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Les Amours de P. de Ronsard Vandomois

Cette nouvelle édition du Livre I des Amours reproduit le texte de l'édition de 1578. Avec les variantes on pourra reconstituer intégralement le texte de l'édition princeps de 15S2; celui de l'édition de 1553, où parut le commentaire de Muret; celui des éditions de 1567 et de 1571-1572; celui de l'édition de 1587, publiée après la mort de Ronsard par ses exécuteurs testamentaires; celui de l'édition de 1604, intéressante ^3.v tout ce qu'un commentateur inconnu ajouta aux notes de Muret sur les sources des Amours. Il est regrettable sans doute que M. Vaganay n'ait pas pu avoir encore l'édition de 1560, première édition collective des Œuvres de Ronsard. Mais son édition, — surtout si on la complète par celle de Marty-Laveaux qui reproduit le texte de l'édition de 1584, la dernière que Ronsard ait publiée lui-même, — n'en offre pas moins une base excellente pour étudier les corrections que le poète apporta à son texte et les commentaires qui l'illustrèrent.

Or, cette étude est du plus haut intérêt : elle en apprend long sur les variations de la langue et du goût de Ronsard, comme sur l'étendue et les limites de la science de Muret, l'un des représentants les plus typiques de l'érudition au xvi^ siècle.

Et d'abord, on s'aperçoit vite qu'en révisant son texte Ronsard a supprimé un certain nombre de mots, — archaïsmes, néologismes, provincialismes, latinismes, héllénismes, italianismes, — qui étaient susceptibles de n'être pas compris.

La plupart de ces suppressions lui ont été suggérées par Muret '. Non pas que le commentateur se permette jamais de critiquer le vocabulaire du poète. Mais, quand il traduit tel mot, quand il note, à tort ou à raison, que tel autre mot est nouveau, ou ancien, ou vandômois, il constate par cela même que le texte risque de n'être pas entendu. Et Ronsard a sacrifié plusieurs de ces termes qui lui étaient signalés ainsi comme pouvant arrêter le lecteur.

Il suffira de jeter un coup d'œil sur la liste suivante pour se convaincre que son vocabulaire a été assez souvent modifié sur les indications de son commentateur -.

Apollin (sonnet XXXIl, vers 5). — Texte de 1552 : Apollin. — Commentaire : Ainsi disoient les vieux François, non pas comme nous disons aujourd'hui, Apollon. — Correction après 1553 : Apollon.

Arner (LXXVII, 4). — Texte de 1555 : Tu devois... Non sans plus les arner [les serpens], mais en perdre la race. — Commentaire : Ce mot propre arner... signifie rompre et froisser fespine du dos. — Correction après 1567 : Non écraser leurs reins, mais

Avant penser (CLXXXIII, 10). — Texte de 1552 : Desja... ma langue Avant pensoit les motz de sa harangue. — Commentaire : Avant-

1. Parmi les pièces qui entrèrent dans le I^ivre I des Amours après ses deux premières éditions il en est qui ont été commentées, non par Muret, mais par Belleau. Je n'entreprendrai pas dans cette préface d'examiner en quoi les commentaires de Belleau se distinguent de ceux de Muret. Belleau a commenté un trop petit nombre des pièces qui figurent dans la présente édition pour qu'elle m'ofTre une base suffisante à une étude de ce genre. Cette étude se fera mieux plus tard. — Je ne m'abstiendrai pas cependant, mais seulement quand j'étudierai les variantes de Ronsard, de prendre des faits dans le commentaire de Belleau.

2. Dans toute cette étude sur les corrections de Ronsard je me sers unic|uenient de l'édition Vaganay. J'en avertis donc le lecteur une fois pour toutes : quand je dis qu'une correction est faite en 1567, il se peut qu'elle soit faite déjà dans l'édition de I5(j0, et quand je signale une correction de 1587, il se peut qu'elle soit de 1,584.

penser est ce que les Grecs disoienl -p:;j.£X£T5v. — Gori'eclion après 1S67 : estudioit sa première harangue.

Aviander (s'), voir dessoiver [se).

Ai'orter, employé transitivement (CXCVIII, 13). — Texte de 15.^i2 : De mon printemps il avorte le fruict. — Commentaire : // avorte, il fait avorter. — Correction après 1533 : De mon printemps fait avorter le fruict.

Bastant (LXXXVII, 4). — Texte de l.o32 : Baslant. — Commentaire : Bastant, suffisant. Mot italien. — Après 1367 le vers est remanié et le mot italien disparaît.

Bienveigner (XL, 8). — Texte de 1353 : un rosier... Qui le matin bienveigne de ses roses. — Commentaire : Bienveigner est recueillir quelcun à sa venue, et le caresser. — Après 15.33 Ronsard remplaça bienveigne par caresse, que lui suggérait Muret.

Demonstrer [Élégie à Muret, p. 361, vers 67). — Texte de 1567 : Cest Herôs qui de-monstra la terre. — Commentaire : qui osta les monstres de la terre. — Correction après 1567 : Cest Herôs correcteur de la terre.

Dessoiver (XXII, 2-3). — Texte de 1553 : Se dessoiver d'une amere liqueur, S'aviander d'une amertume extrême. — Commentaire : 5e dessoiver, se désaltérer, étaindre sa soif. S aviander, se repaître. —

Correction après 1553: Boire tousjours d'une Manger tousjours

d'une

Dous graves (XLIX, 3). — Texte de 1553 : De son front les dous graves honneurs. — Commentaire : Dous graves, doucement graves. Mot composé à la manière des Grecs. — Correction après 1567 : De son front la grâce et les honneurs.

Drillant (XCVIII, 7). — Texte de 1352 : la drillanle flamme. — Commentaire : Drillnnte, eslincelante. — Correction après 1553 : divine.

Enamerer (XLIX, M). — Texte de 1533 : sa cruauté D'aluine amere enamere ma vie. — Commentaire : Enamere, la rend amere. Enamerer est ce que les Grecs disent Ttwpijv. — Correction après 15S3 : D'un fiel amer aigrist toute ma vie.

Esclaver (XLVIII, 11). — Texte de 15S3 : ont esclave. — Commentaire : Esclave, asservi. — Correction après 1553 : ont asservi.

Esclouir (LXIV, 14). — Texte de 1552 : Un beau printemps s'esclouït de sa face. — Commentaire : S'esclouit, sortit. — Correction après 1567 : s'engendra.

Espamer (CLVII, 6). — Texte de 1552 : Ce bel œil... D un si long jeun m'a tant fait espamer. — Commentaire : Epamer, rendre foible et débile. — Correction après 1567 : m'a tant fait consumer.

Greicjneur (CXXXVH, 2). — Te.xte de 1552 : Sourcil, mais ciel des autres le greigneur. — Commentaire : Le greigneur, le plus grand. — Correction après 1567 : ciel de mon cœur gouverneur.

A V heure a V heure (LVIII, 7). — Texte de 1552 : A l'heure a l'heure. — Commentaire : locution italienne. — Confection en 1567 : à toute hasle. — Plus tard, remaniement complet du vers.

Impatient (XXIX, 3). — Texte de 1552 : Plus fort qu'un cep qui d'un amoureux tour La branche aimée impatient enlasse. — Commentaire : Impatient, ce que les Latins disent impotens. — Correction après 1553 : en mille plis enlasse.

Offensé (XVIII, 12). — Texte de 1552 : Avec un chant oifensé doulcement Ore d'un ris or' d'un gémissement. — Commentaire : Offensé, entrerompu, syncopé. Il veut dire que sa dame en chantant par fois rioil, par fois gemissoit. — ?]n 1587 offensé est remplacé par découpé.

Para/miser (XLIX, 7). — Texte de 1553 : Soit qu'un dépit parannise mes pleurs. — Commentaire : Parannise, rende perpétuels. Paranniser est ce que les Latins disent perennare. Mot nouveau. — Correction après 1553 : face naistre.

Parmi (XXXVII, 12). — Texte de 1352 : Parmi leur cheute. — Commentaire : Par leur cheute. Parmi, en lieu de, par, est un mot Vandomois, non toutefois à rejelter: car comme les Poètes Grecs ont librement usé des Dialectes, c'est à dire des différences de la langue grecque, ainsi faut il permettre aux François, qu'ils usent, avec modestie, de celles de la langue Françoise, si nous voulons la tirer hors d'enfance. — Bien que Muret eût approuvé ce texte, Ronsard mit, après 1553, par leur descente, au lieu de : parmi leur cheute.

