‹ Les amours de ParisChapitre 112 sur 190 · LE CABINET DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE CABINET DE TRAVAIL

Ces mots, qui devaient avoir plus tard, pour lui et pour moi une portée si terrible, poursuivit Susannah, ne me firent alors aucune impression. Où aurais-je pris l'idée des cbâtine&s de la justice bumaipe, moi qui avals grand'peine k

m'empêcher de croire que le crime mérite une récompense ici-bas?

La pièce que mon père appelait son cabinet de travail était un vast» laboratoire où les objels les plus dissemblables se trouvaient jetés pCleniûle. A gauche en entrant, sur une grande table, je vis, rangés avec un certain ordre, un grand nombre de costumes divers. Il y avait des habits militaires de dififérens pays, des robes persanes, des burnous arabes, un uniforme complet d« policeman, des habits de cour et des houppelandes de toile écrue comme en portent les gens du port.

A côté de la table, sur une toilette, étaient rangés des pots de pommade de nuances graduées, des fioles, des barbes postiches, et, sur une têle à perruque, s'étageaient les soyeux anneaux d'une magnifique chevelure blonde, qu'on eût dit avoir été arrachée tout d'une pièce à la têle d'un homme, tant elle était merveilleusement imitée. ^

Plus loin, dans un casier,il y avait une multitude d'outils grands et petits que j'ai su depuis être des instrumens de serrurerie.

Immédiatement après le casier venaient des armes. C'étaient des poignards de formes et dimensions diverses, des pistolets, et de ces courts fléaux de plomb dont la blessure est, dit-on, presque toujours mortelle.

Je passais parmi tout cela, milord, comme un enfant au milieu des raretés d'une exhibition (musée) publique. Je regardais curieusement, mais sans émotion aucune,ces choses dont la moindre avait sa destination propre, adaptée à un genre particulier de crime.

Oh I je sais maintenant à quoi tout cela sert, tout, milord. Et ne vous étonnez pas de ma science : j'ai assisté au procès d'Ismaïl Spencer. J'ai vu apporter l'une après l'autre dans l'enceinte du tribunal toutes les pièces du cabinet de travail de mon père. Le juge se chargeait d'expliquer la destination de chaque instrument. — Chacun d'eux a contribué pour un peu à faire pendre mon père.

— Comtnent .trouvez-vous cela, miss Suky? me demanda Ismaïl.

— Oh ! monsieur, m'écriai-je, voilà un couteau tout pareil à celui du mendiant qui a égorgé ma pauvre Corah.

— Douze heures après sa mort !... ajouta mon père en ricanant. J'ai entendu parler de cela... Ce diable de Bob n'est pas juif... mais il ira loin.

Il y avait encore bien d'autres choses dans le cabinet secret ,de mon père, mais j'arrive tout de suite à l'objet de notre visite.

Tout au bout du cabinet, à droite de l'entrée, il y avait une case en planches à peu près semblable à celle qu'on voit dans les public-houses. Cette case formait un petit bureau où se tenait le muet Roboam.

Qu'il était changé, milord, depuis un an ! Ses joues hâves et creuses se couvraient d'une b«rbe inculte et souillée ; sa chevelure avait crû jusqu'à couvrir ses épaules. Il avait l'air d'un vieillard, sauvage, maladif, épuisé.— Les captifs doivent être ainsi après un demi-siècle de prison.

Il leva sur moi son œil morne et ne me reconnut point d'abord. Aussi, se remit-il aussitôt à la besogne que je vous expliquerai tout-à-l'heure.

— Eh bien ! Roboam, lui dit mon père, tu ne reconnais pas miss Suky?

Le muet releva son regard d'un air étonné,— puis il poussa un grognement joyeux, et un doux sourire passa fugitivement parmi ses traits ravagés.

Il me fit un signe de tête amical et en même temps respectueux.

—Bon Roboam, lui dis-je, pourquoi ne vousvoit-on plus?

Il regarda mon père d'un air craintif qui disait éloquemment l'immense poids de servitude dont ce dernier l'accablait. — Ce regard fut double, comme tout regard d'esclave. J'y démêlai une soumission forcée, et, sous cette soumission, de la haine.

Par quel pouvoir Ismaïl avait-il pu séquestrer cet homme, réduire son aversion au sileuce et se faire obéir? — Je ne l'ai jamais su, milord, mais on dit aue des hommes forts et

LES MYSTERES DE LONDRES

courageux ont su dompter souvent des lions et des tigres, jouer avec eux et leur imposer même les caprices de leur volonté.

Voici quel élait l'ofllce de Roboam, dans ce liboratoire d'où il nïlait point sorti une seule fois depuis un an.

Tout autour de lui, sur la table qui emplissait presque entièrement sa ca:e, il y avait de petits papiers taillés en long, estampés diversement et couverts d'écritures. Ci et là, on voyait des outils de graveur, des encres de nuances diflérentes et de ces petits morceaux de bois dur sculptés dont je vous ai parlé déjà.

Roboam contrefaisait pour mon père les effets des principales maisons de commerce de Londres.

Ou plutôt il tâchait de les contrefaire, car la pauvre créature n'avait pu i)roduire encore jusque-là d'imitation assez parfaite au gré d'Ismaïl, et Dieu sait combien de rudes et cruelles corrections avaient suivi chacune de ces tentatives imparfaites.

