‹ Les amours d'un poèteChapitre 6 sur 6 · II. — Les voisinages de l'exil · texte numérisé non relu

II. — Les voisinages de l'exil

Le séjour de Victor Hugo à Jersey dura trois ans. Le poète s'était installé à Marine- Terrace avec sa famille dans « une petite niche » au bord de la mer. La « superbe maison » que les journaux de l'île lui attribuaient généreusement était « une cabane, dont l'océan baignait le pied ». Madame Victor Hugo écrivait à son oncle Asseline : a Notre vie ici est régulière, tranquille et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, et un peu moins chère qu'à Paris. C'est le pays libre par excellence... Chacun va, vient à sa fantaisie. »

Victor Hugo, tout de suite, s'était remis à sa tâche. D achevait l'Histoire d'un Crime et il composait les Châtiments. Juliette lui servait de copiste. Après un séjour de six mois dans une pension bourgeoise, que i'ivrognerie de son hôtesse finit par lui rendre impossible, elle occupa un appartement meublé assez confortable, où Victor Hugo, transportant dans l'après-midi les habitudes qu'il avait autrefois le soir rue Saint-Anastase, vint tous les jours travailler à ses côtés. Ainsi, chacune chez elle, la femme légitime et la maîtresse avaient leur rôle. Mais, peu à peu, la maîtresse gagna du terrain. D'abord, malgré son peu de goût pour le « savetier égalitaire », elle ouvrit sa porte et sa table aux proscrits, qui rencontraient Victor Hugo chez elle chaque soir. Puis elle obtint de recevoir les fils mêmes du poète. C'était

chez elle un très ancien désir, né d'une affection sincère, auquel la volonté de son amant s'était jusque-là opposée. A Bruxelles, elle n'avait pas rencontré Charles. Quand elle en partit, j'ai dit qu'elle souffrit d'être condamnée à voyager seule et d'être sacrifiée dans un incognito douloureux, qui coûta beaucoup à son amour-propre. A Jersey, elle ne manqua pas de s'intéresser à ce qui se passait dans l'autre maison. Son journal, qu'elle avait rédigé sur l'ordre de Victor Hugo, mais qui s'étend seulement du 14 décembre 1852 au 10 janvier 1853, renferme sui la vie et sur la famille idu poète quelques détails intéressants. Il y a notamment l'histoire, assez amusante, de la rupture, à laquelle le père et les amis collaborent, des relations amoureuses du jeune Victor avec une certaine demoiselle dont Juliette ne goûte guère l'attitude. « Encore les mêmes pourparlers, les mêmes objections, les mêmes larmes, les mêmes gaudrioles, la même colère, la même hésitation pour des propositions que toute femme ayant du cœur aurait reçues à genoux comme le bonheur dans cette vie et le pardon dans l'autre. »

Juliette était sans doute moins exigeante pour les autres que pour elle-même. Le pardon qu'elle espérait dans une autre vie n'excluait pas dans celle-ci le désir du bonheur et le besoin de l'amour. Elle redoutait de vieillir, mais Victor la rassurait, ou il la consolait, en jouant agréablement sur les deux j du prénom de Juju qu'il avait l'habitude ancienne de lui donner : « Tu dis que tu vieillis, ma J. J. Quand le premier J qui signifie jeunesse aura disparu, il restera le second J qui signifie joie. » Sa vie était monotone, mais ne la préférait-elle pas, avec les exigences de l'exil, à la claustration qu'elle avait subie à Paris pendant de longues années < La présence autorisée des fils du poète chez elle achevait sa réhabilitation. Obtiendrait-elle davantage i Sans méconnaître la force tenace de ce qu'elle appelait un préjugé, elle y songeait, mais il lui fallait encore attendre. En attendant, elle avait pour la famille de son ami des attentions et des bons offices. Elle envoyait à la jeune Adèle, la vraie victime de l'exil, ses premières fraises et ses premières roses. Elle préparait pour madame Victor Hugo un savoureux pot-au-feu à l'oie et même, se résignant à faire les plats à son usage, elle lui prêtait pour un temps sa cuisinière Suzanne.

Victor Hugo, de son côté, l'associait aux menus incidents qui marquaient sa vie de famille. Un jour de mai, entendant sa fille qui jouait au piano la chanson du festin Negroni, il prolongea jusqu'à Juliette, dont c'était la fête, dans un billet charmant, l'écho de cette musique. « Elle m'apporte, lui disait-il, comme une féerie tout Véblouissement de notre passé* »

Expulsé de Jersey, le 31 octobre 1855, parce qu'il avait protesté avec énergie, dans un sentiment de généreuse solidarité, contre l'expulsion de certains de ses compagnons d'exil, Hugo s'installa à Guernesey. D'une île à l'autre, la nature changeait. Le poète avait pu comparer Jersey à Lemnos.

Guernescy offrait un autre aspect. C'était une « solitude splendide », où, sept mois après son arrivée, Victor Hugo acheta une maison pittoresque, qu'il devait d'abord appeler Liberty-House et qu'il a immortalisée sous son nom définitif de Hauteville-House. Cette « nature âpre et sauvage, où il y a tant de mer et tant de ciel que c'est à peine si l'on a besoin d'un peu de terre », séduisit et servit son génie. Il s'est défini lui-même * un somnambule de la mer » et « une espèce de témoin de Dieu ». Les deux premières éditions des Contemplations avaient fourni les fonds de l'acquisition de la maison. C'est Juliette qui avait, à Jersey, recopié le manuscrit de l'œuvre, D y a, dans une de ses lettres à madame Luthereau, un passage enthousiaste qui permet de mesurer le succès qu'avaient remporté les deux volumes.

La gratitude de Juliette n'était pas exagérée. A côté des pièces magnifiques que le souvenir de Claire avait inspirées, et dont son coeur maternel recevait tant de fierté émue, elle avait trouvé pour elle-même, dans le livre II, la plus belle couronne, et la plus riche, et la plus fleurie, que son amour eût pu rêver. Son exemplaire portait cette dédicace : « A celle qui, après avoir sauvé la vie du combattant, a voulu partager Vexil du proscrit, »

D'abord installée dans une pension de famille, Juliette suivit l'exemple de Victor Hu^o et, tout près d 'Hauteville-House, elle loua une maison, d'où elle pouvait guetter les mouvements du poète dans sa chambre, épier son réveil, recevoir ses signaux, deviner ses baisers, — d'où, lui disait-elle, « mon regard te voyait, te caressait, te gardait, te préservait et t'adorait ».

