‹ Les amours de l'age d'orChapitre 15 sur 20 · LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LE DEVOIR

La dive oppressée garda le silence. Leucippe pleurait, dominée par une incommensurable pitié. Evenor était profondément ému aussi. Ni Tun ni Tautre n'osait troubler le recueillement de Téleïa.

Elle fit un effort pour reprendre le cours de ses idées; mais comme elle leur annonçait que c*étaît d'eux-mêmes qu'elle allait leur parler :

— Attends, lui dit Evenor; j'ai cru que tu avais encore quelque chose à nous dire de toi. Si c'est à nous que tu songes dans ta douleur, laisse-nous

te dire que nous la respectons et la plaignons, et que ce désespoir, ces souffrances, ces amours, ces faiblesses du cœur, en un mot ce mal dont tu t'accuses devant nous, te rend pour nous mille fois plus chère et plus sacrée.

— Oh ! oui ! s'écria Leucippe embrassant les genoux de la dive : voilà ce que, moi aussi, je veux te dire , mère adorée, seule mère que je connaisse et que je veuille connaître I Loin d'être indignée des pleurs que tu as versés, je t'aime et te comprends mieux que je n'ai jamais fait.

— 0 mes enfants, répondit Téleïa en les pressant tous deux contre son cœur, est-ce vous qui me parlez ainsi? vous qui, sous la forme de dives, m'avez quittée pour retourner à Dieu, et qui êtes revenus me consoler sous la forme humaine? Ah ! racontez-moi, maintenant que vous savez qui vous êtes, ce qui s'est passé en vous durant les jours de notre séparation; dans quelles contrées de délices vous avez voyagé ; quelles maternelles amours ont veillé sur vous, et quelles célestes joies vous avez goûtées jusqu'au moment où vous avez obtenu de Dieu la permission de revenir dans ce triste monde absoudre et consoler votre mère.

— Nous ignorons ce que tu nous demandes,

répondit Evenor. Ce que tu nous as enseigné de la bonté, de la toute-puissance et de la sagesse infinie de la Divinité, nous fait accepter comme possibles les douces espérances qui te soutiennent. Mais , que nous soyons des dives déchus ou des êtres nouveaux dans le monde des esprits, nous ne pouvons lire avec certitude dans les secrets de la providence des esprits. Nous connaisson mieux celle qui protège les substances ; car, tu l'as dit, nous sommes une famille liée au monde terrestre, et nos affections y sont vives en raison du peu de durée de notre existence. C'est pourquoi nous comprenons mieux tes pleurs que la sérénité de tes pères, et ton cœur brisé que le cœur invulnérable de ton époux. Tu nous semblés plus grande, toi qui as souffert, que tous ces dives étrangers à la souffrance ; et s'il nous faut souffrir un jour, le souvenir de tes luttes cruelles nous sera un meilleur enseignement que celui de l'impassible courage de ta race. L'esprit de l'homme est peut-être à jamais ouvert au doute en face de l'inconnu, mais sans doute son cœur sera éternellement accessible à la tendresse, et c'est par là , du moins , que je sens ma pensée capable de s'élever avec la tienne de la créature au créateur, de l'amour terrestre à l'amour divin.

— Pour moi, dit Leucippe, je sens aussi quelquefois, non pas le doute, mais comme un oubli du ciel et une indifférence de l'avenir qui me font comprendre combien j'appartiens à la terre, c'està-dire à mon frère, à toi et à cette belle nature qui est comme l'asile de notre bonheur. Je ne sais pas si nous avons été des dives avant d'être des hommes. Je n'oserais pas dire non, car, depuis que tu nous entretiens de ton passage sur la terre, je me rappelle combien de fois j'ai rêvé des choses mystérieuses dont tes paroles me semblent une sorte d'explication. Oui, j'ai rêvé souvent que je quittais le rocher, et que, me soutenant dans l'espace, je volais, non pas à la manière des oiseaux, mais plutôt à la manière des nuages, dans un air plus subtil, vers des rivages encore plus beaux que celui-ci. Mais ces doux songes devenaient peu à peu inquiets et pénibles, car je me souvenais toujours de vous deux et je vous cherchais avec angoisse, vous apercevant, vous perdant, vous retrouvant pour vous perdre encore, et enfin, au moment où, par un élan de toute mon âme et de tout mon vol, j'abordais la plage du ciel d'où vous m'appeliez, je me réveillais sur la terre, plus heureuse encore de vous y retrouver près de moi et de ne vous avoir

pas réellement quittés. Et toi, Evenor, dis, n'as-tu jamais rêvé ainsi ?

— Dans mes premiers ans, répondit Evenor, on me parlait de ceux qui ont eu la terre avant nous. Voilà tout ce qui, dans l'absence d'une parole sublime comme celle de notre mère Téleïa, ébranlait mon esprit et l'agitait dans le sommeil. Je me souviens que je me i"eprésentais ces premiers maîtres de notre séjour, tantôt comme des monstres, tantôt comme des anges. J'appelais monstres des êtres énormes, superbes, menaçants, que je m'efforçais de fuir, et que je n'osais pas bien regarder. J'appelais anges des êtres plus subtils, plus doux, dont l'éblouissante beauté était comme inappréciable à mes sens ; car je m'efforçais en vain de les atteindre et de les contempler à travers les vapeurs d'or et de feu qui me les dérobaient à chaque instant. Voilà toutes les images dont je peux rendre compte. Je sais qu'à mon réveil j'étais bien certain de n'avoir jamais rencontré ces êtres sur la terre; mais, dans le rêve, il me semblait les avoir connus, ou du moins pressentis de tout temps.

— Pour nous autres dives, reprit Téleïa, les songes étaient des apparitions certaines ; nous les regardions comme des voyages de l'esprit dégagé

de la matière vers les mondes de l'avenir et du passé. Nous pensions que l'âme pouvait emporter avec elle, dans ces régions d'où le corps est exclu, l'exercice des organes de la substance, par le moyen d'une sorte de mirage que l'on pourrait appeler le souvenir. Voilà pourquoi ces voyages intellectuels étaient courts, et les visions qu'ils présentaient interrompues à chaque instant par la nécessité où était l'esprit de venir retremper sa lucidité aux organes du corps. De là ces lacunes dans le rêve, ces réveils violents causés par une lutte intérieure, ou ces anéantissements paisibles d'où le rêve repartait plus clair et plus beau.

« Mais dois-je vous enseigner ces choses comme articles de croyance? Votre nature s'y prête-t-eîle, et cette faculté accordée à des créatures opprimées, comme nous l'étions, par une lourde atmosphère et de molles quiétudes physiques, ne serait-elle pas inutile à des êtres dégagés comme vous l'êtes du poids des orages et susceptibles d'un grand esprit d'investigation? Sans doute, Dieu mesure la révélation de ses bienfaits aux besoins et aux forces de l'esprit des races, et il établit de magnifiques compensations dans la secourable jouissance des aptitudes diverses.

(( Je dois donc, sans doute, mesurer mon enseignement à la puissance qui vous est donnée de l'accepter, et, sans vous décrire l'idéal de nos espérances, vous initier seulement à la notion générale de l'immortalité, sans laquelle l'homme serait l'esclave du néant. Evenor, tu as connu la mort parmi les hommes. Ils reconnaissent son empire, puisquedéjà plusieurs d'entre eux l'ont subie sans savoir qu'elle n'était qu'une apparence et une transformation. Quand tu es entré ici, tu étais donc un être mortel, et à présent, tu as vaincu la mort, si tu acceptes la' révélation que je te donne. »

— Celle-là, nous l'acceptons tout entière, répondit le jeune homme, et, pour nous l'avoir donnée, tu es devenue notre mère véritable. C'est par là que tu peux dire en nous voyant : J'ai retrouvé les enfants de mon amour, et ceux que j'avais perdus sont remplacés.