Ralenter (CXLVII, 13). — Texte de 1552 : Et ralenta les marteaux des Cyclopes. — Commentaire : Et ralenta, arresta. — Correction après 1367 : Et fit cesser.

Tapir [Chanson, p. 366, v. 6). — Texte de 1553 : Cassandre Qui prophetize aux Troyens Les moyens Qui les tapiront en cendres. — Commentaire : Tapiront, abaisseront. Je penseroi' bien que ce verbe tapir vint du Grec -azEivsîv qui signifie abaisser. — Correction après 1567 : réduiront.

Tirade (CXIII, 1). — Texte de 1552 : Amour archer dune tirade ront Cent traitz sur moi. — Commentaire : Tirade, mot nouveau; comme canonnade, harquebuzade, coup de trait, de canon et de harquebuze. — Correction après 1572 : Amour archer toutes ses flèches ront D'un coup sur nioy.

Ronsard n'a pas toujours supprimé les mots dont Muret s'était cru obligé de donner le sens, évidemment parce qu'il avait peur que n'étant pas très répandus ils ne fussent pas compris. Ainsi le poète a conservé :

accort, qui est traduit dans le commentaire par : fin, avisé, aA'ec cette observation : mot italien (CCXXXIV, 12 ; ce mot est dans le texte de 1567 à 1571 ; le sonnet disparaît ensuite) ;

acoisent (Et tous muets s'acoisent les ruisseaux), qui est traduit dans le commentaire par : apaisent, avec cette observation : vieil mot François (CCXXIX, 8) ;

afolle (la Nymphe qui m'afolle), qui esl Iraduil par : rend fol (XIX, 12);

amadouëur, qui est traduit par : nhuseur, avec cette observation : « amadouer est servir quelcun sous vaine espérance. Les Latins disent Inescare, les Italiens Lusinghar » (CCXXXIV, 5 ; ce sonnet disparaît après 1572) ;

béer (de peur qu'A l'huis fermé je ne bée), qui est traduit (? commentaire de Belleau) par : ouvrir la bouche, avec cette observation : « béer est un vieil mot François qui signifie ce que les Grecs disent -/aîvEiv » [Elégie à Brinon, p. 429, vers 40) ;

bers, qui est traduit par : berceau, avec cette observation : mot Vendomois (CXL, 3) ;

cassé d'espérance, qui est traduit par : vuide d' espérance , avec cette observation : il prend cassé ainsi que les Latins prennent cassus ; Virgile : nunc cassum luniine lugent (CLXXVIH, 6) ;

cep, qui est traduit par : lien (CGXXXII, 2) ;

courtisane, qui est traduit par : femme abandonnée, avec cette observation : mot Italien (CCXXXIV, 10; ce sonnet disparaît après 1572);

crineuse, qui esl traduit par : abondante en cheveux, avec cette observation, supprimée après 1567 : mot nouveau (CCXVIIL H) ;

derheté (du reth qui me noue je me voy de-rheté), qui esl traduit par : deslié (CCXXVII, 4) ;

dextrement, qui est traduit par : heureusement (CLXV, 8) ;

émouloit (poitrine où l'Archerot ses flèches émouloit), qui esl traduit par : aiguisoit (CCIII, 8) ;

envole (Ton baiser m'envole aux cieux), qui est Iraduil par : ravit (CCXV, 4) ;

erre (grand erre), qui esl traduit par : train (XXXI, 4); espoint, qui esl traduit par : picqué, chatouillé (CLX, 1) ;

fere, qui est ainsi expliqué : c'est ce que les Latins et les Italiens disent /"era (XCVIII), 12);

fermés (les cieux fermez aux cris de sa douleur), qui est traduit par : arrestés, avec celte observation : mot Italien (CCII, 9) ;

fielleuse, qui est traduit par : amere comme fiel (CLVII, 1) ;

gazouillis, qui est traduit par : bruit (LX, 7) ;

gemmes, qui est traduit par : pierres précieuses (LX, 4) ;

ghir landes, qui est traduit par : chapeaux de fleurs, avec cette observation : mot Italien (CXIV, 10);

havre, qui est traduit par : port (LV, 14) ;

horrible (Quand plus Borée horrible son haleine) qui est traduit par : rend horrible, avec cette observation : mot inventé par l'auteur ; il en a usé aussi en l'Ode de la Paix (CCXII, 6) ;

manie, qui est traduit par : fureur, avec cette observation : Platon au Faedre tesmoigne que les anciens estimoient ce nom la très honneste (CCVII, M);

manquer (manquer de ton devoir), qui est traduit par : faillir, avec cette observation : mot prins de l'Italien (XXXIX, 12) ;

mollette (la rive mollette), qui est traduit par : tendrette, délicate, mignarde (CLXIII, 5) ;

plaiant (d'un trait me plaiant jusqu'à l'os), qui est traduit par : blessant (LXXI, 10) ;

printaner (Le beau printemps fait printancr ma peine I, qui est traduit par : reverdir (CCXII, 2) ;

quadrelle, qui est traduit i? commentaire de Belleau) par : /ZecAe, avec celle observation : » pur mot Italien non encore cognu entre les François .. (CCLVII, 2);

rebaisolans, qui est traduit (? commentaire de Belleau) par: rebaisans souvent [Chanson de la p. 405, v. 54);

rosoyant, qui est traduit par : plein de rosée (CXXXIV, 13) ;

sympathie, qui est expliqué longuement, avec cette observation : sympathie est un mot grec ; mais il est force d'en user, veu que nous n'en avons point d'autre (CCII, 11 j ;

tançons, qui esl traduit par : querelles, complaintes (CLX, 8) ; vanoier, qui est traduit par : se perdre, devenir en rien (CCXXXIV, 7; ce sonnet disparaît après 1572) ;

vergongner, qui est traduit par : avoir honte (CCXVIII, 10).

Si Ronsard n'a pas supprimé tous les mots que Muret, sans pour cela en regretter toujours l'emploi, soupçonnait d'être peu intelligibles, il en a condamné de lui-même quelques autres :

Aiser (afin d'aiser ma peine) est remplacé, après 1553, par alléger (XX, 9).

Anonchalant (Anonchalant son cœur) est remplacé, après 1567, par abâtardant [Elégie à Muret, p. 363, v. 77).

Dea est remplacé, après 1567, par certes (CXXIII, 9).

Deflamme (impératif de deflammer : deflamme aussi le tison de ma vie) est remplacé, après 1567, par fais amortir (GXCIV, 11).

Encerner (si un camp Pour ton secours Vencernoit enfermé) est remplacé en 1578 par garder (De légions te gardoit enfermé; Elégie à Brinon, p. 428, v. 52).

Encordelé (encordelé es rets Idaliens) est remplacé en 1567 par prinse (prinse es fillets des rets Idaliens, CCXLI, 11).

Ficher (traits qu'un Archerot... me ficha dans le cœur) est remplacé, en 1578, par tirer au v. 14 du s. IV; mais il est conservé au v. 6 du s. CCII (Amour... Fichoit au ciel son regard lentement).

Filandier esl remplacé, après 1567, par filandricr [Elégie à Muret, p. 363, V. 88).

Grelissant (Ses cuisses sont comme faites au tour En grelissant, rondes tout a l'entour) disparaît après 1567 ; en grelissant est remplacé par à pleine chair [Elégie à Janet, p. 378, v. 156).

Idole au sens d'image est remplacé, en 1587, par objet au v. 4 du s. XCI, et, en 1571, t^^v portrait au v. 2 du s. CIV.

Nouer est remplacé, après 1567, par nacjer, et, en 1587, par errer au V. 8 du s. XXX; il est remplacé, après 1567, par venir au v. 7 du s. LV (Nourai-je plus ainsi qu'Ulysse a bord... Viendray je point ainsi qu'Ulysse...).

Occire est remplacé, en 1587, par tuer au v. 4 du s. IV ; en 1578, par ensanglanter, et, en 1587, par immoler au v. 14 du s. ^ II ; après 1567, par tuer au v. 8 du s. LXVII.

Pleuveray (Je pleuveray ma vie par mes yeux) est remplacé, après 1567, par escouleray (CLXXXVI, 8).

Poupellé (Tout poupellé... pein son ventre) est remplacé, après 1567, f Ar potellé [E le ffie a Janet, p. 378, v. 144).

Recoursé est remplacé, en 1578, par poussé d'ardeur, et, en 1587, par d'un cœur ardent (XCII, 10).

Sorceler (poison Dont un bel œil sorcela ma raison) est remplacé, après 1553, par enchanter (CXCIX, 7).

Tresluire (ils tresluisent) est remplacé, après 1553, par reluire (CLXXXV, 13).

