Inédit
page écrite par lui d'une main dont l'âge n'avait pas ébranlé la fermeté.
Paris, 6 février 1882.
La renie viagère que je fais à madame Drouet sera payée de la façon que voici.
Tous les trois mois, à la surveillance de mes exécuteurs testamentaires, une somme de cinq mille francs, prise sur ma succession, sera mise à la disposition de madame Drouet, de manière à faire au bout de Vannée la rente de vingt mille francs par an que je lui donne après ma mort.
Cette dette est sacrée.
Victor Hugo'.
Madame Drouet ne connut pas cette libéralité. La mort la guettait. Depuis des années un cancer la dévorait. Les intimes de la maison le savaient, mais Victor Hugo seul continuait à l'ignorer. « Madame Drouet, écrit Madame Alphonse Daudet, vieillissait doucement auprès de lui, abritée sous deux bandeaux de neige, d'une élégance un peu théâtrale et surannée, jusqu'au jour où un
1 luédiî.
38o LES AMOURS d'un POÈTE
mal impitoyable creusa ses traits si fiers, en fit l'effigie douloureuse qu'a peinte Bastien Lepage, qui devait mourir en proie aux mêmes tortures. Dans les derniers temps, le maître regardait douloureusement, aux dîners intimes, cette assiette vide, cette noble figure ravagée.
« — Madame Drouet, vous ne mangez pas, il faut manger, avoir du courage.
« Manger! Elle se mourait »
Mais elle avait du courage. L'amour, l'admiration et le dévouement la soutenaient. N'étaitelle pas, comme il l'appelait, la « lumière de la vie » de son cher poète adoré? Il l'entretenait, pour animer ses espérances, dans révocation de leurs souvenirs, sans que le poids des années marquât le déclin de son lyrisme.
En 1 88 1 , le Livre de l'Anniversaire, dont elle avait recopié à part cette page, disait :
Souvenir profond et doux, nuit sacrée! Il y a quarante-huit ans tu t'es donnée à moi, je t'ai possédée à ma discrétion, toi, la beauté, toi, la grâce, toi, la femme de ton siècle. Que ce jour soit grand à jamais, ma bien-aimèe ; je t'aime, je te possède, je te bénis, je t'adore. Tu es ma joie avec un
sourire — Sois ma joie à jamais; sois mon espérance et ma consolation ; je pense à toi, je vis en toi, tu me rem/dis, ta me possèdes, tu m' emportes avec toi, tu me ravis et tu me charmes, et nos anges sourient, et nous devenons de plus en plus des âmes, et il fait bleu dans nos cœurs, mq bien-aimèe, et là, près de nous, un coin du ciel s'ouvre lentement. ...Je t'aime. Ce mot est la base de tout, il est le couronnement de tout; je le sens en moi avec toute sa plénitude; la matière et la nature nous donnent des ordres mystérieux, mais en regard de l'amour, c'est l'ordre suprême1 —
En 1882, le même livre renfermait la même pensée, que le prodigieux assembleur de mois répétait sous une forme nouvelle. « Oui, ce livre contient ma vie et la tienne. En écrivant sur ce livre, il me semble que j'ajoute des heures sacrées à nos douées heures el do Pelernité à notre existence. Dieu nous regarde d'un œil béni, je le sens; vois comme il fait beau, on dirait que le soleil veut être des nôtres et que notre humble fêle d'ici-bas est une
». Inédit.
grande fête là-haut. Je le crois ; si je me trompe, ce n'est pas dans le fond, car le fond est le vrai. Je t'aime est le grand mot. Dieu le dit à la création, la création le lui redit. Je t'aime, mon ange adoré. Commençons la cinquantième année par ce mot divin : Je t'aime. »
Souffrante, menacée, perdue, mais stoïque et cachant le mal qui la rongeait, Juliette s'enivrait de ces paroles d'amour, et son cœur, resté si jeune, rayonnait, tandis que son esprit s'exaltait aux triomphes de son ami, dont le génie était enfin consacré comme la plus haute gloire nationale.
