désirs du vieillard amoureux, car elle répétait à sa fille l'admiration que M. Lobligeois avait pour son talent^ le plaisir qu'il éprouva à la représentation de Passy et son intention d'alter la revoir jouer encore. Rosette sourit, s'inclina et dit qu'elle n'oublierait jamais les marques d'approbation que lui avaient donnés les pensionnaires de Sainte-Périne.

— Si motisieur tient à me voir dans un rôle nouveau, la semaine prochaine, nous donnons, à Courbevoie, la première représentation d'un drame dans lequel j'ai un rôle ravissant, le meilleur de la pièce: un petit paysan italien qui tient presque toute la scène... C'est moi qui

8S LES ikHOURBUX BB SAIHTB-PERBUE

sers h décourrir le crimiuel... Le rôle est long, difficile à apprendre ; mais j'aurai bien du succès^ ma bonne mère I

— Y a-t-ii des brigands ? demanda la concierge. -— Oui, puisque je fais découvrir leur caverne.

— Alors c*est un ouvrage bien écrit?

— Oui, maman.

— Y a-t-il des seigneurs? ajouta la concierge, car je n*aime que les gens au-dessus de ma position.

Rosette ayant assuré que le drame était traversé par des tyrans farouches, une princesse persécutée, divers satellites et une horde de brigands, sa mère en conclut que le théâtre de Gourbevoie serait trop petit pour contenir les amateurs de drame; et M. Lobligeois promit d'y assister afin de rendre compte du résultat de la représentation èi ta concierge, au cas où elle ne pourrait pas s'absenter de sa loge.

Page 1