‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 30 sur 74 · inédit · texte numérisé non relu

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efforts ailleurs. Cette lettre que je vous envoie m'afflige ; on me donne de l'espoir pour la fin du mois. »

Soit que le ton de ces lettres l'ait découragée, soit qu'elle ait trouvé le moyen de se tirer autrement d'affaire, Juliette ne répond pas. Et c'est Alphonse Karr qui, le 2.3 décembre, se rappelle à elle, et qui s'explique sur une lettre antérieure, qu'il n'avait pas reçue en temps utile :

Comme j ai répondu régulière m eut à vos lettres, je ne vois pas précisément ce qui vous a empêché (sic) de répondre à une, dont /attendais la réponse, vous disais-je, pour dire à mon tour ma pensée entière ; f attends cette réponse. Néanmoins je réponds à un billet de vous que je trouve chez moi, où je n1 ai pas paru depuis quelques jours. Voyez, ma chère enfant, les frais de voyage pour aller et venir et les dépenses du séjour : que restera-t-il? Et pour cela il me faut abandonner une entreprise dont le succès peut être profitable, entreprise pour laquelle j'ai pris des engagements, et qui exige ma présence à Paris. Si cette entreprise a quelque succès, et cela ne peut être décidé qu'à la fin

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de l'hiver, tout ce qui me viendra de bénéfices à cette époque et plus tard est à votre service. Dans un mois et demi, j'aurai d'autre part fini un livre, il me reviendra peut-être alors un peu d'argent; nous partagerons. Donnez-moi l'adresse de M. Vidal ; je le verrai. S'il veut entrer en arrangements avec moi, je vous débarrasserai de cette a/faire.

Adieu, Juliette. Je suis affligé que par conseils ou autrement vous ri! ayez pas gardé avec moi le ton affectueux qui convenait*.

Ces documents éclairent en partie la crise qui faillit rompre vers la fin de i833 les relations amoureuses de Victor Hugo et de Juliette. Ce fut une crise grave, mais on en dénaturerait le caractère et on en méconnaîtrait la vraie cause si on la rattachait uniquement aux embarras financiers qui avaient si tragiquement aggravé la situation de la maîtresse du poète. La jalousie de Victor Hugo y avait, je crois, joué le rôle essentiel. Sans que je puisse dire de quel côté ses soupçons s'égaraient, je suis sûr que, rendu méfiant par le passé, il

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doutait de la fidélité de Juliette. Les mauvaises camarades, non contentes d'avoir chassé de la scène une rivale qui les éclipsait, à défaut d'un talent égal au leur, par l'éclat de sa beauté, répandaient sur la vie privée de la femme des bruits calomnieux et salissants. L'énergie de ses protestations indignées ne suffisait pas à la défendre contre la jalousie toujours éveillée et trop aisément surexcitée de Victor Hugo. L'année i833 s'acheva dans le drame né de ces soupçons.

A l'occasion du iel janvier i834, Juliette écrivit à Victor Hugo une lettre tendre et humble pour reconquérir sa confiance, si fortement ébranlée, et pour assurer dans l'oubli du passé la sécurité de l'avenir. Elle n'y réussit pas tout de suite.

Fermé ou négligé depuis le i-j décembre 1 833, le petit carnet d'amour ne se rouvrit que deux semaines après, mais de quelle façon ! Sur une page portant imprimé le seul mot « Souvenir », Victor Hugo écrivait : « i3 janvier, onze heures et demie du soir. Aujourd'hui encore son amant, demain.... » Les points suspensifs exprimaient les doutes qui agitaient son âme. L'amour dans lequel il vivait depuis dix mois allait-il brusquement

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et définitivement sombrer? Inquiet, irrité, mais toujours passionnément amoureux, exalté par sa passion et meurtri par sa jalousie, le poète, quelque soir, résolut d'en finir et il remit son sort à la loyauté et à la conscience de Juliette. Il lui dit : « Si tu me trompes, ton devoir d'honnête femme est de me quitter. Je sors, et, dans ce cas, je ne te retrouverai pas dans une heure. Si tu ne me trompes pas, reste. Agis comme devant Dieu. » Et d'autre part il lui proposa un voyage. Juliette resta. Il la retrouva toute à lui. Rassuré par l'épreuve, Victor Hugo reprit le carnet d'amour et il écrivit :

Le hasard a mis cette date exprès.