Tollue (participe féminin) disparaît, en 1587, du v. 8 du s. LXVII, et le vers est remanié pour qu'au mot tollue soit substitué salue (indicatif présent, l'" personne, de saluer).

Vueil (par le vueil des cieux) est remplacé, en 1587, par arrest (LXXXVII,9). — <( Parl'ire des dieux » remplace, en 1578, « par le vueil des dieux » au v. 2 du sonnet CCXL^'II.

Il est rare que les proscriptions de Ronsard n'aient pas été définitives. On ne peut citer que quelques mots qu'il ait fait rentrer dans le texte du Livre I des Amours après un exil plus ou moins prolongé.

Emmané. — En 1552, il avait félicité la mammelle emmanée dont sa maîtresse avait reçu le lait (CXL, 5). Muret ayant traduit emmanée par remplie de manne, le poète remplaça le mot, après 1567, par ordonnée.

Mais en 1387 il reprit emmanée, el avec raison : car qu'est-ce qu'une mammelle ordonnée ?

Esclave. — En 1532, il s'était plaint que deux yeux bruns eussent esclave sa jeune liberté (XXV, 3). Muret traduisit esclave' par captivé, asservi. En 1367, esclave fut remplacé par arresté. Mais, en 1571, esclave reprit sa place dans ce sonnet XXV, tandis qu'au sonnet XLVIII, V. 11, le même mot fut remplacé définitivement par asserî;i après 1533.

Apostat. — En 1333, se proclamant un loyal soldat d'amour, il s'était vanté de n'avoir c point fait d'alarmes comme apostat » (CCXIX, 3). Muret mit cette note : « Aposlats en Grec sont proprement appelés gendarmes qui laissent leur ranc faussans la foi promise à leur capitaine. » Ronsard corrigea, après 1567, apostat en inconstant., mais il revint, en 1387, à apostat., et le commentaire dut de nouveau expliquer le mot : « Apostat, un soldat qui abandonne son Capitaine après sa foy promise . »

Douteux. — En 1332, le poète, félicitant sa dame d'une coiffure équivoque qui pouvait la faire prendre pour un garçon, avait qualifié son chef de doubteux (XCIII, 14). Muret expliqua que son chef douteu.r signifiait <> qui met en doute cens qui le voient » ; qu' » ainsi prennent quelquefois les Latins ambic/uus », et il cita à l'appui ce vers de Virgile : Transeat elapsus prior, ambiguumque relinquat. Après 1567, Ronsaid remania le vers pour faire disparaître ce doubteux ; mais le vers primitif rentra textuellement dans l'édition de 1387.

Si l'on considère la nature des mots qui figurent sur les listes que nous avons dressées (mots traduits par Muret et supprimés par Ronsard, mots traduits par Muret et non supprimés par Ronsard, mots que Ronsard a spontanément supprimés) on verra que les mots proscrits sont surtout des archaïsmes (esclouïr, greigneur, aruer, bienveigner, nouer, lollue, etc., etc.) ; Ronsard les avait sans doute empruntés pour la plupart à Rabelais, à Marot ou à Maurice Scève.

Le poète a été moins disposé à condamnei' les mots dont la langue s'était récemment enrichie, soit par des provignements, soit par des emprunts à l'Italie ou à l'antiquité. Mais on lui rendra cette justice qu'il n'a pas été cependant entêté de néologismes au point que certains l'ont voulu dire. Ayant eu le bon sens de lire très attentivement les discrets avis du docte Muret, ayant probablement reçu non moins bien les conseils oraux de quelques amis, il a sacrifié les mots nouveaux quand il a compris qu'il n'illustrait la langue qu'au détriment de la clarté.

C'est aussi ce qu'il fit pour une catégorie de mots dont je n'ai point encore parlé et dont on sait que la Pléiade voulait tirer un des principaux ornements du style : les mots techniques.

Ronsard, sans doute, conserva presque tous ceux de ces mots qu'il avait employés dans les premières éditions du Livre I des Amours, bien que Muret les eût en général traduits ou expliqués : s'essore, qui est, fait observer le commentateur, un « mot de fauconnerie » (CCX, 8) ;

— brosser, qui est « courir à travers les bois, sans regarder à rien qui puisse empescher le cours du cheval; mot de vénerie » (CXLVL 10);

— siller, qui est un mot m propre en fauconnerie » et signifie « fermer les yeux » (XCI, 13); — détraquant, qui signifie « desvoianl » ; le commentateur de 1571 traduira : « le suyvent au trac, à la trace » (CCXL, 6) ; — singler, qui signifie « pousser » et est un « mot de marine » (CXXV, 14) ; — trempe, qui est une « métaphore prinse des armuriers » (LXVIII, CIII) ; — trame, qui est une métaphore prinse des tisserans » (LXXXIX, 12) ; — mestier et ourdir, qui sont aussi des mots « prins des tisserans » (GLXIII, 13) ; — gaze, qui est une <( manière de toile de laquelle les Demoiselles usent à faire leurs ouvrages » (GCXVII, 9); — meuri'r, qui est une « métaphore prinse des fruicts d (CLIII, 2);

— mugler, qui << se dit proprement du cry des bœufs » (CCVIII, H) ;

— éclipser, qui signifie <i évanouir, disparoitre » (CXCVI, 14) ; — lame.

qui est traduit (? commentaire de Belleau) par <( la pierre qui couvre le tombeau» (CCXLV, 42).

Le Livre I des Amours s'enrichit même, au cours de ses éditions successives, de deux ou trois nouveaux mots techniques. En 1333, Ronsard remplaça, au v. 3 du s. CXX, cordeau de malheur par trait de malheur, et il fallut que le commentateur donnât cette explication : <( un /rait est la corde avec laquelle on mené les limiers à la chasse ; mot de vénerie ».

Au même sonnet, l'édition de 1387 ( ?1584) introduisit le mot i^ebrosser, et le commentateur dut mettre cette note : « rebrosser est un mot de vénerie, qui signifie retourner avecques violence et froissement de buisson. »

Cependant même pour ce genre de mots qui lui tenait à cœur Ronsard n'eut pas un attachement systématique, et il sut faire les suppressions que l'expérience jugea nécessaires.

Il se représentait en 1332 « de cent fureurs panloyment tourmenté ». Muret mit cette note : « Panfoimenf, tellement qu'il ne peut haleter ni avoir son haleine; mot propre en fauconnerie. » Ronsard comprit que ce mot très rare serait entendu seulement de quelques initiés et, après 1333, illeremplaça par brusquement (XX^'II, 8).

En 1532, il souhaitait de voir « calmement son navire aborder ». Muret mit cette note : « Calmement^ paisiblement. Mot de marine. » Ronsard finit par se dire en 1387 (? 1384) que calmement n'avait pas l'air d'être un mot de marine et que sa saveur passait donc inaperçue ; il mit doucement (IV, 13).

En 1533, il se plaignait que par la cruauté de sa dame sa vie fût « enamerée d'aluine amere ». Muret expliqua qualuine, c'est une herbe fortamere (et qu'enamerer, c'est rendre amer). A ^ume fut remplacé par /i!"e/(et enamerer par aesgrir , XLIX, 11). — Le même mot aluine, trop

peu connu en dehors du monde des botanistes, disparut après 1S67 du sonnet CIII.

En 1552, le v. 5 du s. XVII contenait le mot serre. Muret fit cette observation: « Mot de fauconnerie. » Mais en 1578 (peut-être en 1571) le commentaire ayant ajouté : « qui signifie la pince et les ongles d'un oiseau de proye », le poète se demanda sans doute si ce mot, — entouré d'ailleurs qu'il était de mots qui ne pouvaient pas l'éclairer, — était entendu, et en 1587 (? 1584) il l'abandonna pour prise.

Les corrections de Ronsard portent beaucoup moins souvent sur la syntaxe que sur le vocabulaire.

Le fait le plus notable est la proscription presque systématique de la préposition dans. Cette proscription commence dès après 1553 et se continue dans les éditions suivantes.