— Oui, oui ! dit vivement Leucippe, et si nous sommes les mêmes esprits que ton amour redemande au ciel, pardonne-nous d'avoir la mémoire faible et de ne pouvoir te l'affirmer. Et si nous sommes d'autres esprits , aime-nous autant que tu aimais les enfants de ton hyménée, car, tu le vois bien, nous t'aimons mieux qu'ils n'ont su le

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faire! Nous chérissons ce monde à cause de loi, et tant que tu y vivras, nous n'en désirerons pas d'autre^ En te disant cela, nous ne nous croyons pas coupables, et nous ne craignons pas de déchoir. C'est Dieu qui a dû mettre dans nos seins ce respect de la vie, à cause du grand amour qu'il nous commande d'avoir pour nos compagnons dans la vie. » En parlant ainsi, Leucippe caressait de ses lèvres les mains débiles de la dive ; mais ses regards plongeaient à son insu dans les yeux ardents du fils des hommes. Téleïa vit la passion qui embrasait ces deux âmes. Elle la voyait, depuis longtemps, dans le redoublement de tendresse qu'ils lui exprimaient, et qui semblait être comme le trop-plein de leurs cœurs déversé sur elle.

— Enfants, leur dit-elle, vous avez en vous une sagesse que je ne puis méconnaître, et, en même temps que je vous enseignais, je recevais de vous la lumière d'une révélation nouvelle. Je ne l'ai pas repoussée, et c'est sans doute pour cela que, seule parmi les dives, j'ai pu vivre jusqu'à ce jour. J'avais une mission à remplir et Dieu m'en a donné la force; mais elle touche peut-être à sa fin, c'est pourquoi je dois me hâter de vous dire tout ce que vous devez savoir de vous-mêmes.

— Parle, dit Evenor; apprends-nous comment Leucippe est venue dans cette solitude. Je savais de toi-même qu'elle n'était pas née de toi. En la voyant seule au monde avec nous deux, je me suis imaginé souvent qu'elle était née du plus suave parfum des fleurs et du plus pur rayon du soleil.

Téleïa répondit :

— Je croirais plutôt, si j'acceptais ton symbole, que Leucippe est née de l'écume des flots et de la brise marine. Mais, quel que soit le mystère de la naissance des premiers hommes, Leucippe eut des parents, et son arrivée ici m'a révélé, dans la race humaine, une puissance sur les éléments dont les dives n'ont jamais eu l'idée. Le récit que je vais vous faire vous délie de ma domination maternelle, ô mes bien-aimés, car il vous ouvre la porte du monde des hommes, que, jusqu'à ce jour, ma sollicitude maternelle a dû vous tenir fermée.

(( Un matin ^ue. plaintive et brisée, mais résignée à l'épouvantable idée de Timmortalité sur la terre, j'errais le long de ce rivage, j'entendis au milieu du clapotement des vagues et des cris des mouettes, le vagissement d'un petit enfant. Ce ne pouvait pas être la voix d'un enfant de ma race, les dives n'avaient ni larmes ni plaintes dans leurs

berceaux. C'était le timbre de la voix humaine que j'avais écouté souvent avec une inquiète avidité, lorsque j'errais, la nuit, autour de vos demeures fermées.

<( L'aurore commençait à rougir le ciel, et les vagues, encore émues après une nuit d'orage, se teignaient de pourpre. Les mouettes tournoyaient avec obstination sur une petite anse dont les roches me cachaient le fond. J'avais observé le naturel curieux de ces oiseaux de la mer. Ils se rassemblent en troupes et poussent des cris d'une douceur triste et pénétrante, quand un objet inusité flottant sur les eaux éveille leur attention craintive. Je me décidai à pénétrer dans la petite baie en marchant dans l'eau, et, au milieu d'un essaim de ces blancs oiseaux que mon approche éloignait à peine, je trouvai, sur les varechs du rivage, un objet étrange et d'abord inexplicable. C'était comme un grand lit, capable de contenir plusieurs .hommes, formé de troncs d'arbres creusés et assujettis ensemble avec des branches si solidement entrelacées, que l'eau n'y pouvait pénétrer à moins d'y tomber en lames soulevées par le vent. C'est ce qui était arrivé ; car, bien que ce lit flottant ne fût point brisé et qu'il continuât à surnager sur les dernières

ondes, il était à moitié rempli d'eau, et une femme était là, livide, insensible, morte, servant de lit à lin enfant à peine âgé de quelques mois, qui gémissait froid et mouillé, étendu sur son cadavre. Et pourtant, dans cette horrible détresse, cet enfant sourit en me voyant. 11 étendit vers moi ses petites mains roses, et jamais regard plus caressant et plus pur ne trouva le chemin de mon cœur. A quelques pas, sur la grève, gisait le corps d'un homme, brisé par les rochers.

« Sans prendre le temps d'examiner ces malheureuses créatures privées de vie et l'étrange ouvrage auquel elles avaient confié leur existence sur le abîmes de la mer, j'emportai l'enfant et lui fis boire le lait de la première chèvre que je rencontrai. Puis je le réchauffai dans la grotte, et, le confiant à la garde de mes chiens apprivoisés, je revins au rivage pour voir si d'autres hommes ne viendraient pas s'enquérir de leurs infortunés compagnons; mais je n'en revis jamais un seul, et, de ces montagnes bleuâtres que vous apercevez à l'horizon et qui doivent être des terres semblables à celles-ci, aucun ne tenta sans doute plus vers nos rivages la périlleuse traversée à laquelle je devais Leucippe. La mer me déroba les restes de ses pa-

rents. Ils étaient déjà entraînés au loin par un vent contraire quand je revins les chercher, et la machine flottante s'éloignait aussi. Elle revint pourtant s'échouer de nouveau ici près, le lendemain, et j'y pus poser les pieds et comprendre comment, par un temps calme, de simples mortels avaient osé faire ainsi un long trajet sur les eaux. J'y trouvai des débris de vases qui avaient pu servir à transporter de l'eau douce, vases grossiers qui semblaient être faits de terre durcie au feu, et des outils formés d'une pierre tranchante enchâssée dans du bois, comme les haches et les couteaux de métal dont se servaient les dives. Ce sont les rudes instruments de travail que je conserve dans ma grotte comme le seul indice qui puisse faire retrouver à Leucippe la trace de son peuple, si jamais son peuple envoie à sa recherche ou si ellemême... ô Dieu! aidez-moi à supporter cette pensée! se confie à la perfide mer qui l'a apportée ici. »

— Jamais ! s'écria Leucippe épouvantée en regardant la mer qui était devenue houleuse et mugissante. Je me souviens du temps où, sur toute cette côte, les flots venaient mourir doucement. Mais, depuis qu'ils ont envahi nos rochers, et que

la vague furieuse s'y engouffre... oh! jamais, jurele-moi, Evenor, jamais tu n'essayeras de franchir sur des arbres flottants l'espace qui conduit à d'autres rivages !

Chaque premier mouvement de Leucippe trahissait son unique sollicitude. Elle qui n'avait jamais connu la crainte pour elle-même et qui avait ri du premier effroi d'Evenor à la vue des vagues, elle tremblait maintenant à l'idée qu'il pouvait être tenté de construire une barque pour aller revoir sa famille.

Mais Evenor avait si résolument renoncé à tout ce qui n'était pas Leucippe, il avait si bien étouffé en lui le souvenir de sa famille, qu'il sourit des terreurs de sa bien-aimée et dit, s'adressant à la dive :

— Pourquoi Leucippe ferait-elle cette chose insensée de vouloir marcher sur la mer? Et comment peux-tu craindre que tes enfants aillent chercher un autre amour que le tien?

Leucippe, rassurée et reconnaissante, jeta ses bras autour du cou de son frère; mais au moment de baiser ses cheveux avec la suavage énergie d'une joie enfantine, elle s'arrêta tremblante, et, confuse d'elle-même, donna des lèvres à sa mère le bai-

ser que, dans son cœur, elle donnait à Evenor, — Hélas! hélas! dit Téleïa en lui rendant ses caresses, il faut que j'afflige ces cœurs si saintement unis. Écoutez-moi, enfants, et si mes paroles sont vraies, il faudra bien qu'elles persuadent vos esprits.

