‹ Les amours de ParisChapitre 106 sur 190 · SENTINELLE ENDORMIE · texte numérisé non relu

SENTINELLE ENDORMIE

Brian de Lancester et Susannab s'entretenaient ainsi, oublieux du reste du mende ; Susannab ne songeait même plus à cet espionnage occulte, incessant, qui l'entourait de toutes parts.

Ceci n'empêchait point l'espionnage d'aller son train.

Derrière le vitrage noirci du cabinet obscur où nous avons vu naguère l'aveugle Tyrrel interrompre brusquement le premier tête-à-tête de Brian et de la princesse, madame la duchesse douairière de Gévres, confortablement emmitoufllée dans sa douillette de satin et les pieds réchauffés par la fourrure d'une chancelière, écoutait et regardait.

La position de Susannab n'était plus, vis-à-vis de Tyrrel et de la petite Française, tout-à-fait la même que lors de son arrivéedans la maison de Wimpole-Street-,elle était toujours suneillée, mais la déférence et les respects avaient redoublé autour d'elle, et ces vagues menaces à l'aide desquelles on essayait autrefois de l'effrayer avaient pris fin. Ceci était le résultat des recommandations du marquis deRio-Santo. Le marquis avait paru vouloir la prendre sous sa protection. Quels que fussent les motifs de cette bienveillance, et Tyrrel non plus que la petite Française n'étaient point gens à se faire scrupule de supposer le mal plutôt que le bien, le marquis avait parlé, cela suflisait.

De son poste d'observation, où elle se rendait du reste dès que Brian ou même la comtesse de Derby franchissaient le seuil de la maison, madame la duchesse douairière de Gévres n'avait pas perdu un mot du romanesque récit de Lancester.

Elle avait bien ri, l'honnête vieille, dans le capuchon ouaté de sa douillette ; elle avait ri d'excellent cœur aux dépens de Brian.

— Veccenlric man s'est fait troubadour ! se disait-elle ;— ilestencore plus amusant comme cela qu'autrefois... Si ce coquin de Tyrrel,— la langue me brûle chaque fois qu'il me faut l'appeler milord I —si cecoquiu de Tyrrel était ici, nous pourrions causerunpeu.-.Maisil parait qu'il yaune grandissime affaire en train... Je saurai ce qu'il en est avant ce soir... Tyrrel lui-même n'est pas si fin qu'on ne puisse le faire parler en s'y prenant comme il faut.

Malgré les jouissances de sa curiosité satisfaite et les petits monologues à l'aide ^desquels madame la duchesse de Gévres abrégeait le temps de sa faction, elle commençait à s'ennuyer singulièrement dans son cabinet noir, et bâillait à se démettre la mâchoire.Elleétait doucement assise ou plutôt à demi couchée dans une bonne bergère ; ses pieds étaient chauds, la nuit l'enveloppait et pesait sur ses yeux. Ajoutez àcela l'ennui.— On dormirait à moins, surtout lorsqu'ona le ferme vouloir de ne point s'endormir.

Madame la duchesse de Gévres s'endormit.

Ce ne fut vraiment pas sa faute. D'abord elle ferma les

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yeux, parce que , pensa-t-elle , pour entendre il suffit des oreilles. Assurément, madame la duchesse douairière de Gêvres avait raison en ceci. Une fois ses yeux fermés, elle suivit quelques minutes encore la conversation des deux amans, puis les mots tourbillonnèrent confus autour de ses oreilles Ce fut un moment pénible, mais enfin madame la duchesse prit le dessus et s'endormit assez profondément pour rêver qu'elle était aux écoutes.

Dès lors,saconscieii' e fut tranquille.

Ceci arriva au moment où Brian s'attristait à la pensée de partager avec autrui les souvenirs deSusannah ; de sorte que la petite Française n'entendit point la charmante réponse de sa prétendue nièce.

Elle perdit, ma foi, bien autre chose.

— Quoi! c'était moi, milady! s'écria Brian avec ravissement; — ce souvenir dont j'étais si jaloux venait de moi!... Mais est-ce possible I se reprit-il tout-à-coup en attachant surSusannah un regard de doute; vous venez d'arriver en Angleterre, et je ne suis jamais allé en France, madame.

Susannah devint pâle et sa bouche s'ouvrit pour répondre, mais elle ne prononça pas une parole.