La préposition dans est remplacée en général par en [es quand en devrait être suivie de les). Ainsi, au lieu de : « Un cœur ja meur dans un sein verdelet », Ronsard éci^il après 1553 : « en un sein » (XVIII, 7). — Au lieu de : « Or' dans mes bras, ore' dedans mes yeux», il écrit en 1587 : « en mes bras, devant mes yeux » (XXX, 7). — (< Dans mon ame » devient après 1553 » en mon ame » (LXXXIX, 13). — » Dans un feu » devient après 1567 « en un feu » (LXXVI, 14). — (i Dans ma faute » devient en 1567 « en ma faute » (LXXIII, 14). — « Dans mon flanc » devient après 1553 « en mon flanc » (LIX, 14). — Dans ses cheveux » devient après 1567 « en ses cheveux (CXXX, 2). — « Dans Cypre » devient en 1587 » en Cypre » ; mais, au même vers, 1587 conserve » dans les vergers de Guide » (CXXXI, 7). — <( Dans mon ame » devient après 1553 « en mon ame » ; mais au v. 4 du même sonnet Ronsard conserve : » Un Mongibel s'enflamme dans mon cœur » (CLIII, 3). — << Dans mes bras » devient après 1567 « en mes bras » (CC, 13). — Le vers : c Dans chaque nerf

el dedans chaque veine » devient en 1571 : « En chaque nerf, au sang de chaque veine », puis en 1387 : a En chaque nerf, en chaque pouls el veine » (CCXII, 3). — « Dans le sein de la belle » devient en 1587 « es cheveux de la belle » (CCI, 6). — Dans le jour de ses yeux » devient après 1553 « e* prisons de ses yeux » (X, 6).

La préposition dans n'est pas toujours remplacée par en. Elle l'est parfois par sur, sous. par.

Sur. — Textede 1333: Dans un sablon la semence j'épan. Après 1533: Sur un sablon (CIII, 1). — Texte de 1353 : Pein moy Dans ce tableau les beautez de ma mie. Après 1555: Sur ce tableau ( Elégie a Janet, p. 372, V. 2).

Sous. — Texte de 1352 : ... s'alla cacher dans les ondes. Texte de 1587 : sous les ondes (CVIII, 7).

Par. — Texte de 1552 : Et dans le ciel ei par la mer encore. Texle de 1387 : par le ciel... parla mer (XV, 11). — Texte de 1552 : Eilel conduisant Mes pas douteux dans les erreurs de Crète. Texte de 1587 : par les erreurs (CLXVIII, 4). — Textede 1532 : Le somme... Se distilloit dans mon ame songearde. Texte de 1387 : par mon ame (CXCII, 2). La forme composée dedans n'a pas été bannie aussi souvent que la forme simple. « Dedans mon cœur » devient bien après 1371 » en mon ame » au v. 1 du s. X\ II ; « dedans sa nasse » devient après 1567 « en sa nasse » au v. 7 du s. CIV ; « et tu es dedans moy » devient en 1578 « el tu es seule en moy » au v. 9. du s. CXLI. Mais Ronsard a maintenu << dedans la bouclie » au s. 8 du s. CCXXII ; il a introduit en 1387 « dedans le cœur » au s. CCXXIII,v. 4, « dedans mon cœur » après 1567 au s. CCXVI, v. 13 ; et s'il a remplacé en 1571 « l'an dedans soi s'est roué » par : «l'an s'est en soy retourné», ça été peut-être pour supprimer roué plutôt que pour supprimer dedans ; car au v. 14 du même sonnet il a maintenu c dedans le cœur ».

La forme simple dans a été reprise une fois après avoir été supprimée.

C'est au sonnet intitulé Vœu. Ronsard avait écrit d'abord : « Dans voire temple engravez ces paroUes. » En 15t')7, il remplaça dans par en. Mais, en 1378, il revint à dans, évidemment parce qu'au vers précédent il y avait : « Plus diu' qu'en fer, qu'en cuivre et qu'en métal. »

Au sonnetlll, v. 3, dans, en 1587, a été substitué àsus dans ce vers: n Et sus mon cœur le brandon espandoil. »

Voici quelques autres coi'rections qui intéressent la syntaxe. D'aucune on ne peut citer plus d'un ou deux exemples.

Notons d'abord deux repentirs concernant la syntaxe de l'article.

L'article est exprimé devant l'apposition, de 1532 à 1567, dans ce vers : Sœur de Paris, la fille au roy d'Asie (CCIX, 1). En 1571 et en 1378, l'article est supprimé, ce qui amène le changement de au en du : fille du roy. En 1387 (? 1384) le texte primitif est repris.

Le possessif ma est remplacé par l'article la, en 1367, dans ce passage : Que j'aime... à tordre en ma bouche De ses cheveux l'or fin (CCXVIIL 2). Mais dès 1371 Ronsard reprend définitivement le texte primitif de 1333: ma .

Dans les passages qui suivent, la correction, au contraire, a été définitive.

L'article la se substitue, après 1367, au possessif ma, qui figurait dans le texte primitif de 1333, au vers 18 de VElegie à Janet, p. 371 : L'amour fut bien forte poison Qui m ensorcela ma raison.

L'article indéfini un n'est pas employé après comme dans le texte de 1333 au v. 43 des S f anses de la p. 398 : Tu fuis comme fan qui tremble. Dans le texte de 1387 il est employé : Tu fuis comme un fan qui tremble.

Ce, celle sont employés en 1532 au sens de mon dans ces exemples: Ce fol penser pour s'en-voler plus liant (CLXXIII, 1) ;je veux brusler... Tout l'imparfait de ceste escorce humaine (CLXXII, 2). Mon est substi-

RoNSABD. — /. Livre des Amours. B

tué, après 15S3, à ce dans le premier exemple : mon fol penser; après 1567, à ces ^e dans le second : mon escorce.

Duquel je suis repeu, est remplacé après 1553 par : dont mon cœur est repeu (X, 14).

Le collectif vingt et un est considéré en 1567 comme un singulier : « sur mon vingt et un an» ; en 1387 le collectif vingt et deux est considéré comme un pluriel : « sur mes vingt et deux ans » (CCXLVII, 3).

En 1552, Ronsard dit au v. 14 du s. CLXVI : Faire ne puis qu'Amour tousjours ne vienne Parlant à moy et moy tousjours à luy. C'est qu'il traduit littéralement Pétrarque : venga raggionando. Mais après 1567, il corrige cet italianisme et au lieu de : vienne parlant, il met : vienne parler.

Le participe forcenés est employé après le verbe voir, en 1553, au v. 12 de la Chanson de la p. 366 : [ils] Virent bien que tard après Les feux Grecs Forcenés parmy leurs villes. Après 1567 le participe forcenés est remplacé par l'infinitif forcener.

En 1553, on lit au v. 2 du s. CCXXXVIII : Laissant mes flancs sur les siens s'alonger ; en 1578, le verbe à l'infinitif cesse d'être pronominal : Laissant mes flancs sur les siens alonger.

N'est-ce pas (texte de 1352) est remplacé après 1553 par est-ce pas au V. 5 et au v. 7 du s. CLXXXIIII.

Et est employé après une phrase négative, en 1555, au v. 32 des Stanses de la p. 398 : Ton test n'aura plus de peau Et ton visage si beau N'aura veine ny artères. En 1587 et est remplacé par ny : Ny ton visage.

Envieux sur (texte de 1552) est remplacé après 1567 par envieux de (CLXXXIII, 12).

L'inversion maroliquei?ïene.v/-// vrai que se trouve en 1552 au v. 1) du s. XXXV et au v. 9 du s. CXVIII; en 1567 Ronsard met au s. XXXV : il est bien vrai que, et après 1567 au s. CXVIII : il est certain que.

En même temps qu'il rendait son vocabulaire et sa syntaxe plus conformes à l'usage de son temps, Ronsard châtiait son style, épurait son goût, éclaircissait sa pensée.

Il fît un grand eftort pour être moins monotone, et ce n'était pas sans besoin ; car dans sa première édition il avait repris jusqu'à la satiété plusieurs procédés de style empruntés à Pétrarque ou à Maurice Scève.

D'aucun il n'avait plus abusé que de l'adverbe en ment qualifiant soit un adjectif (face amoureusement blême), soit un verbe (celuy que Mars horriblement enflamme). Mais dès sa troisième édition il commença à élaguer ces adverbes, et il en fit bientôt un si bel abattage qu'il n'en laissa subsister dans sa dernière édition qu'un nombre très restreint.

Ainsi on ne retrouve plus en 1567 : face amoureusement blême (XXII, 5), eœuT traistrement indiscret (CLXXXVII, 2), foy in famement fragile (CLXXXVIII, 14), vrayment sotte (CLXXXVIII, 5), lentement ocieux (CCVII, 2), vrayment heureux (CCXXVIII, 9) ; — après 1367: rfou /cernent langoureuse (CXVIII, 10), vrayement^Xus seur(CXXXI, 5), heureusement trompeur (XLIII, 7), son teint paiement jaunissant (CCXXV, 4) ; — en 1S87 : une pierre ardemment allumée [Elégie à Muret, p. 362, v. ^6), justement envieux (X, 2), une œillade obliquement roullée [ChYl], piteusement touché (CLXI, 12).