(( Je vois et je sais l'ardeur de vos affections, ô enfants des hommes ! et je me suis assez assimilée à vous, moi qui suis une dive transformée, pour comprendre qu'au lieu de combattre en vous cette ardeur comme une faiblesse, je dois la développer comme une puissance. Oui, tout me le prouve, et tout en vous le proclame, Tamour terrestre est la vie en vous-mêmes, et ce sentiment que les dives angéliques refoulaient dans leur sein pour l'offrir entier à Dieu, il est chez vous la source même de l'amour divin. L'homme est ainsi fait, je le vois, que, pour s'élever à l'idée de Tinfini, il lui faut d'abord passer par les flammes saintes de l'amour conjugal, foyer bridant de toutes les affections terrestres.

« C'est donc pour raviver votre amour et non pour réteindre, que je vais vous effrayer peut-être, ô mes enfants bénis ! en vous montrant l'hyménée comme la pratique de la perfection ici-bas. Ah !

s'il est le bien suprême, combien ne faut-il pas être pur pour l'atteindre !

« Examinons donc ensemble la nature et le but de ce sentiment sublime. Je l'ai porté et nourri sans défaillance dans mon sein, jusqu'au jour où ma tendresse exaltée pour mes enfants se sentit froissée par le calme stoïque de leur père. Je vis alors que nous étions dissemblables, lui et moi, et que la religion du devoir ne s'était pas identifiée chez les dives à la religion de l'amour tel qu'il doit être dans ces âges nouveaux. C'est par cette terrible découverte et par ces luttes amères de ma propre expérience que je suis devenue capable de vous comprendre et de vous instruire.

(( Tout devoir, mes enfants, porte en lui-même sa récompense, et plus cette récompense est délicieuse, plus le devoir qu'elle implique est austère. Leucippe, l'amour est comme cette fleur de ciste que froissent tes doigts distraits tandis que tu m'écoutes. Cette charmante rose du désert est la plus délicate qui existe. Portée sur une tige solide, environnée de feuillages résistants, la plante se plaît aux ardeurs du soleil sur la roche brûlante. Sous les feux du jour, le bouton s'ouvre frais et riant, mais- fragile. Un souffle d'air le dérange, le

vol d'une mouche l'effeuille, le plus léger contact le macule ; et c'est en vain que tu as souvent essayé de placer ces fleurs dans ta chevelure. A peine cueillies, elles perdent leur couleur et leur forme. Telle est la foi dans l'amour. Un souffle l'altère, un doute la souille et la flétrit. Le cœur de la femme est un autel d'une exquise pureté, où ne doivent brûler que des parfums choisis. Tu vivras parmi les hommes, ô douce fleur du désert, et tu allumeras chez eux, je le prévois, des flammes dont ils n'ont pas encore senti les atteintes et qu'ils ne soupçonnent même pas. Ils vivent encore dans l'innocence tranquille, parce que leurs douces compagnes, n'ayant été initiées à aucun idéal, ne sont pour eux que des femelles amies, de même qu'ils ne sont pour elles que des frères chargés de les rendre mères. Ils n'observent les lois de l'ordre dans la famille que parce que ces lois sont les plus faciles et les plus naturelles. A mesure que ces êtres purs, mais incomplets, se développeront dans la connaissance des choses de l'esprit, ils éprouveront le trouble des préférences, des jalousies et des passions; et peut-être alors tomberont-ils dans le désordre et dans le mal, si la force de leur désir n'est pas dirigée vers le vrai bonheur. Peut-être,

hélas ! confondront-ils la possession des sens avec celle de l'âme et réduiront-ils Fa femme en esclavage, croyant ainsi la posséder véritablement. Sache donc leur faire comprendre d'avance que Thyménée qui n'engage pas l'âme n'est pas l'hyménée, et si ta parole inspirée les transporte dans de nouveaux rêves de délices, garde-toi de te glorifier dans le culte idolâtrique qu'ils voudraient te rendre. C'est Dieu, c'est l'amour que tu dois enseigner; mais tu n'auras plus de véritable inspiration si l'orgueil t'aveugle et si tu te complais dans l'adoration de toi-même. Alors, loin d'être une divinité bienfaisante, tu deviendrais un sujet de scandale et de perdition parmi les fils des hommes, et ce don de la beauté divinisée par l'intelligence serait une malédiction pour ta race et pour toi-même.

(( Prépare donc ton esprit à être invulnérable à la louange des hommes. La femme idéale que tu dois être n'aime que la louange de celui qu'elle aime. Elle renvoie à Dieu toutes les autres et ne sent épanouir sa fierté que sous le regard de son bien-aimé.

(( Oui, Evenor, les hommes tes frères voudront te disputer l'amour de Leucippe. Elle sera la première Eve, c'est-à-dire la première science qui mé-

ritera dans leurs souvenirs le nom de femme. Elle te sera fidèle, elle se préservera sans trouble et sans colère de tout ce qui ne sera pas ton amour. Mais il lui faut ton aide, car l'amour est une vertu à deux, et quand une des deux âmes Je méconnaît et le brise, l'autre n'est plus que la moitié d'un ange.

« Toi aussi, mon fils, tu seras le premier homme que l'on nommera vie et force, car tu as rQçu l'initiation , et ta beauté , comme celle de Leucippe, a pris un éclat supérieur qui n'avait point encore brillé sur la face humaine. Toi aussi tu seras parmi les femmes de ta race un fils du ciel, un messager de l'inconnu ; mais si tes désirs s'émeuvent dans une vaine curiosité , dans les tentations de Torgueil et de la convoitise sensuelle, tu manqueras ta mission, et, indigne de la foi de Leucippe, là où tu n'auras semé que le trouble, tu ne recueilleras que le doute.

(( Prêtre révélateur de l'amour divin, traverse donc les agitations que tu vas susciter sans rien laisser perdre de la candeur de ton être. L'épouse que je te donne est la seule digne de toi; c'est le seul esprit qui puisse converser avec le tien, la seule forme vivante ici-bas dont la beauté, éclai-

rée d'en haut, ait une puissance réelle et une valeur particulière. Si tu la méconnaissais, ta propre beauté, ta propre valeur seraient aussitôt amoindries et souillées. »

— 0 dive mélancolique! ô âme méfiante! que me dis-tu? s'écria Evenor. Comment peux-tu croire que Leucippe ne soit pas à jamais mon unique souci, mon unique joie, mon unique gloire?

— Mon fils, reprit la dive, Leucippe ne sera pas toujours aussi splendidement belle que la voici devant tes yeux ravis, parce qu'elle ne sera pas toujours jeune. Quand elle aura été mère plusieurs fois, sa beauté sera ^plus parfaite dans son âme, mais elle sera comme voilée sur ses traits. Et peutêtre alors, te reportant par la pensée au moment où nous sommes , tu diras en toi-même : a Qu'at-elle donc fait des roses qui fleurissaient sur son visage? Que sont devenues sa taille de palmier et sa chevelure ondoyante, et pourquoi le sombre azur de ses yeux a-t-il perdu l'éclat des nuits constellées? )) Plus robuste que la femme, assujetti à de moindres épreuves, et destiné sans doute par la prévision divine à la protéger dans les labeurs de la maternité, tu dois rester plus longtemps jeune et agile. Garde-toi donc de te croire un être mieux

doué qu'elle et de vouloir dominer sa faiblesse par l'autorité du fait. Leucippe est ton égale, et ce qu'elle a en moins par la débilité de son être, elle Ta en plus par la science des entrailles maternelles, plus parfaite chez la femme, en vue des besoins de l'enfant dont elle est la providence sacrée. Si les âmes de vos enfants vous appartiennent au même titre, leurs corps sont plus immédiatement confiés aux sublimes instincts de la mère. Respecte donc en elle la gardienne et la nourrice passionnée de ces êtres qui seront le plur pur tribut de ton sang et le plus précieux trésor de ton esprit. Le jour où tu dirais : « Cette femme et ces enfants m'appartiennent, » sans ajouter : « J'appartiens à ces enfants et à cette femme, » le lien céleste serait brisé, et, au lieu d'une famille, tu n'aurais plus que des esclaves, c'est-à-dire des êtres qui obéissent sans aimer et qui pratiquent sans croire»

« Voilà , mes enfants, vos devoi-rs réciproques. • Une pensée constante doit les éclairer et les sanctifier, l'identification de vos deux âmes en une seule. Tout ce qui attribuerait à l'une plus de pouvoir et de liberté qu'à l'autre serait le blasphème et la mort. Dieu n'a pas créé deux races en une. II n'a pas fait la femme pour Tliomme plus que

l'homme pour la femme. 11 a créé un seul être en deux personnes qui se complètent l'une par l'autre, et dont la pensée divine, union qui saisit l'âme autant que les sens, est le lien indissoluble. »

— Je voudrais te croire, dit Evenor; mais j'ai un effort à faire pour ne pas m'imaginer que Leucippe est plus divine que moi-même , et que mon devoir est de la servir et de l'adorer humblement.