— Pour garder souvenir de quelqu'un, continua Brian avec cette naïveté d'expression qui est le propre du langage passionné, — il faut l'avoir vu, le connaître...

— Oh! milord,je vous connaissais! murmura Susannah.

— D'où me connaissiez vous, madame ?

Certes, la question était naturelle. Pourtant Susannah n'y pouvait point répondre sans dévoiler sa vie entière, et que (Je choses devaient la détourner de cette révélation!

Elle retournait entre ses doigts, sans savoir, le médaillon d'or qui était de forme antique, et portait sur son couvercle supérieur les traces d'un graUajje opéré sans soin par une maiu malhabile. Sous le grattage, ou apercevait encore quelques traits de la gravure priiiiiiive,el Brian, la première fois qu'il avait vu le médaillon, avait cru reconnaître les contours d'un écussoii de forme anglaise avec deux aigles couronnés pour supports.

Ces supports étaient ceux des armoiries de Lancester.

Mais rien de commun en blason comme cette si'.i.ilitude de supports. Brian, versé jusqu'à un certain point, comme tout noblpnian,dans la pratique héraldique, n'avait tiré aui-.une coiiséi[nence dece rapport fortuit, sans aucun doute. Seulement il avait remarqué les débris d'une couronne de comte, aussi de forme anglaise*, qui timbrait l'écusson.

Au reste, ces détails insignifuns n'étaient point restés dans sa mémoire.

L'embarras de Susannah était si visible et si voisin de la détresse que Brian ne put manquer de concevoir des soui'çons. Ce fut de la glace jetée sur un feu ardent. Brian cu' au fond du i;œur un frémissement, puis il se seniit froid. Il redevint l'homme de naguère, l'Anglais tout enveloppé de flegme.

— .Madame, dit-il, chacun a ses secrets et je ne me reconnais nul droit à pénétrer les vôtres... Vous daignez me dire que vous m'aimez, c'est beaucoup... c'est trop assurément, eu égard à ce ipie je mérite, et je vous prie d'excuser les indiscrêtes questions. .-

— Brian !... Brian !... ne parlez pas ainsi ! interrompit Susannah d'une voix navrée.

— Les indiscrètes questions, poursuivit froidement Lancester, que rien ne m'autorisait à vous adresser.

— Milord,dit Sisannah cu se levant p;ile et hautaine,— ne raillez plus. Je ne mérite pas votre raillerie et je ne saurais pas la supporter... Il y a un grand danger suspefiBu sur nos têtes...

— Je ne vous comprends pas, madame la princesse...

— Je ne suis pas princesse, milord... Il faut que vous m'écouliez maintenant !... Si j'avais clé princesse, je serais déjà votre femme; si j'avais été princesse, ei riche et puissante, comme vous et le monde av(z pu le cruire, il y a longtemps que ma noblesse et ma fortune seraient J vos pieds.

■ La forme de l'éfu, le timbre et îii to..l Us ouronneidecoinio. Tiromie et barou diffèreul quelque peu ea Anglelerie de Celles uiiiées sur le continent.

Brian la regardait, confondu. — La voix de Susannah, jusque-là contenue, éclata tout-à-coup sonore et pleine d'un accent provocateur.

— Écoutez ! écoutez I reprit-elle avec violence ; — écoutez et ne m'accusez pas des malheurs qui vont fondre sur nous ! .. . Je ne suis pas princesse, vous dis-je; je suis un instrument aveugle entre des mains puissantes... Je suis Susannah, milord, la fille d'Ismail Spencer, le juif, —qui fut pendu l'automne dernier devant Newgate.

Brian recula de trois pas.

— Ismaïl Spencer ! murmura-t-il, — l'usurier Isma'il I

— Isma'il le faussaire, milord, Ismaïl le voleur!

La voix de Susannah se brisait. Néanmoins^ elle prononça ces derniers mots avec éclat et de ce ton arrogant que prend un vaillant prisonnier de guerre pour commander le feu qui doit le mettre à mort. Puis elle promena autour d'elle son regard effaré, comme si elle se fût attendue à une catastrophe inévitable.

Un silence profond se fit. — Susannah retomba épuisée sur son fauteuil.

Brian, l'œil hagard etiapâleurau front, la regardaitcomme s'il eitt cru faire un horrible rêve.