Juliette eût été heureuse dans ce décor sans les exigences d'un amour que l'âge exaspérait au lieu de l'affaiblir. Sa part et son rôle ne lui suffisaient pas : il lui eût tout fallu pour la satisfaire. Il y avait des heures d'abandon dont elle s'efforçait vainement de combler le vide par une joie intérieure à laquelle elle ne parvenait pas. Le temps que son amant dérobait pour elle à sa famille, à son travail, à ses amis et à sa gloire était si peu de chose à côté de l'immensité des désirs qui remplissaient son cœur I Elle craignait de devoir ses visites à un assujettissement fastidieux, à un faux respect humain, à une sorte de pitié qui l'humiliait. Croyant même à la mort de son bonheur, elle renouvela à Victor la proposition qu'elle lui avait faite en 1852 d'aller achever sa vie dans un coin. U refusa. Sa reconnaissance, son amour et son égoïsme s'accordaient pour la garder. Quand il la faisait pleurer, il bénissait ses larmes comme « les perles de l'amour vrai » et loin de s'excuser de sa férocité, il l'invoquait comme le témoignage d'une passion fidèle et semblable à elle-même. Il lui disait :

Cela prouve à quel point nous nous aimons toujours vraiment comme le premier jour. Les malentendus d'amour montrent V admirable jeunesse de cette adoration idéale qui est la lumière même du ciel, et que le cœur est plus que {amais allumé, et qu'il n'y a pas de cendres dessus.

S'il la consolait ainsi du mal qu'il lui faisait par une dureté dont, à de certaines heures, l'amour le plus fidèle et le plus passionné peut n'être pas exempt, il lui exprimait le plus souvent sa tendresse avec une délicatesse où sf2ccordaient son cœur et son génie. Les anniversaires, surtout, l'inspiraient. Si j'en crois ceux qui ont lu ses lettres à Juliette, il excellait à redire les mêmes choses sur les tons les plus variés et à racheter par la richesse d'une forme sans cesse rajeunie la monotonie d'une situation que les années prolongeaient. Certains de ces témoignages sont assez autorisés pour que je leur donne une pleine confiance, et je ne doute pas de la joie qu'éprouveront en 1963 nos descendants, auxquels une clause, trop sévère pour nous, a réservé la primeur de cette correspondance amoureuse. A côté de ces lettres, j'ai trouvé un court billet qui peut en donner un avantgoût. Il est daté, dans les papiers de Juliette, de Fermain-Bay, le 20 mai 1862 :

Comment ne pas songer à la fête qui vient i Voici toute la nature qui se fait belle, La terre est comme une grande fleur verte, la mer est comme une grande fleur bleue, le firmament plein de soleil est comme une fleur d'or. Un immense souhait de bonheur se dégage de tout ; c'est à toi que je V envie ; les oiseaux chantent, la grève chante, la plaine et la montagne rient, et je suis là, seul, songeant à toi ; et pour moi, dans tout cet infini, il y a ta pensée, comme hier au soir dans cet immense ciel crépusculaire que nous voyions ensemble il y avait une toute petite étoile qui brillait à elle seule plus que tout le ciel.

Tout à l'heure, venu ici pour travailler, je ne faisais qu'aimer ; je me tournais vers toi et mon âme ne voulait pas se détacher de ton âme. Alors, je lui ai dit : fais comme tu voudras. J'ai pris mon crayon, j'ai détaché le dos d'une lettre de je ne sais quel brave Anglais et je me suis mis à t' écrire. Ceci sera ton bouquet de fête. Il y a tout près de moi au bout d'une branche un joli petit rouge-gorge qui me regarde et qui m'approuve. Oh ! oui, tu es vraiment ma bien-aimée.

Ce qui manquait le plus à Juliette, ce que ne pouvaient remplacer ni les visites quotidiennes de Victor Hugo, ni ses promenades avec lui le long des rochers, m les manuscrits qu'elle copiait avec autant de zèle que d'admiration, c'était la vie de famille. La présence chez elle des deux fils de son ami, quelque affection qu'elle leur eût toujours portée, ne réussissait pas à lui faire illusion. Elle restait et elle se sentait une étrangère, dont la proximité avec la maison de famille du poète accusait encore davantage la situation. Pendant son installation à la Pallue, il semble qu'elle n'en franchit le seuil qu'une seule fois, en l'absence de madame Victor Hugo, pour connaître les merveilles qu'un goût somptueux et ingénieux y avait entassées. La pruderie des Guernesiais, plus austère que le cant anglais si rigoureux pourtant, s'opposait aux rapports de bon voisinage plus encore que la sévérité de madame Victor Hugo. La pauvre femme, natu-

Tellement bonne et généreuse, avait appris à l'école de la vie les bienfaits de l'indulgence. Il y a dans la Vie d'une Femme, de M. Gustave Simon qui la raconte, une lettre d'elle où se peint à merveille ce côté de son caractère. Elle avait dîné à Paris, en 1862, chez un restaurateur, avec un de ses amis et la maîtresse de celui-ci qui passait pour sa femme. En faisant à Victor Hugo, plus rigoureux pour les autres que pour lui, la confession de cette entrevue, elle disait : « Je conçois qu'il y ait une barrière entre les ménages réguliers et les ménages irréguliers, cela parce qu'en général les femmes non mariées viennent d'un monde peu retenu. Je n'aime pas h masque, mais je tiens au voile. Le fond, je ne le discute pas et ne m'en mêle pas, mais je veux l'apparence. Or madame A... est d'apparence aussi légitime que possible. Son dévouement et son amour des siens l'ont sacrée... » Elle ajoutait que cette morale, si elle n'était pas celle de tout !e monde, s'appuyait chez elle sur sa conscience, sur son horreur de l'hypocrisie et sur la « pensée surhumaine » de son mari, qui lui objectait pourtant, dans l'intérêt de leur fille Adèle, la nécessité de tenir compte des préjugés du moment en attendant les principes et les lois de l'avenir. Avec une telle profession de foi, pouvait-elle ignorer complètement Juliette, dont le dévouement, qui avait tout bravé, s'affirmait depuis trente ans, dont les attentions la touchaient et dont ses fils, qu'elle avait autorisés à la fréquenter, lui vantaient la sollicitude, la mcdestie et la haute délicatesse i La liaison de Victor Hugo n'avait guère eu de masque, et peu à peu le voile lui-même tombait. Madame Victor Hugo, préoccupée pour sa fille de la solitude de l'exil, avait pris dès 1858 l'habitude d'un voyage annuel. En 1862, elle resta pendant cinq mois à Paris, où d'aillei*rs la publication des Misérables, qu'elle surveillait, suffisait à justifier sa présence. En 1863, elle y fut appelée par son livre sur Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Peut-être ce livre fut-il l'occasion du premier pas qu'elle fit vers Juliette. Elle lui envoya un exemplaire sur grand papier, qui porte cette dédicace, simple et digne : A Madame Drouet, écrit dans Vexil — donné par l'exil. Adèle Victor-Hugo Hauteville Hcuse, 1863.