Ce n'était pas chose aisée pourtant, et il élait permis d'échouer dans ce criminel et dillicile labeur. It fallait imiter plus de cent signatures, contrefaire autant de sceaux, copier autant d'estampilles; il fallait saisir et reproduire minutieusement ces mille nuances que les gens de commerce reconnaissent, a ce qu'il paraît, d'un coup d'oeil et(|ui constituent des différences entre les papiers dételle ou telle grande maison, des signes auxquels il n'est point permis à un homme d'argent de se méprendre

Et Roboam tâchait, le malheureux. — Du malin au soir il travaillait, retouchant ses matrices, corrigeant ses cachets, et habituant sa main à contourner liardiment et d'un trait les capricieux méandres d'un paraphe commercial.

Après chaque tentative, mon père venait inspecter le résultat; et mon père était un inspecteur sans pitié, milord. Son œil clairvoyant découvrait les plus imperceptibles défauts. Or, comme il s'agissait de jouer sa tête, aucun défaut, si petit qu'il fût, ne pouvait être excusé.

Alors Roboam, découragé, s'endormait dans un désespoir de brute domptée. Il brisait ses outils et se couchait tout de son long dans la poussière du labofatoire. Mon père prenait un bâton et frappait. Il frappait jusqu'à ce que Roboam vaincu par la douleur se levât et recommençât.

Voilà pourquoi Roboam était si pâle, et pourquoi son visage était devenu celui d'un vieillard.

Certes, le pauvre muet avait été pour moi un gardien rigide, mais de même que pour Tempérance il ne me restait de lui qu'un bon souvenir. Comparées aux maîtres qu'on m'avait donnés depuis un an, ces deux malheureuses créatures avaient tout l'avantage. L'un et l'autre m'avaient témoigné parfois de la sympathie, sinon de l'affection. — Je vous l'ai dit, milord, je les aimais.

Je lui tendis ma main qu'il saisit et porta à ses livres. — Puis il me montra d'un geste passionné la fenêtre ou i)lutôt l'air libre qui élait derrière la fenêtre, et il lit mine de respirer longuement...

Pauvre Roboam i

Tout était servitude et captivité dans la maison de mon père. Le pauvre muet qui avait été mon geôlier portait des chaînes à son tour. Ismaïl garrottait ainsi tous ceux dont il avait besoin.

A.U geste de Roboam, si expressif et si plein de détresse, j> ce geste qui mendiait si énergiquementun peu da liberté, mes yeux se remplirent de larmes. — Ismaïl haussa les épaules et se prit !t rire.

— Sur ma foi, miss Suky, dit-il, vous joueriez très passablement le rôle d'une jeune fille persécutée, vertueuse et compatissante, au théâtre royal de Hay-Market. Ceci n'est point un compliment, miss Suky, et nous verrons peutêtre à vous lancer dans la carrière dramatique... Mais nous ne sommes pas montés si haut pour nous attendrir seulement, et si cette brute de Roboam veut à toute force respirer de l'air Jrais, il n'a qu'à faire un petit trou à la muraille... Voyons, Roboam, parlons sérieusement : avez-vous avancé la besogne aujourd'hui 7

Roboam plongea sa main dans une caisse cachée derrière

(lait jusqu'à l'iiiquiéslait sur son visage ( découragement sans i

sa table et la retio toute pleine de billets qu'il tendit A mon père.

Celui-ci s'assit, prit son lorgnon et commença l'examm.

Cela faisait graiid'piiié, milord, de voir le pauvre Roho.im suivre d'un regard ijnxieux chacun des mouvcmens de mon père. Son œil làclia't de lire sur l'impassible physionomie d'Ismaïl. — 11 ireiiililait par instan';, le niallicureux ; d'autres fois, il fronçait ses épais sourcils comoic si une idée de lutte eût traversé son esprit. Mais les muscles de sa face se délrndaient bienlùi; son regard perdait jusqu'à l'inquiétude qui l'animait naguère II ne rcsl devenu inerte que l'expression d'un déc bornes.

Et pourtant i! y avait quelque chose chez ce Roboam, milord. Son énergie, vaincue maintenant, avait dû être grande autrefois, et il avait fallu sans doute bien des coups de massue frappés sur cette robuste tête pour la courber ainsi sous le joug.

Mon père, cependant, prenait les effets de commerce un à un, les palpait, les lorgnait, les retournait et semblait vouloir compter chaque grain du pa|iier.

— Du diable si ce coquin sans langue n'est pas bon à quelque chose ! dit il enlin ; — voici la signature de Davves, Peebles and sons, de Ludguellill, imitée de main de maître... Tu auras une piste de sherry ce soir, Roboam!... C'est bien.. C'est ma foi très bieni

Roboam reçut ces complimens sans sourciller. Un seul sentiment élait encore en lui : la crainte ..

Je me trompe, milord. Il y avait autre chose en Roboam. Il haïssait et il espérait se venger.

Mon père mit de coté une demi-douzaine de billets, et rendit le reste à Roboam.

— Voilà qui va mieux, lord Silence, lui dit-il ; — beaucoup mieux. Tu arriveras à faire bien tout-à-fait, Roboam, et alors tu pourras te vanter d'être le muet le plus riche et le plus heureux qui soit au monde... Continue... il n'y a rien à dire sur Dawes, Peebles and sons, rien en vérité!... rien non plus sur Fauntlee de ThamesStreet, rien sur Davys, Blount et Davys, les banquiers du roi,— dont le dieu d'Abraham protège la très gracieuse majesté!... Les autres laissent quelque chose à désirer... peu de chose,Roboam ! .. Quelques mois de travail encore, et tu seras le maître de la Cité de Londres.

Il serra dans sa poche les cinq ou six effets de commerce qu'il avait mis à part, et se dirigea vers la porte.