— Rien ! dit enfin Susannah après quelques secondes de silence; — ils ne m'ordonnent pas de me taire... Ils ne m'ont pas entendue !

Brian semblait être devenu de marbre.

— Oh ! milord ! milord ! s'écria la belle fille en s'élançant vers lui, —je vais pouvoir vous ouvrir mon âme sans crainte d'appeler sur vous la mort ou le malheur... Vous ne savez pas : ils m'avaient dit : — Si tu parles, chacune de tes paroles retombera sur la tête de Brian de Lancester... et je me taisais, milord... Et moi qui repoussais l'offre de votre main parce que je me savais indigne de vous, je vous laissais croire...

— Êles-vous indigne de moi, Susannah? demanda tout-àcoup Brian d'une voix grave et profonde;— répondez, répondez vite, madame. Il faut qu'à cette heure je vous demande pardon à genoux ou que je vous dise adieu pour jamais.

Susannah demeura sans réponse encore durant une minute. L'instant était solennel pour la pauvre fille. Elle sentait à son angoisse que son avenir, sen amour et tous ces espoirs de bonheur si chèrement caressés depuis quelques jours étaient en péril et dépendaient d'un mot. Mais son expérience d'une semaine ne lui en uvait point appris assez pour qu'elle put aller d'un conp d'ceil au fond de la question de Lancester. Elle hésitait parce qu'elle ne savait pas et que, même au prix de son bonheur, elle n'eût point voulu tromper Brian.

— Répondez ! dit encore ce dernier avec plus de sévérité.

— Milord, prononça bien bas la belle fil c, — je suis pauvre, et mon père a élé pendu.

Puis elle releva la têe et regarda son juge. Lancester s'appuya sur la table du piano et pressa son front entre ses doigis.

— Que croire, mon Dieu! que croire! murmura-til ; — Susannah! s'écria-t-il ensuite avec passion, tandis que tout son sang se précipitait à sa joue, — je vous aime encore... je vous aime davantage... Oh! ne me trompez pas par votre silence... Dites-moi, — par pitié, madame ! — dites-moi ce que vous êtes... Ne me parlez plus de misère : ^e suis pauvre aussi... Ne me parlez plus de votre père: que m'importe votre père ! . . . Vous, c'est vous que je veux connaître. Qu'ètes-vous > Pourquoi ce faux titre? D'où vous viennent ces parures qui vous font si belle? De quel droit habitez-vous ces appartemens somptueux?... Pourquoi n'avezvous pas besoin de mou aide?

— Je le voudrais, Brian. Au prix de mon sang, je voudrais cire à vous et vous tout devoir, dit Susannah dont un rayon d'espoir éclaira le front désolé ; — .mais que vous dire, mon Dieu!... J'ai peur de ne vous point comprendre... .Te ne sais rien de ce que savent les autres femmes.. .Me voilà qui espère, pauvre folle que je suis, parce que je vois de l'amour dans vulre courroux... Mais vos questions m'épouvantent... Tout ce (lucji' i)uis répondre, Brian, c'est que je n'aime que VOUS, el que jamais je n'ai aimé que vous I

LÉS MYSTÈRES DE LONDRES

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Brian était tiraillé en sens contraires par le doute et l'émotion. Le noble visage de Susannah disait ce que n'exprimait point sa parole malhabile,— mais trop de témoignages l'accusaient. Brian eut honte de ce qu'il appelait sa faiblesse.

— Madame, dit-il d'une voix lente, pénible, et comme si chaciuemot prononcé lui eût déchiré le cœur ; —on n'aimepas deux fois ainsi et jamais je ne donnerai comme à vous ma vie à une autre femme... Vous croire coupable est la plus' amèresouffrancequejepuisseendurerencenionde... J'ai douté, je vous ai interrogée lorsqu'un autre vous aurait repousséc avec mépris...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la belle fille qui se sentait défaillir.

Lancester eut pitié, il continua pourtant.

— Lorsqu'il vous suffisait d'un mot...

— Mais ce mot, je l'ignore, Brian ! interrompit Susannah dont les grands yeux se mouillèrent de larmes brillantes. — Ne me condamnez pas ainsi, je vous en prie, au nom de votre mère!... car vous avezunemère, vous!... Si je me suis laissé appeler d'un nom qui n'est pas le mien, si j'ai souscrit un engagement ténébreux et dont la portée m'est encore Inconnue, c'était pour vivre... et si je voulais vivre, Brian, moi que le tentateur a surprise penchée au-dessus de la mort, c'était pour vous I

Brian ne comprenait pas, mais cette voix, mais ces larmes lui allaient à l'âme, et il était à demi convaincu.