L'année 1882 fut une apothéose continue.
Le 21 janvier, le Cercle des Arts intimes joua, avec une interprétation de choix, l'exquise Margarita, commencée au cours d'un voyage qu'ils firent ensemble en i865. Elle l'v retrouva et elle s'y reconnut. Il pensait à lui, aux duretés de l'exil et à l'austérité du devoir, aux attaques et aux injustices, quand il écrivait ces vers :
Il a le front pensif de l'homme qui persiste. Il est vieux, seul, vaincu, proscrit. Il n'est pas triste. On sent qu'il porte en lui la cause juste. Il croit. A mesure que l'ombre autour de lui s'accroît, Je vois dans sa prunelle augmenter la lumière...
Mais ne pensait-il pas à elle en faisant ensuite dire à Nella :
Si f aime, mon amour s'ajoute à mon orgueil.
Il est pur, grave et lier...
Linnocence se voile et la faute se cache.
Je ne me cache pas. Aimer est ma grandeur.
Mon secret est sans honte et n'est pas sans pudeur,,
Mon cœur cherche la nuit mais ne craint pas le blâme.
L'œil de Dieu reste ouvert dans l'ombre de mon âme.
Torquemada, qu'il avait aussi commencé près de Juliette, en 1806, à Guernesey, et qu'il avait achevé à ses côtés vers la fin de son exil, parut le ier juin 1882. Ce fut un grand succès. Elle l'avait prédit, deux ans avant, dans l'exaltation que la lecture de ce drame, magnifique et injouable, lui avait causée. Peut-être n'avait-elle pas pris garde, dans les dialogues délicieux de Don Sanche et de Dona Rose, à une inspiration qui procédait si visiblement des Lettres à la Fiancée. Son admiration l'avait jetée dans un délire qui avait tout emporté.
lai tin, la seconde représentation de Le Roi s'amuse, interdit en i832, fut donnée, devant une salle splendide, au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882. Juliette était dans la loge du poète, qui paraissait célébrer ainsi un
38 't LES AMOURS d'uN POÈTE '
douille cinquantenaire, celui de la pièce ci celui de sou union avec la princesse Negroni. Pour Juliette, c'était une consécration publique. Elle avait « tenu assez bon » dans la vie et dans son amour pour que son « illégitimité devint une légitimité », et, quoiqu'ils n'eussent pas été faits pour elle, ces vers, quand ils passaient la rampe, pouvaient traduire sa passion fidèle.
Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire. Du jour où son regard a mon regard parla, Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là, Je suis à lui...
La représentation de Le Roi s'amuse fut la dernière sortie de Juliette Drouet. Cinq semaines après, au premier jour de cette année i883 qui fixait le cinquantenaire de leur amour, les deux amants échangèrent, selon leur vieille habitude, leurs vœux de bonheur.
Juliette lui écrivait : « Cher adoré, je né sais pas où je serai l'année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fîère de te signer mon certificat de vie pour ceV par ce seul mot : Je t'aime1. »
i. Guimbiiii'], op. ci/.. 490-
Lui, il lui faisait cette déclaration :
Quand je te dis : sois bénie, — c'est le ciel. Quand je te dis : dors bien, — c'est la terrr. Quand je te dis : je t'aime, — c'est moi*.
Ils n'avaient plus que quatre mois à s'aimer. Le mal dont elle souffrait est de ceux qui ne pardonnent pas. Elle mourut le 1 1 mai i883 et elle fut enterrée dans le cimetière de Saint - Mandé, auprès de Claire.
Cette pierre là-bas dans l'herbe est un lombeau :
Le vers fait par le poète pour la fille s'applique à la mère, dont le tombeau ne porte pas d'inscription. Il n'y en aurait qu'une, capable de tout dire : c'est la dédicace qu'un jour Victor Hugo envoya sur un de ses plus beaux portraits à Juliette Drouet : « Je t'aime. Cinquante ans d'amour, c'est le plus beau mariage1. »
i. Inédit.
■i. Inédit.