— Adieu, Roboam, dis-je au pauvre muet; je reviendrai vous voir.

Il posa la main sur son cœur.— Mon père m'appela.

Roboam allongea la tête hors de sa case pour nous suivre jusqu'à la porte d'un regard jaloux. IXous allions au dehors, nous, et le pauvre muet restait cloué dans sa prison ! — Hélas ! milord, moi aussi j'étais prisonnière! Et pourtant je sortis le tœur navré.

— Voyez vous, Suky, médit mon père, de même (|ue l'homme est fait pour dominer les animaux prives d'intelligence, de même, parmi les hommes, les esprits vigoureux doivent régner sur les esprits f;iibles ou obtus, de telle façon que les premiers soient les maîtres absolus des derniers... Vous avez pitié de Roboam, je le vois, et je vous blâme... D'abord, Suky, croyez-moi, la compassion ai un pauvre sentiment; son moindre défaut est son inutilité... Ensuite, je suis le maître, il est l'esclave. Qu'importe qu'il meure à la tâche, s'il vous plaît ! — Mais en voilà bien assez là-dessus... Ne parlez à personne de mon cabinet de travail, ma fille. Ces petits papiers que vous m'avez vu manier valent de l'or, beaucoup d'or ; mais quand un homme de police les touche ou les voit, ils se cliangent en poison mortel... Or, si Vi.us parliez de mon cabinet secret, Suky, les hommes de police ^icildraient et me tueraient...

Nous avions descendu l'escalier, et nous nous trouvions auprès de la porte dérobée qui communiquait avec le salon. J'entendis un bruit de voix de l'autre coté de la porte, et je me cachai, tiiuide, derrière Ismaïl. — C'étaient dijA les invites de mon père qui s'enlrelci'.aiejit eu l'allcndanl. 11 me (it

PAUL FÉVAL

passer par le boudoir cl m'orilonna (l'a'ler faire toilette. Quand je rentrai, parée par les soins habiles de la femme dei'l'.ambrc rranç;ii-e (julsnnïl avait aiii'chéeà mon service, un niurnuire s'éleva parmi les invités. Ils étaient douze et assis dejù autour de la table, couverte de meis reclieniiés. J'ai rarement vu, niilorJ, une réunion de visages dont l'apparence fiUplus respoelable. Mon père était le plus jeune d'eux tous ; les auli es avaient des barbes blanches ou grisonnantes,

— de ces belles barbes qui lomLent si majestueusement sur la poitrine des sa;îei de l'Orient.

Je me sentis saisie do respect à la vue de cette imposante assemblée.

— Asseyez-vous, tusannah, me dit mon père avec doucear;

— mangez et buvez en compagnie de mes frères qui vous aiment.

En vérité, milord, ma frayeur passa. Les voix que j'entendais éiaieut graves et douces La plus rigoureuse déceiu-e régnait dans le uiainiirn de tous, et l'eniretien ne roulait foiul sur ces sujets tant affectionnés par Isma'il el qui m'étaient vagucm nt aniipaihiiiues. Ils causaient de commerce, d'argent, et parfois aussi des mœurs et coutumes de pays étrangers qu'ils avaient pareourus.

Des valets que je n'avais jamais vus chez mon père servaient à table etversaier.l le vin, dont les convives, sans exception, me parurent user avec une discrétion extrfme.

Mais quand les viandes eurent di.'^paru pour faire place au dessert, les valei s couvrirent la table de flacons, el, sur un geste d'Ismail, disparurent en fermant les portes.

Alors la scène changea.

Que ques-unes de (es barbes vénérables qui m'avaient inspiré lant de respect tombèrent et laissèrent à nu des visages de jeunes hommes. En même temps, toutes les physionomies cliangèreni comme si un masque, collé sur chacune d'elles, eût été tout-à-coup arraché. ^

Un murmure de bien-être parcourut la ligne des convives. Ismall (:éboucha des nacons;les verres furent emplis jusqu'aux bords. — On but : les vo x s'élevèrent, mais sans atteindre encore le diaiiason de l'orgie.

— Eh bien ! ditlsmaïl, comment trouvez- vous missSusannah, mes compères ?

— Jolie, dit l'un.

— Charnianle, ajouta un second.

— Admirable 1 enchérit un troisième, — surfout quand elle rougit comme à présent... Vous en ferez ce que vous voudrez, Ismaïl.

— Ceci n'est pas douteux, répondit mon père.

— Et qu'en comptez- vous faire? demanda le marchand Eliézcr.

— Il faut distinguer, répliqua mon père; j'en compte faire beaucoup de choses, dont la moitié environ est mon secret. Le reste, je puis vous le dire.

— Nous écoutons, dirent les convives.

Les flacons circuler, nt à la ronde, Ismaïl reprit :

— Ne pensez-vous (ias, mes compères, que Susaiinah pourrait p:!S3ir par tous pays pour lalilied'uu loid?

— four la filk! d'un prince ! s'éciia un jeune juif fiommé Rcuben, en frappant la table de son verre vide.

Les autres approuvèrent d'un signe de tète.

— EU bleuîmes eompcrcs, continua Ismaïl, sous peu j'aurai besoin de me faire lord, elSnsannah, ma fi!le, sera l'une des pièces démon déguisement... Ne faites pas de gros yeux, ami Eliézcr. On peut parler ainsi devant Susannah, iiui est une fille bien élevée.

Cliaeun alors me caressa du regard, et le revendeur Sarr.ncl murmura quelque chose qui less-.'mb'ait à un appel aux béiiétiiclions du Dieu de Jac )b.