— Écoutez, reprit tout-àcoup Susannah dont le regard humide étincela au feu d'une inspiration soudaine, —je ne suis pas indigne de vous, Brian!

— Vrai ! dites-vous vrai ? s'écria celui-ci en faisant un pas vers elle.

La pauvre fille croyait avoir trouvé un talisman ; — celte nouvelle question lui rendit toute sa tristesse.

-Vous doutez encore ! soupira-t-elle avec abattement; — je ne puis pas trouver le mot qui vous ferait me croire, milord.

C'étaient ces réponses étranges et dépourvues de signification convenue qui rejetaient sans cesse Brian hors de la confiance où il avait si ardent désir de rentrer. Une situation comme celle de Susannah ne se devine pas. 11 faut être femme pour destendre au tond de ces mystères qui sortent si énergiquemenldes rainures où glisse uniformément la vie de chacun dans nos sociétés modernes. Un hOinme, — fùt-il un eccentric vian, — passe vingt fois auprès de ces existences exceptionnelles sans y découvrir autre chose que le parfum d'élrangeté qui s'en dégage à l'extérieur et qui est un charme pour tous. Peut-être élait-ce cette nuance de bizarrerie qui avait déterminé dès l'origine la subite passion de Brian ; mais il ne s'en souvenait plus et s'obsiinait h jauger sa maîtresse à l'aide de la commune mesure.

Heureusement, son amour était robuste et son cœur trop neuf pour garder un parti pris de sévérité. Ausfilùt qu'il lui fut permis de douier, il espéra, et Susannah se désolait encore que sa cause était déjà gagnée.

Car il ne s'agissait, entre elle et Brian, comme l'avait dit ce dernier, que d'elle-même et non point des malheurs de sa naissance. En Angleterre, beaucoup de personnes, et surtout les hardis pionniers de la mode, n'admettent point de vice originel. En cela nous ne pouvons les blâmer.

Certains même vont beaucoup plus loin, et l'on a vu des lords aller chercher leurs épouses légitimes, — les mères de leurs héritiers présomptifs, — dans des lieux qu'il ne nous plaît pas de nommer. Ceci peut être fort original, mais la seule chose qu'il soit permis de dire à notre sens en faveur de Leurs Seigneuries, c'est que des goûts et des couleurs il ne faut point discuter légèrement.

Dix minutes environ après les dernières paroles de Susannah, Brian de Lancester était assis auprès d'elle sur le sofa. Le front hautain de l'excentrique n'avait point repris encore peut-être cette expression de calme bonheur qui lui avait valu de la part de madame la duchesse de Gêvres la qualification de troubadour, mais on n'y voyait plus, en revanche, ces rides néfastes qui avaient tant désolé Susannah, et celle-ci avait maiotenant sous ses belles larmes un sourire.

C'est que Susannah avait trouvé le fameux mot exigé par Brian , — le talisman ; — elle avait dit •

— Entre nous, il n'y a que le supplice de mon père, et la distance de la fille d'un juif à un gentilhomme.

Et Brian, suivant l'éternelle coutume des amans, avait passé d'une extrémité à l'autre. Il ne voulait plus d'explica-. lions, il les repoussait; elles lui faisaient pitié.

Mais, en ceci Susannah devait vaincre d'autant plus aisément que l'horreur des explications est un sentiment essentiellement passager. Rien d'obstiné au contraire comme le doute. Après la chaude générosité du premier élan, vient la réflexion froide : on ne combat plus, on écoute.

Et puis, Brian commençait à entrevoir sous l'ignorance désormais avérée de Susannah un mystère ; il voulait le pénétrer.

— J'ai appris bien des choses depuis que vous ra'aimeï, Brian, reprit la belle fille dont l'œil était humide encore, — mais je ne sais pas répondre encore à toutes les question?; — ni comprendre tous les soupçons, milord...