— Pour moi , lui répondit Leucippe, je me persuadais la même chose à ton égard, et je sens tellement que je te préfère à moi-même, qu'il m'en coûtera de me croire ton égale.

— Ceci est l'enthousiasme de l'amour, reprit la dive, et je vois bien que l'âme humaine est excessive dans la joie, comme l'était la mienne dans les angoisses de l'amour maternel. Tous vos sentiments- terrestres ont cette fièvre d'expansion que Dieu bénit sans doute et qu'il ne vous a donnée que comme un avant-goût des délices du ciel. Mais il vous a rendus capables aussi d'accepter les lois de la sagesse^ car il sait, que l'existence de toute créature mortelle doit être agitée et militante sur la terre. Gravez donc ma parole en vos cœurs; un jour, vous reconnaîtrez qu'elle n'était pas inutile.

— 0 ma mère chérie ! dit timidement Leucippe,

tu nous parles de nos rapports avec le reste des hommes comme si nous devions retourner parmi eux. Nous ne pouvons le tenter qu'au péril de nos jours, et pourquoi donc penses-tu que nous puissions le désirer quand le bonheur et l'amour sont ici pour nous?

— Je ne vous ai encore rien dit, reprit Téleïa, de vos devoirs envers vos semblables ; mais vous avez dû pressentir qu'ils sont indissolument liés à ceux que vous contractez l'un envers l'autre. Je vous ai dit que Dieu n'avait pas créé un homme et une femme constituant deux êtres parfaits , isolés l'un de l'autre, mais un seul être en deux personnes. Quel que soit le berceau du premier homme, qu'il ait été précieusement accaparé par un seul couple, ou magnifiquement rempli de plusieurs couples également précieux, la loi de reproduction et de multiplication imposée à l'espèce humaine règle par avance les rapports des hommes entre eux. C'est par elle que le couple humain n'est rien dans l'isolement, parce que ses vertus y sont nulles, ses exemples inféconds et sa postérité compromise. La vie solitaire est une vie anomale; l'âme incomplète n'y peut donner qu'une vie incomplète : voilà pourquoi je m'imagine que beaucoup d'hommes et de

femmes ont été appelés ensemble au bienfait de la vie dans ce monde ; car, encore une fois, il n'est pas de bienfait sans obligation, et pas de puissance sans devoir. Vous ne seriez rien de plus que les animaux, s'il vous eût été permis de vous unir seulement en vue de la conservation de l'espèce physique. La vie morale vous ayant été accordée^ vous ne pouviez la recevoir que dans les conditions où elle s'entretient, se développe et se transmet.

(( Ce serait donc transgresser la loi qui préside à vos destinées, que de vous annihiler dans la possession d'un repos égoïste. Vous en perdriez vite la douceur, et le divin amour s'épuiserait pour vous comme une coupe vidée en deux matins. Pour sentir le prix durable du bonheur, il faut le mériter, et si le ciel se laisse entrevoir à l'innocence, il ne se laisse posséder que par la vertu. Un tel avenir mérite bien qu'on expose sa vie, et vous risquerez la vôtre pour retrouver vos frères. Vos lumières leur sont dues, et ne dites pas que vous pouvez les leur refuser; leur ignorance, qu'elle soit docile ou rétive à vos enseignements, vous est nécessaire. C'est pour vous le champ de l'activité, le but du devoir, le prix de l'amour. Demain, au jour levant, vous devez recevoir la consécration

divine du travail. Armés de ces outils précieux dont les dives ne connurent pas toutes les ressources, vous irez dans la forêt, et, après avoir prié, vous choisirez les arbres les plus sains pour la construction de votre cabane flottante. Evenor coupera, creusera les ais solides; Leucippe choisira et préparera les lianes flexibles. Quant à la construction de cette machine, le génie humain doit seul en prévoir et en combiner l'agencement hardi et prudent. La science des faits ne m'a pas été donnée et j'ai foi aux instincts qui caractérisent votre pouvoir sur la terre. »

— Nous ferons ce que tu veux que nous fassions, dit Evenor, car tu es notre lumière et nous n'avons pas le pouvoir de repousser la lumière après l'avoir comprise. Mais dis-nous donc si c'est pour un temps ou pour toujours que nous devons quitter cette terre bénie où il nous semblait devoir trouver le bonheur.

— Assure-toi d'abord la conquête de l'élément qui t'emprisonne, répondit Téleïa. Le voyage doit être court, car je sais que^ non loin d'ici, s'étendait une plage qui rendait facile l'accès des établissements humains. Si cette plage a disparu sous les eaux comme celle-ci, ta maison flottante n'en trou-

trouvera pas moins des lieux propices pour aborder ; car vers Test, les rives s'abaissent pour laisser sortir un fleuve qui se jette dans la mer. Vous achèverez ensuite votre voyage par terre, et, après un détour, vous gagnerez les prairies d'où votre race n'a pas dû s'éloigner. Maîtres de la distance, vous le serez du temps, et rien n'empêchera que vous reveniez ici consacrer votre hyménée, avant de vous fixer parmi les hommes.

— Tu nous parles de nous, dit Leucippe, et nous ne savons pas encore si tu dois nous suivre. Si ta pensée secrète est de rester ici sans nous, comment veux-tu que je me soumette cà ta volonté ?

Et comme la dive hésitait à répondre, Leucippe pleura amèrement, disant :

— Que t'ai-je fait, mère cruelle, pour que tu me chasses de ton sein? Est-ce donc là le bonheur que tu voulais me donner? Et comment veux-tu que mon hyménée ne soit pas mortellement flétri par ton absence? Hélas! j'étais si heureuse, il y a une heure, de songer que nous étions inséparables, et à présent voilà qu'il me faut choisir entre Evenor et toi, et prévoir des jours où je pleurerai l'un ou l'autre ! Pourquoi nous as-tu révélé sitôt le mystère de notre existence? Nous étions si jeunes ! Ne pou-

vions-nous savourer encore quelque temps la félicité qui nous était accordée?

— J'aurais pu me taire, en effet, répondit la dive, si je vous avais regardés comme des êtres secondaires dans la création. 11 fut un temps où je ne prévoyais rien de ce que je viens de vous prescrire. C'est quand vous étiez des enfants pour ainsi dire étrangers aux plus hautes préoccupations de mon esprit. Oui, je l'avoue, en vous chérissant comme j'avais chéri mes propres enfants, j'avais pour vous, malgré moi, les mêmes faiblesses, inutiles, hélas! que j'avais eues pour eux. Je redoutais, j'éloignais l'heure de l'initiation, et je soutenais contre moi-même un combat violent. Je craignais de vous tuer, et je me disais que si les dives, créatures plus parfaites selon moi, n'avaient pu, dans ces temps-ci, recevoir la lumière divine sans mourir, à plus forte raison vous succomberiez dans la lutte du monde spirituel avec le monde positif, vous autres si peu portés, relativement, à sacrifier Tun à l'autre. Ah ! j'ai encore bien souffert à propos de vous, nobles êtres que je méconnaissais à force de sollicitude ! Combien de nuits j'ai passées à contempler votre doux sommeil et à me dire : Ils sont beaux et forts, ils sont calmes et souriants; je n'ai

plus qu'eux sur la terre; faut-il donc qu'en leur révélant l'immortalité de leurs âmes, je les précipite dans la lutte amère du devoir? Pourquoi ne pas les laisser vivre dans l'innocence primitive comme vivent leurs semblables? Pourquoi risquer sur eux ce terrible breuvage de la vérité qui leur donnera peut-être la mort en ce monde, sans leur assurer la vie dans l'autre?