— Voilii p' ur un point, continua Ismail en me toucliant paierne;iemenl la jime du revers de sa m»in ; — ruais Susannah n'en denuurera pas la... J'ai besoin d'une sirène, savez-vous, mes conipèrcs, pour ramener les joueurs à mon top e^de Lcicester-Square...

— Ça ne va pas bien ? demanda Eliézer.

— Ça va très mal... Un mécréant a nipnlé nu cnftr * d.ins Cûvcntry-Street, ù cent pas du^îtien... l"es j'oueiirs vont elie?. leméeré.int, parce ([u'ils y trouvent des fen'i mes cfde la musique... Chez moi ou ne gagne pas assez souvent, voyez-vous, mes compères.

Un éclat de rire général accueillit ces dernières paroles.

— Cela fait deux usages aux(iucls me servira Susannali, poursuivit encore mon pôi'e... Il en est un troisième que je n'ai pas besoin devons expliquer au long... Dieu merci, nos nieml'res de- la chambre haute aiment à se distraire de temps à autre, et je n'ai pas dé préjugés...

Autre éclat de rire plus bruyant.

Des gouttelettes de sueur perlaient entre les sourcils froncés de Lancester.

— Milord, reprit Susannah, tous ces hommes me regardaient avec envie, comme ils eussent regardé une pièce d'étoffe fine dont on peut tirer un bon prix. — Mon père jouissait de la jalousie générale et faisait parade de son trésor.

— Vous voyez, mes compères, continua-t-il en souriant, que Susannah n'est point pour moi une affaire de luxe. Et pourtant, je ne vous ai pas tout dit. Le principal usage auquel je la desfine doit rester un secret ; mais, croyez-moi, ce qu'on ne dit pas est toujours le meilleur, et il y a peut-être cinquante mille livres sterling sous ce mystère.

Les convives ouvrirefit de grands yeux. Isma'il tira négligemment de sa poche le portefeuille où il avait serré les billets contrefaits par Roboam.

— Mais buvons ! s'éeria-t-il, et parlons d'autre chose... Eliézer, mon frère, voulez-vous m'escompter un effet de Dawes, Peebbles and sons?

— L'argent est rare, dit Eliézer dont le front souriant devint tout-à-coup sérieux. — De combien est cet effet, mon frère Ismaïl?

— De quatre cent vingt-cinq livres et neuf shellings, Eliézer... Je vous laisserai volontiers les neuf shellings pour l'escompte.

— En vérité! murmura le vieux juif; neuf shellings et neuf livres avec pour l'escompte, mou compère... Je vous offre cela, parce que c'est vous..J!.a commission, vous le savez, est de deux pour cent,cequîfait huit livres dix shellings deux pences et demi.

—-Soit! ditgaiment Ismaïl, — je vous aime, même lorsque vous m'écorchezvif, fière Eliézer... Voici l'effet en question, endossé par Slac-Duff etStaunion d'York.

Il pa'sa l'effet àEliézer, qui mit sur son nez mince et pointu une paire de lunettes en pinces.

Les autres convives, à qui mon père avait fait un signe d'intelligence, buvaient, souriaient et regardaieut Eliézer eu dessous.

Celui-ci faisait subir au billet un minutieux examen.

Au bout de deux ou trois minutes, il 01a ses lunettes, et tendit le papier à mon père.

— Réflexions faites, frère Ismaïl, je n'ai pas d'argent, ditil d'un ton délibéré.

Mon père fronça les sourcils. Uue violente contrariété se peignit sur son visage. — Les rieurs passèrent du côté d'Eiiézer.

— Vous étiez disposé fout à 1 heure... commença-t-ij.

— J'ai changé d'avis, interrompit sèchement Eliézer.

— Pourquoi?

— Parce que le billet est faux, mon compère.

Ismaïl frai'pa violemment son poing contre la table. Les veines de son front se gonflèrent et deux rides se creusèrent au-dessus des coins de sa mouAlache.

— C'est vrai, dit ilen essayant de garder son calme; nos frères savent que je ne vous aurais point pris votre arge;it. EliéZ' r. Ils étaienl préveTius : c'éiait une épreuve.

— A la bonne heure! murnuu'a le vieux juif en humant lentement sou verie de vin.— Alors, l'épreuve est délavorable, voilà font. Celui qui a fait ce biilcl est uu âne.

— l'ar où pèche-t-il ?

' JJell (enfer), nom douué d»ns l'usage aux maisons de jeu.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— Par beaucoup d'endroits, mon frèrç. Il y a un anneau de trop au paraphe deDawes, Peebles and sons...

— C'est vrai! murmura mon père.

— Il y a, continua Eliézer, un trait de plume tremblé dans la signature elle-même, et Peebles, qui signe d'ordinaire, a une main bardieet magnifique; jamais il n'eût fait un P aussi gauchement.

— C'est vrai ! gronda Ismall dont la colère s'amassait terriblement.

— Il y a enfin, dit encore le vieux juif, une faute d'orthographe dans le corps du billet, et le commis de Peebles est une manière de grammairien...

— La faute d'orthographe y est ! s'écria mon père avec une véritable rage ; — elle y est, par Beizebuth !..: ah ! ce misérable Roboam se moque de moi... je vais le tuer !

Il but coup sur coup deux grands verres de vin, et se tourna vers moi.

— Allez chercher cette brute de Roboam, miss Suky, me dit-il, allez-y tout de suite !

Je tremblais comme la feuille, mais je ne bougeai pas. J'aurais mieux aimé mourir, milord, que d'aller chercher le pauvre Roboam en ce moment.