(L'agenda marquait un 17.) C'est la date de notre vie oui recommence, ou plutôt ce n'est pas le hasard, il riy a pas de hasard, c'est Dieu, Dieu qui est bon et qui ne veut pas que tes beaux yeux s* éteignent dans les larmes et mon esprit dans la douleur. Tes yeux et mon esprit, ta beauté et ma pensée, ce sont deux choses que Dieu a faites et qu il a voulu sauver. Hélas ! une séparation comme velle-là eût tout détruit. L'absence, mon

amie, a un souffle horrible qui éteint V amour ou qui éteint la vie. Celle-ci, n est-ce pas, eût éteint autre chose que notre amour. Vivons donc, aimons-nous, sois belle, regarde-moi, souris-moi, donne-moi tes pieds à baiser, laissons déborder nos cœurs dans la plénitude de notre félicité. Et ne crains plus rien de la vie. Vois-tu, l'amour n est pas une barque sur V océan : c'est une île; si petite qu elle soit, le flot peut être orageux à Ventour; il ne Vemnorte pas ! Aimons-nous !

Tant que tu vivras, tant que tu m'aimeras, tant que tu respireras pour moi, mon ciel sera sur la terre. Je donnerais un siècle du paradis pour une heure dans tes bras. Dans ce monde, où il y a si peu de choses rayonnantes, les autres hommes ri ont qu un soleil. J'en ai deux, moi, qui sont les beaux yeux. (3i janvier, minuit.)

Sais-tu ce que fait ce petit livre la nuit sous ton oreiller ? Il remplit ton sommeil de doux rêves. Chacune des idées d' amour qu il contient devient dès que tu t'endors le motif d'un songe charmant. Oh! mets-le toujours

sous ton oreiller, ce petit livre. Ecoule-le la nuit, il te parle. Il te dit: dors bien afin que que ton ami qui est loin ait lui-même un sommeil paisible ; dors bien afin que ta beauté refleurisse dans le repos de la nuit pour les plaisirs du jour ; dors bien afin que ton âme puisse ouvrir ses ailes et s'envole pendant quelques heures au ciel. Pauvre ange exilé, tu dois voir le ciel bien charmant dans tes rêves. Mais moi, je n'ai pas besoin de rêver pour voir quelque chose de plus charmant que le ciel, c'est ton amour, (10 février.)

Croire, espérer, jouir, vivre, rêver, sentir, aspirer, sourire, soupirer, vouloir, pouvoir, tous ces mots-là tiennent dans un seul mot : aimer. De même, ma Juliette, tous les rayons du ciel, ceux qui viennent du soleil, ceux qui viennent des étoiles, ceux de la nuit comme ceux du jour, sont mêlés dans un regard de toi. (17 février.)

Quand ton beau sourire rayonne, il fait >our dans mon cœur.

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Hélas ! Juliette ne souriait pas et ne rayonnait pas tous les jours ! La rigueur de ses créanciers et la perfidie de ses camarades l'empoisonnaient au point de lui inspirer des projets de départ et même des idées de suicide. Elle était traquée par la vie et, loin de trouver une consolation constante auprès de Victor Hugo, elle puisait trop souvent des raisons de souffrir dans un amour qu'il disait lui-même « fou, absurde, extravagant, méchant, jaloux, inquiet ». Certes, il l'aimait jusqu'à la folie, mais cette folie, trop souvent cruelle, s'irritait contre le passé et aggravait les reproches par les soupçons. Souvent des incidents imprévus les séparaient. La composition du libretto de la Esmeralda, commencé en juillet i833, s'achevait en février i834 au milieu de difficultés et d'exigences pressantes qui faisaient manquer au poète ses rendez-vous.

Ni M. Bertin, directeur du Journal des Débats, ni sa fille Louise, qui écrivait la musique de la pièce, ni Véron, directeur de l'Opéra, qui devait la monter, ni Buloz ni Renduel, ne se doutaient des troubles que leurs entrevues mettaient dans l'amour du poète. Et Lamartine lui-même, venu un soir pour entretenir Victor Hugo d'affaires poli-

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tiques, le retint si longtemps qu'il le priva, si impatiemment attendu, du plaisir de se rendre auprès de Juliette !

Chaque publication nouvelle de son illustre ami valait à Juliette, sensible à l'hommage et friande des raretés, un exemplaire dédicacé, qu'elle conservait avec soin.

La brièveté de l'envoi de la cinquième édition de Moitié Tudor n'en renfermait pas moins une réparation : A ma vraie Jane.

lu Etude sur Mirabeau contenait une dédicace plus lyriquement expressive : A la Juliette de Victor Hugo, plus charmante et plus aimée que la Juliette de Shakespeare.

Chacun des deux volumes de la cinquième édition des Odes et Ballades avait une dédicace en vers. Sur le tome T :

Pour elle, en souvenir de son ami fidèle

Qui n a besoin de rien pour se souvenir d'elle*.

Sur le tome II :

Oh! ([iielle joie emplit et gonfle sa poitrine Lorsque sa Juliette, adorable et divine, Vers lui, que tant d'ennuis toujours déchireront, Vient le cœur sur la bouche et Vaine sur le front'!

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