On ne retrouve plus en 1567 : le tien [oeil] estrangement m'emprise (VIII, 3), le mal par qui doucement je souspire (XLV, 4), Larme vrayment qui mes souspirs arrose (XC, 5), amie qui de ses yeux occit meurtrierement [meurfrierement est remplacé par cruellement, qui disparaît lui-même en 1587, CXCVII, 13) ; — après 1567 : mon cœur Q'une harpye humainement dévore (XV, 14), folatrement m'aiant entre les bras (XLV, 12), celuy que Mars horriblement enflamme

iLXXIX, o). De ses cheveux la rousoyante Aurore Espnr-sement les Indes remplissoit (XCV, 2), les yeux de ma dame mielleusement versèrent en mon ame iCXYIII, 3), /)et;reu5en?en< empoupant Ion navire (CXXV, 10), Amour se cachoil folastrement dans le sein de la belle (CCI, 6), un pré qui fourchument l'eau du Loirenlrenoue (CCXXVII, 6, correction : à bras fourchus) ; — en 1578 : si doulcement le souvenir me tente (CXI, 1), cet œil qui fidèlement baille (CLIV) ; — en 1587 :blondement descendoiL (III, 7], pour finement la jjrendre (XX, 6), au prix du sein qui lentement secoue son gorgerin (CXV, 6).

On remarquera bien que seuls quatre ou cinq de ces adverbes, fourchument (CCXXVII, 6), Iraistrement (CLXXVVII, 2), meurtrierement (CXCVII, 13), esparsement (XCV, 2), sont peut-être des mots rares. La plupart des autres, justement^ doucement^ honnêtement, etc., sont des mots d'un usage très courant. Ce que Ronsard condamne en général quand il biffe un adverbe en ment, ce n'est donc pas le mot en soi, c'est le retour inopporliin d'un procédé déjà vu trop souvent.

Il ne réprouve pas davantage en soi l'adjectif pris substantivement et suivi d'un suljslantif qui lui sert de complément (/"oAscur de mon destin). La preuve en est (ju'au cours de ses corrections successives il a introduit dans son texte quelques exemples nouveaux de cette construction (par exemple, le plus beau de son mieux, en 1571, qui devient eu 1587 : le meilleur de son mieux. CCX"\'III, 15l. S'il a biffé un assez grand nombre de ces adjectifs, c'est donc parce qu'il avait conscience de n'avoir pas été assez économe d un tour que son caractère destinait, au contraire, à être plutôt rare.

Ainsi, il a fait disparaître après 1553 : au creux de son profond (CXXVII, 2), au plus beau de mon cœur (CXXXVI, 14), le plus vif de ma peine (CLXXXVI, 13), dans le plus doux d'une plajeesgrissanle (XXXVI, 8), le vain de mon amour profonde (XXXVII, 6), le froi/d de la peur (XLIII, 0), Vobscur de mon destin (XLH', 10), sous le rond de

la voûte des dieux (LXXXI, 2) ; — après 1367 : le seur de mon tort (CLVI. 13), le plus tu/ de mon soin (CXXVI. 8) ;— en 1578 : dans le serain Ae sa jumelle flamme (III, 1), le parfaict de leur mieux (V, 7) ; — en 1587 : au profond des lieux (LXXXI, 3).

De même, sans s'interdire systématiquement le rapprochement des mots de même racine ou de même nature, il se rendit compte qu'il avait un peu trop pratiqué ce genre d'élégance familier aux pétrarquistes italiens, et il l'élimina de plusieurs passages.

Ainsi, il dit en 1553 : dans le beau sein de ma belle Cassandre, et après 1553 : dans le giron de ma belle Cassandre (XX, 3). — • Il dit en 1553 : par le parfait d'une perfection, et après 1353: pour la beauté d'une perfection (XXI, 7). — Il dit en 1532: Vhumble souspir de mon humble prière, et après 1553 : l'humble souspir enfant de ta prière (CXLIX, 3). — Il dit en 1552 : Pille, Garçon, d'une main pilleresse, et en 1378 : Pille, Garçon, d'une main larronnesse (CXCIX, 1). — Il dit en 1532 : yeux Qui m'ont parfait Vimparfaif de mon ame, et après 1567 : Qui m'ont poly l'imparfait (CCVII, i). — Il dit en 1352, accumulant les mots qui appartiennent à la même racine que heureux : Heureux vrayment, heureux qui peult avoyr Heureusement cest heur que de la voyr. Et plus heureux qui meurt pour l'amour d'elle ; en 1567 heureusement disparaît, puis en 157S tout le passage est remanié (LXIIl, 2" tercet).

Avec la monotonie, Ronsard s'efforça de combattre dans sou texte le verbiage et la platitude.

Il fît disparaître des chevilles de tout genre : adverbes de remplissage, tels que encore (V, 5; XVI, 12), toujours (LIIII, 2 ; LXXXII, 10), sans plus (Cil, 12), jadis (CCXXV, 14), à toute heure (CCXXVIII, 13), las (CLII, 13; CLXXVII, 14 ; CLXXIX, 1; CXCIV, 9; CCXVII, 9; CCXXIX, H), hélas (CLXXXVIII, 9) ; — répétitions de mots non justi-

fiées, telles que non non (XCII, 8), cen( et cent fois (CXCII, 9), las las (CCXX, 12), et ja desja (XCII, 11), à toute heure à toute heure (CVII, 10 ; CCXVIII, 13), desja desja (CLXXXIII, 9 ; CCXXXYII, i),cest... cest (CCXVIII, 5), ores... ores (CCXL, 2) ; — pléonasmes, tel que « pareil f égale au. soleil que j'adore », qui est remplacé après 1553 par : je parangonne.

Il fit la chasse aux mots prosaïques : pronoms inexpressifs et lourds, pesantes expressions conjonctives, insignifiants verbes être, voir, aller.

« Cela vient de ta grâce » est remplacé après 1597 par : » Ce bien vient de ta grâce» (XXIX, 8).

« Ceste-la pour qui cent morts j'essaye » est remplacé après 1553 par : « Cette beauté pour qui... » (CLXXXI, 5). — « Car cette la qui me fait langoureux » est remplacé après 1553 par : » Cesfe beauté qui... (CCXXA'I, 5). — « Ah que malheureux est cestui la qui s'empestre » est remplacé en 1567 par : » Ah que malheureux est tout homme qui s'empestre » ; en 1578, le vers est remanié (CCXLVIII, 1).

« Ah tu n'es digne au ciel d'estre un flambeau Mais un qui meine en terre les bœufs paislre » devient en 1587 : » Mais un bouvier qui mène les bœufs paistre » (XCIX, 14).

« Quelque rocher, quelque bois ou montaigne » est remplacé après 1567 par : « un bois, un roc, un fleuve, une montaigne » (XCVII, 10) ; — a Quelque muse », après 1567, par : « une muse» (CXV, 10) ; — « dedans quelque eau », après 1567 par : « au clair d'une eau » (CXXVI, 13).

<( Ne plus ne moins que Jupiter est aise » est remplacé après 1553 par: aEnla façon que... » (CXV, 9).

Le vers : » Au cœur d'un val ou deux ombrages sont » est remanié après 1552 pour faire disparaître ce plat verbe sont mis à la rime (CLXXXIII, 1). — Le vers : » Ses yeux mestoyent un bel astre fatal » devient après 1553 : << Ses yeux luisoient comme un astre fatal » (CCII,

11). — Le vers : « Du feu d'amour elles [les veines d'Hercule] furent si pleines » devient en 1587 : « Du feu d'amour elles fumoient si pleines » [Elégie à Muret, p. 362, v. 56).

» La plupart de vous, Signes, Ne se voit luire au ciel que pour avoir aimé i> devient en 1578 : « K\-i place dans le ciel » (CCLIII, 14). — « Autre Jason, tu t'en iras conquerre » devient en 1567 : » Autre Jason, vogueras (en 1578 : rameras) pour conquerre » (CCXLIII, 13j.

Si l'on doit féliciter Ronsard là où il essaie de rendre avec un peu d'élégance une pensée exprimée d'abord plus ou moins platement, il mérite bien davantage encore des compliments là où il a le courage de sacrifier quelqu'une de ces fausses beautés trop chères à la poésie de son temps : les images bizarres, les périphrases prétentieuses, les hyperboles extravagantes, les subtilités d'un raffinement invraisemblable, les expressions qui veulent être énergiques et ne sont que vulgaires, les alliances de mots jurant d'être rapprochés. Il n'est aucun de ces péchés contre le bon goût où l'auteur des Amours ne soit tombé à son tour, mais de tous il a su parfois se repentir.

