HALLUCINATIONS
C'était une affreuse agonie! Rien ne se peut comparer à ce lent, à ce mortel supplice. L'idée seule de cette impitoyable torture serre le cœur et amène le frisson.
On ne peut dire qu'avant ce^a C'a;y MacFarlane ignorât la soufl'rance. Depuis six mois elle souffrait, parce qu'un amour puissant, irrésistible, était entré dans son cœur malgré elle et froissait les scripules dévots de sa conscience; elle souGrait encore parce «luc cet amour, caché ùjous le.s yeux, rompait la confiance sans bornes qui avait existé jus que-là entre elle et si sœur; elle souft"r.)it, enfin, parce que cet amour, d'autant plus ardent qu'on lichait davantage de
PAUL FEVAL.
l'étouffer, brûlait, flamme silencieuse et solitaire, saus autre aliment que de vagu.s espoirs, un désir ignorant mais immense, et, de loin eu loin, quelques heures de conlemplatioa muette en face de l'homme aimi^.
Mais cette souffrance était de celles qu'on chérit à l'égal du bonheur. C'est celle q e les poêles ont nommée le doux martyre Elle met, certes, bien des larmes souvent dans les yeux des jeunes filles , mais quand plus lard, heureuses, elles ;e sos-vier.nent de ces larmes, leur regard se voile, leur sein se soulève, un souffle passe ealre leurs lèvres épanouies en un nulancolique sourire Ce souffle est un soupir. Elles rejçr lient.
Et, au lieu de ce doux mal d'amour qui porle avec lui sa consolaiion et sis joies, Clary se trouvait tout-à-coup plongée dans l'atroce réalité d'une déiresse inouïe, sans exemple, et qu'elle n'aurait pu redouter sans folie deux jours auparavant.
Il y avait dans Londres me débile et malheureuse enfant qui se mourait d'un mal inconnu, et l'on ivait pris Clary, f' rie, exubérante de sève, radieuse de beauté, on l'avait prise pour charger à plaisir sa force en défaillance, sa sève en atonie. O.i avait jeté la nuit d'une tombe comme un voile imliéi.élrable sur les perfections de son corps; on pressait son âme entre la solitude et le silence ; on la minait au physique enniême leoips qu'au moral ; on appauvrissait de propos dé'ibéré sa vaillante nature; on ruinait scientifiquement son tempérament et scn esprit.
Cela, pour expérimenter ensuite, jiour la traiter en cadavre voué aux études médicales.
l)'ordinaire les membres de Royal-Cellège essaifnt leurs remèdes sur des chiens. — Le docteur Mooie avait désespéré sans doute de rendre une chienne hystérique. — Et puis, ce pra'icien illustre n'en était pas à cela près de tuer une femme en passaut.
Nuus l'avon.s entendu expliquer fort paisiblement son système au marquis de Rio-Santo.
// attaquait Clary par la diète et la séquestration absolue dans t obscurité.
Voil. tout, vraiment. — Comme; ces termfs de médecine arnngint les choses ! la diète et la séquestration. Ceci n'est point très redoutable, n'est-ce pas? Mon Dieu, non.— Sevtlemcnt, U diète, c'est la famine, et la séquestration un cacho'.
Ces moyens sont absolumeat infaillibles pour arriver au point où voulait en vei.ir le docteur. Toute femme, jeune et pubère, soumise au traitement infligea Clary Mac Fdrlaue, (ùt clé brisée comme elle. Ici, la force ne sauve pas; d'è i.uit, elles lempéramens le* plus riches sont les plus facilement prostrés.
Il n'y a que la vigueur d'âme qui puisse résister un temp.>; mais 1 â te est vaincue à so.i tour-, elle finit par sui\ri', domptée, l'abeiration des sens. L'intelligence souffre chez l'hysti'rique, fa'blit, s'endort dans l'apa'.liie. ou meurt , tan Jis que le corps lui survit misérablement dans l'idiotisme oii la folie.