Chaque année, à l'occasion de la Noël, Victor Hugo réunissait chez lui à dîner des enfants pauvres de l'île, auxquels il distribuait des jouets et des vêtements. Madame Victor Hugo en profita en 1864 pour accentuer la politesse qu'elle avait faite à Juliette en lui envoyant son livre. Elle l'invita à la fête par un billet simple et affectueux, qui lui ouvrait toute grande la porte de la maison de famille.

t Hauteville House, 22 décembre 1864. — Nous célébrons Noël aujourd'hui, Madame. Noël est la fête des enfants et, par conséquent, des nôtres. Vous seriez bien gracieuse de venir assister à cette petite solennité, la fête aussi de votre cœur.

« Agréez, Madame, l'expression de mes sentiments aussi distingués qu'affectueux. Adèle Victor-Hugo. »

L'invitation était courtoise, délicate et tentante. Juliette eut le tact d'y résister, mais son refus témoignait suffisamment du plaisir que lui avait fait une attention si flatteuse pour sa dignité et pour son amour-propre. Eile répondit en ces termes :

« Hauteville, jeudi 22 décembre,

« La fête, Madame, c'est vous qui me la donnez. Votre lettre est une douce et généreuse joie ; je m'en pénètre. Vous connaissez mes habitudes solitaires et ne m'en voudrez pas si je me contente aujourd'hui, pour tout bonheur, de votre lettre. Ce bonheur est assez grand. Trouvez bon que je reste dans l'ombre, pour vous bénir tous pendant que vous faites le bien. Tendre et profond dévouement. J. Drouet. »

En 1868, elle se trouva à Bruxelles avec le poète et toute sa famille. Elle prit part 3 une de leurs promenades, dont elle n'osa pas décliner l'invitation en présence des enfants, pour ne pas souligner à leurs yeux par ce scrupule le côté délicat de sa situation. Mais, quoique fière et heureuse d'avoir été ainsi traitée, elle éprouva une gêne qu'elle exprima, dès le lendemain, à Victor Hugo en lui demandant de ne plus l'associer à ces effusions familiales, dont elle se contentait de se réjouir de loin et dans son for intérieur.

La mort de madame Victor Hugo, survenue le 27 août 1868 à Bruxelles, lui fut l'occasion de montrer, une fois de plus, la délicatesse de ses sentiments. Elle salua avec une émotion sincère la disparition de « ce grand cœur et de ce grand esprit », dont elle avait suivi la maladie avec une véritable angoisse, mais elle refusa d'assister à l'enterrement. « Plus je pense au triste voyage de ce soir, plus je sens que je dois m'abstenir d'en faire partie. L'hommage pieux de mon cœur, envers cette grande et généreuse femme, ne doit pas s'exposer à être mal interprété par des indifférents ou des malveillants. Encore ce dernier sacrifice à la malignité humaine pour avoir le droit de nous aimer ensuite à ciel ouvert, n'est-ce pas» mon cher bien-aimé t et puis que rien jamais ne nous sépare ici-bas, ni là-haut, tel est mon vœu ardent. » A ce vœu il répondait par une magnifique déclaration de foi et d'amour.

Oui, ma douce bien-aimée... Prier Dieu, c'est assurer son âme. Prions Dieu. Qu'il ne nous sépare jamais, ni dans la vie, ni dans la mort, ni sur cette terre, ni dans la grande clarté où nous le verrons bientôt et où nous le verrons mieux.

Je t'aime bien profondément, tu jais de plus en plus partie de ce qui est moi. Je ne comprends rien sans toi ni hors de toi. Je demande que ta vie soit ma vie, que ta mort soit ma mort, que ton éternité soit mon éternité... Ton amour est mon abri. Tu as sur ton beau front la sereine jeunesse de l'âme, et cette lumière qui est l'éternité de l'amour; tu es le bonheur que Dieu me donne et tu es la promesse que Dieu me fait... Aime-moi. Espérons, croyons, prions. Je t'adore à deux genoux,

La reprise de Lucrèce Borgia, le 2 février 1870, fut un triomphe qui exalta leurs souvenirs. Six mois après, la guerre les libéra de l'exil. Il leur restait treize ans encore à s'aimer « à ciel ouvert ».

La vieillesse amoureuse d'olympio

Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités...

Chateaubriand. Mémoires d'Outre-Tombe. Ed. Biré. 11,305.

Victor Hugo, payé en une heure de ses dix-neuf ans d'exil par l'accueil enthousiaste de la foule, rentra à Paris, avec la République, le 5 septembre 1870. Juliette Drouet l'accompagnait. Il y avait trente-trois ans que leur a illégitimité » durait. La mort de madame Victor Hugo avait levé l'obstacle qui s'opposait à la régularisation de leur union. Ils ne songèrent ni l'un ni l'autre à profiter de cette liberté. Pourtant il s'est rencontré un parent de madame Victor Hugo, son beau-frère Paul Chenay, pour affirmer que Juliette avait caressé le rêve d'un mariage avec le poète. Mais il n'en a donné d'autre preuve que le redoublement des attentions délicates qu'elle lui prodiguait. L'amour, même sans cette ambition, ne suffit-il pas à les expliquer { Mieux renseigné et plus impartial, un autre parent de madame Victor Hugo, son cousin germain Alfred Asseline, a rendu hommage à la réserve désintéressée de madame Drouet. • Je ne crois pas, a-t-il dit, qu'aucune personne

ait eu jamais plus de tact. Elle montrait dans une situation délicate une dignité parfaite et une netteté irréprochable. »

Spiritualiste et amoureux, Victor Hugo associait dans la même prière, selon le rite romantique, Dieu et sa maîtresse. Cette prière qu'il récitait dans ses nuits d'insomnie disait : « O Dieu, faites-nous vivre ensemble à jamais. Exaucez-la en moi, exaucez-moi en elle. Faites qu'elle ne manque à aucun jour de ma vie et à aucun instant de mon éternité. Faites que je sois à jamais, dans cette vie et dans l'autre, utile et aimé, utile au bien, 3imé par elle. Sauvez-nous, transfigurez-nous, unissez-nous. » En janvier 1872, il fit connaître à Juliette cette prière qu'il avait dite des milliers de fois, en lui demandant de la réciter à son tour : « De cette façon nos deux âmes voleraient du même vol vers le même ciel, » Juliette s'empressa, « avec une religieuse fidélité », de répéter les mots où s'exprimaient, « divinement formulées », sa foi et son espérance. Elle fit subir au texte une légère altération. Tandis que Victor Hugo, toujours enclin à servir le genre humain, priait Dieu de le rendre a utile au bien », Juliette, dont l'amour suffisait à remplir tout le cœur, lui demandait de la rendre « utile au bien-aimé ».