(( Vous le voyez, je doutais encore alors que vous fussiez les enfants de Dieu au même titre que nous, vos devanciers sur la terre. S'ils n'ont pas reçu la notion de l'avenir infini, me disais-je, c'est qu'ils ne sont peut-être pas destines à le posséder. Peutêtre doivent-ils accomplir leur mission tout entière ici-bas, et revivre éternellement sous les mêmes formes, avec des organes imperfectibles, dans un milieu toujours imparfait. Ils n'ont pas mérité comme les dives, éprouvés par des siècles de souffrance, d'aller immédiatement prendre possession des astres supérieurs. Eh bien ! si leur royaume est de ce monde, qu'ils y vivent dans l'ignorance des mondes meilleurs !

(( Mais je ne pouvais m'arrêter à une telle résolution. Outre que ma conscience la repoussait par .d'énergiques appels et de cruels tourments, je vous

voyais, non pas toujours, mais quelquefois, pressés d'une ardente curiosité des choses divines. J'avais déjà- vu Leucippe sortir tout à coup de l'activité fiévreuse de ses joies enfantines pour me demander avec une sorte d'autorité obstinée à qui s'adressaient mes prières et qui était l'auteur des choses. Tantôt elle voulait que j'eusse creusé la mer et entassé les montagnes; tantôt elle me remerciait d'avoir semé le ciel d'étoiles et la terre de fleuves ; et quand la foudre troublait son sommeil, elle me demandait de la faire taire; elle pressentait, en dehors de nous, une puissance à laquelle elle me croyait capable de résister, et elle s'alarmait de mes réponses quand je lui disais ne rien pouvoir sur les éléments.

(( Je l'avais donc initiée, d'abord malgré moi, et ensuite avec plus de confiance, en constatant que je dissipais ses terreurs en lui parlant du Père suprême. J'eus plus d'hésitation avec toi, mon fils. Ton esprit me semblait plus ardent et plus inégal encore que celui de Leucippe, et, comme il y avait dans tes yeux et dans ton attitude je ne sais quelle anxiété, au commencement je ne t'éclairais qu'avec méfiance et lenteur. Mais bientôt tu m'ouvris un esprit docile et un cœur aimant sans que le prin-

cipe de ta vie parût ébranlé par ce grand effort de la foi et par ce brûlant éclat de la lumière d'en haut. Plus je t'ai enseigné, plus je t'ai trouvé accessible à l'enseignement, et dès lors j'ai compris l'étendue de mes devoirs envers vous deux. A présent, je sais qu'il ne m'est pas permis de vous laisser jouir de la vie à la manière des oiseaux ou des plantes, et que, pour vous élever à la vie des anges, je dois vous faire acheter leurs ravissements sublimes par les mérites du sacrifice... »

Evenor et Leucippe n'osèrent répliquer. Ils se sentaient courbés et comme brisés, pour la première fois, par l'ascendant de l'austère vérité. Le lendemain, dès l'aube, ils allèrent dans la forêt, et, avant de commencer leur travail, ils essayèrent de prier; mais ils ne purent d'abord que se regarder avec tristesse et se jeter en pleurant dans les bras l'un de l'autre.

— Ah ! disait Evenor, j'avais fait de si doux projets ! Téleïa nous avait dit souvent : « Quand vous aurez atteint l'âge de la liberté, je te confierai ces haches et ces massues de fer et de cuivre, et tu pourras alors entailler le rocher et faire à Leucippe un escalier pour descendre dans TÉden. Je te permettrai d'y bâtir une cabane, et c'est dans ce riant

séjour que Dieu consacrera votre hyménée. » Et voilà que maintenant ces instruments de conquête sont des instruments de douleur et de servitude. Il nous faut construire, non plus un asile de paix , mais une maison de yoyage, et peut-être un tombeau !

— Et moi, répondit Leucippe, j'avais rêvé de te faire vivre dans un éternel sourire. Sa vie sera une fête, me disais-je, et que l'orage gronde ou que le soleil brille, il aura toujours la joie à ses côtés. Et maintenant, tu le vois, je pleure et mes baisers vont devenir amers, car je crois que Téleïa veut que je me sépare d'elle, et je ne pourrai plus te donner un bonheur parfait, ne l'ayant plus en moimême.

— Eh bien ! dit Evenor, je ne veux pas que ton âme soit troublée, car tes larmes me sont un supplice. Je vais dire à Téleïa qu'elle s'est trompée et que nous ne sommes pas semblabes aux dives, qui aimaient la souffrance et la mort. Je lui dirai que je ne veux connaître d'autres devoirs que celui de te rendre heureuse, et que, puisque tu ne peux pas vivre contente sans elle, je ne veux pas revoir ma mère ni me soucier de la peine que lui cause mon absence.

Leucippe, effrayée de ce que disait Evenor, le retint comme il se levait pour aller vers Téleïa.

— Ta mère ! ta pauvre mère! dit-elle. Ah ! que j'ai pensé souvent à sa douleur, depuis que je sais qu'elle vit loin de toi ! Ta mère, je l'aime, car c'est encore toi, et si dans ton souvenir tu la chéris autant que je chéris la dive, je vois que tu n'as pas été heureux près de moi comme je l'étais moimême. Non ! non! tu ne peux pas renoncer à la revoir et à la consoler. Je n'aurais plus un jour de repos ni de joie si je t'en détournais. 11 faut partir, Evenor; il faut prier et travailler.

— Eh bien! alors, toi qui ne peux vivre sans Téleïa, tu me laisseras donc partir seul, reprit Evenor, et il faut donc que je sois coupable ou désespéré ?

— Non, s'écria Leucippe, tu ne seras ni désespéré, ni coupable, et le sacrifice que tu m'offrais, je saurai le faire.

Et, s'agenouillant, elle pria avec ferveur, demandant à Dieu le courage, c'est-à-dire la joie dans les pleurs et l'ivresse dans l'immolation de soi-même.

— Mon père invisible, disait-elle, aide-moi à comprendre la loi du devoir. Je sais maintenant

que je ne dois jamais te demander ni la vie, ni la santé, ni un ciel pur, ni les fruits, ni les fleurs, ni même la vue de ceux que j'aime, s'il te plaît de sacrifier à tes secrets desseins tous les trésors de mon existence et toutes les splendeurs de la nature. Mais ce qu'il m'est permis d'implorer, c'est le perfectionnement de mon âme et la puissance de t'aimer assez pour accepter tout ce qui émane de toi, même les douleurs, les dangers et les regrets déchirants. Prends donc pitié de ma faiblesse et donne-moi la force qu'il me faut pour ne jamais douter de ton amou r et de ta bonté, quelque épreuve que j'aie à subir sur la terre ou ailleurs.

Evenor, prosterné auprès de Leucippe, se sentit transporté et ranimé par sa foi naïve.

— Oh! Leucippe, s'écria-t-il, c'est Dieu qui me parle par la voix de ta prière. Tu me fais comprendre ce que, moi aussi, je dois lui demander, et je sens déjà qu'il nous l'accorde! Oui, je me sens inondé d'une secrète joie et comme investi d'une force nouvelle. J'apprends en cet instant qu'il est non-seulement possible, mais doux de souffrir pour ceux qu'on aime, et me voilà prêt à partir seul, sans faiblesse et sans désespoir, car je ne veux pas que tu me sacrifies ta mère ou que tu

sois inquiète de moi. Je partirai et je reviendrai vite, sois -en certaine; rien n'est impossible à l'amour, je le savais, et à présent je sais que rien ne lui est difficile.

Il se releva, brandissant au soleil matinal sa cognée brillante, et, comme il s'approchait d'un arbre pour lui porter le premier coup, la dive sortit de derrière cet arbre comme les hamadryades que l'on a crues jadis habitantes du tronc sacré des chênes.