Au bout des dfux premiers jours de diéle et de séquestra. /«'on, Clai y Mac-Fa' lane éprouvait d'jà tous les symptômes d une affection iiçrvcuse fort avancée. Elle ne se rendait plus compte de son état qu'à des intervalles lucides devenant de plus en -lus rares. La faim, qui était maintenant le prircipe le t.lus actif de sa souffrance, ne se bornait plus à lirai 1er fon cslonuc en d intolérables ango s es , elle envahissait le corps tout entier. Ses nn'mbres éta ent rompus, ses reins courbaturés; sa léte lourniil, et devant ses yeux biùlans passaient de douloureux et rapides éblouisse- j mens.
Parfois, el'e se sentait moarir ;— d'autres fois, elle pensait avec un désespoir aner qu'elle pourrait vi^re ainsi bien longtemps encore. Elle n'osait p'us prier. Entre e le et Dieu, qu'elle se représentait terrible, inexorable, suivant les iJi'es de '.a dévotion écossaise, une im.Tge humaine se plaçaitobslinément; sur fa lèvre, un nom était sans cesse qui, mêlé à l'oraison, l'eût rendue sacriU'ge.
C'était Eiward, EJwarJ qu'elle aimiit, qui était tout pour
elle, qui l'emplissait si bien et dominait si é lergiquement les dernières et fugitives lueurs de sa pensée, que son âme pieuse tn perdait le souvenir de Dieu.
Mais la justice divine peut-elle imputer à crime ]s trouble funeste des heures de l'agonie? L'âme qui chancelle aux limites de la vie peut-elle pêcher encore?
La pauvre Clary, d'ailleurs, avait essayé de chasser cette image envahissante pour se retourner vus le ciel ; n ais elle n'avait pu. E:\vard était là, toujours là, paré de sa beauié presqae surliamaine et paré ciifore des mille prestiges de l'absence ei des regrets. 11 était là, donnant son front rêvtur à la religieuse lumière des lampes comme à Teraple-Churcb, ou mollement couché dans une bergère, éclairé par un rayon du soleil levant, et lançant à travers la rue popu'euse cet unique baiser dont Clary croyait sentir le souffle bienfaisant et frais sur sa lèvre ardente.
Lorsque celle image se voilait, c'est que Clary, Insensible ou domptée par la douleur, ne pouvait plus penser. — Mais le souvenir a icré revenait bien vite, il revenait, tantôt portant a' ec lui de navra- s regrets, tauiôt accompagné d'ineffables extases...
Ces maladies où le système nerveux et le cerveau îont attaqués présenteiit une série toujours nouvelle et inattendue de phénomènes étranges. Ce sont des souffrances inouïes, mais aussi des voluptés incomparables, des rêves comme l'opium en inspire aux illi'minés de l'Orient. On est en enfer pour moitié, pour moitié en paradis, et ce contraste tue.
Clary, étendue sur sa couche de paille, eut durant sa longue nuit bien des visions terrikies; elle en eut de charmantes, elle en eut où la douleur et la joie se mêlaient bizarrement.
Une fois le sourire la prit, un sourit e heureux et tranquille au milieu d'une convulsion. Plus d'une fois 1rs larmes l'avaient prise dans un sourire. Il n'y a point là de transition entre le bien et le mal ; ils se disputent l'un l'autre, en des luttes folles, un dernier dtbris de via que précipiieiit tour à tour vers un dénoûment mortel les dures att'intes de la souffrance et les mystérieuses caresses d'une meurtrière volupté.
Cette fois dont nous parlons, C ary s'était vue tout-à coup entre les bras d'Edward, qui traversait, au ga op d'un magiiifiqu,^ (h.v.il, les rues encombrées de Londres. A droile, au devai'.t, à gauche, la foule s'écartait épouvantée. Le elieval volait; — EUward, lerme el calme sur la se, le, arrondissait son bias autour de la tail e allaissée de Clary. Elle sentait la douce pression ce ce bras dont la maio s arrêtait juste sur son tœi'T.