Faut-il croire que Dieu n'exauça pas pleinement leurs vœux i Toujours est-il qu'au mois de juin de cette même année 1872 un nouveau nuage troubla leurs amours. Il y a quelque chose ou quelqu'un entre nous, disait Victor Hugo, en affirmant d'ailleurs que ce n'était pas de son côté et en prenant sa fille (1) à témoin qu'il n'aimait personne sur terre plus que Juliette. Est-ce à dire que, tout en aimant moins et autrement, il n'aimât pas ailleurs i Les soupçons de Juliette ne l'avaient pas trompée. Elle avait auprès d'elle depuis deux mois, moitié femme de chambre, moitié demoiselle de compagnie, une belle fille de vingt-trois ans, dont les yeux vifs, la taille élancée et pleine et la souple élégance avaient fait sur son ami une impression qu'il n'avait pas assez dissimulée. Ce n'est pas à tort qu'irritée et méfiante, Juliette, telle une Junon vieillie, surveillait la nouvelle aventure d'un Jupiter resté trop jeune et qui aspirait à descendre ! La menace qu'elle avait flairée avec le sûr instinct d'une jalousie toujours en éveil ne devint pas tout de suite une réalité. L'intrigue, ébauchée à Paris, où la séparation des domiciles lui opposait des obstacles matériels, prit corps à Guemesey, où la vie commune rendait les rapprochements plus faciles. Victor Hugo revint s'y installer, au mois d'août, avec toute sa famille et avec Juliette, que Blanche, sa jeune et trop jolie camériste, accompagnait. Il n'y eut d'abord entre les deux vieux amants, dont les cœurs se rafraîchissaient au contact de tant de doux et chers souvenirs, qu'un redoublement d'amour. Rassurée, exaltée, transfigurée, Juliette en arrivait à comparer, que dis-je i à préférer Victor Hugo au Christ lui-même. Ni plus ni moins !

Le vieux grand homme se laissait adorer. « Il vivait dans son œuvre » : le mot est d'Edouard Lockroy qui, l'admirant, je crois, plus qu'il ne l'aimait,

Il6 LES AMOURS D'UN POÈTE

nous a laissé de ses sorties en calèche avec Juliette à Guernesey un tableau malicieux et inoubliable. ■ La promenade était toujours exactement la même et durait le même temps : deux heures. Victor Hugo faisait mentalement des vers et ne disait rien. Madame Drouet pensait à je ne sais quoi et ne disait rien non plus. Cependant, trois phrases lentement prononcées, toujours les mêmes et toujours dites aux mêmes endroits, coupaient cet absolu silence. En passant devant le mur d'une habitation placée à droite de la route et où sont percées l'une à côté de l'autre deux portes, une grande et une petite, Victor Hugo disait, en montrant la grande :

« — Porte cavalière, madame.

« Madame Drouet répondait, montrant la petite :

« — Porte piétonne, monsieur.

« La troisième phrase était prononcée non loin du chemin qui conduit au Gouffre, devant deux vieux arbres qui entremêlaient leurs branches.

« Victor Hugo disait :

« — Philémon et Baucis.

« Madame Drouet ne répondait rien.

« Cela s'est passé ainsi, tous les jours, pendant dix-sept ans, et encore après. J'ai fait plusieurs fois cette promenade sur la banquette de devant de la voiture. J'ai respecté ce silence. J'ai entendu les phrases et cela m'a paru tout simple. »

Quoi qu'en ait écrit Edouard Lockroy, il y avait pour Victor Hugo d'autres réalités que ses livres, et ce n'est pas seulement en vers que le poète chantait les plaisirs des rues et les rumeurs des bois. Il avait la manie étrange de noter, au milieu des incidents de sa vie, les étapes de ses bonnes fortunes. Celle qu'il entretint avec Blanche à Guernesey n'échappa pas à la règle commune. D'un jour à l'autre, il inscrivait sur un carnet le progrès des privautés auxquelles une beauté plus audacieuse que farouche s'abandonnait avec lui. Rien n'y manquait, ni l'endroit, ni l'heure, ni même certains autres détails dont un peu de latin et beaucoup d'espagnol servaient à atténuer la précision et à gazer la liberté. Ce carnet, qu'elle trouva, et non sans doute par hasard, apporta aux soupçons de Juliette, inquiète des « jeunes tentations » auxquelles était exposé son amant, une trop claire confirmation. Le latin lui étant étranger et presque inaccessible, elle essaya de se mettre à l'espagnol. J'ai connu les travaux et les traductions auxquels ^'appliquaient, pour renseigner son âme douloureuse, ses pauvres yeux fatigués. Comment aurait-elle pu douter { Le mot Alba, qui désignait Blanche dans un espagnol trop transparent, revenait à chaque ligne, du mois de septembre 1872 au mois de juillet 1873. Des notations successives iadiquaient suffisamment, malgré leur brièveté calculée et aggravée de signes mystérieux, ce que le poète, enhardi par une molle résistance et provoqué par; des formes irréprochables, avait demandé à la jeune fille et ce qu'il en avait obtenu. On pouvait mesurer pas à pas les progrès d'une

