ÉDITIONS BOSSARD
/i3, RUE MADAME, 43 PARIS
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ON ouvre un tome de l'Astrée, et l'on a uii haut-le-corps devant le frontispice, où l'effigie de l'écrivain surmonte le quatrain de rigueur. Car, sous le laurier symbolique, c'est une face de rcître qui apparaît : traits ravinés, front volontaire, regard hardi, moue impérieuse, moustache violente... Quoi! est-ce donc là le père de la divine i45//Y'e;* Est-ce là l'auteur de cette immense pastorale, où tout est tendre, délicat et apaisé, où des amants respectueux et galants soupirent pour des belles raffinées et précieuses, où les nuances les plus subtiles d'une passion éthérée s'analysent interminablement, en cinq mille pages de prose fleurie, harmonieuse et fluente ? On s'étonne, on se récrie... Et certes, beaucoup préféreront le portrait de Yan Dyck. où, en fraise de dentelle et pourpoint à crevés, se campe un blondir! bouclé, un peu fade et un peu mièvre.
Ne nous hâtons pas cependant d'accuser
12 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
d'imposture l'artiste dont le naïf crayon esquissa un soudard, où l'on attendait un berger. Il a raison peut-être, quand il se vante d'avoir « tiré au vray ce visage ». Le peintre élégiaque des tourments de Céladon a été aussi un capitaine et un chef de bande ; avant d'évoquer, aux rives du Lignon, les grâces idylliques d'une Arcadie gauloise, il a pillé, sa'ccagé, incendié et tué. Et parmi tant de problèmes que pose ce vieux livre, illustre à la fois et oublié, ce n'est pas le moins troublant que soulève la double vie de messire Honoré d'Urfé, comte de Châteauneuf, marquis de \ alromay et baron de Cha teau morand .
Il élait le cinquième fils de Jacques d'Urfé, conseiller d'Etat, chambellan du roi, bailli et lieutenant général au gouvernement de Forez. La famille de sa mère. Renée de Savoie-ïende, se rattachait à la fois aux ducs de Savoie et à la race impériale des Lascaris. Moins hautement apparentée, la souche paternelle ne manquait pourtant pas d'illustration. Les dXrfé détenaient, de père en fils, la charge de bailli de Forez, et leur maison dominait sans conteste dans cette plaijie fertile, aux molles ondu-
lations qui s'étend entre Chalmazel et Feurs, et où le Lignon promène ses eaux limpides en de nonchalants détours. Là s'élevait, depuis le \iv'^ siècle, leur château de la Bastie. Le grandpère du romancier, Claude d'Urfé, l'avait notablement agrandi, embelli d'une double galerie à l'italienne, et enrichi d'une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, dont deux cents manuscrits en vélin, revêtus de velours vert. Homme de goût et lettré délicat que ce diplomate éloquent et fin, envoyé par François P' à Rome et au concile de Bologne, fort apprécié à la Cour, et assez en faveur auprès de Henri H pour qu'il le fit membre de son « étroit conseil » et gouverneur du Dauphin et des enfants de France. Honoré tiendra de lui plutôt que de son père, figure sans grand relief de gentilhomme provincial, brave d'ailleurs, et. qui se distingua dans les premières guerres de religion, même contre un adversaire de la taille de Coligny.
H n'avait que sept ans quand il le perdit, étant né en février 1067, à Marseille, chez son oncle maternel, gouverneur de Provence. Nous manquons de détail sur ses années d'enfance et de première jeunesse, qu'il passa sans doute au château de la Bastie ; nous savons seulement que, vers la treizième année, il fit sa profession
dans l'ordre de Malte, dont il prit le costume. La vocation n'y était pour rien : aux cadets de familles nombreuses et accablées de charges, il appartenait alors de sauver le patrimoine commun en se résignant à la robe ou aux ordres. On les y contraignait au besoin, et la fière Renée de Tende n'eut pas apparemment autorisé chez ses fils la moindre résistance à ses impérieuses volontés. Aussi bien, la destinée qu'on lui ménageait dut incliner Honore à pousser plus à fond ses études. Il les acheva au célèbre collège de Tournon, où les Jésuites rassemblaient près de quinze cents étudiants. Sans doute y brilla-t-il. Gomment expliquer, sans cela, que ses maîtres l'aient désigné pour rédiger une relation des fêtes auxquelles donna lieu, au mois d'avril i583, l'entrée solennelle de Madeleine de la Rochefoucauld, que venait d'épouser Just-Louis de Tournon ? L'éclat de son nom n'y eût pas sufR, car, outre ses frères Christophe et Antoine, l'élite de la noblesse de Provence et de Dauphiné se pressait sur les bancs de Tournon. Assurément, nul mérite essentiel ne signale cette Triomphante Entrée de Madame Madeleine de la Roche focaad. Et pourtant, dans ces pages d'un jeune homme de seize ans, il y a déjà une aisance et un naturel qui attestent certains dons d'écrivain. On y
remarque aussi une dignité de ton et une simplicité de forme trop sotivent étrangères à ces ouvrages de circonstance, piétextes faciles à déclamations prétentieuses et à complaisantes adulations.
Les années qui suivent sont les plus obscures de la biographie du futur romancier. Oii les passa-t-il ? A la Bastie, suppose-t-on, au pays de ce Lignon qu'il devait illustrer plus tard. Il n'est pas moins vraisemblable qu'il dut y continuer son noviciat littéraire et entretenir des relations fréquentes avec des amis qui avaient son âge, ses ambitions et ses goûts. On croit retrouver l'un d'eux en Loys Papon, poète forézien et disciple attardé de Ronsard. Ce rimeur obscur et contourné aurait été le maître en poésie du jeune Honoré. Il se peut bien : les Papon étaient des familiers des d'Urfé. I^ père de Loys, sage jurisconsulte et lieutenant général au baillage de Forez, a inséré, au dernier tome de ses Trois Notaires, un sonnet d'Anne d'Lrfé, frère aîné de l'écrivain, et consacré une partie de son épîlre dédicatoirc à l'éloge de leur père. A cet hypothétique « cénacle forézien » aurait encore appartenu Claude du Verdier, fds de l'auteur de la Bibliothèque françoise, ainsi que le poète Jean Ducroset, un voisin, puisqu'il habitait, à trois lieues de la
l6 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Bastie, un petit château sur les collines de Cezay. A celui-ci, nous devons le seul témoignage un peu précis qui éclaire d'un faible jour ces années de la prime jeunesse du romancier. En 1693, il publie les quatre livres de sa Philocalle, « où sont introduits six bergers, maîtrisés de l'amour de six pucelles ». C'est une suite d'entretiens sur des sujets amoureux, où s'intercalent quatre histoires et un grand nombre de sonnets, d'élégies et de stances. Or le tout se trouve dédié à « M. le Chevalier d'Urfé »), qui avait fait à l'auteur l'honneur de lui communiquer ses Bergeries... Hélas ! le trop discret Ducroset ne nous en dit guère plus long sur ces Bergeries mystérieuses. Nous apprenons pourtant, par ses menus aveux, qu'un Céladon y soupire pour une insensible Astrée et y repousse les avances de la nymphe Galatée. Lycidas et Aminthe y interviennent d'autre part, et c'en est assez pour reconnaître dans cet ouvrage une première ébauche de VAsirée, une Asirée toutefois où Diane manque encore et où Ilylas n'apparaît point. Or, si l'on songe que, de iSqo à 1590, les loisirs d'Honoré vont se trouver singulièrement réduits, on est amené à dater des environs de sa vingtième année cet embryon de son œuvre maîtresse.