En 1552, il dit « que les rais du flambeau » c'est-à-dire de l'œil de sa dame, sont une forteresse où son cœur s'emmure ; après 1553, il supprime cette forteresse extraordinaire faite des rayons d'un œil (CVIII). — En 1553, auv. 1 du s. CCXX, il fait de ce même œil une nourriture : « Cet œil besson dont goulu je me pais »; en 1578, il se contente de vivre heureux par lui : » L'œil pour lequel vivre icy je me plais ». — En 1552, contant l'histoire de Roger et d'Alcine, il représente le héros « dedans le gué d'une beauté si belle » ; après 1567, bien qu'il continue dans ce sonnet à comparer l'aventure amoureuse à une navigation, il met Roger tout simplement v< entre les bras d'une dame si belle » (CXXV, 7). — Après 1553, « le grand arc » est appelé par son nom : » l'arc en ciel », au v. 1 dus. LXIII, et, au même sonnet, dans ce passage:

« lorsque Junon Renverse l'eau dont -sn mère est nourrie », sa mère, qui conslilue une énigme pour la j^lupart des lecteurs est remplacé par: /,'/ ferre. — Au v. 1 du s. LXXXVII, Homère jusqu'en 1578 est appelé « l'escrivain de la mutine armée » ; à partir de 1578, cette armée devient, pour plus de clarté, <c la grégeoise armée ». — Le « col albastrin e/Tîyje/'/e de bonheur » se change, après ^^367, en un « menton dalbaslre où Ion voit son bonheur » (pour devenir plus tard, par im retour à la préciosité, « une Joue oùsa Joue le bonheur », CXXXVII, 6). — Jusqu'en 1387 le poète fait voler le venin dans ses yeux ; en 1587, plus avisé, il l'y l'ail couler (LXI, 9). — Dans la même édition, il finit par trouver ridicule de supposer que « tout l'univers est remiré dans les yeux de sa dame comme dans un miroir » (LXXA\ 11). — Aussitôt après 1553, il avait transformé en étincelles « l'une et l'autre chandelle » des yeux de Cassandre (XLI. 11), et il avait compris que c'était se moquer du monde que de dire : " Et pour aymer perdant toute puissance Ne pouvant rien je fays ce que je puis » (XI, 13-14).

La clarté comme le goût laissait parfois bien à désirer dans les premières éditions du Livre I des Amours et Ronsard fit de louables efforts pour élucider son texte. Mais dans cette tâche on va voir qu'il fut d'habitude singulièrement aidé par son commentateur, qui lui signala les passages obscurs et même lui suggéra les corrections à faire.

Aoici des passages où l'obscurilé élait produite soit par une construction embarrassée, soit par un terme impropre, ou vague, ou équivoque.

XVII, 5-8. — Texte de 1552 : « Le feu, la serre et le relh à toute heure... Occise aux piedz de ma fiere moitié Font par sa mort ma vie estre meilleure. » — Comaientaire : c, L'ordre des paroles est un peu troublé : et les faut ainsi ordonner, L'œil, la main et le crin font ma vie, qui est occise ans pies de ma fiere moitié, c'est a dire de ma trop-rigoureuse dame, estre meilleure par sa mort. " — Pour faire cesser le I rouble des paroles, Ronsard en I5t)7 n'eut (ju'à remplacer « occise aux

piedz n par: » en me luanl aux piedz... » (Plus tard il remplaça » en me tuant « par; « en m'immolant i>.)

XXVI, 1-2. — Texte de ISoi : k Plus tost le bal de tant d'astres divers Sera lassé, plus losl la terre et l'onde... » — Commentaire : « Plus lost lu (erre et ronde, seront aussi lassées. » — Après 15.')3, Ronsard, pour qu'on ne soit plus obligé de sous-entendre lassées, ni de sous-entendre au pluriel le futur du verbe être précédemment exprimé au singulier, écrit : « Plus tost le bal de tant d'astres divers Sera lassé, etl'ocean sans onde... >' — En 1587, il améliore encore le texle en écrivant: «... Sera lassé, plus tost la mer sans onde... »

V, 10. — Texte de 1552: « Si le cruel destin 'N'eust emmuré d'un fort diamantin. » — Commentaire: « If un fort, d'un rempart. » — Correction après 1553: « D'un rempart aimanlin. »

XLIX, 3. — Texte de 1553: << Ou l'orient de sa levi^e jumelle. » — Commentaire : « La couleur aussi vermeille qu'est celle de l'Aurore. On pourroit aussi entendre par l'Orient la bonne odeur, parce que les plus exquises senteurs sont aportees du païs d'Orient. » Correction après 1533 : « Ou le vermeil de sa lèvre jumelle. »

XXXIII, 14. — Texte de 1552: « toutesfois je ne puis D'autour du col me dénouer l'attache. » — Commenlaire en 1567 : » L\'iffac/ie, le lien, la corde. » — Correction après 1567: «me dénouer la corde ». Et la rime ayant été changée, le vers 11 fut modilié.

CXC, 12. — Texte de 1552: « Mais la fureur de celle qui me joint... 1) Commentaire: « Qui me Joint, c'est à dire qui me lient en serre près du cœur. » — Confection en 1387 : « Mais la beauté qui me pousse en erreur. »

CXXII, 7-8. — Texte de 1552 : « De son beau front qui les grâces attrait Par une grâce aux Grâces coustumiere. » — ■ Commentaire: « Le mot grâce se prend ici en trois sortes. Au premier lieu, il sinifie les amitiés ; au second, ce que les Latins apellent décor ; au tiers.

c'est un nom propre des trois déesses que les Grecs nomment Charités. » — Tout le passage fut modifié après 1567.

Voici d'autres passages où l'obscurité résultait de la préciosité du jargon pétrarquiste ou du pédantisme des allusions.

CXXXXIII, 2. — Texte de 1552 : « Ces doubles liz doublement (1567 : freschement) argentez. » — Commentaire.- « les dents. » — Correction en 1587 : » Ces dents, ainçois deux rempars argentez. »

LIIII, 9-10. — Texte de 1552: » O vermeillons, O perlettes encloses, 0 diamans, O liz pourprez de roses. » — Commentaire : « Vermillons, les lèvres. Perlettes, Diamans, les dents. » — Correction en 1587 : « O dents, plus tost blanches perles encloses, Lèvres, rubis entrerougis de roses. »

CLXXI, 2. — Texte de 1552: » Tousjours des bois la cyme n'est chargée Sous les toisons d'un hyver éternel. » — Commentaire : « Sous les toisons d'un hyver, sous les neiges. » — Correction en 1587: « Du faix negeux d'un hyver éternel. »

CLXXII, 5. — Texte de 1552: « Ja mon esprit chatouillé de son mieux. » — Commentaire : » Poingt d'un désir du bien qu'il espère avoir après qu'il sera séparé du corps. » Confection en 1587 : << désireux de son mieux. »

XV, 12. — Texte de 1552. Comparant la rapidité de son penser à celle du Chevalier qui tua la Chimère, le poète dit de ce penser; « et sur les champs fait aillé belliqueur. » — Commentaire : « changé en un guerrier volant. » — Correction après 1567: « animé de vigueur. »

LU, 6. — Texte de 1552: « Dans le giron de ma lourde matière. » — Commentaire : « Dans mon corps. » — Correction en 1587: « Dedans mon corps, lourde et grosse matière. »

LIT, 13-14. — Texte de 1578 : « Et de son branle en ordre [l'Amour] fit mouvoir Les pas suivis du globe de mon ame. » — Commentaire :

« c'est a dire, il donna le premier mouvement a mon ame. » — Correction en 15S7 ; (c Et m'emportant de son vol fit mouvoir Avecques luy mes pensers et mon ame. »

LXVl, 8. — Texte de 1578 : « Et vous rochers escholliers de mes vers. » — Commentaire : « Comme Virgile dit qu'Apollon faisoit apprendre aux lauriers du tleuve Eurote ses vers, ainsi le Poëte dit que les rochers apprennent les siens. » — Correction en 1587: » Et vous rochers les hostes de mes vers. »

En étudiant les variantes du texte nous avons eu déjà l'occasion de dire en partie l'intérêt des notes de Muret et la valeur de son érudition.