passion partagée et fixer le jour précis de la conquête définitive. D'ailleurs quelques phrases écrites en français étaient par elles-mêmes asdez révélatrices pour éclairer Juliette. Celle-ci, par exemple, à la date du 5 janvier 1873 : ■ Affliction faite involontairement. Prendre garde de ne pas affliger ce tendre cœur et cette grande âme. » Il y avait dans cette précaution un hommage rendu à madame Drouet. Mais, quelques jours après, le 14, ce n'est pas à elle que le poète pensait en traçant ces deux lignes : 0 J'ai écrit espoir et courage à la charmante femme qui rentre si noble et si vaillante dans la vie. Dieu finit toujours par être juste. Espoir. » Cet appel à la justice de Dieu, dans une pareille circonstance, devait apparaître comme un singulier déni de justice à Juliette, qui écrira plus tard : « Lequel de nous deux a le droit de prendre Dieu à témoin de son amour, lequel de nous deux doit s'avouer coupable dans son for intérieur i Dieu le sait, et c'est à lui que je m'adresse dans cet infernal débat de ton amour et du mien toujours remis en question. » Victor Hugo se sentait surveillé. Il s'efforçait d'accorder les exigences grandissantes de sa passion nouvelle et la tianquillité de ses relations avec son ancienne maîtresse. Et son carnet, le 27 janvier, insistait, en espagnol, sur les mesures de précaution qu'il fallait prendre. « Alba. Peligro. Aguardarse, No quiero malo para ella, ni para la que tiene mi corazon. — Blanche. Danger. Etre en garde. Je ne veux pas qu'il lui advienne du mal, ni à celle qui a mon cœur. » Le Ier février, il y eut dans le cristal room, qui était le belvédère vitré où Victor Hugo travaillait, une explication entre Juliette et lui. Elle ne mit pas fin aux inquiétudes de la pauvre femme, si j'en crois le carnet qui disait, en espagnol, trois jours après : « Cette après-midi Juliette n'est pas tranquille. Je ne veux pas qu'elles souffrent, ni elle, ni l'autre. » Une phrase latine, citée le lendemain, était tout à fait expressive : « Clamavi: ardeo dum tibi cogitoIDixit : amo vos, » Juliette la traduisit ainsi : « Oh ! quand je pense à toi, je brûle. Je vous aime. » Des précisions, des détails, des entrevues, des scènes racontées, dont des mots étrangers pour elle qui finissait par les déchiffrer, gardaient mal le secret, accentuaient aux yeux de la femme trompée le caractère de la trahison. Les notes de la fin de mars indiquaient qu'un nuage avait passé dans les amours de Victor Hugo avec Blanche. Elle avait prononcé une parole qui l'avait fait réfléchir et il s'était promis d'observer avant d'aller plus avant. Même il écrivait que le charme rompu avait conjuré le péril. Quel péril i Je l'ignore, mais la pauvrette, pobrecita* avait paru si malheureuse, muy desdichosa, qu'elle apitoya et rassura le poète dans une réconciliation qui ne laissa à celui-ci, dès le premier jour d'avril, plus rien à désirer ! Pendant deux mois et demi, le carnet, où l'espagnol dans les mots brave l'honnêteté, en fait foi d'une façon qui ne laisse aucun doute.

Le Ier juillet, Blanche quitta à la fois Guernesey eî le service de madame Drcuet, dont elle se sépara d'ailleurs en fort bons termes. Mais

Il8 LES AMOURS D'UN POÈTE

ce départ ne mit pas fin à l'intrigue que Victor Kugo avait nouée avec elle. Ils se retrouvèrent à Paris au mois d'août, et le carnet fit assez entendre qu'ils payèrent de nombreux plaisirs la peine de leur absence. Leur imprudence les perdit. Juliette eut-elle, comme il le semble, recours à des témoins et à une enquête pour dénicher la retraite où ils abritaient leurs amours, ou fut-elle guidée tout simplement par le sûr instinct de sa jalousie avertie et soupçonneuse i Je n'en puis rien dire, mais il est trop certain qu'elle connut toute la vérité d'une « trahison impitoyable, permanente et lâche ». Irritée, humiliée, désespérée, elle prit, sous le coup d'une indignation violente, le parti de renoncer à la lutte et de céder la place. Elle abandonna, sans avertir de ses intentions le poète infidèle, son appartement de la rue Pigalle, et, comme en 1834, elle partit brusquement pour Brest. Son départ eut lieu le 23 septembre. Victor Hugo eut dans la nuit un cauchemar et un pressentiment qu'il note ainsi sur son carnet :

24. — Rêve affreux. J'étais dans une forêt. A... m1 étouffait, je me suis débattu et réveillé avec un cri terrible — puis, éveillé, j'ai entendu des frappements dans une chambre, trois par trois, très forts et très étranges, puis comme des passages d'êtres invisibles tout près de mon oreille. Je me suis rendormi pourtant, mais avec une sorte d'horreur. J'ai dormi jusqu'à sept heures du matin. Je suis calme. J'attends une lettre de Béru...

Ses supplications, dont le neveu de Juliette, M. Louis Koch, fut l'interprète, eurent assez de force pathétique pour ramener l'exilée volontaire. Elle revint et ne se tint pas de manifester une joie folle. Après « ces horribles huit jours passés dans le désespoir des damnés », elle reprit, rendue au voisinage de son amant, la vie commune avec lui. H la conduisit à une représentation de Marie Tudor. On ne savait rien autour d'eux de ce qui s'était passé entre eux et ils apparurent comme « les plus heureuses gens de la terre et du ciel ».

Blanche, après avoir travaillé chez une lingère « pour gagner sa vie honnêtement et sérieusement », trouva une situation de gouvernante auprès d'une famille honorable avec laquelle elle alla en Portugal en 1874 et en Angleterre en 1875. Mais ces absences ne l'avaient pas tout à fait écartée de Victor Hugo. Ils se revirent jusqu'au jour où leur séparation prit la forme d'une rupture presque tragique, que Juliette leur imposa définitivement en 1878 par un acte d'implacable volonté. Entre le moment où madame Drouet avait surpris leur secret et celui de la crise dont elle régla le dénouement, elle avait, à la suite de Victor Hugo, changé d'appartement. Us s'installèrent pour la première fois dans une maison commune. Ils occupaient rue de CHchy deux étages superposés. Victor Hugo avait recueilli auprèf de lui, avec ses deux petits-enfants, sa belle-fille, veuve depuis trois ans. Juliette, qui avait conservé avec elle sa nouvelle femme

de chambre, assuma sans effort la charge de devenir l'intendante commune. Elle dirigeait le ménage, faisait les comptes, composait les menus, qu'elle voulait « honnêtes, simples et substantiels », soumettait à Victor Hugo la liste des invitations et organisait les réceptions, dont elle faisait les honneurs comme une véritable maîtresse de maison. Après quarante et un ans d'union, elle avait acquis le rôle, le rang et les droits que Chateaubriand, autorisé par sa propre expérience avec madame Récamier, attribuait aux relations qui s'imposent par leur durée même. « D suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. A la vérité deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de ieur vénérable état ; ils s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l'âge : c'est la justice de Dieu. »

Le départ de Blanche, qui était l'ennemie la plus dangereuse, parce qu'elle s'offrait dans la place même, et que d'ailleurs elle paraissait avoir allumé plus qu'un caprice, avait rassuré Juliette. Mais il y avait d'autres dangers. Quoiqu'elle en souffrît, elle s'y habituait. Elle faisait la part du feu et elle fermait les yeux pour ne pas voir les entreprises auxquelles son amant se prêtait sans répugnance et sans lassitude. Des actrices, souvent très jeunes, et d'autres femmes, qui appartenaient plus ou moins aux lettres, faisaient au poète des visites trop prolongées dont l'art n'était pas l'unique objet. Juliette les tolérait.