Les fanfares guerrières dissipent bientôt ces rêves d'Arcadie. Certes, le Forez n'avait pas plus que les autres provinces françaises échappé aux troubles des guerres de religion. Dès 1078, rexcellent Jean Papon, dans son Troisième ISotaive, se plaint d'avoir a été pillé, saccagé, chassé hors de ma maison, et les miens pris, liés, rançonnés et traités d'une barbare et inhumaine sorte. » Et il énumère avec une amertume angoissée les malheurs des derniers temps : Lyon (( saisie, occupée et retenue hors de l'obéissance du Koi ; les vrais, bons et naturels citoyens de tous états meurtris ou chassés, tous pillés et appauvris » ; Montbrison, a investie, assaillie, canonnée, forcée, saccagée d'une furie cruelle et sanguinolente ; autres plusieurs villages et le surplus du dit pays détenu et occupé, et nombre de gentilshommes de bon nom précipités et cruellement massacrés. » Ces jours sombres vont renaître avec la Ligue. Le catholique Forez se soulève contre le prétendant huguenot. Honoré, comme ses frères, se jette à corps perdu dans la révolte. Kt le voilà, à vingt-deux ans, chef de bande et capitaine de partisans. On lui confie la garde do Saint- Etienne, tandis que le gros des ligueurs marche sur Charlicu. 11 doit se retirer en raison de l'avance des royalistes, que commande le
l8 UN EPISODE DE L ASTREE
duc de Ventadour, mais il se dédommage par un hardi coup de main, qui le met en possession du fort d'Essalois. Ayant rejoint son frère Anne, ils envahissent ensemble le Velay, pour se porter ensuite en Auvergne, oi^i ils prennent Vichy le i4 octobre iSgo. Les opérations recommencent l'année suivante : nouvelle expédition en Velay, siège et prise du château d'Espaly, deuxième incursion en Auvergne, où Honoré obtient, en récompense de ses services, la seigneurie du Châtelard-cn-Dombes.
Mais, au cours des troubles, s'est révélée une personnalité inquiétante à la fois et brillante, celle de Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours. Ce demi-frère des Guise, malgré son jeune âge, semble bientôt le maître de l'heure dans les provinces du sud-est. Guerrier d'une éclatante bravoure, politique adroit, couvrant d'une modération affectée les ambitions qui le dévorent, il excite des admirations enthousiastes et des défiances jalouses. Grisé par le succès, il jette alors le masque, et son plan apparaît clair à tous les yeux : se servir des haines religieuses pour atteindre au rangsuprême et prendre la couronne dans son gouvernement de Lyon. Devant l'évidence, la Ligue se cabre et Lyon se soulève : le i3 septembre iBgS, le duc de Nemours est
arrêté et enfermé au château de Pierre-Scize... Que vont faire les d'Urfé ? Anne, déjà, s'est retiré de la lutte, désabusé et indécis. Henri IV s'efforce de le rallier. Il y réussit, et, au début de lÔQ^i, Anne, rentré dans les rangs royaux, gouverne le Forez pour le compte du Béarnais, maintenant converti. Honoré, lui, balance encore. Nemours l'a séduit, et comme fasciné. Il Tadmire trop pour croire de prime saut ses détracteurs. Puis voici que le duc s'évade et rappelle à lui ses fidèles. Confiant dans l'attachement d'Honoré, il le nomme son lieutenant général au gouvernement de Forez. C'en est trop : le prestige du chef aimé l'emporte, et le jeune chevalier se donne à lui de tout l'élan d'un dévouement passionné. Début d'une équipée presque sans espoir, à ce moment où les vieilles querelles agonisent et oii la France entière aspire à la paix sous le guidon blanc de Henri lY. Aussi les déboires vont-ils se succéder. Après le siège infructueux de Gervières, il doit battre en retraite sur le Roannais. Son frère Antoine est tué dans des circonstances mystérieuses. Anne, d'autre part, compromis par son cadet, doit se démettre dé son gouvernement. Enfin la fortune le frappe lui-même d'un coup plus dur encore : il est pris à Feurs par les royalistes, qui le mettent à rançon. Pendant ce
temps, s'achève la débâcle de Nemours, que SCS partisans abandonnent ou trahissent : il doit fuir le pays, où le connétable de Montmorency rétablit sans peine l'autorité royale. Mais Honoré n'est pas de ceux qui tournent le dos au malheur. Sitôt libre, il rejoint, dans son c.\il d'Annecy, le prétendant accablé de revers et miné d'^^puisement. Il arrive à point pour réconforter les derniers jours de cet illustre infortuné : le i5 août i595, il voit mourir dans ses bras ce (( noble prince », qu'il a, jusqu'au bout, servi, défendu et aimé.
Lui ayant rendu les suprêmes devoirs, Honoré rentre secrètement en Forez. H est trahi, arrêté à Montbrison et précipité dans un cachot, où il demeuie six mois. C'est alors que, sous le partisan, l'écrivain se réveille. Son épée brisée, il se souvient qu'il lui demcuie une plume, dont on appréciait, avant les troubles, l'élégance et la facilité. Mais les traverses et les deuils l'inclinent désormais à une gravité d'accent fort étrangère à l'ingénieuse frivolité de ses premiers essais poétiques. H préfère confier à la prose les pensées qui peuplent sa solitude, et c'est de sa prison qu'il date, le 24 septembre 1596, le premier livre de scî^ Epis très morales.
OEuvre d'un vaincu qui s'efforce à prendre
le ton d'un moraliste. Une vaste érudition antique lui revient par bouffées et se résout en sentences à la Sénoque et en développements platoniciens. A la fortune ennemie, il entend opposer le front d'airain d'un stoïcisme impassible ; il veut, de ses mallieurs, déduire froidement des leçons et tirer des enseignements. Il s'y contraint. De là le ton âpre et tendu de ces pages : il manque trop à cette sagesse l'aisance souriante et détachée d'un Montaigne. Sous ce calme alï'ecté, les passions bouillonnent encore, et parfois, à travers les pièces rapportées de cette philosopliie livresque, s'échappe un flot d'amertume, de rancœur et de haine. Ces épanchements font du reste l'intérêt de ce premier livre, d'un caractère plus personnel que les suivants. Il y a une émotion profonde dans le récit un peu emphatique des dcrnieis moments duducdeNemours. Il n'y en a pas moins dans les endroits où l'auteur évoque, ses malheurs et récapitule ses récentes infortunes. Il ne renonce à rien, cependant, ni ne désespère. Sa fermeté l'en empêche, et ses vingt-sept ans. On sent, au contraire, frémir en lui un désir ardent de prochaines revanches : (( Je suis encore, de mon âge, au trois lois neuf : ce n'est qu'à cette heure que je la devrais commencer. Aussi, tout ce que j'ai
fait jusqu'ici, je veux que ce ne soit que comme avant que le musicien joue sur son luth : on lui voit tirer quelques fredons dessus, tant pour voir s'il est bien d'accord, que pour connaître s'il a la main en bonne disposition. ))
Pour l'heure, il lui faut toutefois se résoudre à attendre à l'étranger que l'oubli se soit fait sur ses aventures. Il trouve un port de refuge à Senoy, dans le pays de Bugey, alors possession du duc de Savoie. Il y achète une maison retirée, tranquille ermitage parmi les rochers et les bois, retraite choisie à souhait pour y refaire, dans le silence et la paix, son corps fatigué et son âme ulcérée. 11 y achève ses Epis très. Là encore, ou à Chambéry, où il fait de fréquents séjours, il travaille à son poème du Sireine,
Le Sireiiie, c'est un décalque poétique de la Diana de Montemayor. Ou mieux, c'en est le prologue. Car le roman commence où finit l'œuvre de d'Urfé. Quand s'ouvre le récit espagnol, la bergère Diana a déjà cédé aux instances des siens et épousé le vieux et riche Delio, en délaissant l'incomparable Sereno. Nous apprenons son histoire par une conversation entre Sereno et Silvano, et, au livre II, par une longue chanson de la nymphe Doride. Cette histoire, d'Urfé la reprend et la
développe sur les indications de Monlemayor, mais avec une appréciable liberté. Il suit son Sireine au cours de ce long voyage, que sa source se bornait à mentionner : c'est toute la matière de son second livre. Quand Sireine revient, le sacrifice est consommé ; la dolente Diane évite désormais le berger au désespoir, qu'elle a trahi sans cesser de l'aimer, et c'est exactement la situation initiale de l'œuvre espagnole. Cette pastorale se déroule en une suite de sixains octosyllabiques, dont le rythme sautillant contraste assez fâcheusement avec la molle langueur des sentiments exprimés. Les maladresses abondent du reste dans ce petit ouvrage, les prosaïsmes aussi, et les discordances. Visiblement, le jeune auteur n'a pas encore acquis, sur la musette champêtre, cette virtuosité qui garde des fausses notes. Mais, malgré ses insuiïîsances de forme, ce poème n'en présente pas moins un vif intérêt, en raison du problème biographique qu'il nous pose aujourd'hui.