Mon père, rependant, me répéta l'ordre d'une voix tonnante,et voyant que je n'obéissais pas, il leva la main sur moi dans le paroxysme de sa rage...

— Et il vous frappa, milady ?. .. interrompit BriaB qui était pâle et qui tremblait.

— Non, milord. Sa main retomba sans m'avoir touchée, puis il s'élança au dehors.

L'instant d'après, il reparut traînant Roboam par les cheveux.

chàpitréTxvi.

esclavage.

La physionomie de mon père était effrayante à voir au moment où il reparut sur le seuil. — Roboam, à demi mort d'épouvante, poussait des gémissemens inarticulés.

Mon père, bien qu'il ne fût pas plus robuste en apparence que le commun des hommes, possédait réellement des muscles d'athlète. Il lança Roboam avec tant de violence que le malheureux alla tomber à l'autre bout de la chambre. Les convives retournèrent paisiblement à leurs sièges pour voir avec plus de commodité ce qui allait se passer.

Roboam restait immobile et prosterné à l'endroit même où il était tombé. Son regard, effrayé, couvait la physionomie de mon père. Il était pâle comme un mort, elles mèches éparses de ses cheveux qui couvraient à moitié son front et ses joues leur donnaient une teinte encore plus livide.

Mon cœur se serrait de peur et de pitié, milord; j'interrogeai de l'œil les convives pour chercher un appui au pauvre Roboam. — Rien sur ces visages de marbre, si ce n'est un peu de curiosité froide et quelque impatience du dénoùment.

Le juif Eliézer était boiteux et s'appuyait en marchant sur une forte canne de bambou. Cette canne était appuue au mur dans un angle du salon. Mon père, dont le regard parcourait en ce nioment la chambre pour chercher une arme, aperçut le bambou et s'en saisit avidement. Sa co'.ère atteignait son paroxysme. Il riait et rugissait par avant-goût de sa brutale vengeance.

— Dites-moi, frères, dites-moi, cria-t il d'une voix entrecoupée, dites-moi ce que mériteun vil esclave qui expose son maître à la corde?

— C'est suivant les circonstances et les pays, ripcndii Samuel. En rase campagne, on fait ce qu'on VL;it; à Louiircs, il faut de la prudtnce, et une bonne bastonna4a l'eut suffire à la rigueur.

— Une bastonnade me paraît concilier la prudence et la justice, appuya le vieil Eliézer avec gravite. /'

Ismail franchit en deux bonds l'espace qui le séparait de | Roboam, et la lourde béquille rendit un bruit sec en tombant < sur les reins du pauvre muet. i

II tendit ses deux mains en suppliant; Ismaïl les rabattit ^? d'un second coup ; puis, sa fureur augmentant à mesure qu'il ] frappait, il fit mouvoir son arme avec une rage aveugle, sans relûche ni trêve, pendant plus d'une minute.

On entendait le râle sourd de Roboam qui s'était affaissé . sur lui-même et le bruit incessant du bois meurtrissant la i chair. \

Et, tout en frappant, Ismaïl s'excitait et disait :

— Ahl tu fais une boucle de trop au paraphe deDawes Peebles and sons, brigand détestable!... ah! brute infâme» tu trembles en traçant le P de Peebles... Traître, maladroit, assassin, tu fais des fautes d'ortographe dans le corps d'un billet .. Tout cela pour me faire pendre, abject et immonda bétail... Tiens! tiens! tiens !|el chaque fois, c'étaient d'effroyables coups, milord !) Tiens, misérable ! tiens, Judas!...

Ismaïl s'arrêta, essoufflé; la canne de bambou s'échappa de sa main, et il tomba lui-même, épuisé, sur un siège.

J'avais fermé les yeux pour fuir autant que possible ce hideux spectacle. — Quand les coups cessèrent, j'entendis les convives chuchotier autour de moi.

— Il est mort, dit Samuel en ricanant.

— Le frère Ismail a un fameux poignet ! ajouta un autreJ Comme il y allait!...

— Je pense qu'il aura gâté mon bambou! grommela 1» vieil Eliézer avec mauvaise humeur.

J'ouvris les yeux, et je vis à la place où Roboam se tenait naguère à genoux une masse inerte qui ne donnait plus aucun signe de vie.

Mais tout à coup cette masse s'agita lentement, et Roboam se dressa sur ses pieds en face d'Ismaïl haletant. Il tenait à la main le terrible bambon. — Je crus que c'en était tait da mon père.

Par un mouvement instinctif et plus fort que ma volonté, je m'élançai entre Ismaïl et Roboam ; — c'était mon père qui tremblait maintenant. Le muet, droit, le corps légèrement renversé en arrière, semblait prêt à frapper. Ses yeux lançaient de brùlans éclairs sous les poils mêlés de ses sourcils; les muscles de sa face se contractaient avec une menaçante énergie. Tout cet affaissement qui m'avait fait tant de pitié naguère avait disparu. Un feu viril avait remplacé cette lourde glace de la vieillesse que la souffrance et la captivité avaient jetée sur sa tête. Il était terrible et fort parce qu'il était libre. ' Les convives cependant ne bougeaient pas. Ce dénoûment imprévu mettait de l'intérêt dans le drame. Ils regardaient» j — Pitié, bon Roboam ! m'écriai-je, ayez pitié de mon père I pour l'amour de moi !

Il dessina un geste impérieux et violent pour m'ordonner I de m'écarter. Mais je lui résistai comme j'avais résisté k Ismaïl.

Celui-ci avait eu le temps de la réflexion, et il n'était point homme à négliger ce moment de répit que je lui procurais.