Pourtant, il arrivait que la mesure fût comble et que son repos et sa dignité eussent trop à souffrir de tentatives et d'agressions qu'elle qualifiait avec une sévérité indignée. Alors elle s'avouait vaincue, décidée à ne plus combattre, et elle le suppliait de la laisser partir. Menacé de la perdre et craignant peut-être le scandale de son départ, qui offrirait à la malveillance de trop faciles occasions de s'exercer contre lui, il puisait dans son génie, qui, lui non plus, n'avait pas vieilli, le moyen de l'apaiser et de la retenir. Pour l'émouvoir et pour l'éblouir, il lui envoyait des vers admirables où il la célébrait magnifiquement, et dont le titre seul : A une Immortelle, devait la dédommager des ennuis terrestres qu'il lui causait.

Elle avait trop de goût pour rester insensible à ces hommages, mais son amour-propre en était fla^é sans que son amour fût consolé. Elle savait qu' « aucune cuirasse, fût-elle en diamant », ne pouvait protéger le cœur contre la jalousie et que « la plaie vive de la femme » exaspérée par l'âge s'agrandissait chez son amant auquel elle reprochait de n'avoir pas le courage, plus facile, il faut le dire, à conseiller qu'à pratiquer, de la cautériser une fois pour toutes ! Et comme il ne se corrigeait pas, et comme elle ne se résignait pas, et comme elle continuait à souffrir dans ce qu'elle avait a de plus fier, de plus délicat et de plus tendre dans l'âme », elle le suppliait à nouveau de la laisser partir. Mais il ne consentait pas à cet « arrachement ».

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H l'aimait, £1 l'aimait toujours, il la proclamait sa « vraie épouse », sa t compagne éternelle », il remplissait de ses extases le Livre de V Anniversaire, il l'aimait, mais il la trompait. Blanche était restée dans sa vie, à l'état de maîtresse entretenue, et d'autres femmes y étaient entrées. Son tempérament défiait l'âge et, à soixante-quinze ans, il redoutait qu'un excès de chasteté ne nuisît à sa santé ! A la suite d'une première congestion, comme le professeur Sée, son médecin, lui recommandait de se libérer définitivement du danger de ses amours attardées, il eut, après s'être promené quelque temps, en réfléchissant, dans son cabinet, un mot déconcertant et profond « C'est bien, docteur ; j'obéirai. Mais, tout de même, la nature devrait ave* tir. »

L'attaque de paralysie qui le frappa le 28 juin 1878 fut un avertissement dont il ne put se dispenser de tenir compte. Blanche fut congédiée et Juliette dicta les conditions d'un congé dont elle surveilla l'exécution. Il se rendit avec sa vieille amie à Guernesey. Elle surprit une lettre. Une fois encore, elle menaça de partir. D la retint en lui jurant que cette « lettre stupide » avait été écrite par une « folle hystérique », qui lui était odieuse, et dont les folies éclataient aux yeux de tout le monde.

Oh ! je suis au désespoir, ô ma bien-aimée, ô mon ange, mon unique et éternel amour, te perdre, c'est mourir. Ne me tue pas 1 Reviens*.»

Elle revint, mais elle eut le courage de le mettre en garde, résolument et fièrement, contre les « amours dépravées et cyniques ». Elle lui dit : « Ta gloire qui éblouit le monde éclaire aussi ta vie. Ton aube est pure, il faut que ton crépuscule soit vénérable et sacré. Je voudrais, au prix de ce qui me reste à vivre, te préserver de certaines fautes indignes de la majesté de ton génie et de ton âge. »

On ne saurait refuser son estime à une femme qui écrit sur ce ton. Cette fois, ce n'est pas la jalousie qui dictait ses paroles : elles se ressentaient vraiment d'une plus noble origine. Juliette savait dire, d'ailleurs, dans toutes les circonstances, ce qu'il fallait dire. Quelque temps plus tard, elle avait accompagné le poète à Villequier, où reposait Léopoldine. Mais elle ne fit le pieux pèlerinage jusqu'aux tombes qu'après en avoir sollicité du père la permission.

Au retour du voyage à Guernesey, Victor Hugo s'installa, en novembre 1878, avenue d'Eylau, dans un petit hôtel, qui fut le dernier domicile de sa vie errante ; il en occupait le second étage et Juliette le premier. Les réceptions de la rue PigaUe recommencèrent. Juliette en avait conservé la haute direction et elle continuait à en faire les honneurs. Mais un témoin attentif, madame Alphonse Daudet, notait que les deux vieillards commençaient à ne pouvoir plus dissimuler le poids de leur âge. « Fut-ce le changement de place i a-t-elle écrit dans ses Souvenirs, si vivants et si

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dignes du grand nom qu'elle porte. H y eut comme une marche descendue dans la santé, puis dans l'esprit du beau vieillard... Je vois Victor Hugo au grand bout de sa table : le maître vieilli, un peu isolé, un peu sourd, trône avec des silences de dieu, les absences d'un génie au bord de l'immortalité. Les cheveux tout blancs, la tête colorée, et cet œil de vieux lion qui se développe de côté avec des férocités de puissance, il écoute mon mari et Catulle Mendès, entre qui la discussion est très animée... Pendant le débat, on est passé au salon. Victor Hugo songe au coin du feu et, célèbre, universel et demi-dieu, regrette peut-être sa jeunesse, tandis que madame Drouet sommeille doucement, ses beaux cheveux blancs ombrant sa âne tête comme deux ailes de colombe, et les nœuds de son corsage suivant sa respiration douce, presque résignée, de vieille femme endormie. »

Au moment de l'installation dans l'avenue d'Eylau, Blanche réapparut. Victor Hugo, qui avant sa maladie ia voyait tous les jours, lui avait promis de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il pût arriver, et de lui conserver toujours son estime. Forte de cette parole, la jeune femme, isolée, malheureuse, et peut-être sincèrement éprise, tenta de le revoir chez lui pour avoir une explication sur une rupture dont la soudaineté et les circonstances l'avaient si durement surprise. Elle se heurta à la surveillance et à la rigueur inflexible de Juliette Drouet qui ne voyait dans ces tentatives que « mensonge et dépravation, spéculation et immoralité vulgaire »♦ Mais je crois que Blanche rencontra Victor Hugo au Sénat, dont les barrières étaient moins sévèrement fermées que les portes de l'hôtel de l'avenue d'Eylau. Ce fut, vraisemblablement, leur dernière entrevue.

