I. Inédit
LLS AMOLUS I) L.N l'OÈTi: \>~
date. Elles ont dû suivre, pour la réparer et pour la faire oublier, la scène du mois d'octobre après laquelle Julietle eut la mauvaise inspiration de brûler les lettres d'amour de Victor Hugo, dont elle avait mal interprète un mot en lui donnant un sens injuste. Le poète uo se consola pas aisément de celte destruction sacrilège. Il avait mis dans ces lettres « ses entrailles et son sang, sa vie et sa pensée pendant six mois ». Son cœur n'avait jamais rien écrit « de plus vrai et de plus profondément senti ». C'était « comme ini sillon de sa vie qui avait été anéanti par un geste de colère ». Il en gémissait amèrement. Était-ce parce que ces lettres portaient le témoignage d'un amour dont il voulait la révélation dans un temps où elle ne pourrait plus briser le cœur de personne? Il y a des raisons de le croire. jMais je pense aussi qu'il les savait belles, passionnées, éloquentes, dignes de vivre, et qu'on ne se console pas aisément, même quand on est un génie abondant en chefs-d'œuvre, d'en perdre stupidement quelques-uns. S'il ne remplaçait pas les lettres brûlées, le carnet exprimait en formules brèves la passion dont elles débordaient :
ij8 li:s amouus \)'l^ poirrJi
Je t'aime. Je baise tes beaux yeux pour les faire bien dormir.
La nuit^ tu dors; moi.,}e veille; rêve demoi^ je pense à toi.
Ecoute-moi., ma bien-aimée; la perle se cache au fond des grandes mers., le véritable amour au fond des grands cœurs.
Le plus grand bonheur de la vie^ cest V amour; le plus grand malheur de la vie., cest V amour. Voilà pourquoi., ma Juliette., quand je te regarde., f ai si souvent tout à la fois un sourire sur la bouche et une larme dans les yeux.
Etre haï des cœurs méchants^ être aimé dun cœur bon., voilà la vie complète. Ne crains pas la haine si tu as V amour.
A partir d'ici les pensées sont datées.
Si tu pouvais lire dans mon esprit., tu y verrais que je t'aime; si tu pouvais lire dans mon âme., tu y verrais que je t'aime; si tu pouvais lire dans mon cœur., tu y verrais que
LliS AMOLKS 1) UN POKTi: I DQ
je Cairne. Pour mon esprit tu es charmante^ pour mon âme tu es céleste, pour mon cœur tu es bonne. Il y a en toi une femme dont je baise les pieds et un ange dont je baise les ailes. (29 novembre.)
Tes caresses me font aimer la terre; tes regards me font comprendre le ciel. (3 décembre.)
faime mieux un sourire de toi que tous les cantiques. J'aime mieux V amour que la religion. J'aime mieux un baiser qu'une prière. Dieu ne remplit que V âme .^ une femme remplit le cœur. (4 décembre.)
Je te définirais d'un mot., ma pauvre amie : un ange dans un enfer, {j décembre.)
Quand tu me regardes, je voudrais remplir mon âme avec les douces pensées que je vois dans tes yeux. (10 décembre.)
Une étoile au ciel et toi sur la terre, c'est la même chose. (10 décembre.)
La beaute\ tu Vas] l'intelligence., tu Vas;
iGo i.iis AMOuus d'ua poèti:
le cœur^ tu las. Si la société t'avait traitée comme la nature, tu serais bien haut. Mais ne t'afflige pas; la société n'aurait pu te faire cjuc reine^ la nature t' a faite déesse. (i4 (1^cembre.)
Quand tu souffres, je voudrais avoir le renièdc qui fait dormir; quand tu pleures, je voudrais avoir la parole qui fait sourire. Ton beau corps ne devrait pas connaître la maladie; ta belle âme ne devrait pas connaître la douleur. Tu es faite pour aimer. Tu es faite pour faire du bien aux choses qui t'entourent et non pour que les choses qui t' entourent te fassent du mal. Oh ! moi., je t'aime, je donnerais le ciel que je vois sur ma tête pour le ciel que je vois dans tes yeux. (i8 décembre.)
Si je t'écrivais toutes les pensées que j'ai dans V esprit, cela ferait des volumes. Si je t'écrivais tous les sentiments que j'ai dans le cœur, cela ne ferait qu'une ligne : Juliette, je t^aime!
Il y a deux choses charmantes dans tes beaux yeux quand tu souffres : le regard
LES AMOURS d'uN POÈTE iGl
d'un ange et les larmes (T une femme. (27 décembre'.)
Quand ou égrène ce chapelet d'amour, on ne peut manquer d'observer qu'il développe surtout des consolations. Qu'avait donc fait Juliette pour èlre ainsi malheureuse, pour être haïe^ pour verser tant de larmes, pour toujours souftrir? Belle et adorée par un poète de génie, que manquait-il à son bonheur? Non dépourvue de talent, elle s'en croyait peut-être plus qu'elle n'en avait, et elle rêvait des succès de théâtre, dont Victor Hugo, aveuglé par la passion, ne la détournait pas. Il lui avait promis un rôle important dans une pièce nouvelle pour la récompenser de l'abnégation qu'elle avait montrée en acceptant un personnage effacé dans Lucrèce Borgia. La loyauté de sa parole, l'ardeur de son amour et le passé de Juliette lui inspirèrent dans Marie Tudor le rôle de Jane qu'il lui destinait pour servir de partenaire à Mademoiselle George. Les répétitions furent orageuses. Mademoiselle George et Bocage furent froidement impertinents à l'égard de la malheureuse Juliette,