— Reuben, s'écria-t-;l en allemand, langue que ne comprenait point Roboam,— prenez-le par le cou, mon frère, et je vous donnerai dix livres.

— Vous êtes témoins, dit Reuben aux convives.

— Nous sommes témoins ; répondirent-ils ; Ismaïl Spencei* a promis dix livres.

Roboam avait eu un mouvement d'hésitation en entendant ces mots prononcés en une langue inconnue; — Reuben s'était levé doucement et s'avançait vers lui sur la pointe d« pied.

J'ouvris la bouche pour le prévenir. Mais mon père me colla brusquement son mouchoir sur les lèvres.

Au même instant, les deux bras de Reuben se nouèrent autour du cou de Roboam, dontle visage devint pourpre aus-^ sitôt. Le :)a:.!l)0;i s'échappa de sa main ; il poussa un hurlement sourd et ferma les yeux, sans essayer de faire davantage misiance.

PAUL FÈVAL.

— Lâcliez-Ie, Reuben, dit mon père, il ne faut pas le tuer... Sa mort n'enlèverait pas une boucle au paraphe de Dawes, Peebles and sons... Lâchez-le; sa rage est passée. Je le connais : il va se tenir tranquille.

— Cela vous regarde, frère Ismaïl, répondit Reuben qui lâcha le cou du malheureux Roboam.

Il y eut un mouvement d'effroi parmi les convives. Chacun s'attendait h voir le muet s'élancer sur mon père ; mais il n'en fit rien.

— A genoux I lui cria rudement ce dernier.

Roboam se mit à genoux;

Mon père fit tournoyer au-dessus de sa tèle le terrible bambou; mais il ne frappa pas.

— Je te pardonne, dit-il, parce que lu es une brute. Je t'ai frappé comme j'eusse frappé un chien ou un cheval ; or, •luand je frappe mon chien ou mon cheval, je m'arrête avant de tuer, non pour eux, mais pour moi, (|ui crains une perte... Remonte là-haut et travaille... travaille, entends-tu, ou mal- Leur à toi !

Roboam' se releva, courba la tête, et se dirigea vers la porte. Il ne se retourna que sur le seuil, et je frémis encore en songeant au regard qu'il darda en ce moment sur men père.

Toute sa vengeance était dans ce regard. — Les convives de mon père le sentirent comme moi.

Le vieil Eliézer secoua la tête lorsque Roboam eut définitivement disparu.

— Cet animal sauvage vous étranglera quelque jour, père Ismaïl, murmura-t-il.

Mon père haussa les épaules avec dédain, et un sourire d'orgueilleuse supériorité vint à sa lèvre.

— Ne vous occupez pas de cela, mes compères, dit-il ; il faut être bien piètre écuyer pour ne savoir point éviter la ruade d'un cheval vicieux.

— Eh bien ! répliqua Reuben en riant, la dernière ruade élait malaisée à parer, je pense, frère Ismaïl, puisque vous avez acheté mon aide au prix de dix livres.

Mon père lui jeta sa bourse.

— Buvez, mes frères, dit-il, ou allez-vous en ; ce sujet d'entretien me déplaît.

Les juifs mirent leurs sourires moqueurs dans leurs barles et continuèrent à boire.

Ismaïl avait ses raisons, milord, pour braver ainsi la vengeance de Roboam. Il croyait connaître le pauvre muet, et, de fait, ce malheureux était dompté jusqu'au point de n'oser plus regimber à moins de circonstances extrêmes. En outre, il y avait entre eux un lien que je n'ai jamais su définir. Rol)oam avait au fond du cœur pour mon père, un respect dévot, une sorte d'affection superstitieuse semblable à celle des Indiens pour leurs redoutables fétiches.

Il avait sous la main, dans le cabinet de travail, des armes à profusion, et il n'essaya jamais de s'en servir contre Ismaïl.

Dans nos voyages on il nous suivit constamment, en France, en Italie, dans l'Orient, il était libre et ne tenta jamais de s'enfuir.

Sa servitude était en quelque sorte volontaire. Mon père exerçait sur lui un pouvoir absolu et qui n'eût pas eu besoin du brutal appui de la force.

Nous restâmes environ six mois encore à Londres après la scène que je viens de vous conter, mais ma captivité cessa dès lors. Mon père nie donna à entendre qu'une personne dont la rencontre était pour moi fort à craindre avait quitté la ville. En conséquence, il me fut permis de monter à cheval, d'aller au Park et parfois même de passer quelques heures au spectacle. — Partout, mon père m'accompagnait et remplissait auprès de moi l'ancien rôle de Robûam.

— Voyez comme tout le monde vous trouve belle, Suky, rue disait-il ; dans deux ou trois ans, ces complimens qui tombent, sur votre passage, de la bouche de tant de nobles Jords, iront droit. i yotrecœur... Vous aimerez, Suky, et vous serez heureuse.

Toute la maison de Goodman's-Flelds était désormais à ma disposition; seulement, les valets avaient ordre de ne me point parler.

Vous le dirai-je, milord, ce que j'aimais le mieux, en ce temps, c'était d'aller passer quelques heures dans la prison du pauvre Roboam. Ma présence le consolait, et j'étais heureuse du bien que je lui faisais.-

Il me montra d'étranges choses en l'absence de mon père, et ce fut lui qui me fit connaître l'usage de ces essences et de ces pommades rangées sur la toilette du laboratoire.

Un jour, il se leva de la table où il travaillait sans relâche et tira longuement ses membres engourdis. Puis il secoua sa longue et inculte crinière, et se prit à sourire.