— Travaille, Evenor, dit-elle ; travaille avec une joie sans mélange, car l'épreuve que je t'imposais a porté ses fruits. Te voilà digne d'être l'époux de Leucippe, et c'est pour construire votre cabane dans l'Éden que le fer sacré doit sortir de son inaction. Leucippe, aide ton fiancé, selon tes forces; car, toi aussi, te voilà digne de lui. En vous sacrifiant l'un à l'autre, vous avez conquis la sainteté de l'amour, et, au lieu d'une fougueuse et passagère ivresse, vous connaîtrez les joies ineffables des célestes ravissements. Jusqu'à ce jour, les larmes n'avaient consacré aucun hyménée parmi les enfants des hommes. Les larmes sont saintes, sachez-le, ô vous qui venez de répandre cette rosée du ciel sur le pacte du vrai bonheur!

216 r.ES AMOURS

L'HYMENEE,

De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquiétude les chastes amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit à Evenor en lui montrant l'Éden : (( Je te confie ta fiancée. Elle ne peut être ta femme sans qu'une prière suprême unisse notre triple amour en un seul. Construis ta demeure, et j'irai la consacrer par ma bénédiction, symbole de Dieu sur la terre. »

Téleïa savait que, dès lors, les transports de la nature seraient vaincus par l'esprit. Elle avait donné la vie céleste à ces deux êtres. Le trouble

DE I;aGE D'OR. 217

des sens ne pouvait plus les surprendre. La volonté était close en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destinée et de la majesté de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience d'elle-même ne menaçait donc plus d'appesantir leurs esprits et de dominer leurs résolutions. Ils avaient pleuré, ils étaient baptisés par ces larmes pieuses. Ils s'aimaient enfin, et par le cœur et par l'intelligence encore plus que par les sens. Ils étaient homme et femme, c'est-à-dire un désir plein de respect et une promesse pleine de fierté.

D'ailleurs, la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarité avec leur race et de l'avenir qu'ils devaient consacrer à l'enseignement de leurs frères. Sans limiter le temps qu'ils devaient passer dans TÉden, elle ne leur montra les délices de leur isolement que comme une préparation religieuse à l'accomplissement d'une mission plus étendue, et la construction de la maison flottante destinée au pèlerinage fut considérée comme la conséquence de celle de la tente plantée au désert en vue de l'hyménée.

Quand elle les eut fiancés par une première bénédiction, elle se retira mystérieusement dans les

rochers du Ténare, ayant là quelque rite sacré à accomplir, et voulant aussi habituer Leucippe à son absence.

Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus sérieuse avec son fiancé. Le premier soin d'Evenor avait été d'entailler avec le pic des degrés égaux dans le bloc de roches qui rendait l'accès de rÉden difficile à sa compagne et périlleux pour lui-même. Les premiers pas du beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie, et d'abord ils s'y élancèrent en se tenant par la main et en témoignant leur naïve admiration par une course ardente et rapide. Evenor ne donnait pas à Leucippe le temps de voir et de comprendre. 11 l'entraînait de la vallée des fleurs aux arbres des collines et des rives du lac aux rochers de l'enceinte .

—Ah ! que ton jardin est beau, s'écriait Leucippe ; comme on y oublie les secousses et les ravages du volcan ! On dirait qu'ici la terre n'a jamais produit que des fleurs, et que la sauvage mern'ajamaisosé y pénétrer. Vois comme le sol est doux et l'air tranquille ! On marcherait ici toute la vie sans se lasser I

Et Leucippe, détachant ses chaussures d'écorce, les jetait loin d'elle, joyeuse de sentir sous ses pieds délicats, au lieu des cendres vitrifiées et des rudes

lichens de la solfatare, les sables fins et les mousses veloutées de l'Éden.

Mais quand, à force d'errer et d'explorer, elle se sentit vaincue par la fatigue, elle s'assit à l'ombre d'un épais berceau de myrtes, et dit à Evenor, qui venait se reposer à ses côtés, de bénir Dieu avec elle et de lui parler de l'endroit où ils bâtiraient leur demeure. Un instinct de pudeur l'avertissait de distraire les regards et la pensée de son fiancé de l'ardente contemplation de sa beauté enivrante.

Alors, ils cherchèrent des yeux le site le plus attrayant pour l'établissement de cette villa primitive qui s'élevait dans leurs imaginations comme un temple, chef-d'œuvre de l'art relatif à l'aurore de la vie. Ils en eurent pour tout un jour à choisir l'emplacement de leur sanctuaire. Leucippe se faisait déjà l'idée d'une cabane,, car, dans ses jeux enfantins, Evenor en avait bâti bon nombre avec de petites branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imitées. Ils tracèrent donc sur le sable les proportions de celle qu'ils rêvaient ensemble, et ce fut à mi-côte de la colline qu'ils décidèrent de la commencer, en vue du lac, et à l'abri des rochers qui pouvaient se détacher des montagnes en cas d'un nouveau tremblement de terre.

Leucippe chérissait les fleurs, et celles de l'Éden étaient si belles, qu'elle regrettait de, les voir foulées et broutées en quelques endroits par les sauvages troupeaux de la vallée. Ces troupeaux s'étaient beaucoup multipliés depuis l'encombrement du défilé, et Evenor, à qui la dive avait enseigné la chasse en lui confiant un arc et des flèches, résolut d'en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle voulait seulement qu'une palissade fût élevée autour de la partie du jardin où l'on placerait la cabane, pourpréserver les plus belles plantes. Mais Evenor lui rappela les leçons de la dive.

— Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de l'animalité. Les animaux enfermés ici sont trop nombreux, et tu vois qu'ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Téleïa nous racontait la création terrestre, elle nous montrait chaque être apparaissant aussitôt que l'être destiné à devenir l'aliment de son existence commençait à tout envahir. A la plante ont succédé l'animal qui broute l'herbe et la feuille, et l'insecte qui suce la poussière fécondante des fleurs. D'autres animaux dévorent ceux-ci, et l'homme est sans doute destiné à manger les animaux quand sa race se sera multipliée au point de ne pouvoir plus leur

laisser un trop grand parcours sur la terre. Les coquillages de la mer, les œufs des oiseaux, les grains et les fruits même que nous mangeons sont des êtres vivants ou destinés à vivre, que nous ne saurions nous reprocher de détruire, car nous avons droit sur la nature entière; et si la chair et le sang nous inspirent encore une vive répugnance, ïéleïa l'a dit, et je le crois, il n'en sera pas toujours ainsi. (( Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont devenus trop nombreux dans notre Éden nous sera utile. Nous respecterons les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides augmente jusqu'à dépouiller tous les arbres. »

Leucippe devenait triste à l'idée des futurs besoins de l'humanité et de la persécution que les innocentes créatures de l'air et des bois devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, ■^ de toutes les existences de ce monde, celle de l'homme étant la plus précieuse, toutes celles qui pouvaient lui devenir nuisibles devaient être sacrifiées; mais elle pleura, lorsqu'elle vit tomber la première biche sous la flèche d'Evenor, et le jeune

homme lui-même ne put accomplir cette sorte de meurtre sans une émotion profonde.

Pourtant il regarda comme un devoir de préserver l'Éden d'une dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles ou furieuses; et quand il en eut diminué le nombre, il s'attacha à préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt, par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de ïéleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans l'Éden, Evenor et Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.

La cabane s'éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante qu'aucune de celles dont Evenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans l'assemblage des pièces, et le

choix de matériaux bien plus précieux. Il fit tous les montants en tiges de jeunes cèdres déjà vigoureux, et, au lieu d'un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de fronton revêtu d'écorces et de palmes, qui facilitait l'écoulement des pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans une tanière, mais qu'elle pût y marcher et y respirer comme dans la vaste grotte des dives. 11 avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain aux alentours et de réserver de longues vignes qui, enlacées au chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les parois extérieures et sur le toit de la cabane. Il inventa même des sièges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par Evenor, fut recouvert par elle d'une fme pouzzolane qu'elle alla recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte firent un canal d'irrigation au milieu du palais rustique. Evenor y avait ménagé le passage d'un limpide ruisseau dont le continuel murmure résonnait à son oreille comme un chant d'hyménée. Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ar-

deur naïve. Quelquefois Evenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop longtemps. Et pourtant, chaque fois qu'elle insistait sur la perfection d'un détail, il s'y prêtait'avec docilité, et l'achevait avec conscience. Négliger quelque chose dans l'embellissement du nid sacré lui eût semblé injurieux envers Leucippeet indigne de son propre amour.

Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée, mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur la pureté àe ses préoccupations et eût craint de l'outrager par un doute.

Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La dive changeait visiblement d'aspect. Chaque jour elle était plus pâle et d'une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plus grande. Sa beauté, ravagée par la douleur, avait pourtant un type de noblesse indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu'ils avaient la fixité de la mort.

Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait

quelque souffrance ou quelque redoublement de tristesse, elle répondait, avec un sourire étrange, qu'elle n'avait jamais été plus calme, et quand ses enfants adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir voir leurs travaux, elle répondait, avec une douceur inexorable, qu'elle irait le jour où Leucippe lui dirait que tout était prêt pour la prière solennelle.

Quand tout fut prêt , en effet , Leucippe hésita et trembla devant Evenor, plus tremblant qu'elle même. Leucippe n'ignorait pas les lois de l'hyménée. L'ignorance absolue des vierges est un résultai factice de l'éducation , une nécessité toute relative de nos mœurs corrompues. Dans les temps d'innocence , la pudeur n'était menacée d'aucun souffle impur, et l'accomplissement des lois de la vie n'était pas envisagé comme un péril pour la dignité hu^ maine. Si Leucippe eût vécu dans la tribu d'Evenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion , avait de plus qu'elles un respect éclairé et enthousiaste pour l'époux qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modestie de l'amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d'une

consécration qui, dans sa pensée, embrassait l'éternité tout entière.

De son côte , Evenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide vis-à-vis de lui-même , se sentait éperdu et troublé devant la crainte de déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peutêtre moins exquise, car il s'inquiétait de l'émotion mystérieuse de sa fiancée sans en bien comprendre la cause. 11 avait donc des moments d'impatience où il était tenté de lui reprocher de l'aimer faiblement ; mais la mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses pensées, et il n'osait même plus la questionner sur sa réserve.

Cependant, un soir qu'ils revenaient vers la dive, il lui dit en s'agenoiiillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée :

— Écoute-moi, Leucippe, et réponds-moi. 11 faui que tu me dises si j'ai perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j'ignore, j'ai mérité de te voir triste et pensive comme tu l'es depuis que la cabane est finie.

— Loin de là, répondit Leucippe; ton silence, ton respect et ton courage me pénètrent d'un tel amour, que je me demande à toute heure si je mérite d'être ta compagne pour toujours. Songe,

Evenor, que nous allons jurera Dieu, devant 7 eleïa et dans toute l'ardeur de nos volontés, de nous appartenir l'un à l'autre dans cette vie et dans toute la suite de nos existences futures. Eh bien, sais-tu à quoi je songe? C'est que, si je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras troublé par moi et las de moi dans toute l'éternité. Voilà pourquoi j'hésite et me recueille ; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si je devais être, dans l'hyménée, l'éternelle cause de ta souffrance, j'aimerais mieux rester ta sœur, car jusqu'à ce jour, je ne t'ai causé aucune peine, et tu m'as toujours bénie. J'ignore les joies de l'hyménée ; mais, quelles qu'elles soient, j'y renoncerais à jamais plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans fm.

— Ah! je puis te jurer de moi la même chose, s'écria Evenor. Oui, j'aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix de ton bonheur et de ta tendresse. Mais j'ai confiance en moi-même. J'ai l'orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t'en méfier. Je me sens en possession d'une flamme si ardente et si sainte, que je peux répondre de moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne de ton amour.

parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais souffrir pour toi tout ce que l'humanité peut souffrir, des peines et des craintes que j'ignore.... quelles qu'elles soient, je les accepte, sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi , et que je serai toujours assez heureux, puisque tu m'aimes.

Leucippe releva Evenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès de la dive :

— Ma mère , lui dit-elle , veux tu venir demain bénir la maison de l'Éden , qui est prête à te recevoir ?

— Soyez-y à l'aube naissante, répondit la dive. Moi, j'y entrerai avec le premier rayon du soleil.

Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule bleuâtre quand les fiancés .entrèrent dans le splendide bosquet de fleurs et de feuillages qui entourait la cabane; mais ils n'osèrent pénétrer les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive arriva- et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui s'y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un

chant d'une douceur inexprimable. En d'autres temps, cet augure eût été commenté et interprété par les hommes. Les jeunes époux n'y virent qu'un sujet d'attendrissement qu'ils ne cherchèrent point à définir.

D'ailleurs la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce jour-là, l'antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère tachetée (dépouille d'un animal depuis longtemps expatrié de cette région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une ceinture et des agrafes d'or d'un travail lourd et d'un goCit austère comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux blonds. Elle portait un livre, c'est-à-dire une large tablette de métal qu'elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu'elle leur avait communiqués. La science des temps primitifs, loin de s'aider du développement de l'éloquence, consistait, pour la langue écrite, dans une symbolisation énergique et concise de l'idéa De là le mystère de ces formules, qui ne fut motivé d'abord que par la difficulté matérielle de résumer les codes religieux dans

de courtes inscriptions ou sur des monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse application de la loi d'initiation, devint le principe des doctrines ésotériques. De ce que la parole, fugitive et facile à altérer, ne suffisait pas à l'enseignement religieux; de ce que le dogme écrit exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études , l'erreur des initiations exclusives et secrètes prévalut longtemps dans les sociétés naissantes, jusqu'aux époques de lumière morale, où de sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la religion et de la vertu à tous les hommes.

Les tables de la loi , qu'apportait la dive aux premiers initiés de l'humanité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu'elles fussent pour Evenor et Leucippe d'une simplicité encore plus radicale. A travers les signes abréviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un mot, par moins qu'un mot, par un signe élémentaire, voici la traduction de ce qu'ils lurent :

(( Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.

a L'homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes successivement.

(( La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.

« La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes progressivement.

« L'esprit divin créateur, rénovateur et révélateur partout et toujours simultanément.

« L'esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et dans les temps progressivement.

« Dieu , toute lumière , toute puissance , tout amour.

u L'homme, toute aspiration à la lumière, à la liberté, à l'amour.

« A qui croit et'observe les lois, le règne du bien et le perfectionnement soutenu de son être dans l'infini et dans l'éternité.

(( A qui les nie et les méprise , le châtiment du mal et l'angoisse d'une lente amélioration dans les mondes et dans les temps. »

Les pensées élémentaires qu'aujourd'hui, à l'aide des mots propres et de l'écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la

dive, forcée de créer à la fois les mots et les signes; car on pense bien que, de tous les entretiens que nous avons prêtés aux trois anachorètes du Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la traduction directe des formes d'un langage primitif. Mais l'esprit de ces entretiens et le fond de ces doctrines , pour être modernes, n'en sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute antiquité.

Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel même, à l'aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourné dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s'enchaînent comme les spires d'une spirale, elle n'arrive qu'à confirmer, par ses travaux et ses recherches, la force de ces vérités proclamées à priori par l'inspiration divinatoire des premiers âges.

Quant à l'écriture mystérieuse de la dive, transmise à Kvenor et à Leucippe, c'était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de leurs temples. On sait que, de même que le latin, langue morte et lettre close pour les illet-

très, sert aujourd'hui de formule au culte catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité. C'était la langue sacrée, la langue mystérieuse qui, torturée par l'interprétation, comme l'est aujourd'hui l'hébraïque primitive, arriva à se perdre entièrement,, peut-être à l'époque de l'événement inconnu symbolisé dans le récit de la tour de Babel.

Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur dit :

— Je n'ai plus rien à vous apprendre ; vous savez tout ce que je sais, car tout ce qui est écrit là est écrit pour l'esprit. Vous savez que vous êtes esprit avant d'être corps et que l'esprit est lumière. Vous savez que l'esprit s'unit au corps, c'est-à-dire l'essence à la substance par la loi de l'amour, et que, comme la perfection divine est à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre à équilibrer les forces de l'esprit, du sentiment et de la substance.