La question est de savoir, en eifet, si la vogue européenne de la Diana suffit à expliquer cette imitation, ou si notre auteur avait des raisons toutes personnelles de se complaire dans ce thème bocager. Le xvn*" siècle n'en a pas douté. Il tenait pour vérité démontrée que le jeune
Honoré avait conçu une passion partagée pour sa voisine, la belle Diane de Châteaumorand. Or, pour réconcilier les deux maisons longtemps ennemies, on avait contraint celle-ci à épouser Anne d'Urfé, frère aîné de celui qu'elle aimait ; quant à Honoré lui-même, on l'avait éloigné, envoyé à Malte et engagé dans l'ordre des chevaliers de Saint -Jean... H y a assurément dans tout cela plus d'un élément légendaire. Nulle trace de ce prétendu voyage à Malte, ni de la longue rivalité des Châteaumorand et des d'Urfé. Puis, au mariage de son frère. Honoré n'avait que six ou sept ans, ce qui est un peu bien tôt pour avoir déjà conçu une grande passion. La plupart des modernes s'autorisent de ces erreurs certaines pour écarter le témoignage, cependant unanime, des anciens biographes.
Mais si la tradition exagère et déforme, ne contient-elle pas un fond de vérité ? H est peut-être d'une critique trop expéditive de la rejeter en bloc, pour des inexactitudes qui ne touchent, après tout, à aucun point essentiel, u Nous ne voyons rien d'invraisemblable, déclare deLoménie, à ce que Honoré dUrfé, après sa sortie de collège, à dix-huit ou vingt ans, .vivant dans une intimité d'abord fraternelle avec une très belle personne de
viiigt-lrois OU vingt-quatre ans, mariée sans amour, à treize ans, à un liommc qui plus lard devait être déclaré incapable d'avoir lignée, ait éprouvé pour elle, et lui ait inspiré un sentiment très tendre, quoique contenu dans les limites du devoir ». C'est le bon sens môme. Et qui ne voit, dès lors, l'intérêt passionné que notre auteur a dû prendre au sujet de la Diana ? Cette Diane u'est-cUe point la sienne ? X'a-t-il pas connu Tinfortune de Sereno ? Et comment un rapprocbement ne se fut-il pas esquissé dans son esprit, entre le faible et pâle Anne d'Urfé et ce vieux mari de Diana, que Silvano nous peint en ces termes : (( Delio, son époux, encore que riche des biens de la fortune, ne l'est de ceux: de nature. Car les choses desquelles nous autres, bergers, nous prévalons, comme sonner de la cornemuse ou du rebec, chanter, lutter, jouer à la houlette, danser le dimanche avec les filles, il semble que Delio ne soit né que pour les regarder. » iN'en doutons pas : en retraçant les malheurs de Sireine, d'Urfé a voulu chanter, sans le trahir, son amour de jeunesse.
Ce poème, du reste, lardera à voir le jour, peut-être par quelque délicat scrupule. Mais le premier livre des Epislres morales sort, au mois de septembre iSgS, des presses lyonnaises
26 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
de Jacques Roussiii. A ce moment, Honoré a, une fois de plus, rejeté la plume pour reprendre l'épée. Jusqu'au bout, les lettres n'auront été pour lui que le divertissement d'un homme de guerre, toujours prêt à se retremper dans la vie des camps. Lesdiguières vient d'envahir la Maurienné, et le duc de Savoie brûle de le repousser. D'Urfé, devenu son chambellan et le capitaine de ses gardes, prend part à l'expédition, à la tête des carabiniers à cheval. Il s'y distingue en contribuant à l'encerclement de Créquy, lieutenant de Lesdiguières, imprudemment descendu dans la vallée de Maurienné. Mais la paix de Vervins, arrêtant le cours de ses exploits, l'empêche de prendre, de ses revcjs passés, une complète revanche. La destinée lui en ménage une autre, qui ne devait pas lui être moins chère. Le i8 mai 1699, l'official de Lyon prononce l'annulation du mariage d'Anne d'Urfé et de Diane de Chateaumorand, ob impotentiam et frlgidUalem ipslas Anne. Le 28 juin de la même année, il l'élève Honoré des vœux qui l'engageaient dans l'ordre de Malte. Enfin, le i5 février 1600, l'auteur du Sireine, plus heureux que son héros, épouse sa Diane. Il avait trente-trois ans; elle en avait trente-huit. Elle était riche ; il n'avait que d'assez maigres revenus. Il n'en
a pas fallu davanlagc pour qu'où ait vu dans cette union, non le couronnement d'une passion de jeunesse, mais un simple mariage d'argent, où l'amour n'était pour rien. Mais quoi ! Serait-ce la première fois que l'inclination s'accorderait avec l'intérêt? Et une opulente héritière, quand elle est belle comme Diane — dont nul ne nie la beauté — ne peut-elle, aussi bien qu'une autre, inspirer un attachement sincère ?
Dès le xvn*^ siècle pourtant, il courait des bruits fâcheux sur les suites de cet hymen, et le savant Huet s'en est fait l'écho. A l'en croire, l'intelligence n'aurait que peu duré entre les nouveaux époux. Honoré aurait bientôt articulé contre Diane des griefs écrasants. Sa stérilité d'abord : elle accouchait chaque année de môles informes. Sa malpropreté ensuite : elle s'entourait de molosses, qui souillaient sa chambre et même sa couche. Tant et si bien que son mari, déçu, rebuté, dégoûté, se serait, après peu de temps, enfui en Savoie et n'aurait jamais voulu revoir sa fantasque épouse. Plaisante fin pour un roman d'amour, et belle occasion de gorges chaudes pour les railleurs !... Les dernières recherches apportent à ces fables un éclatant démenti. Nulle trace de séparation durant les quinze
premières années de cette union : à tout instant on trouve Honoré et sa femme ensemble à Yirieu, à Chàteaumorand ou à Paris. Vers i6i4, il est vrai, un dissentiment passager s'élève entre eux, qu'avait amené l'humeur difficile de Diane vieillissante. Honoré va s'installer au château de Virieu-le-Grand, tandis qu'elle continue d'habiter Chàteaumorand.
Mais une réconciliation intervient bientôt, et si les deux époux n'ont jamais repris la vie commune sur le pied d'autrefois, ils n'ont jamais non plus cessé de se visiter et de se voir.
Ramené en France par son mariage, d'Urfé y avait fait tout d'abord figure de suspect. Sa carrière de ligueur l'exposait aux défiances des fidèles de Henri IV, et, en 1602, il se trouva un moment impliqué dans la conspiration de Biron. Tout s'arrangea, du reste, car l'ancien lieutenant de Nemours avait maintenant rompu avec un passé déjà lointain. Un long séjour qu'il fit à Paris, d'août 1602 à mai i6o3, marqua sa rentrée en grâce : renonçant à d'injustes soupçons, Henri IV le fit gentilhomme ordinaire de sa chambre. Même ses intelligences avec la maison de Savoie ne laissèrent pas de le servir, à ce moment où un rapprochement s'ébauchait entre les cours de Paris et de Turin.