Vous savez, milord, combien est expressivela physionomie des gens privés de la parole. Le sourire de ce pauvre Roboam parlait naïvement et semblait dire :

— Ah ! miss Suky, je veux vous faire voir quelque chose de surprenant !

Il me prit par la main et me conduisit vers la toilette, devant laquelle il s'assit.— Son geste était plein d'emphase et ressemblait à ceux que prodiguent les escamoteurs avant de faire le plus curieux de leurs tours.

Il prit l'une après l'autre cinq ou six fioles qu'il flaira et mit à part, puis il me fit signe de fermer les yeux. — J'obéis pour lui complaire.

Je pense vous avoir dit, milord, que Roboam était un homme de l'Orient. Son teint brun et luisant avait une couleur par ticulière qui se rapprochait du reste un peu du teint d'Ismaïl. Ses cheveux étaient d'un noir de jais, ainsi que sa barbe.

Je demeurai environ deux minutes les yeux fermés. Au bout de ce temps, Roboam me toucha le'bras en poussant un grognement rauque et guttural qui était sa manière de sourire.

J'ouvris les yeux.

Sur ma parole, je ne le reconnus point, milord, et je reçu lai de plusieurs pas, effrayée, tandis qu'il riait de tout son cœur.

Il s'était opéré en lui un changement qui tenait de la magie. Son teint si brun tout à l'ceure avait pris une nuance terne et blafarde... Tenez, milord, la nuance du teint de l'aveugle Tyrrel que vous npmmez sirEdmund Mackensie...

— Sir Edmund Mackensie ! répéta machinalement Brian de Lancester en l'esprit duquel semblait s'opérer un confus et pénible travail.

— Aucune comparaison ne saurait être plus frappante, reprit Susannah... entourés des pâles reflets de cette peau mate et comme farineuse, les yeux de Roboam avaient perdu leur sauvage éclat... il ressemblait à un homme d'Europe, à un Anglais, à un mendiant de Londres, abruti par la misère, cela d'autant plus que ses longs cheveux noirs tombaient maintenant en mèches incolores sur son front blanchi, et se mêlaient à la rude toison de sa barbe déteinte.

Pas un poil sur son visage, en un mot, qui eût conservé sa couleur naturelle...

— Et ce changement adoucissait l'expression de sa physionomie, madame? demanda Brian avec réflexion.

— Ce changement, milord, l'adoucissait en ce sens qu'il lui ôtait tout caractère... ce rude visage était devenu tout-àcoup insignifiant et pareil à tous les visages des malheureux que nous rencontrons dans les rues.

— Ah ! prononça Brian d'un air distrait et comme un homme qui pense tout haut,— je voudrais bien entendre parler sir Edmund Mackensie, madame, lorsqu'il ne contrefait point sa voix.

Susannah leva sur lui son regard inquiet et interrogateur.

— C'est une idée folle, madame, répondit-il, qui vient de traverser mon esprit... Veuillez poursuivre... Mes pensées, depuis que je vous écoute, fermentent et me portent vers l'impossible... Mais nous rentrerons dans la réalité de la vie, SHsannah, ajouta-t-il d'une voix tendre et en souriant doucement ; nous y rentrerons bientôt pour être heureux ù la façon de tout le monde... Aujourd'hui se sera passé le dernier chapitre de vos bizarres aventures. ..Nous clorons, Dieu merci, ce fantastique roman le plus tôt possible... Et que veus serez une noble femme parmi le monde, Susannth, vous

LES MYSTÈRES DE LONDRES

dont le cœur a si longtemps résisté aux mortelles influences de cette atmosphère de \1ces et de crimes où s'est écoulée votre jeunesse...

La belle fille sembla se recueillir pour savourer mieux ces paroles d'espérance. Uh divin sourire errait dans les pures lignes de sa bouche, et ses yeux Uumides rendaient grâces éloquemment du bonheur promis.

— Le pauvre Roboam jouissait naïvement de ma surprise, reprit-elle après quelques secondes de silence. Il me montrait ses cheveux, puis les fioles, pour me faire comprendre que les fioles contenaient de quoi changer instantanément la couleur des cheveux ; puis il me montrait sa joue et la pommade, et son grognement guttural témoignait de sa joyeuse humeur.

Tout à coup je vis tressaillir les muscles de sa face. Une rougit pas parce qu'il ne pouvait plus rougir sous le masque dont il avait recouvert ses traits, mais son œil se tourna, terrifié, vers la porte.

Ismail était sur le seuil.

— Qu'est cela? demanda-t-il en fronçant les sourcils. —C'est moi qui ai prié Roboam, monsieur... commeii'

çai-je.

— Mentez, Suky, mentez, ma fille, interrompit-il avec douceur; — vous ne sauriez trop vous exercer à ce métier-là... mais, par Belzébuth, il ne faut pas rougir pour si peu, miss Susannah... On ne rougit que de ce qui est mal, ma fille.

Il s'avança vers Roboam dont il tira rudement les cheveux.

— Quant à vous, maîtreSilence,lui dit-il, vous êtes encore plus laid comme cela que d'habitude... Ne tremble pas, brute que tu es ; je ne t'en veux pas. Mon intention était de faire quelque jour cette expérience devant miss Suky, car il est bon qu'elle connaisse toutes les gentillesses de notre état... Vrai, coquin de Roboam, tu n'es pas si maladroit qu'on pourrait le croire... L'auriez-vous reconnu dans la rue, miss Suky?

— Non, monsieur.

Il se prit à sourire.

— Bien des gens paieraient pour avoir ma recette, dit-il avec un évident contentement de lui-même... Allons, lord Silence, à la besogne! Nous devons être à peu près au bout de nos peines.