Juliette, dont les infidélités de son idole avaient si longtemps exaspéré la jalousie, avait fini par s'en attrister comme d'un dommage qui risquait d'amoindrir sa gloire. Elle n'avait plus le ridicule de se plaindre comme une maîtresse irritée ; elle intervenait avec l'autorité que donne à des conseils avisés la fidélité d'une longue amitié et d'un inaltérable dévouement. Il l'aimait toujours, ou il ne montrait pas qu'il l'aimait moins. Elle paraissait avoir dans son cœur, que la vieillesse avait endurci, la même place et il lui témoignait les mêmes égards extérieurs. Seulement, après tant d'années, et à cet âge de vieillesse avancée, l'amour avait lentement cédé la place à l'amitié. Victor et Juliette recommençaient l'éternelle et délicieuse aventure de Philémon et Baucis, dont peu d'amants, hélas ! vivent assez pour goûter les charmes et la délicate douceur.

Hyménée et l'Amour, par des désirs constants, Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps : Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme.. ...Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient; L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, Et par des traits d'amour sut encore se produire

Victor Hugo avait, dès 1864, renouvelé avec magnificence le sentiment qui inspirait ces vers exquis de La Fontaine, en adressant à Juliette un adorable dizain :

Quand deux cœurs en s'aimant, ont doucement vieilli,

O quel bonheur profond, intime, recueilli J

Amour, hymen d'en haut, ô pur lien des âmes !

Il garde ses rayons, même en perdant ses flammes.

Ces deux cœurs qu'il a pris jadis n'en font plus qu'un.

Il fait des souvenirs de leur passé commun

L'impossibilité de vivre l'un sans l'autre?

(Juliette, n'est-ce pas i cette vie est la nôtre !)

Il a la paix du soir avec l'éclat du jour,

Et devient l'amitié, tout en restant l'amour.

Je crois bien que ces vers sont les derniers que Juliette ait inspirés à Victor Hugo, mais il ne la traitait pas en prose moins royalement. Où qu'il fût, les anniversaires, celui de sa première nuit avec Tuliette et celui de la naissance de son amie, et le dernier jour de Tannée lui étaient des occasions d'exprimer la fidélité de son amour* Il redisait évidemment les mêmes choses, mais le miracle n'était-il pas d'avoir, au bout de quarante-cinq ans, les mêmes choses à dire i Elle attendait avec impatience ces courts billets où, surtout vers la fin, les souvenirs unis de leurs enfants morts, sous les ailes angéliques desquels il s'abritait, lui dictaient des paroles de confiance dans une éternité heureuse. D croyait fermement à cette éternité, et son âge augmentait sa foi. En 1881, un de ces billets disait à Juliette :

Ma bien-aimée, le grave moment de la vie où je suis tourne vers des pensées graves aussi, et pourtant douces. C'est l'heure où la solennité de la vie apparaît et où l'on se sent plus que jamais la force souveraine de l'amour. Nous avons tout et nous n'avons rien si nous n'avons pas l'amour. Je t'aime, je t'aime comme à la première heure, il y a presque cinquante ans. Je sens que tout, pour moi comme pour toi, est dans ce mot d'infini : je t'aime, ô ma bienaimée, je t'aime plus que jamais. Dieu le sait, Dieu le voit, et c'est parce qu'il le sait et qu'il le voit, qu'il donne à ce grand amour la grande vie. Je t'aime; cela signifie éternité pour lui, éternité pour nous. Aimons-nous ! tout est là. Aimons-nous encore et toujours.

Leur « grande vie », que l'amour dont elle fut pleine n'avait pas libérée du sort commun, s'acheminait lentement vers la mort. A peu de mois d'intervalle ils prirent, l'un et l'autre, leurs dispositions.

Le 8 septembre 1881, Juliette, consultant la cote de l'avant-veille dans le bulletin de la Bourse de Bruxelles, constata que les soixante-dix actions de la Banque Nationale dont elle était détentrice représentaient une

scmme globale de 122,345 &♦ Y2* sous les yeux le calcul fait de sa main en marge de la cote même d'un journal, avec la note ci-jointe :

Aujourd'hui, jeudi 8 septembre 1881, M, Victor Hugo est entré en pleine possession des soixante-dix actions de la Banque Nationale de Belgique, dont trente-cinq actions au porteur et trente-cinq actions nominatives, qu'il m'avait trop généreusement autrefois données* Le transfert voulu par moi lui a été envoyé par la Banque Nationale aujourd'hui même, — /. D,

Ce document prouve la délicatesse de Juliette qui ne voulait pas priver, au profit de sa propre famille, la descendance de Victor Hugo d'une grosse somme, quoiqu'elle lui appartînt légitimement, mais m repond-il pas en même temps à ceux qui ont accusé le poète de n'avoir pas assez fait, de son vivant, pour la sécurité matérielle de son amie fidèle i

Il songea à elle pour assurer son sort après sa mort. Je possède parmi mes reliques cette page écrite par lui d'une main dont l'âge n'avait pas ébranlé la fermeté.

Paris, 6 février 1882.

La rente viagère que je fais à madame Drouet sera payée de la façon que voici.

Tous les trois mois, à la surveillance de mes exécuteurs testamentaires, une somme de cinq mille francs, prise sur ma succession, sera mise à la disposition de madame Drouet de manière à faire au bout de l'année la rente de vingt mille francs par an que je lui donne après ma mort.

Cette dette est sacrée,

Victor Hugo.

Madame Drouet ne connut pas cette libéralité. La mort la guettait. Depuis des années un cancer la dévorait. Les intimes de la maison le savaient, mais Victor Hugo seul continuait à l'ignorer. 0 Madame Drouet, écrit madame Alphonse Daudet, vieillissait doucement auprès de Jui, abritée sous deux bandeaux de neige, d'une élégance un peu théâtrale et surannée, jusqu'au jour où un mal impitoyable creusa ses traits si fiers, en fit l'effigie douloureuse qu'a peinte Bastien Lepage, qui devait mourir en proie aux mêmes tortures. Dans les derniers temps, le maître regardait douloureusement, aux dîners intimes, cette assiette vide, cette noble figure ravagée.

