‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 3)Chapitre 11 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un beau jour, dans la vie de Jacquem, que le 1" juillet de l'année 1855, lorsqu'il reçut avis de l'Administration centrale de l'assistance publique , qu'il était porté sur la liste de ceux qui entreraient à Sainte-Périne lors des premières vacances! Le petit peintre ne trouvait plus assez grand son atelier de la rue du Ghemin-de-Versailles pour manifester sa joie.

Il vint me voir. — Ce sont mes dernières visites dans Paris, me dit- il. Une fois admis dans l'Institution, je n'en sortirai plus.

Puis il ajouta confidentiellement, en me priant de n'en pas parler, qu'il y avait deux ou trois pensionnaires qui branlaient dans le manche.

— Je ne souhaite pas leur mort, dit-il, mais j'aime autant en profiter qu'un autre. Moi-même, je m'en irai à mon tour, mais je vous jure que je ne me regretterai point.

Jacquem était un philosophe comme il en manquait à Sainte-Périne : il désirait finir ses jours tranquillement en compagnie de ses amis Bavier. Ce n'était pas lui qui se serait embarqué dans les terribles passions où étaient accrochés mademoiselle Miroy et M. Lobligeois. L'amitié suffisait à remplir le cœur de Jacquem; son seul désir était d'appliquer ce qui lui restait de force à accomplir un projet dont l'avait rendu complice M. Cèdre. A eux deux, ils comptaient laisser à la bibliothèque de l'Institution un monument : le manuscrit de la Flore de Sainte-Périne, décrite par le botaniste, et peinte à la gouache par Jacquem. Au moins cette entreprise témoignerait- elle de leur passage dans l'établissement-, déjà Jacquem y travaillait, dessinant d'après nature les mousses et les herbes dont

M. Cèdre lui apportait chaque malin des cargaisons.

Les habitués des soirées de madame Ravier avaient pris en amitié le peintre et souhaitaient sa prompte admission, car Jacquem avait le caractère facile des artistes ; passant jadis ses heures de loisir à dessiner, nulles pensées de fortune ni d'ambition n'avaient germé en lui, et son caractère se ressentait de cet heureux emploi de ses facultés. Jacquem, constamment occupé, ne s'était jamais ennuyé; il ne connaissait ni désirs ni soucis. De petites fumées de réputation s'étaient peut-être autrefois dessinées en lui; il avait su les étouffer à leur naissance, jugeant qu'un bon employé vaut mieux qu'un méchant peintre; à l'âge où pointèrent ces idées de gloriole, il était trop tard, pensait avec raison Jacquem, pour en tirer autre chose qu'un mauvais feu sans flamme. D'ailleurs, la part d'amour-propre qu'il tenait de la nature trouvait à s'accommoder des compliments du monde qu'il fréquentait. C'étaient d'honnêtes confrères de son bureau qui s'enthousiasmaient devant les ressemblances étonnantes des portraits du peintre. Jacquem n'en demandait pas plus.

J'allais m'éloigner de Paris pendant quelque temps, et je dus faire une visite de politesse aux Ravier, dont je conservais un bon souvenir; ils

voulurent bien m'engager à leur dernière soirée de l'année, et je n'eus garde d'y manquer. Quand j'arrivai, tous les habitués étaient groupés autour de Jacquem, qui tenait à la main un immense éventail orné d'inscriptions et de dessins à la gouache.

— Monsieur de Capendias, dit le peintre, est-ce bien vous qui tenez le bureau de V occasion?

— Oui, monsieur Jacquem.

— Veuillez, je vous prie, donner un tour de roue.

— Nous allons donc connaître la qualité dominante de M. de Capendias, disait madame Ravier.

Aux branches de l'éventail était ajustée une roue mobile portant des numéros. M. de Capendias donna un petit coup à la roue.

— Numéro 1 ! dit-il.

— Numéro 1, reprit Jacquem, vous avez l'amour voleur,

— Ah! s'écrièrent les dames, M. de Capendias a VÀmour voleur.

Là-dessus, on plaisanta M. de Capendias.

— Monsieur Jacquem, disaient les dames, conduisez maintenant M. de Capendias au bureau cle VAmour voleur, afin qu'il reçoive son châtiment,

Jacquem retourna l'éventail du côté qui contenait les châtiments et les récompenses.

— Le n* 1 de V Amour voleur, dit Jacquem, décrète que mademoiselle Chaumont donnera à M. de Capendias deux baisers sur les yeux.

En même temps que les dames félicitaient le gentilhomme sur cette faveur, elles accusaient l'inventeur de l'éventail d'avoir imaginé des châtiments trop doux.