Il se vit, après la mort du roi, confier une mission secrète auprès d'Emmanuel-Pliilibert. Mais quand les négociations eurent échoué par la faute de Marie de Médicis, il se rangea, aux côtés du prince de Condé, dans ce parti des Malcontents qui battait en brèche l'inlluence de la reine-mère. Le crédit qu'on lui savait à la cour de Savoie lui valut de nouvelles missions en Italie. On le trouve tour à toui" à Paris et à Turin, à Rome et à Venise, dans le Monlferial ou en Piémont. Chateaumorand et Yirieu-le-Grand lui étaient comme des poi"ts d'attache, où il venait, entre deux voyages, chercher le repos et poursuivre dans le calme ses travaux littéraires.
Car le lettré survivait sous le politique et le diplomate. D'Urfé poursuit alors son poème épique de la Scwoysiade , où, en l'honneur de la maison princière qui l'avait jadis accueilli, il retrace les exploits fabuleux de son fondateur Bérold. Surtout, il travaille au vaste roman qui sera son œuvre maîtiesse. Ses Bergeries de jeunesse devaient, selon toute vraisemblance, avoir été écrites sous l'influence directe des pastorales italiennes. Jusqu'aux ])ages du premier livre des Epis très, composé cependant en prison, on trouve des citations du Tasse et de Guarini, et il est assez frappant que les imi-
talions de VAminta, relevées dans VAstrée, apparliennenl presque toutes au début du roman. Cesl que les premiers livres de celuici ont dû se nourrir de la matière du poème primitif. Une influence nouvelle a, cliemin faisant, modifié le dessein du jeune auteur : celle de la Diana de Montemayor. On a parfois exagéré l'importance de l'œuvre espagnole dans la genèse de VAstrée ; il reste qu'elle a fourni à d'Urfé le cadre, le ton et la formule générale de son propre récit. Sa plus heureuse inspiration, toutefois, fut d'y introduire, dans une large mesure, des éléments réels. IN ul doute, en effet, que son amour pour Diane de Châteaumorand ne forme le fond de son sujet. Les contemporains ne s'y sont pas trompés : ils ont unanimement tenu VAstrée pour une autobiographie romanesque. Il est vrai que l'auteur proteste, dans sa Lettre à la bergère Astrée, contre ceux qui chercheraient dans son livre le reflet d'événements arrivés. Protestation obligée et nullement convaincante. Il est plus sincère quand il avoue à Pasquier, dans une lettre privée, que son livre raconte « l'histoire de sa jeunesse » et représente « les diverses passions, ou plutôt folies, qui /'ont tourmenté l'espace de cinq ou six ans ».
(( Les diverses passions », et non l'unique
passion, et c'est un premier point à retenir. Pais son principal amour s'est lui-même transformé et déguisé sous sa plume. L'imagination a (( romancé » la réalité. D'Urfé est Céladon, mais il est aussi Sylvandre, et peut-être llylas. De même, Diane de Châteaumorand se trouve fiourée à la fois sous les traits d'Astrée et de Diane, qui représentent des aspects distincts de son caractère véritable. Ainsi des autres personnages réels, qui ont dû subir des déformations analogues. Ainsi de l'action elle-même et des péripéties successives. Il ne faudrait donc point trop pousser le parallèle entre la biographie et la fiction. Une ample atmosphère d'inventions baigne et dissimule, dans VAstréc, un mince noyau de réalité concrète. Oseraiton même jurer que d'Urfé n'a pas souvent préféré son rêve à la vérité vraie ? Tout au moins, les fai-ts arrivés ne s'évoquaient-ils pas à ses yeux teints des couleurs heureuses et parés des nuances irisées qu'impose volontiers à nos réminiscences l'optique fallacieuse du souvenir ? Après tout, le sage Huet ne se trompait peut-être pas tout à fait, qui se hasardait à conjecturer qu'il avait peint dans son livre moins l'Astrée véritable que a l'idée qu'il conservait de l'Astrée du temps passé ».
Trois tomes avaient paru, de ce roman qui
touchait les cœurs et passiounait les imaginations> lorsqu'une mort imprévue Adnt enlever l'écrivain à ses admirateurs. A cinquantehuit ans, dUrfé né s'était pas cru dispensé de prendre les armes pour une cause où il avait la joie de servir, en même temps, le roi de France et le duc de Savoie. Sous l'inspiration de Richelieu, Louis XIII s'était allié au Piémont et à la répuhiique de Venise pour reprendre la Yaltelinc aux Espagnols. Le régiment de Châteaumorand, que d'Urfé s'était empressé de lever et d'équiper, se couvrit de gloire sous sa conduite. Mais lui-même avait trop présumé de ses forces : la maladie le terrassa, et, transporté à Villefranche, il y mouiut le i'^' juin 1625.
L'/l5^/'ee allait-elle donc demeurer inachevée ? Les lecteurs alarmés craignirent de ne jamais savoir la fin des aventures de Céladon. D'habiles faussaires c\:ploitèrent leurs angoisses pour une fructueuse spéculation de librairie.. Certain Borstel, qui avait eu communication du manuscrit de d'Urfé, s'associa à Gomberville pour mettre au jour une suite apocryphe, dont les deux volumes parurent en iGao et 1G26. Mais, dès 1627, le secrétaire d'Honoré, BaUhazar Baro, dénonçait la fraude et publiait le texte authentique de la quatrième partie
laissée par son maître. La même année, voyait le jour sa Sylvanire, curieux essai dramatique en vers blancs, que Mairet allait reprendre, abréger et récrire en alexandrins. Bientôt après, on publiait sous son nom le court et faible lécit des Tristes amours de Floridon. Enfin Baro, s'aidant des notes éparses de Fauteur, eut, en 169.8, riiojineur de mettre, à ce roman fameux, le point final.
On a coutume de considérer VAstrée comme l'œuvre initiale du roman français moderne ; elle inaugure cette littérature de fictions que vont enrichir les Gombervilie, les La Calprencde et les Scudéry ; sa publication ouvre une épo({ue du genre, et sa date est un point de départ. Il serait aussi juste de la présenter comme l'aboutissement et la résultante de toute une littérature romanesque antérieure.
De la fin des guerres de religion à la mort de Henri IV, c'est, en France, une iloraison ininterrompue àWmours, selon les cas u constantes et infortunées », c chastes et heureuses », ou « aventureuses », ou « tragiques », ou même (( religieuses » , mais dont la plupart se donnent,
-VLCIDON 3
OU cherchent à passer, pour aulantcra histoires véritables ». De tels romans, on en écrit partout, en Provence comme en Picardie, en Champagne comme en Auvergne. Gentilshommes clans leur gentilhommière, avocats désœuvrés, oiïîcicrs qui ont pendu l'épée au croc, jouvenceaux frais émoulus des écoles, ils sont cinquante, qui, à Paris ou à Lyon, font gémir les presses pour intéresser les personnes de qualité aux tourments et aux traverses de leurs pâles héros ou de leurs héroïnes éplorécs. Ajoutez-y quelques professionnels, comme des Escuteaux ou Nervèze, qui les secondent avec une ardeur redoublée... Les sujets ? Ils se ressemblent étrangement, malgré la diversité des circonstances, des temps et des lieux. Presque toujours, il s'agit de la passion contrariée d'un jeune homme et d'une jeune fille de condition. Quelque obstacle les sépare. Yient-il à etie levé, tout se termine par un mariage. Sinon, le récit s'achemine vers un dénouement lamentable : rarement le suicide, parfois la retraite au cloître, plus souvent une lano-ueur mortelle, et touiours d'abondantes larmes. Car il est entendu qu'entre gens de bien l'amour ne peut-être qu'éternel, absolu, platonique, et inliniment lacrymal.