« — Madame Drouet, vous ne mangez pas, il faut "manger, avoir du courage.

« Manger ! Elle se mourait,.,. »

Mais elle avait du courage. L'amour, l'admiration et le dévouement la soutenaient. N'était-elle pas, comme il l'appelait.. « la lumière de la vie» de son cher poète adoré i D l'entretenait, pour animer ses espérances, dans l'évocation de leurs souvenirs, sans que le poids des années marquât le déclin de son lyrisme.

En 1881, le Livre de V Anniversaire, dont elle avait recopié à part cette page, disait :

Souvenir profond et doux, nuit sacrée! Il y a quarante-huit ans tu t'es donnée à moi, je t'ai possédée à ma discrétion, toi, la beauté, toi, la grâce, toi, la femme de ton siècle. Que ce jour soit grand à jamais, ma bien-aimée ; je t'aime ; je te possède, je te bénis, je t'adore. Tu es ma joie avec un sourire... Sois ma joie à jamais; sois mon espérance et ma consolation; je pense à toi, je vis en toi, tu me remplis, tu me possèdes, tu m'emportes avec toi, tu me ravis et tu me charmes, et nos anges sourient, et nous devenons de plus en plus des âmes, et il fait bleu dans nos cœurs, ma bien-aimée, et là, près de nous, un coin du ciel s'ouvre lentement.

... Je t'aime. Ce mot est la base de tout, il est le couronnement de tout ; je le sens en moi avec toute sa plénitude ; la matière et la nature nous donnent des ordres mystérieux, mais en regard de l'amour, c'est l'ordre suprême...

En 1882, le même livre renfermait la même pensée, que le prodigieux assembleur de mots répétait sous une forme nouvelle.

Oui, ce livre contient ma vie et la tienne. En écrivant sur ce livre, û me semble que j'ajoute des heures sacrées à nos douces heures et de l'éternité à notre existence. Dieu nous regarde d'un œil béni, je le sens ; vois comme il fait beau, on dirait que h soleil veut être des nôtres et que notre humble fête d'ici-bas est une grande fête là-haut. Je le crois ; si je me trompe, ce n'est pas dans le fond, car le fond est vrai. Je t'aime est le grand mot. Dieu le dit à la création, la création le lui redît. Je t'aime, mon ange adoré. Commençons la cinquantième année par ce mot divin : Je t'aime.

Souffrante, menacée, perdue, mais stoïque et cachant le mal qui la rongeait, Juliette s'enivrait de ces paroles d'amour, et son cœur, resté si jeune, rayonnait, tandis que son esprit s'exaltait aux triomphes de son ami, dont le génie était enfin consacré comme la plus haute gloire nationale.

L'année 1882 fut une apothéose continue.

Le 21 janvier, le Cercle des Arts intimes joua, avec une interprétation

de choix, l'exquise Margarita, commencée au cours d'un voyage qu'ils firent ensemble en 1865. Elle l'y retrouva et elle s'y reconnut. Il pensait à lui, aux duretés de l'exil et à l'austérité du devoir, aux attaques et aux injustices, quand il écrivait ces vers :

Il a le front pensif de î'homme qui persiste.

Il est vieux, seul, vaincu, proscrit. Il n'est pas triste.

On sent qu'il porte en lui la cause juste. Il croit.

A mesure que l'ombre autour de lui s'accroît,

Je vois dans sa prunelle augmenter la lumière....

Mais ne pensait-il pas à elle en faisait ensuite dire à Nella :

Si j'aime, mon amour s'ajoute à mon orgueil.

Il est pur, grave et fier...

L'innocence se voile et la faute se cache.

Je ne me cache pas. Aimer est ma grandeur.

Mon secret est sans honte et n'est pas sans pudeur,

Mon cœur cherche la nuit, mais ne craint pas le blâme.

L'œil de Dieu reste ouvert dans l'ombre de mon âme.

Torquemada, qu'il avait aussi commencé près de Juliette, en 1856, à Guernesey, et qu'il avait achevé à ses côtés vers la fin de son exil, parut le Ier juin 1882. Ce fut un grand succès. Elle l'avait prédit, deux ans avant, dans l'exaltation que la lecture de ce drame, magnifique et injouable, lui avait causée. Peut-être n'avait-elle pas pris garde, dans les dialogues délicieux de Don Sanche et de Dona Rose, à une inspiration qui procédait si visiblement des Lettres à la Fiancée, Son admiration l'avait jetée dans un délire qui avait tout emporté.

Enfin, la seconde représentation de Le Roi s'amuse, interdit en 1832, fut donnée, devant une salle splendide, au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882. Juliette était dans la loge du poète, qui paraissait célébrer ainsi un double cinquantenaire, celui de la pièce et celui de son union avec la princesse Negroni. Pour Juliette, c'était une consécration publique. Elle avait € tenu assez bon » dans la vie et dans son amour pour que son « illégitimité devînt une légitimité », et, quoiqu'ils n'eussent pas été faits pour elle, ces vers, quand ils passaient la rampe, pouvaient traduire sa passion fidèle,

Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire. Du jour où son regard à mon regard parla, Le reste n'est plus rien, je le vois toujours, a. Je suis à lui...

La représentation de Le Roi s'amuse fut la dernière sortie de Juliette Drouet. Cinq semaines après, au premier jour de cette année 1883 qui fixait

le cinquantenaire de leur amour, les deux amants échangèrent, selon leur vieille habitude, leurs vœux de bonheur.

Juliette lui écrivait : a Cher adoré, je ne sais pas où je serai l'année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot : Je t'aime. »

Lui, il lui faisait cette déclaration :

Quand je te dis : sots bénie, — c'est le ciel. Quand je te dis : dors bien, — c'est la terre. Quand je te dis : je t'aime, — c'est moi.

Ils n'avaient plus que quatre mois à s'aimer. Le mal dont elle sourirait est de ceux qui ne pardonnent pas. Elle mourut le n mai 1883 et elle fut enterrée dans le cimetière de Saint-Mandé, auprès de Claire.

Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau !

Le vers fait par le poète pour la fille s'applique à la mère, dont le tombeau ne porte pas d'inscription. Il n'y en aurait qu'une, capable de tout dire : c'est la dédicace qu'un jour Victor Hugo envoya sur un de ses plus beaux portraits à Juliette Drouet : « Je t'aime. Cinquante ans d'amour, c'est le plus beau mariage. »

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