— Nous tirons, me dit Jacquem, la loterie de l'Amour. Et il me mit en main le curieux éventail, apporté le soir même par l'aimable Perdrizet, prodigue de ces sortes de surprises.

Où M. Perdrizet avait-il trouvé un semblable éventail? C'est ce que personne ne pouvait dire, car par ses couleurs passées, l'éraillement des dessins et la forme un peu maniérée des petits amours, on jugeait qu'il était antérieur à la République.

— C'est le tour maintenant de madame de la Gorgette et de M. Destailleur, s'écria toute l'assemblée.

Tout en rougissant, M. Destailleur vint s'asseoir au milieu du cercle, en compagnie de madame de la Gorgette.

— Heureux homme! lui dit M. Perdrizet, d'aller au tribunal de l'Amour avec une si belle pénitente.

Mais le fidèle M. Destailleur cherchait des yeux mademoiselle Chaumont pour lui montrer qu'il ne

Toubliait pas. Le bureau de VEspérance fut indiqué à madame de la Gorgette pour y attendre les ordres du Destin; la roue amena le chiffre 5, qui représentait VAmour heureux. Chacun félicita madame de la Gorgette sur le bonheur qui l'attendait; mais Téventail avait un revers, comme le bonheur, et l'inculpée fut condamnée à garder un silence de quatre minutes.

Ce fut ainsi que se passa cette soirée, où les invités visitèrent tour à tour les bureaux du Désir, du Hasard, du Plaisir, du Secret, de la Fidélité, etc. Dans chacun de ces bureaux se succédaient les différentes variétés d'amours : galant, malin, vainqueur, dormeur^ curieux, respectueux, et bien d'autres. Les gages consistaient à recevoir un baiser où la dame voudra, à boire un verre d'eau ou à accomplir la volonté d'une dame ou à donner un tendre regard; enfin c'était la quintessence des petits jeux.

Par instants, je me croyais revenu à l'âge de quinze ans, entouré de jeunes filles et de jeunes garçons; mon illusion provenait de trop fréquents séjours au milieu de ces vieillards. L'observation est une qualité qui s'émousse à trop longuement contempler les hommes et les choses ; un coup d'œil lancé à point en apprend davantage que des heures,

des jours et des années. J'avais oublié la nature de mes vieillards, leur âge, leurs manies, pour m'être trop mêlé à leurs drames intérieurs. Ainsi, à cette soirée, j'écoutais, je regardais et je ne jugeais plus. Le sentiment de comparaison avait faibli en moi.

M. Perdrizet avait été condamné à chanter une chanson; pour la première fois de sa vie, il refusa de se rendre aux désirs de la société. Le petit chef de bureau ne savait pas chanter, et j'aurais juré qu'avec ses besicles d'or, son crâne reluisant et ses mèches de cheveux provocantes, il avait dû charmer les salons de l'Empire par de sentimentales barcaroles. Malgré que M. Perdrizet fût pressé vivement, il ne put subir la peine édictée par la loterie de l'Amour; mais il demanda comme une faveur de lire à la société un petit fragment qu'il avait sans doute préparé pour la circonstance. Cette demande de transaction ayant obtenu l'assentiment de tous, M. Perdrizet tira un papier de son portefeuille.

— Mon conte, dit-il, a pour titre Cœur criblé.

Quoiqu'on s'attendît encore à quelque galanterie, le titre fit sensation, et les dames chuchotèrent : Cœur criblé ! en se regardant avec des bouches souriantes et des roucoulements d'yeux qu'eût enviés une actrice vouée au culte de Marivaux,

— Cœur criblé!... répéta de nouveau M. Perdrizet, qui lut :

Un homme sensible, excessivement sensible. , , En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame de la Borderie parut. Madame Ravier courut à elle, lui prit les mains, et la pria de vouloir bien entendre la lecture promise par M, Perdrizet. Pendant que la veuve recevait les compliments des messieurs, les dames se pressaient autour de M. Perdrizet, et s'enthousiasmaient sur le piquant début de sa lecture. Le petit chef de bureau souriait en recevant ces flatteries, et semblait les renvoyer à madame de la Gorgette. Triomphant, certain de son succès, d'avance il savourait les applaudissements quiatten-» daient la fin de son conte.

— Maintenant, monsieur Perdrizet , dit madame Ravier, vous pouvez continuer-

— Cœur criblé! reprit de nouveau M. Perdrizet, afin d'expliquer à madame de la Gorgette le sujet qu'il allait lire; cette fois, il put aller jusqu'au dénoûment sans interruption.