Ce thème banal, les auteurs ne cherchent
ni à le compliquer de péripéties, ni à le développer en épisodes : un 'minimum d'action leur sulïiL \ul eftbrt non plus pour varier les caractères ou difTérencier les personnages : l'amant est toujours respectueux et ardent ; rainourcusc belle, pudique et timide ; les parents tyran niques, et les rivaux odieux. Qu'importe, au reste î L'essentiel n'est pas là. L'essentiel, dans ces récits'oii tout est convention, c'est de faire parler les protagonistes, non de les faire agir ou de les peindre. Ils parleront donc, intarissablement. Ces romans se composeront de conversations et d'entre^ tiens accumulés. Ce ne seront que déclarations lleuries, compliments pompeux, douceurs empliatiques, à quoi répondent protestations courtoises, refus souriants et dénégations polies. On dirait d'autant d'assauts, où héros et héroïnes croisent le fer sans rompre d'un pas, attentifs seulement à n'enfreindre aucune des règles d'une galante escrime.
Aussi bien, rien ne semble intéresser davantage un public avide avant tout de s'initier aux conventions qui régissent les choses de l'amour dans une société cultivée. Loin de juger fastidieuses ces conversations qui piétinent sur place, il s'y complaît et s'y délecte, et, dociles, les auteurs à succès les allongent
36 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
d'édition en édition. A presque tous ces romans pourrait convenir le titre naïf d'un recueil du même temps : Les fleurs du bien dire... pour exprimer les passions amoureuses. Et quelles ileurs ! Un pathos maladroitement précieux, où s'entassent les pointes l)aroques, les métaphores atîectées et les vains cliquetis de mots. Ce jargon s'exaspère dans les lettres nom- ])reuscs dont s'entrecoupe le récit. Car ce n'est pas tout de bien dire, il faut bien écrire, et ces manuels du bon ton font aussi l'ofTice de Secrélaires des amanls, secourables à l'inexpérience épistolaire de leurs lecteurs. Puis ils sont encore d'utiles répertoires de poésies galantes, où les personnages, tour à tour, peignent leuis feux, décrivent leurs langueurs et bénissent leur martyre. Stances, sonnets, madrigaux, ces poèmes se pressent si nombreux parfois aux pages de ces vieux livres, qu'on soupçonne certains de leurs auteurs de ne s'être « camouflés » en romanciers que pour assurer un sort aux fruits dédaignés de leur muse.
iNe raillons pas trop, cependant. Car Honoré d'Urfé se rattache à cette obscure lignée d'écrivains. Leurs thèmes sont en grande partie les siens ; il partage leurs habitudes de composition, et même leur esthétique. Des
entretiens, des lettres, des poésies, on en trouve à foison dans VAslrée, et l'on sait de reste que des aventures amoureuses constituent la matière presque exclusive de ces tomes épais. Objectera-t-on que leur auteur a du moins cette originalité de transporter son action au v" siècle de notre ère et d'évoquer la Gaule des druides ? D'Audiguier laNait fait avant lui dans La Flavlc de la Menor (1G06). Le louera-ton d'avoir déguisé ses personnages en bergers •' Mais le roman pastoral n'était plus une nouveauté, et Nicolas de Montreux avait trouvé des lecteurs nombreux pour ses l^ergeries de Juliette (lôSS-ijgy), que le midi, au dire de Balzac, continua longtemps à préférer à VAstrée elle même. Sans doute, la plupart de ces récits romanesques ne présentaient pas la complexité savante des liNrcs de d'Urfé : une seule aventure suffisait à leur cou texture un peu grêle. Ne perdons pas de vue cependant qu'on avait déjà imaginé de réunir sous la même couverture les histoires de plusieurs couples amoureux : ainsi avait procédé Nervèze dans ses Aniours diverses { 1606), qui ne rassemblent pas moins de sept romans différents.
L'originalité de d'Urfé, il ne faut la chercher ni dans le sujet, ni dans le genre, ni dans
la formule de son œuvre. Elle réside tout entière dans le talent de récrivain, dans les qualités supérieures de son psprit et de sa plume. (( Il y a deux choses, notait déjà Segrais, qui font la bonté de son roman : la disposition, qui est régulière, et les passions tendres et amoureuses, qui sont touchées très délicatement ».
« La disposition qui est régulière... » Voilà qui n'était pas commun, et à quoi les romanciers de l'époque antérieure ne nous avaient guère accoutumés. D'Urfé entrelace les diverses histoires qu'il raconte avec l'habileté consommée d'un dramaturge expert aux raccords, et un sens des proportions qui est d'un artiste épris d'harmonieuse symétrie. Il s'interrompt à propos pour croiser dextrement les fils de ses multiples épisodes ; il les reprend et les laisse quand il faut, sans les confondre entre eux, ni en oublier un seul. On dirait d'une immense tapisserie, dont la main experte d'un artisan remplit peu à peu la trame, et ori la faute ne se trahit par aucune hésitation de dessin, par nulle confusion de nuances dans les scènes nombreuses qui la composent.
Fidèle à un plan mûrement étudié, l'écrivain donne à chacune des parties de son œuvre l'importance qui convient pour ne point nuire
aux autres, ni oiTusquor l'action principale. Chez Monteniayor, les épisodes accumulés recouvraient bientôt le thème initial, qu'ils débordaient de toutes parts. DUrl'é se garde dépareille erreur. Guidé par lui, on se retrouve sans peine dans la multiplicité, pourtant complexe, des personnages et des faits. Si l'on songeait à se plaindre, ce serait plutôt de l'excès de précautions de l'auteur, qui ne laisse rien à deviner. Telle est la minutie de ses explications qu'on a parfois l'impression, un peu humiliante, qu'il ne fait pas grand fond sur l'intelligence de son lecteur. A ce souci de vraisemblance, à ce zèle presque naïf do rationalisme, on devine que le xvn' siècle n'est pas loin. Et de fait, la composition, dans VAstrée, est déjà toute classique.
La psychologie aussi. D'Urfé, déclare encore Segrais, « est admirable par les sentiments d'amour, dans lesquels il a pénétré plus que personne n'avait fait ». Eloge mérité. L'amour est chez lui, comme chez ses devanciers, la passion presque unique qui se trouve mise en jeu. Mais d'un sujet qui n'avait guère inspiré aux autres que des développements d'ime généralité banale, il a su faire une analyse perspicace, admirable de précision et de finesse, et surtout nuancée à l'infini. Brunt^tière a noté
déjà qu'il a peint loiiles les variétés imaginables du sentiment amoureux : amour sensuel et brutal, amour volage et capricieux, amour jeune et passionné, amour cbevaleresque, amour mystique. Sans doute. Céladon et Astrée rappellent, à plus d'un égard, les héros de la littéiature romanesque antérieure : nous retrouvons en eux — mais poussés à une perfection supérieure — les types consacrés du parfait amant et de la beauté cruelle. Seulement, voici, tout autour d'eux, une riche galerie d'amoureux et d'amoureuses, nettement caractérisés et bien distincts. Aucun ne ressemble à un autre, et leurs faits et gestes l'épondent à leur caractère avec une impérieuse logique. Auprès du gémissant Céladon, c'est le sage et bien disant Sylvandre, philosophe platonisant et champion d'un spiritualisme éthéré ; c'est l'inconstant Hylas, méridional jouisseur et sceptique, peu délicat, sans doute, mais dont la verve à remporte-pièce provoque le rire et gagne la sympathie ; puis voici, entre vingt autres, le violent Damon et le léger Lycidas, et le généreux Ergaste, et linconsolable Tyrcis, et le chevaleresque Lindamor... Et c'est, d'autre part, aux côtés d'Astrée, la sage Diane, la rieuse Phylis et la raisonnante Aymée, puis Galatliée capricieuse et
haiilaine, et cette Stellc si curieusement esquissée, avec sa coquetterie de moudaine dont l'indépendance frivole répugne aux engagements.