(( N'oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s'unissent, c'est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est qu'une manifestation passagère et comme un sacrement ou

mystère commémoratif de l'union spirituelle et permanente de vos êtres abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matérielle, un acte de la vie supérieure. Les vraies délices de l'amour sont à ce prix. Quiconque, dans les actes de l'amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de son corps que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en même temps que son corps, les transports sont sacrés et les anéantissements délicieux. Là est tout le mysté- 4'ieux plaisir des sens, la dernière des manifestations de l'animalité sauvage, la première de celles de la spiritualité humaine. »

Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.

Elle n'avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque. Le serment n'était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être imaginé dans l'âge de l'innocence, et chez ces deux premiers initiés à l'idée d'amour et de vertu, la vertu inséparable de l'amour mise en doute par l'exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un blasphème.

[.a dive ne s'était pas préoccupée non plus d'une formalité qui, dans les temps ultérieurs, eût semblé indispensable aux âmes pieuses ; je veux parler du consentement et de la bénédiction des parents d'Evenor. La raison de cet oubli était simple : l'hyménée d'Evenor et de Leucippe était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les hommes, l'amour n'était encore qu'un instinct tout ingénu, satisfait sans prévoyance et sans solennité. L'attrait de la jeunesse décidait du choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait à nier l'excellence et que les conditions sociales de la famille tendaient à conserver, en l'absence de lois et de préceptes. Mais qu'il y avait loin de ces inoffensives associations à l'union ardente, parce qu'elle était raisonnée, d'Evenor et de Leucippe !

Si Evenor eût vécu dans sa tribu, il eût rencontré fortuitement la compagne de sa vie, ou, s'il l'eût cherchée, ce n'eût été que sous l'influence magnétique d'un soleil de printemps. Appelée comme lui, par les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans vo-

lupté, eût consenti à être sa femme, sans prendre à témoin ni le ciel incompréhensible, ni la terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles parents : « Nous nous sommes unis l'un à l'autre, et nous allons bâtir notre demeure. » A quoi ceux-ci eussent répondu : (( Allez, et nous vous aiderons à élever vos enfants. »

Evenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dans l'état d'ignorance et d'indifférence où il les avait laissés plongés ; mais il se réservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur demander leur bénédiction, en même temps qu'il leur apprendrait, s'il était possible, quelles relations sociales et religieuses étabHt l'adoption particulière.

Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s'aviver au foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit avec une satisfaction douloureuse qu'Evenor travaillait avec Leucippe au plan de sa maison flottante.

La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l'autel de l'amour divin. Elle avait

connu de l'humanité cette excessive tendresse maternelle qui lui avait été envoyée d'abord dans la personne de ses enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d'Evenor et de Leucippe, comme une suprême consolation. 'Mais le temps était venu où elle avait compris et accepté l'immolation de ce dernier bonheur, comme une nécessité du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses idées rigides et saines, leur bonheur ne pouvait être séparé de la pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-même, tout en combattant la tendresse que lui témoignait Leucippe, et tous ses soins tendaient désormais à lui inculquer non-seulement l'idée, mais encore l'habitude de leur séparation.

Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer rapidement, en même temps que l'enthousiasme, fruit sacré de la douleur, exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au fond du cœur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.

Elle ne varia pourtant point dans sa résolution

de ne pas les suivre. Quand Leucippe la suppliait :

— Non, répondait-elle, Dieu n'a point permis de cette façon l'alliance des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole étrangère ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C'est Ici que je dois vous attendre pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si, ébranlés comme je le fus moi-môme par quelque grande douleur, vous revenez me demander l'assistance morale et religieuse.

Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la retrouver; mais Evenor lui rendait l'espoir et les idées riantes.

— Aie confiance, lui disait-il ; Dieu a donné pouvoir à l'homme sur toute la terre et sur les eaux par conséquent ; nous vaincrons cet élément terrible : le voyage est court ; nous le ferons souvent, et si, comme je le crois, nous détruisons la frayeur que 'les dives inspirent aux hommes, nous viendrons chercher Téleïa pour vivre parmi eux. Songe qu'elle est jeune encore, et que, selon la loi qui présidait encore naguère à l'existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous.

Dès qu'Evenoreût entrepris la barque qu'il appe-

lait sa maison flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. 11 en choisit les matériaux avec un grand soin. Que n'eût-il pas donné pour retrouver les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage ! Un jour qu'il rêvait au bord du lac d'Éden, examinant diverses combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancés comme des essais de la réalisation de sa pensée, Leucippe lui dit en lui montrant une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d'eux :

— Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science, grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes, et tout son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque vent qui le pousse.

— J'ai déjà remarqué cela, dit Evenor, et je veux donner à mon ouvrage la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur la mer ne me paraît pas diflicile ; mais comment le dirigerons-nous? Ces oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre les ondes. Gela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente,

c est pourquoi l'homme lui-même- ne nage pas comme les animaux, et il me semble que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m'a empêché jusqu'à ce jour d'affronter les endroits profonds.

En parlant ainsi, tout plein de sa méditation, Evenor s'élança dans les ondes bleues du lac, et, s' abandonnant à son instinct, il trouva, en peu d'instants, le système de mouvement qui devait le maintenir à la surface et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans résistance absolue. Leucippe, effrayée d'abord, n'eut pas plus tôt vu sa victoire, qu'elle s'élança à son tour et se mit à nager avec plus de souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et se livrant à l'instinct avec la confiance d'une âme heureuse.

Ce jour-là, ces époux ingénus s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus besoin d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les hirondelles. Il leur tardait d'être au lendemain pour essayer leurs forces au sein des vagues; mais ils eurent bientôt reconnu le court trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils n'avaient oublié qu'une chose, c'est qu'il leur eût fallu des

ailevS pour reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d'où le flot les repoussait avec fureur.

La construction de l'esquif fut donc reprise avec courage, et, après bien des essais, les rames furent mises en mouvement ; la pirogue, svelte et légère, fut lancée par Evenor à une certaine distance du rivage. Leucippe, penchée sur les flots, le suivait des yeux, pâle et frissonnante. La dive lui. cacha d'abord sa propre angoisse ; mais, quand elle vit la hardiesse et Thabileté du jeune nautonier, elle revint à sa confiance fataliste.

— Cette race est faite pour tout soumettre , s'écria-t-elle avec transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle! Va, Leucippe, va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut faire à votre gré le tour du monde.

Evenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la perfectionna bientôt d'une manière qu'il n'avait pas prévue. Comme il avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y faire une tente à Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets adaptés à l'esquif la tendine de tissu de palmier de

sa cabane. Aussitôt la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu'ils pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.

En peu de jours, Evenor observa les effets du vent combinés avec la résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'était servi de la rame. Dès lors, il n'eut plus de crainte pour sa compagne chérie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles étoiles il devait se diriger dans le cas où la nuit les surprendrait dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et les toiles de roseaux et d'écorces dont elle voulait que ses enfants pussent transmettre l'invention et l'usage aux hommes de leur race. Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l'Éden, Evenor lui ayant appris qu'ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même choisit la dépouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paraître sur le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être acclimatée dans d'autres régions.

Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa, qui partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage, mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement où elle allait retomber. Elle affectait même de leur

dire qu'elle avait besoin de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de préoccupations dont ils avaient été l'objet.

Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus élevé qu'elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs; mais, quand la barque eut tourné les écueils de la côte et .qu'elle ne vit plus rien, elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du souiïle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.

Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres. Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel ; elle n'y trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles ; c'était une voûte sans clarté. Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard : c'était un linceul uniforme. Elle chercha à voir ses chiens, qui hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vêtement; elle ne les distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et n'y sentit passer aucune ombre.

— Gela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence ; elle en était le but et la cause. A présent, dive condamnée, me voici aveugle comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta volonté soit faite! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe, donne-moi la lumière d'un séjour plus propice; mais si je puis encore lui être bonne à quelque J

chose sur la terre, laisse-moi vivre encore dans l'horreur des ténèbres.

Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.

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