Roboam retourna dans sa case et fit passer sobs les yeux de mon père une certaine quantité de billets. Ils étaient parfaits, faut-il croire, car Ismaïl n'y trouva rien à redire.

— A la bonne heure! murmura-t-il ; — nous allons pouvoir nous mettre en campagne... Cela formera Suky et la rendra toutà-fait digne d'appartenir à la pairie... Bien, Jloboam, c'est très bien, cela... Je t'emmènerai avec moi et tu serviras de page à miss Susannah... Es-tu content?

Le muet montra ses longues dents blanches dans un franc sourire de joie. J'étais probablement la seule personne au monde pour qui il ressentît de l'attachement, — car je ne puis nommer atta(:hement la chaîne qui le rivait à mon père, bien que la dernière action de sa vie puisse prouver qu'il l'aimait à sa façon.

Nous partîmes quelques jours après pour la France, milord. Je vis la grande mer, et j'éprouvai comme autrefois, à l'aspect des montagnes, un respectueux élan vers la divinité. —Mon père s'en aperçut sans doute, car il redoubla de sceptiques blasphèmes et tâcha de jeter son amère raillerie au travers de mon enthousiasme...

Ce fut en vain. Je grandissais et mon âme était de taille à contenir l'idée de Dieu. Cette idée, vague encore et tout environnée d'épaisses ténèbres, trônait néanmoins tenace, victorieuse, au centre de mon intelligence. On pouvait la fausser, mais non pas la détruire, et tous ses efforts pour l'étouffer ne faisaient que la développer davantage.

Jp ne vous racon terai pas, milord , ce qui m'arriva en France, en Italie, en Orient. Nous restâmes quatre ans dans ces divers pays et je les connais comme si j'y étais née, surtout la France, — la belle France, où je voudrais tant vivre avec vous, milord! —Mais ce que j'y fis peut se dire en deux

mots, parce que, durant quatre années, dans ces divers pays, je fis toujours la même chose.

J'aidai ù tromper, Brian, je vous le dis la honte au cœur, et je trompais moi-même. Une chose, en effet, manquait absolunifiit dïiis l'édifice de morale que je m'étais bâti à tâtons et sans secours. Je n'avais pas l'idée de la propriété : le vol ne m'épouvantait pas et le mot lui-même dont on se sert pour designer ce crime, prononcé devant moi, n'aurait eu aucun sens réprobaieur. J'aurais résisté à mon père et résisté énergiquement comme je le fis parfois en ma vie, s'il s'était agi de faire ù autrui un mal physique. — Mais extorquer de l'or à l'aide d'une fraude ne me semblait point chose condamnable, et ma persuasion intime était que chacun en ce monde vise à ce résultat.

Vous voyez que les tristes enseignemens de mon père n'avaient pas été perdus complètement; — en un sens, je méritais déj.l les mépris du monde, et qui sait, mon Dieu! où je me fusse arrêtée sur cette pente glissante, moi qui avais un bandeau sur la vue, et qui entendais sans cesse murmurer à mon oreille de perfides et empoisonnés conseils !...

Susannah baissa la tête et se lut.

Brian prit sa main qu'il e£Qeura respectiieusement de ses lèvres.

—Oh! relevez-vous, madame, dit-il d'une voix grave et basse où perçait son enthousiasme contenu; — relevez-vous, Susannah, et regardez qui que ce soit en face, vous qui ne craignez pas de mettre à nu votre belle âme, et qui n'avez point en votre conscience de recoins où cacher une part de vos souvenirs... Pourquoi rougir des crimes d'autrui, madame? Seriez-vous coupable si , plongée dans une obscurité profonde, vous heurtiez votre semblable sur le bord d'un précipice? Si l'on poussait votre main armée d'un poignard dans une poitrine humaine, seriez-vous coupable?... Oh! que c'est être sainte, madame, que de pleurer ainsi des fautes qu'on ne commit point ! Je dis du fond du cœur : honte h qui verrait dans votre belle vie matière à blâmes ou à soupçons ! .. . Moi je vous aime et je vous admire, Susannah !

— Merci, milord, merci 1 murmura celle-ci les larmes aux yeux-, je savais que vous étiez bon, et noble, et généreux... mais je n'espérais pas tant, et l'indulgence était tout ce que je croyais pouvoir demander... Ob! moi aussi, je vous aime... chaque minute davantage!... Puisse Dieu permettre que vous m'aimiez toujours !...

Le but unique et constant de mon père durant tout ce long voyage fut l'escompte des faux effets de commerce fabriqués par Roboam; il réussit en grande partie, et vous n'avez pas été sans entendre parler de l'orage que causa sur la place de Londres ce vol collectif commis au préjudice des premières maisons de la Cité. — Partout où il passait, des lettres ou d'anciennes relations le mettaient en rapport avec des juifs li\Tés à quelque trafic ténébreux. Grâce à leur aide occulte, au noble nom dont il s'était affublé, grâce .aussi, milord, je dois le dire, à l'appui machinal que je lui prêtais, il parvint à réaliser une somme considérable.

Quand nous quittâmes Damas pour revenir à Londres, mon père possédait plus de cinquante mille livres sterling.

J'étais une femme en ce temps déjà, milord. Des pensées sérieuses surgissaient dans mou esprit aux heures de la réflexion, et un vague besoin d'aimer et d'être aimée allanguissail ma rêverie.

Ismaïl me sentit mûre pour la partie la plus odieuse de ses desseins : il voulut trafiquer de mon corps et de mon cœur...

PAUL FÉVAL

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