Non seulement ces types sont vrais, d'une vérité profonde et finement observée, mais ils ont un autre mérite, non moins rare : ils se meuvent et vivent sous nos yeux. Ici encore, VAstrée, tout en le contiruiant, s'oppose néanmoins au loman sentimental de l'âge précédent. Ces fictions réduisaient les événements au minimum : le récit des exploits chevaleresques ou des merveilleuses aventures appartenait de droit à une autre branche du genre romanesque, celle qu'illustre l'interminable Amadis de Gaule. Voulait on se délasser à ouïr de belles prouesses, on savait où s'adresser, et aux lecteurs qui l'eussent ignoré, Michel le Clerc, seigneur de Maisons, le révélait en termes exprès au seuil du premier livre d'IIerberay des Essarts :
« Qui voudra voir maintes lances briser, Harnois froisser, écus tailler et fendre. Qui voudra voir l'atnant amour priser, Et par amour les combats enlreprciidrc, \ icnne Amadis visiter cl culcndre. »
Les lecteurs se l'étaient tenu pour dit ; les auteurs aussi, et le roman d'aventures était demeuré un genic à part, aussi riche en péri-
péties qu'en étaient pauvres les récits de caractère sentimental. Cette distinction traditionnelle, d'Urfé ne l'accepte plus. C/est une autre originalité de son œuvre de réunir et d'amalgamer des éléments jusque là séparés, et Perrault pouvait s'émerveiller de ce qu'il y eût dix fois plus d'invention dans VAsfrée que dans ï Iliade.
Mais la quantité de l'invention importe moins peut-être que sa qualité, et, de nouveau, il faut louer d'Urfé d'avoir mené à bien, avec autant de souplesse que de tact, une synthèse qui avait ses dangers. Car il est remarquablç que cette matière empruntée au récit d'aventures, il l'adapte à son dessein avec un sens très sûr des proportions, et surtout une réelle habileté à éviter les discordances et à ménager l'unité d'impression. Certes, on peut trouver aujourd'hui qu'ily a encore, dans VAstrée, trop de sorcellerie etd'enchantements, trop d'oracles et de pratiques magiques. Mais combien il y en avait davantage dans les Amadis, et même dans la Diana ! Ce surnaturel, dont la tradition lui impose l'emploi, notre auteur s'efTorce du reste de le réduire, et, si l'on ose dire, de l'humaniser. Il perd chez lui le meilleur de cette étrangeté que gardaient, chez ses prédécesseurs, ces thèmes hérités, à travers vingt intermé-
diaires, de l'anliquc féerie bretonne. Il est caractéristique que le seul sorcier qu'il mette en scène soit un faux sorcier, un imposleur que l'on démasque et qui fait triste fin. Comment ne pas voir dans la disgrâce de ce Glimanthe. qui mélangeait soufre et salpêtre pour abuser ses victimes par des flammes mystérieuses, une satire indirecte de ces encbanteurs du roman d'aventures, dont la puissance occulte s'affirmait en prodiges bizarres, toujours racontés avec un sérieux impcrlurbable ?
Le même effort vers le rationnel et le réel a conduit d'irfé à situer son action dans l'espace avec une appréciable exactitude. Autant la géographie des Amadls est incertaine et confuse, autant la sienne est nette et précise. Dès la première page, nous savons où nous sommes : non dans nue Arcadie de rêve, mais en France, au pays de Forez, aux bords du IJgnon, dans cette plaine que dom^inent les monts de Coursant, les collines de Feurs et le grand rocher de Montverdun, bref, au centre de la petite patrie à laquelle mille souvenirs de jeunesse attachaient l'écrivain. Nous éloigne-t-il de la région de Montbrison, ce n'est pas pour nous égarei- sur des rives lointaines ou en des terres inconnues. Un itinéraire fort
vraisemblable nous conduira de la Camargue à Lyon, en passant par /Vvignon et Valence. Plus loin, ce sera la Provence dévastée par la guerre civile qui s'évoquera à nos yeux, ou la fièrc Calais, avec ses remparts où viennent mourir les assauts. Autant de a choses vues » qui donnent à l'ensemble un air d'incontestable vérité. Et, glissés à propos dans le récit, cent menus détails descriptils renforceront cette impression.
Ce géographe précis se double d'un historien fort averti. Il nous est facile aujourd'hui de railler ses anachronismes, de trouver que ses druides ne ressemblent guère aux rudes sectateurs de Tentâtes, et qu'il déguise un peu trop en chevaliers damerels les farouches guerriers de (Jenséric ou du Burgonde Gondebaud. Mais nous en jugeons mal, après un siècle de critique qui nous a donné le sentiment profond de la couleur locale et de la différence des époques. En quoi, après tout, les Mérovingiens de d'Urfé sont-ils les plus faux que ceux de l'abbé Velly ;> Et convient-il de reprocher à un romancier d'avoir habillé les compagnons de Childéric à la mode de Henri lY, lorsque, cent cinquante ans plus tard, un historien de métier les transformera, sans plus de scrupule, en courtisans de
Louis XY ? Sachons plutôt gr6 à l'auteur de VAstrée d'avoir eu tout au moins le goût de la vérité historique et de la documentation exacte. Il a lu de près Jornandès et Grégoire de Tours. Il a compulsé avec un zèle appréciahlc les savants travaux où les antiquités celtiques commencent à se dégager d'un amas de rêveries et de légendes : (iuillaume du Bellay et Etienne Forcadel, Ramus, Taillepied et Claude Fanchel. Ces recherches ne l'ont, après tout, pas mal servi : elles ont contribué à satisfaire ce besoin de vérité, de naturel et de raison qui fait de lui un précurseur des grands classiques.
Oserons nous reprendre ce mot de « classique » pour caractériser son style ? Certes, on n'a pas accoutumé de compter le roman d'Honoré d'Urfé au nombre des chefs-d'œuvre de la prose française. On lui reproche de la lourdeur, des constructions enchevêtrées, un manque quasi continuel de couleur et d'accent. Il est vrai : la phrase de VAstrée ne fait pas trait ; elle ne se hâte ni ne court ; elle ne se cabre pas davantage en raccourcis violents. Elle se meut, au contraire, avec une grâce nonchalante et sûre d'elle-même, se grossit de parenthèses et se complique d'incidentes, déroule le récit d'une allure tranquille, sans vains empor-
46 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
tements ni brusques arrêts, et la narration coule à loisir, intarissable et continue, égale, harmonieuse et facile. Cette facilité même fait illusion. Pour n'y trouver nulle trace d'eftbrt, on conclut que cette forme manque d'art. Erreur profonde. Très consciemment, l'écrivain a voulu, }3our son roman, un style qui ne fût point celui de ses autres œuvres, et peutôtre ne l'a-t on pas assez remarqué. Lisez à un auditeur non prévenu une page des Epistres morales et une page de VAstrée : il vous jurera qu'elles ne sont pas, et ne peuvent être, du même auteur. Dans les Epistres, en effet, c'est encore, le plus souvent, la sentence à la manière de Sénèque, nerveuse et forte, mais d'une raideur un peu abrupte, hérissée de latinismes, oratoire de ton et gauche d'entournures. D'Urfé a très bien compris que ce style de dissertation stoïcienne ne pouvait convenir à un long récit romanesque, et il a écrit VAstrée dans une tout autre langue, singulièrement plus moderne, en dépit des vieilles tournures qui nous arrêtent aujourd'hui. Langue sans éclat et sans images, précisément parce que l'époque abusait jusqu'à la démence des hyperboles brillantes, des pointes précieuses et des métaphores extravagantes. Les traces de faux goût qui déparent encore certaines pages de VAstrée
ne sDiit presque rien, en regard du jargou qui nous rend illisibles Gioisilles ou Nervcze. Et cette construction qu'on lui reproche et qu'on juge synthétique à l'excès, ne voit-on donc point ce qu'elle annonce ? Il suffira de la reprendre, cette longue phrase, de la dégager et de la polir, d'en balancer plus exactement les membres, d'en mesurer avec plus de stricte rigueur le rythme déjà perceptible, et Ton aura cette expression admirable et plastique de la pensée de nos grands écrivains : la période classique. Elle est déjà en germe, et mieux qu'en gei*me, dans ÏAstrée, et ce ne serait que justice de compter Honoré d'Urfé, aux côtés de Coëireteau et de Guez de Balzac, parmi les premiers artisans de la belle prose française.