Ce que le commentateur des Amours connaît le moins bien, c'est l'histoire de notre langue. Quand il risque un pied sur ce terrain, il se trompe grossièrement, comme lorsqu'il identifie rivaux (pluriel de rival) et ribaull (CLXXX) ou qu'il fait venir le verbe tapir du grec Ta7:siv£tv [Chanson de la p. 366, v. 6). Mais, soit par prudence, soit faute de s'y intéresser, il n'entreprend pas souvent d'expliquer les mots français.

Il est bien moins avare de ses observations quand il s'agit de la mythologie, de la géographie ou des doctrines philosophiques de l'antiquité. Et je me demande si ses contemporains ne durent pas parfois lui savoir mauvais gré de les supposer si ignorants. Car lequel donc avait besoin qu'on lui apprît que Phœbus est le Soleil (CXX^'II), que YEnfant de Cytherée est EAmour (LVII), quilion est Troye (XXXVI), que Tibulle est un » poète latin qui a divinement traitté l'amour » (LXVII), ou, — pour citer un fait ne concernant pas l'antiquité, — que le Rhin est un » fleuve séparant la Gaule de l'AUemaigne » (CCXXXI, 8)? Mais, à côté de ces explications superflues, combien d'autres étaient nécessaires !

Y avait-il, par exemple, même en ce temps-là, beaucoup de lecteurs

capables d'entendre sans le secours d'un commentaire, que « le Dulyche troupeau », c'est l'armée d'Ulysse, Dulyche étant une « isle de laquelle Ulysse estoit seigneur » (LXXIII, 9) ; — que le « Dieu médecin » en qui « vit encore l'antique feu du Thessale arbrisseau », c'est Apollon, « qui premier inventa la médecine » et qui aima Daphné « pucelle Thessalienne qui fut changée en laurier » (CXCIV, 5-6) ; — que « le Barbu ». c'est Esculape, « lequel les anciens souloienl peindre avec longue barbe » {id., 9) ; — que » la serve vertu du fort Thebain ». c'est la vertu d'Hercule, serve» parcequetoutcequefit Hercule fut en obéissant àEurysthée » (CLXXI, i2) ; — que « l'amoureux Cephiside », c'est Narcisse, fdsde Cephise, fleuve deBoeotie (CLVHI, 12); — que «lesflambeauxdu chef Egyptien », c'est la chevelure de Bérénice (CLXXXV. 11); — que « le Locrois ». c'est Ajax fils d Oilée (CV, 3); — que les frères d'Œbalie, ce sont Castor et PoUux (XLIX) ; — que <i ton dormeur de Latmie », quand on s'adresse à Diane, c'est Endymion (CXEII) ; — que « le sentier qui roulle de travers », c'est « le cercle appelé Zodiaque » (CXCVnU 6)? — .T'en passe, et des meilleures.

Même là où les allusions aux choses de l'antiquité n'étaient pas condensées ainsi dans des périphrases d'un pédantisme énigmatique, la majorité du public avait grand besoin qu'on lui rappelât, peut-être qu'on lui apprît, ces légendes, cette géographie, ces doctrines, dont la connaissance importait tant à l'intérêt de beaucoup de sonnets des Amours.

Il est très heureux qu'une poésie aussi érudite ait trouvé un commentateur aussi bien informé. Et celui-ci accomplit sa tâche en toute conscience : il raconte longuement les histoires d'Orphée (LXXH), de Tantale et d'Ixion (XLIV), de Progné et de Philomèle (CLX), d'Ulysse et de Circé (LXXHI), de Télèphe (CXLH), de Jupiter et d'Europe (XL), bien d'autres fables encore ; il dit où est l'Ervmanthe et le Rhodope (CLV, 23), Cvpre et Eryce (GXXXl). bien d'autres lieux encore; il donne le

Sens des nomsdes divinités ; il explique la théorie des alomes, telle que la conçurent Empédocle et Epicure (XXXVII), le sens du mol entéléchie (LXVIII), l'allégorie du cheval noir « extraite du Dialogue de Platon nommé Phaedre, ou De la beauté » (XXI).

Souvent il cite les sources de son érudition : pour savoir ce que sont les Thyades, les Corybantes, les Curetés, il a consulté Callimach, Arat, Ovide au quatrième des Fastes (CXC) ; pour conter la légende d'Orphée, il s'est appuyé sur Pindare (LXXII) ; pour expliquer l'arc en ciel, sur Aristote (LXIV) ; la vie de la Pyralide, sur Pline en l'unziesme livre ; la vie des Dauphins, sur le même Pline au neufiesme livre (CXLI).

De même qu'il indique volontiers les passages des auteurs anciens où il a puisé sa propre science, il signale un assez grand nombre de ceux dont le poète s'est expressément inspiré. Il renvoie les lecteurs : à Horace pour les sonnets VIII, CLXXV et CCXXXIX; — à Virgile pour le début du sonnet XXA'II et pour celui du sonnet CCXXXI ; — à Ovide pour les sonnets LXMI, LXXI, LXXXA'I, CXL, CLXXX, CCXXA'; — à Properce pour les sonnets XXXIX, XL, LXXIX, CCXXV; — à 1'/liude pour le sonnet CXLIX ; — à l'Anthologie pour le sonnet XLH" ; — à Anacréon pour Y Elégie à Janet et pour le sounet VI ; pour ce dernier il déclare que l'auteur lui-même lui a fait connaître son emprunt.

Le commentateur de 1604, qui fut assez curieux des sources de Ronsard, n'ajouta presque rien aux indications qu'avaient fournies Muret sur les sources antiques : il renvoya seulement à Ovide pour les sonnets CLVIII et CLXI, à Virgile par le début du sonnet XXMîI.

Il eut plus à faire pour compléter les renseignements donnés dans le premier commentaire sur les sources italiennes.

Muret, cependant, connaît assez, bien le pétrarquisme, et c'étail la connaissance qui lui était la plus utile, après celle de l'antiquité, pour interjjréter convenablement Uonsard.

La phraséologie pélrarquiste lui est familière, et il initie le public à tous les arcanes de celte langue mystérieuse.

Sans doute, ici encore, comme dans l'explication des choses antiques, il a été un peu trop porté à A'oir des mystères partout. Il a abusé du droit qu'a un commentateur de mettre en doute l'intelligence de ses lecteurs. Aucun, je pense, n'a eu besoin d'attendre son aide pour deviner que « la lampe de ses beaux yeux » signifiait « la lumière » de ces yeux (LXVIII, 7). Aucun, non plus, n'était assez étranger au langage figuré pour qu'il fallût lui dire que le vers : c Avant le soir se clorra ta journée » avait ce sens : « Tu mourras devant que le cours naturel de vie soit accomply » (XIX, 3), ou que celui-ci : <i Tu bastiras sur l'incertain du sable » devait s'interpréter ainsi : « tu perdras ton temps » (XIX, 10).

En revanche, plus d'un fut certainement bien aise qu'on lui expliquât que « deux cieux sur deux astres entés », ce sont deux sourcils, voûtés comme les cieux, sur deux yeux (CXLIII, 7) ; — qu'un « albastre en voûte raccourcy », c'est un front blanc comme l'albastre (XXIII); — qu'un » marbre qui soupire », c'est un « estomach blanc comme marbre agité d'un tremblotement doux » (XXIII) ; — que quand un cœur va « se cacher dans les ondes d'yvoire » d'une dame, cela veut dire u dans le mouvement de ses tetins qui sont durs comme ivoire » (CVIIIi.

Assez souvent. .Muret ne se contente pas de donner le sens des images et des expressions pétrarquistes de Ronsard, il indique l'endroit d'où elles ont été tirées. Il signale les sources italiennes de plus de trente sonnets. Il rend, en partie ou en totalité : à Pétrarque les sonnets

X, XI, XIV, xviii, xxxvni, lui, lxvii, xcii, cmi, cxxviii,

CXXX, GLIV, CLXIII, CLXVI, CLXXVIII, CCVni ; — à Bembo les sonnets XXIX, LIX, LXXX, CXVIII, CXIX, CXXXVII, CLXI, CCIV,

CCX ; — à r.\rioste (sonnets ou lloland furieux) la Chanson qui suit

le sonnet GXLVI, el les sonnets CLXXIII, CXCIII, CCI ; — à Lelio Capilupi le sonnet XLI et à Rinieri les sonnets XLII et CLIII.

Ces trois dernières indications prouvent que Muret connaissait l'anthologie où parurent les meilleures productions de l'école bembiste et où tous les poètes de la Pléiade, mais surtout l'auteur de VOlive firent leur butin : Rime diverse di molti eccellentiss. aulhori nuovfunenle raccolte. Libro primo. In Vinelia. Appresso Gabriel Giolito di Ferrari. MDXLV. (Deuxième édition en 1546; troisième en 1549.) Z)e//e i?/me di diversi nobili huomini et eccellenti poeti nella lingiia (hoscana. Libro seconda. In Vinegia. Appresso Gabriel Giolito de Ferrari. MDXLVII. (Deuxième édition en 1548.)