Penchée en arrière, elle regardait Edward, comme on regarde lors()ue les yeijx se touchent presque, et que les prunelles se choquent en un magnétiiiue conlac'. Son haleine montait ju.'qu'à la bouche d'Edward; elle le sentait avec tout son corps ei défaillait d'allégresse.
Etlwird, lui sussi, la regardait et lui souriait. Clary voyait un moL'de dans ce soutire. C'était à là fois c lui d'un maître ' qui descend jusqu'à aimer, et celui d'un chevalier qui adore et qui sert. Il élait impérieux et rojal, Kais il élait tendre et soumis.
Le beau cheval courait toujours. Sris quatre fers bondissaient, élastiqu s, sur le pave relfUtissanl Les brunes maisons de Loadies fuyaient comme emportées par un tourbillon...
De Itmps en temps le bras d'Edward se tendait pour renu nier Clary sur la selle. Alors file te sentait plu.s près et mieux. Ses yeux humides remerciaieii', tandis qu'Edward se penchait en souriant et baisdit le bout de ses chevoux.
Cl lie chimère de bonheur ai,issail si puissamment sur s's sens déçus, <|uc de grosses gouttes de sueur inondaient ses lempcs et que sa poit'iiie étouffée râlait avec eUorl...
Londres ilisparaiisait déj.\ dans le lointain. Celaient maintenant de belles ( ampagnes ([ui riaient au soleil et déployaient à perle de vue les vastes rich'3sscs de burs lumineux horizons. — Qu'on est bien poi:r aia.er dans I espa'-e libre ! Que l'air *'es solUudts soulève dé icieusement un sein
LES MYSTERES DE LONDRES
oppressé de tendresse 1 Que l'amour est plus beau en face des larges splendeurs de la nature, et combien la nature s'embellit sous le regard enchanté de l'amour !
Ciary se laissait aller mollement, ou se plongeait avec ardeur dans ce bonheur qui l'entourait de toutes parts. Faible contre ces mortelles délices, elle leur donnait son dernier souffle d'un cœur prodigue. Son regard gisait du noble visage d'Edward aux magnificences du paysage, et revenait, fasciné, se perdre dans le regard d* son amant.
Lui précipitait d'un bras infatigable la course rapide du beau cheval. Les horizons fuyaient comme naguère les maisons de Londres. Les aspects changeaient. — C'étaient tourà-tour des monts, des lacs, des forêts , d'opulentes moissons gardées par quelques toits de chaume, — C'étaient, au loin, le sombre profil d'une cité, les tours grises d'un vieux château, la ligne d'azur d'un fleuve promenant son cours sinueux par les prairies. —Et, sur tout cela, le soleil versait ses flots d'or.
L'amour et le soleil, les deux flambeaux du monde ! — On ne meurt pas de joie dans la vie réelle ; mais Clary était en dehors des réalités. Sa détresse, comme ses joies, dépassait les bornes humaines. — Elle allait mourir de bonheur...
Tout-à-coup, la course prit fin. Le beau cheval s'arrêta. Clary le chercha et ne le vit plus. — Le soleil abaissait lentement son disque rougi et se cachait derrière uae montagne.
Ciary était assise sur le gazon. Il lui semblait reconnaître le paysage des alentours. Eile regarda mieux. — C'était bien la sombre nature de l'Kcosse méridionale. C'était son pays; et tous les objets qu'av^iit aimés sou enfance se groupaient autour d'elle : la maison qu'habitait son père avant d'acheter le château de Crewe, laferme deMeed, les bois de Sainte- Marie, au milieu desquels s'élevait solitaire la petite maison de Randal Graham , le torrent de Blackûood et les ruines moussues du vieux couvent.
Auprès d'elle, assis ('gaiement sur le gazon, était toujours Edward, muet comme elle, et parlant uniquement avec ses yeux charmés.
Elle mit sa tête sur l'épaule d'Eiward ; — il y avait à l'entour un repos suave, un calme inlini. La brise des soirs passait en silence, toute chargée des frais parfums qu'exhalent les champs au coucher du soleil. La campagne se taisait, recueillie.