Ces affinités latentes de son œuvre avec l'esprit et la forme classiques, voilà bien, semble-t-il, le secret de l'influence que l'auteur forézien a exercée sur le xvn'" siècle tout entier. Faut-il en énumérer les témoignages ? Il suffira de les rappeler : ce que l'on sait le mieux de VAslrée, c'est son succès et sa vogue. Nul n'ignore comment ce vaste récit deviendra le guide et le livre de chevet des cercles précieux. Jusqu'au fond d'une lointaine Allemagne,
* Des berbères d'Urfé, chacun est idolâtre ».
48 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Les autres romanciers riniilent. Il a pour disciples François de Rosset, Gomberville, La Calprenède, même M'^" de Scudéry, qui lui doit beaucoup, et l'avoue. D'autre part, Uayssiguier et Marcsclial, Gombauld et Mairet, Auvray et Cotignon, tous les rimeurs de pastorales dramatiques, tous les auteurs de tragicomédies vont aller, trenle ans durant, marauder des sujets aux pages inépuisables du célèbre roman. Corneille lui-même ne manque pas de s'en inspirer dans la Suite du Menteur. Et Bossue t lui empjunte, dit-on, des phrases entières pour son Panégyrique de Saint Bernard. Pendant tout le siècle, du reste, monte vers d'Urfé un concert d'éloges que ne réussissent pas à troubler quelques voix: discordantes. Le pieux Camus, évêque de Belley, trouve le souvenir de son œuvre doux a comme l'épanchemcnt d'un parfum ». Charles Sorel, qui commence par l'attaquer, doit finir par l'absoudre. Il fléchit même le redoutable Boileau, tandis que Perrault ne découvre point de moderne plus digne d'être opposé à Homère. On sait de reste comment Madame de Sévigné évoque son Céladon dans les piairies de l'Allier, et quelle enthousiaste dévotion lui voue La Fontaine, qui, l'ayant lu enfant, le relit baibon et l'admire encore.
A la longue, sans doule, celte vogue s'épuisera comme toute autre. Mais elle aura des letours imprévus et des legains subits, qui en attestent la puissance. A des heures même où on l'aurait crue définitivement oubliée, VAs/rée letrouvera encore des lecteurs et des fidèles. Et l'on verra, vers 1719, au fond de l'austère Genève, un adolescent cliimérique et un père un peu fou y chercher de compagnie, durant de longues veillées, le secret d'enchantements ineffables et délicieux, dont les réveillera au jour naissant le gazouillis des hirondelles.
Comme il entreprenait, à dix-neuf ans, le voyage d'Italie, Olivier Patru, passant i)ar Turin, s'en fut présenter ses hommages à Honoré d'Urfé. Visite d'un jeune homme féru de litlératiue à un aideur célèbre, alors dans toute sa gloire. L'enthousiasme, même déférent, est indiscret. Avec l'audace d'un moderne « interviewer », cet échappé de collège supplia le grand écrivain de lui révéler ce que son roman contenait de vérité vraie, et de soulever pour lui le voile de fictions qui y dérobait au commun des lecteurs les épisodes authentiques
et les aventures arrivées. D'Urfé rebuta quelque peu le téméraire. Apres quelques détails, avidement recueillis, il continua d'un ton de mystère : ull y a des princes et des princesses, il y a des rois et des reines qui montent sur notre théâtre )). Puis, considérant avec une indulgente pitié la jeunesse de son visiteur : u Je ne puis, poursuivit-il, vous entretenir de leurs ])assions sans vous découvrir beaucoup de choses, dont peut-être, à votre âge, vons auriez peine à vous taire ; c'est bien peu que dix neuf ans, pour vous confier tant de secrets d'une si haute importance ! » Et, tournant court, il remit au retour de son interlocuteur de plus amples révélations. Hélas ! quand le voyageur repassa par Turin, cet u homme divin n n'était plus ! Patru ne s'en consola point. Mais, ramassant les maigres précisions arrachées au maître, interrogeant les contemporains, furetant et enquêtant, il composa ses précieux Eclaircissemens sur T histoire de VAsirée,
Il semble bien, toutefois, que d'Urfé ne lui avait pas refusé toute lumière sur un épisode fameux de son œuvre. Il s'agit de cette (( Histoire d'Euric, Daphnidc et Alcidon » qui remplit les livres III et IV de son troisième tome. Du moins le critique, qui ailleurs hésite et tâtonne, se inontre sur ce point catégorique et affîrmatif :
cet épisode, c'estl'histoi re romancée de Gabriclle d'Eslrées et de Henri IV. Il est vrai qu'ici les allusions étaient si claires, et si transparents les masques des héros, que bien peu de lecteurs avaient du s'y tromper. En lout cas, la page que Patru lui consacre conslitue à elle seule une Clef explicite et quasi complète de ce petit récit :
« En cette histoires, déclare-l-il, le grand Euric, c'est Henri le Grand ; Daplmidc, la duchesse de Beau fort, mère du duc de Vendôme ; Alcidon, le feu duc de Bellcgaide, qu'Henri IH lit Grand écuycr de Erance, et que, pour cette raison, on a appelé longtemps monsieur le Grand. Torrismond, c'est Henri 111. Délie, c'est Diane d'Estrées, sœur de la duchesse de lîeaufort, et femme de Balagny qui perdit Cambrai. Clarinte, c'est la feue princesse de Conli, dont on peut voir l'histoire ailleurs sous les noms de Milagarde, Chrisante et Florian. Notre auteur a renverse un peu l'histoire ; car c'était Alcidon qui, pour tromper Daphnide, lui persuada que, pour l'intérêt de leur fortune, il importait qu'il feignît d'être amoureux de Clarinte, tant pour ôter au grand Euric tout soupçon de leur intelligence (soupçon qui lui revenait à tout propos et qui pouvait mu're au dessein que Daphnide avait d'être reine), que pour s'appuyer lui-même d'une si illustre alliance, au cas qu'il pût épouser Clarinte.
L'auteur ne prend l'histoire de Clarinte que vers la fin; mais, dans les reproches que Daphnide fait
à Alcidon sur ce sujet, elle raconte eu effet, quoi que en abrégé, le commencement des amours de Clarinle et d'Alcidon, et de la même manière qu'elles sont rapportées dans l'histoire d'Alcandre.
J'ai ouï dire à l'auteur qu'il n'avait presque rien changé à celle histoire que sur la fin ; et lui ayant demandé si le discours de Délie à Alcidon, Entrez, chevalier, entrez dans l'aventure, était véritable, il me répondit que cette galanterie était vraie, et que celte femme était également galante et spirituelle.