Cependant Muret ne poussa pas la recherche des sources pétrarquistes de Ronsard aussi loin qu'il aurait pu le faire, et dans l'édition de 1604 un érudit inconnu put signaler une vingtaine d'imitations de Pétrarque et de Bembo qui avaient échappé au commentateur de 1553.

Cet érudit restitua des vers ou l'ensemble des sonnets III, VI, XIX, XXI, XXV, XXXV, LX, CI, cil, CVI, CXII, CXIV, CXXII, CXXVI, CLII, CLXXIV, CLXXVI à Pétrarque ; des sonnets XXX et CLI à Bembo. Il releva dans le sonnet LUI un emprunt à Pétrarque différent de celui qu'y avait relevé Muret, et dans le sonnet XXIX un autre emprunt à Bembo. De plus, assez souvent, là où Muret s'était boimé à signaler l'imitation sans ajouter un renvoi précis, il prit la peine ou de donner le chiffre du sonnet choisi comme modèle ou de citer les vers imités.

La date de ce commentaire est à noter : 1604. C'est l'année même où un inconnu publia à Lyon dans un opuscule de ton ironique [les Rencontres des Muses de France et d^Italie) la première liste qui ait été dressée des plagiats de Desportes. (On sait que cette liste devait être par la suite considérablement allongée. Chaque année elle s'allonge encore.) Vers le même temps un autre inconnu couvrait un exemplaire

de Despoiies Je noies manuscrites où il relevait, lui aussi, des imitations italiennes '. Il est donc à remarquer qu'au début du xvii^ siècle plusieurs personnes à la fois se sont montrées curieuses de connaître l'étendue des dettes que l'école de la Pléiade avait contractées envers l'Italie.

Le commentateur de 16U4 n'eut pas l'idée de faire des recherches dans les Rime di diversi. Il y eût sans peine découvert quelques sources de Ronsard non signalées par Muret.

Le sonnet LV: « Verray-je point la saison qui m'apporte Ou trêve ou paix...?» est une libre imitation d'un sonnet de Gesualdo : Verrk mai il di che mia pace riporte ? [Rime diverse, I, 1S4S, p. 34).

Le sonnet L^'I : " Quel sort malin, t[uel astre me fit estre Jeune si fol... » est aussi librement imité de Gesualdo: QuaVempio mio destin, quai cruda voglia..."! [Ih., p. 32.)

Le sonnet LIX : >« Ny voir flamber au point du jour les roses » est inspiré, non seulement du sonnet de Pétrarque signalé par le commentateur de 1604, mais surtout d'un sonnet de Molza : iVe <ji[jlio poslo ad un bel rio vicino. (Rime di diversi, II, 1348, p. 11.)

Le sonnet LX^ I : <■ Ciel, aer et vents, plains et monts découvers » est imité d'un sonnet d'Astemio Bevilacqua: Herbe felici el prato aventuroso [Rime..., II, 1548, p. o5.)

Le sonnet LXXXIX: c Estre indigent et donner tout le sien » est imité d'un de Barignano (même mouvement, même trait final, mais tous les traits ditférenl): Rreve riposo haver di lunghi a/fanni. [Rime, I, 1S43, p. 23.)

Le sonnet CLXX\'I : <i Xi les desdains d'une Nymphe si belle » est

I . ^'oir >I. Maney, /ne rencontre des Musestde France etd Italie demeurée inédile, dans la Revue d'histoire littéraire de la. France, ii" de Janvier-Mars 1906, p. [92]-I00. Cet exemplaire de Desportes est à la Mibliollièque de la Ville de Lyon. C'est M. Vaganay qui l'y a découvert el qui le premier a vu l'intérêt des notes manuscrites dont il est enrichi.

imité (même genre d'imitation que dans le sonnet LXXXIX) d'un de Gesualdo dont Baïf s'est aussi inspiré {Méline, éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 34) :.Ve di selvaggio cuor féroce sdegno. [Rime, I, io45, p. 33.)

Le sonnet CLXXVIII : » 0 traits fichez jusqu'au fond de mon ame » ressemble bien, comme l'a noté Muret, à un sonnet de Pétrarque; mais la véritable source en est cependant un sonnet de Gesualdo (0 viva fiamma, o miei sospiri) qui suit immédiatement dans les Rime celui que nous venons de signaler: les vers 1, (>, 8, 12-14 du sonnet de Ronsard sont traduits presque textuellement des vers 4, 6, 3, 12-14 du sonnet de Gesualdo.

Le commentateur de 1604 ne songea pas non plus à relire l'Arioste. S'il l'eût fait, il aurait facilement trouvé dans le Roland furieux, ch. vu, str. 12, Avea in ogni sua parte un laccio leso, le premier quatrain du sonnet CXXXVI : <i Ce ne sont qu'haims, qu'amours et qu'apas » ; — il aurait reconnu dans le portrait que le poète fait à Janet de sa maîtresse [Elégie à Janet) des réminiscences des portraits d'Alcine et d'Olympie ; — enfin il aurait vu que le sonnet CLXXXIX : << Son chef est d'or, son front est un tableau » est inspiré du sonnet XXII de l'Arioste, imité aussi par du Bellay dans VOlive (s. VII) et par Baïf dans les Amours de Francine (éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 180).

Pour Pétrarque et Bembo, les recherches du commentateur de 1604 ont été au contraire fort complètes : il a certainement glané dans leur œuvre tout ce que Muret y avait laissé d'un peu important à découvrir.

Sans doute, on pourrait signaler encore après lui un assez grand nombre d'autres emprunts faits par Ronsard à ces deux maîtres du pétrarquisme.

Ainsi, les premiers mots du sonnet I : <c Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte » sont ceux de ce sonnet de Pétrarque : Chi vuol veder quantunque puo Natura. (Comparer : Parabosco, Chi vuol veder

Ronsard. — /. Livre des Amours. C

tutta raccolta insieme ; Dolce, Chi vuol veder raccolto in un suggefto, Guidiccione, Chi desia di veder dove s'adora ; Rime diverse,!, 1545, p. 301, 310, 160.)

Le Vœu est inspiré du tercet où Bembo demande aux Muses de rendre son style immortel : Dive per oui s' âpre Helicona e sera (deuxième tercet du sonnet Piansi e canlai).

Mais de ces deux imitations, la deuxième est lointaine, la première porte sur un détail. Or, c'est dans l'une ou l'autre de ces deux catégories d'imitation que se classeront probablement tous les emprunts à Pétrarque et à Bembo, que l'on pourra désormais reconnaître dans le Livre I des Amours.

Et maintenant, je ne veux pas essayer ici, l'ayant fait ailleurs, ni de caractériser l'originalité de Ronsard dans ses imitations, ni de déterminer la place que le premier livre de ses Amours occupe dans l'histoire de notre pétrarquismc. Je me suis proposé simplement de montrer combien il est important, pour connaître l'art de la Pléiade, d'étudier les variantes du texte de Ronsard et les commentaires dont il fut accompagné presque aussitôt après son apparition. Cette étude ne donnera des résultats d'une certaine ampleur que lorsqu'elle pourra être faite sur une partie plus longue de l'œuvre de Ronsard, par exemple sur le recueil complet des Amours. Aussi devons-nous souhaiter que M. Vaganay publie bientôt la suite de la remarquable édition dont il a bien voulu me prier de présenter au public le premier volume. Celui-ci rendra trop de services pour que son auteur ne se sente pas encouragé à poursuivre sans retard un travail si heureusement commencé et qui lui fait tant d'honneur.

Je n'ai pas besoin de louer en terminant la beauté typographique de l'ouvrage : elle saute aux yeux d'abord. Mais j'appelle l'attention des travailleurs sur les commodités qui leur ont été ménagées : pour

faciliter l'étude des corrections de Ronsard, M. Vaganay s'est efforcé de placer les variantes du texte sur la page même où le texte se lit, et il a consacré à chaque variante une ligne spéciale, précédée du numéro du vers ; pour faciliter les références, il a donné à chaque sonnet un numéro d'ordre (placé entre [ ] puisque les sonnets ne sont pas numérotés dans l'édition de 1578 sur laquelle celle-ci est fondée) ; pour faciliter les recherches dans le volume, il a reproduit le numéro du sonnet en haut de la page, du côté opposé au numéro de la page.

Joseph VlANEY.

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