— « Un homme sensible, excessivement sensible, « se trouvait dès longtemps très-malheureux. Tout « le désolait. Il voulut calculer combien de coups « recevait son cœur dans une année. Voici ce qu'il « imagina : il fit en carton un cœur de la grosseur

« d'un cœur d'homme, et à chaque blessure qu'il « recevait, il y plantait une aiguille. Au bout d'un « mois, le carton était tellement criblé, qu'il n'était « plus possible d'y enfoncer une aiguille de plus. Use « prit à pleurer, à pleurer amèrement. Puis, quand « il eut bien versé des larmes : Voyons, dit-il, pour « savourer mieux mon malheur, repassons tous ces « sujets de misères dont le sort m'accable depuis « un mois. Et il voulut les rappeler. Vain espoir! « Il ne put s'en rendre compte; non, pas d'un seul. « Tout s'était effacé de sa mémoire. — Oh! dit-il, « toutes ces misères qui me font tant souffrir, ce ne .< sont donc que des chimères?... Allons! allons! « débarrassons-nous de cette nouvelle misère qui « consiste à trop s'appesantir sur ses maux. Et toi, « cœur de carton, reste là criblé d'aiguilles pour « me rappeler sans cesse que les grandes misères « sont des fantômes, et les montagnes à peine des « grains de poussière. »

Quand la lecture fut terminée, un murmure d'approbation remplit le petit salon des Ravier, et M. Perdrizet fut d'autant plus applaudi qu'on le soupçonnait d'être l'auteur de cet apologue. Il s'en défendit mollement et laissa l'assemblée dans le doute à ce sujet. Chacun allait à lui et le complimentait à sa manière. Bien que réservée et d'une

nature peu flatteuse, madame de laBorderie apporta ses suffrages à l'heureux chef de bureau et lui témoigna combien elle avait été émue de la lecture de ce Cœur criblé.

— Mais j'aurais une grâce à vous demander, ditelle tout à coup.

— Parlez, belle dame, je suis à vos ordres.

— Seriez-vous avez bon pour m'accompagner chez moi? j'ai quelques mots à vous dire.

Gomme M. Perdrizet ne réponditpas sur l'instant :

— Vous hésitez? dit la veuve. Pour un galant homme...

— J'avais promis à une personne...

— Aux regards inquiets que je vous vois jeter dans le fond du salon, je comprends que vous craignez de mécontenter madame de la Gorgette ; mais laissez-moi arranger l'affaire.

En même temps, la veuve se fraya un passage dans l'assemblée, et alla demander la permission à madame de la Gorgette de lui enlever son cavalier, ce qu'elle obtint sans peine.

Madame de la Borderie profita d'un intermède de musique donné par M. et madame Ravier pour s'échapper sans être remarquée.

— Le temps est beau, dit-elle à M. Perdrizet; si nous faisions un tour de jardin? Ah ! monsieur le

îœur criblé, reprit-elle en s'efforçant de donner un accent de gaieté à ses paroles, vous êtes donc bien malheureux ou vous l'avez été beaucoup pour planter tant d'aiguilles dans un morceau de carton?... permettez-moi de vous dire que je ne vous ai jamais cru si malheureux... Mais ce n'est pas de vous qu'il s'agit... Je sais un cœur blessé par votre rigidité, par votre ingratitude, par votre abandon subit : celui-là est réellement criblé et ne s'ingénie pas à inventer un morceau de carton pour y retracer l'image de ses peines. C'est un vrai cœur saignant, déchiré, vous ne l'ignorez pas.

— Moi ! s'écria M. Perdrizet.

— Vous ne pouvez l'ignorer.

— Je vous jure, madame...

— Pas de serment, monsieur; je vous sais honnête homme, et je me confierai à votre parole en quelque matière que ce soit, sauf en matière d'amour... Vous ne vous rappelez déjà plus mademoiselle Miroy.

— Pardonnez-moi, madame.

— Certainement, vous savez son nom; mais je tiens pour oubliée une personne qu'on a presque compromise, donnée en spectacle, fréquentée assidûment et qu'on laisse tout à coup sans plus s'en inquiéter que si elle était morte.

M. Perdrizet ne répondait pas.

— Elle est très-malade et souffre extrêmement. Votre abandon l'a jetée dans un état de mélancolie profonde qui la fait fuir la société : elle repousse même mes soins, se nourrit à peine; à son âge, ces désordres sont sensibles.

— A son âge! s'écria M. Perdrizet.

— N'a-t-elle pas soixante-cinq ans? Vraiment, monsieur, vous m'étonnez par votre sang-froid. Vous me dites à son âge, comme si elle avait trente ans. Mais quelle fièvre s'est emparée de presque tous les pensionnaires! A vous entendre, on vous prendrait pour des jeunes gens, insouciants de la vie.