— Ne parlez plus ainsi, madame! s'écria Lancester; oubliez que je vous ai soupçonnée!... L'homme est faible et méchant, voyez-vous. Ceux qui se croient à l'abri des sots préjugés de la foule, ceux qui se targuent d'avoir un cœur noble et une raison pure de toute mondaine misère, sontdes fanfarons pleins d'orgueil... Au premier choc, ils plient..^ J'aurais dû tomber à vos pieds lorsque vous m'avez dit : Je ne suis pas princesse-, j'aurais dû vous remercier à genoux de me donner votre confiance avec votre amour et d'avoir bravé, pour me répondre, le danger, — un danger que vous dites être terrible, — et qu'une main puissante tient suspen-, du sur votre tête... Ce péril, qu'il soit imaginaire ou réel,^ vous épouvantait...

— Pour vous, Brian, pour vousl interrompit Susannah. Lancester prit sa main qu'il appuya passionnément surses

lèvres.

— Pour moi I répéta-t-il ; — • m'avez-vous pardonné, madame?

Susannah ne lui répondit que par un regard où brillait son amour sans bornes.

— Nesavais-je pas que vous êtes pure? reprit Brian avec colère contre lui-même; — n'ai-je pas In depuis huit jours dans votre cœur, qui est le plus haut, le plus parfait qui soitau monde?... Ah! quand je vous croyais princesse, j'étais soumis et tendre, et passionné, mon Dieu !.. Et quand vous m'avez dit : Je suis pauvre, je suis la lille d'un criminel, je suis devenu, moi, sévère, impérieux, cruel... j'ai menacé.

— Mais vous avez eu pitié aussi, interrompit doucement Susannah; —et puis vous m'aimez, vous mole dites : qu'importe le reste?

*Brian voulut répondre, elle mit un doigt sur sa bouche.

— Il faut nous hâter, dit-elle tout bas ; — n'avez-vous pas envie de savoir quel est ce danger dont vous parliez tout-kl'heure?

— J'ai besoin de connaître votre vie, répliqua Brian; j'ai besjin de vous entendre parler de vous, pour savoir jusqu'à quel point je suis coupable.

—Pourquoi m'avoir interrompue tout-à-l'heure, alors ? reprit en souriant la belle fille : — je voulais tout vous dire...' j'é(ais si joyeuse d'ouvrir mon âme entière à vos regards!... Au lieu de m'écouter, vous m'avez interrogée... vous m'avez demandé si j'étais digne de votre amour... Oh ! Brian, pouvais-je répondre , moi qui ne crois pas qu'il y ait au monde une femme digne devons !

Lancester devint triste et baissa la tête. Il se repentait de ses soupçons comme d'un crime. Certes, sur dix Anglais,' sur dix hommes pris en n'importe quel pays, neuf pour la moins ne se seraient pas contentés des explications vagues de Susannah, en présence du mystère de sa position, etfourr tant Brian se croyait coupable d'avoir douté. Sa froideur,, désormais échauffée jusqu'à l'exaltation, mettait dans SOB amour une fleur de délicatesse qu'on ne trouve plus en nos mœurs prudentes et réfléchies. — Cet homme-là, d'ailleurs^

PAUL FEVAL.

detait ftire toujours mieux ou plus mal qu'autrui, parce qu'il ne pouvait point faire comme autrui.

L'excentricité était sa nature, et non pas un manteau péniblement drapé, comme il arrive pour les trois quarts et demi des eccentric-gentlemen.

— Je ne vous interromprai plus, dit-il avec un regard où li passion s'alliait à un enthousiaste respect.

— Hâtons-nous donc, reprit Susannah. L'espionnage qui :' m'obsède a momentanément cessé, car, si l'on nous avait

' écoutés, la vengeance des hommes qui me traitent en es- ^, clave ne se serait pas fait attendre si longtemps... Je vais j' vous dire ma vie d'abord, Brian, toute ma vie... Je vous dirai ensuite ce que ]e sais sur cette association puissante et mystérieuse dont 1 e pouvoir nous enveloppe et pourrait nous briser...

Dans le cabinet noir, la petite Française dormait sous la chaude ouate de sa douillette de satin. — Elle rêvait toujours qu'elle veillait et que Brian contait à Susannah l'ingé- Bieuse histoire de Robinson Crusoé, jeté par la tempête dans une île déserte.

Il y avait longtemps que la petite Française n'avait lu Rolinson Crusoé, aussi écouta-tclle avec beaucoup d'intérêt le lécit de ses aventures.

Sasannab se recueillit un instant et commença :

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