VI PRÉFACE
En mettant les Amoureux de Sainte-Périne sous la protection de l'auteur du Roman bourgeois, c'était donner à entendre au public que la publication de ces études dans le journal la Presse n'avait pas passé sans orages : ils étaient noirs, en effet, menaçants et administratifs.
Un naïf employé supérieur de l'Assistance publique, prenant les romanciers pour des sténographes qui enregistrent les confidences du public, avait signalé l'auteur au ministre de l'intérieur, comme traduisant les petits scandales qui se produisent dans toute agglomération d'individus.
Traité en reporter plutôt qu'en conteur, l'auteur n'eut pas de peine à se justifier, et, grâce à la liberté qui régentait les feuilles publiques en 1858, le roman , publié aux trois quarts , dut être terminé en feuilleton le jour même.
Cette mesure contribua peut-être à enfoncer dans le mur le clou auquel il est si difficile d'accrocher les oeuvres de quelque durée.
Les Amoureux de Sainte-Périne continuèrent plus tard à se prodiguer leurs tendresses, protégées par la couverture d'un volume, et l'auteur eut la bonne fortune d'échapper à la police correctionnelle , qui devait consacrer la réputation d'un
PRÉFACE. vu
romancier, son confrère, et de son ami, le poëte des Fleurs du mal.
Il resterait donc peu à dire sur le livre actuel, innocenté par Topinion, si les années rapides et bizarres de l'Empire ne lui avaient imprimé , en moins de quinze ans, le cachet historique dont se plaignait le naïf employé de l'Assistance publique.
Sous la volonté d'un préfet protégée par le chef de l'État, Paris se transforma complètement en certains endroits. La ceinture de boulevards extérieurs devint boulevards intérieurs; les longues voies solitaires, oii se rencontraient parfois des êtres qui demandaient l'heure au passant attardé et le remerciaient du renseignement avec un coup de bâton sur la tète , furent peuplées d'hôtels élégants élevés avec la rapidité d'un homme possesseur de la lampe merveilleuse.
Le roman des Amoureux de Sainte-Périne avait été publié ayant pour premiers plans les jardinets du quartier de Ghaillot, les barrières désertes de ce coin particulier, les plâtreux horizons parisiens vus de hauteurs verdoyantes.
Le curieux qui prendrait le conteur pour guide courrait grand risque de ne pas retrouver son chemin, tracé dans le premier chapitre.