Avec précaution, madame de la Borderie rappela à M. Perdrizet qu'il allait bientôt atteindre l'âge de soixante-dix ans.

— Qu'importe! dit le chef de bureau, blessé par ce rappel au calme.

— Vous pourriez encore faire le bonheur de mademoiselle Miroy et le vôtre. C'est une femme excellente qui ne souhaitait qu'un peu de tranquillité pour ses dernières années... Vous avez pris plaisir à les empoisonner : ce que cette malheureuse souffre, je ne puis vous le dire... Si c'était une personne coquette, je ne la défendrais pas, elle porte-

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rait le châtiment de sa faute; mais vous lui aviez fait de fausses promesses, vous vous êtes engagé...

— Pardon, madame, je n'ai fait aucune promesse à mademoiselle Miroy, ni pris aucun engagement.. . C'est elle qui me poursuivait.

— Je len crois incapable.

— Je ne dis pas que mademoiselle Miroy soit une coquette, je la sais une excellente personne, mais prise du besoin d'aimer. Un homme s'est trouvé sous sa main, moi, qui alors n'avais pas d'inclination. J'ai eu le tort d*écouter ses aspirations; elle s'est trompée sur le caractère de mes sentiments purement amicaux. J'ai toujours été poli avec les femmes ; peut-on jamais leur faire assez de compliments... Vous-même, madame, représentez, à cette heure, la femme sous son meilleur jour, la consolatrice de...

— Il ne s'agit pas de moi, monsieur, je vous prie.

— Mademoiselle Miroy a donc basé sur l'amitié que je lui témoignais un attachement dont je ne soupçonnais pas la nature tout d'abord. Plus tard, je compris qu'elle m'entraînait petit à petit dans les sentiers d'une liaison dont je ne pouvais accepter le dénoûment. Je n'ai pas voulu désillusionner mademoisel'e Miroy; c'est mon seul tort.

— Une grave faute, dit madame de la Borderie, .dont les conséquences seront peut-être fatales.

— Je comptais la détacher de moi peu à peu ; au contraire, chaque jour sa passion faisait des progrès, et avec la passion la tyrannie... Mademoiselle Miroy a des trésors d'amour qu'elle jette avec prodigalité. Elle a trop économisé dans sa jeunesse...

— Cependant, monsieur, vous avez accepté des gages de cette tendresse que vous repoussez aujourd'hui. N'avez-vous pas eu, m'a-t-on dit, l'indélicatesse de donner à madame de la Gorgette l'anneau de ma malheureuse amie?

M. Perdrizet ne répondait pas,

— Est-ce la conduite d'un galant homme?

— Madame, laissez-moi vous dire combien je repousse cette accusation... Oui, j'ai un faible pour madame de la Gorgette; elle m'a plu, et peu à peu cette même affection dont m'honorait mademoiselle Miroy, je la ressentis pour une autre... Madame de la Gorgette s'est inquiétée de quelques bagues que je portais; il ne manque pas ici de personnes pour troubler des affections naissantes... Elle a voulu que je lui sacrifie tous ces anneaux; je les lui ai donnés volontiers... Je ne pensais pas chagriner mademoiselle Miroy; d'autres souvenirs plus chers encore ont été remis à Aurore.

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— Cependant, monsieur Perdrizet, vous qui connaissez les lois de la galanterie, vous deviez renvoyer à mademoiselle Miroy son anneau, puisque vous aviez l'intention de rompre avec elle.

— Vous avez raison, madame.

— Mademoiselle Miroy pleure, se désole; elle ne vous attend plus, et elle espère peut-être encore vous revoir, grâce à Tanneau que vous avez gardé.

— Que faire? s'écria M. Perdrizet.

— Redemander la bague à madame de la Gorgette et la rapporter vous-même à mademoiselle Miroy.

— C'est impossible.

— Vous le ferez, monsieur Perdrizet, j'en suis certaine.

Le cbef de bureau, inquiet, ne répondait plus,

— Je lui enverrai un souvenir, dit-il.

— Un cadeau est une illusion de plus que vous ferez naître dans le cœur de ma malheureuse amie. C'est sa bague que je vous demande, et en même temps une franche explication.

— Que dirai-je à madame de la Gorgette pour lui retirer cette bague?

— Rien n'est plus simple, je vous donne jusqu'à demain soir... Si vous ne vous sentiez pas le cou-

rage nécessaire, je serais obligée d'aller trouver moi-même madame de la Gorgette.

— Eh bien ! madame , demain après dîner.

• — Vous reporterez l'anneau à mademoiselle Miroy?

— Si vous l'exigez, madame.

Là-dessus, M. Perdrizet rentra cbez lui et passa une nuit agitée, se demandant comment il sortirait de cet embarras.

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