Au reste, en cette histoire de Clarinle, Alcyre, c'est encore le comte de Sommerive, et Amintor, le duc du Maine. Ils étaient tous deux, amoureux de cette princesse, mais Amintor, qui pensait tout de bon à l'épouser, quoiqu'elle fut sa cousine, fut tellement irrité de celte fourbe, qui, en effet, lui rompit toute ses mesures, que depuis il ne voulut jamais voir Alcyre, qui de dépit, ou autrement, s'en alla en Italie, où il mourut. »
On imagine le succès de ces deux livres de VAstréc. Celte curiosité maligue nous eu est un sûr garant, qui s'est de tout temps complue aux révélations sur les amours des princes. Mais s'il en fallait une preuve décisive, nous la trouverions dans les imitations c[ue ces pages de d'Urfé ont presque immédiatement suscitées. C'est en 1C19 que paraît son tome III, où il met ainsi en œuvre la jDassion la plus célèbre du Vert Galant. Deux ans plus taid, GomberviUe publie sa Carilhée, qui raconte la vie
amoureuse de Charles 1\. En iG::>3, c'est au tour de P'rancois de Molière d'exploiter la même veine dans son roman de Polyxrne. Et comment ne pas rappeler qu'à cette série de récits qui évoquent les aventures de la vie de cour au siècle précédent, se rattachera encore ce ])nr chef d'œuvre qu'est la Princesse de C/ères ?
Lescritifpies modernes ont, eux aussi, accordé à ce fragment de VAs/rée une particulière attention. Ils en ont volontiers relevé les mérites et souligné l'intérêt. D'Urfé, écrit Louis de Loménie, c a fait de celte histoire un des chapitres les plus agréables et les plus variés de son i-oman... E(\jargon très mélangé et un peu tendu, qui fatigue souvent dans VAstrée, est parfois heureusement remplacé, dans cet épisode, par un langage plus authentique, sinon plus naturel. En lisant les conversations ou les lettres d'Euric, de Daphnide et d'Alcidon, on a l'impression du vrai style de l'époque en fait d'amour et de galanterie, et lorsque Gabrielle-Daphnide. après avoir trahi par ambition Bellegarde-Alcidon. son premier amant, qui a eu l'imprudence de la faire connaître h Euric Henri IV. cherche à le consoler en lui disant qu'elle l'aime toujours, que l'affection qu'elle \)Ov[q à VMric s'appelle raison d'FJat et
celle qu'elle lui conservée amour du cœur, on se persuade aisément que cette belle personne a pu très bien faire elle-même, et en propres termes, une distinction de ce genre. »
Plus près de nous, M. Abel Lefranc s'est attaché surtout à mettre en relief la a aleur psychologique de ces pages de VAstrée. « Psychologie très pénétrante et très vraie, insiste t-il. D'Urfé est en avance de trois siècles sur nos romanciers contemporains. Il prépare, en tout cas, le drame psychologique du siècle suivant, et c'est lui qui crée chez nous, en quelque sorte, le prototype des cas d'amour. Alcidon a précédé Rodrigue. » Il ne s'arrête pas moins à en marquer l'intérêt historique. Il y voit u la première histoire que nous ayons des amours d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées », le « document le plus rapproché des faits en question, probablement le plus authentique et le plus propre à jeter quelque lumière sur les points demeurés obscurs », le tableau d'un contemporain, (( et d'un contemporain qui, s'il ne fut pas directement mêlé aux événements mêmes qu'il rapporte, fut du moins en très bon poste pour les connaître. » Il s'en autorise pour attribuer à ce récit « la même valeur que des mémoires » de l'époque, et une valeur supérieure à celle des Amours du grand Alcandre,
attribués à la princesse de Coliti. Enfin, de son côté, un des meilleurs connaisseurs de l'œuvre de dXrfé, M. le Clianoinc Ueurc, désigne, en termes exprès, cet épisode comme le seul dont la lecture puisse encore faire quelque plaisir aujourd'hui.
C'en est assez pour nous justifier de l'avoir choisi, entre vin^^t autres, pour le présenter aux lecteurs de 1920. Nous laisserons aux historiens le soin de décider de son importance documentaire ; nous nous bornerons à souligner, dans quelques notes, les principaux points de contact entre la réalité et la fiction. Aussi bien, n'avons-nous pas dessein d'apporter ici une contribution éiudite aux études sur la vie privée de Henri IV. Xotre ambition est différente. Il nous plairait de rappeler l'attention sur une grande œuvre française, dont le romanesque délicat et la finesse d'analyse ont excité l'enthousiasme cent ans durant, et qui, après avoir charmé les précieuses, demeurait encore capable d'enchanter les grands classiques. Il nous a paru que nul des récits qui la composent ne pouvait, mieux que les Amours dWlcldon, faire connaître et apprécier i'^5//'ee. Xous avons cru que, dans leur grâce surannée, ces pages vouées à l'oubli gardaient quelque saveur, et qu'après trois siècles passés, il s'en
56 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
dégageait encore un peu du charme subtil qui les rendit chères aux imaginations d'autre fois.
Nous voudrions ne nous être point trompé.
NOTE BIBLIOGIL^PHIQUE
L' AsTRÉE. — VAstrc'c a eu le sort des livres, très lus : Ijeaiicoiip d'exeniplaires ont prri, et ceux qui subsistent sont d'ordinaire composés de tomes d'éditions diderentes. On se contentera d'indiquer ici l'édition princeps de chacune des parties du roman.
La première partie a paru à Paris, chez Toussaint du Bray, en 1607 (privilège du 18 août), sans nom d'auteur. La deuxième, sortie des presses du même éditeur en i(jro (privilège du i5 février), porte, par contre, le nom de d'Urfé. C'est encore du Bray, associé cette fois à Olivier de ^'arennes, qui publie la troisième en 1G19 f privilège du 7 mai); mais il en existait déjà des éditions partielles subreptices, dont l'une, imprimée à Arras en 16 18, contient les trois premiers livres. Une édition incomplète de la quatrième partie a paru du vivant même de l'auteur, en janvier 162I1, à Paris, chez François Pommeray (privilège du 20 novembre 1G23, au nom de Gabrielle d'Urfé). De prétendues cinquième et sixième parties, données à Paris, chez Bobert Fouet, en lO'iô et iG2(), comprennent en réalité huit livres non encore parus de la quatrième partie, et quatre livres
58 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
apocryphes fabriqués par Gomberville. La quatrième partie authentique a vu le jour en 1G27, par les soins de Baro (privilège du '2o jiovembre 1623, achevé d'imprimer du 5 novembre 1627). C'est à ce fidèle secrétaire qu'est due la conclusion (1628).
Les principales éditions générales sont celles de 1682- 1 633 et 1647, chez Augustin Courbé ou Antoine de Sommaville. Pas d'éditions modernes. Quelques abrégés, dont le plus connu est celui de l'abbé Souchay (Paris, 1733). D'une réimpression projetée par M. H. Vaganay, il n'a paru qu'un fascicule spécimen (Lyon, 1911). Le même érudit a publié Les Très véritables Maximes de Messirc Honoré d'Urfé, nouvellement tirées de l'Astrée (Lyon, igfS). Enfin M. Gustave Michaut a extrait de YAstrèe des OEuvrcs poétiques choisies {Vai'ï^, 191 0-
IL — Autres Œuvres. — Les Epistres morales, Lyon, Jacques Roussin, i5g8 (premier livre); Paris, Jean Micard, i6o3 (deux livres) ; Paris, le même, i(3o8 (trois livres). Autres éditions en 1619, 1620, 1G23 et 1627.
Le Sireinc, Paris, Jean Micard, 1606. Autres éditions en 1611, i6i5, 1617 et 1618. (Les poésies pieuses jointes à l'édition de 1G18 ne sont pas de d'Urfé ; voir: Ph. Martinon, Note... sur Maynard et dUrfé, dans \à Revue d'hist. litt. de 19 10).
La Sylv(uiire ou laMorle-vive, Paris, Piobcrt Fouet, 1627.