Les voluptés du jour étaient dépassées. Mieux vaut encore l'indéciM clarté des soirs que ces éblouissans rayons du soleil de midi. Mieux vaut le repos que la course. Il faut à l'amour, pour atteindre l'apogée de ses sensuelles douceurs, la paresse et l'ombre.
Comme elle aimait ardemment et au-delà de ce que la parole sait peindre! Elle était pure et ne pouvait rêver que de pures tendresses, mais quel feu inconnu le délire mettait parmi ses virginales pensées I Elle aimait, elle aimait...
Un tressaillement douloureux vint agiter ses membres : ce n'étaient pas cette foi» ses nerfs maUdes qui l'agitaient ainsi : c'était encore le songe. —Elle venait de voir, assise comme elle sur le gizon , de l'autre côté d'Edward , une femme.
Son coeur eut. froid et saigna.
Cette femme, elle ne distinguait point ses traits et apercevait vaguement sa taille comme une forme indécise, dans l'obscurité croissante de la nuit. — Elle se serra contre Edward, qui ne répondit point à son étrein'e.
Clary, jalouse , atieinte dans son amour sans bornes , regarda de nouveau cette'femme, — cette ombre, — sa rivale. Elle reconnut sa sœur et prononça son nom avec désespoir.
Anna se retourna, souriante. — Edward regarda l'uEe puis l'autre, comme s'il eut hésité, puis, repoussant Clary d'un geste froid, il se mit à genoux aux pieds d'Anna.
Ciary, la pauvre fille, poussa une plainte déchirante et tomba, raide, sur la paille de sa prison. '
Alors, dans le cachot, le silence fut aussi complet que
' Il n'était point probable que son rêve pût se réaliser jamais avec ses doux commencemens et sa fin éplorée, car l'avenir de Clary semblait ne point pouvoir s'étendre désormais audelà de quelques heures ; mais il contenait quelque chose de vrai cependant, et cette mystérieuse faculté de divination qui précède, dit-on, la mort, venait de révéler à Cary l'amour d'Edward pour sa scnur.
^e silence le plus complet régna dans sa cellule durant une demi-heure environ. Au bout de ce temps, on .urait pu saisir un faible bruit venant du plafond. En mCme temps, un rayon de forras conique traversa les ténèbres, mettant en lumière les atomes suspendus dans l'atmosphère épaisse de la prison.
Le rayon projeta d'abord sur la paille du sol un rond de lumière, puis il se prit à marcher, comme pour éclairer successivement toute la surface du plancher. Après quelques tatonnemens, Clary se trouva tout-àcoup illaminée.
Elle gisait sur la paille, privée de sentiment. Ces deux jours de torture l'avaient rendue presque méconnaissable. Son noble visage, amaigri par la souffrance et la faim, gardait en outre des traces de la convi Ision qui l'avait récemment agitée.
Uu bourreau n'eût pu contempler sans pitié les effets de ce barbare supplice, exercé sur une créature si belle, si admirable encore dans sa misère ! Un bourreau aurait eu compassion de ces pauvres mains blanches qui pressaient avec un geste de muet désespoir ce sein harmonieux qui ne battait plus, — de ces joues pâles et creusées par la souffrance, — de <;et œil grand ouvert et terne,— de ces rides douloureuses qui se creusaient à l'entour d'une bouche d'enfant, si bien faite pour le sourire I
Mais l'homme qui d'en haut dirigeait la lanterne n'eut pas pitié. Ce n'était pas un bourreau. C'était maître Rowley , l'aide-pharmacien au service du docteur Moore.
Il promena soigneusement la lueur de la lanterne sur toutes les parties du visage de miss Mac-Farlane, et dit , examen fait:
— Penh!... après tout, ça ne vaut pas cent guinées !... Mais puisqu'elles sont payées, il ne faut pas les perdre," et je crois que l'enfant a envie de mourir comme cela, sans nous en demander permission... Peuh!... nous avons bien ressuscité un pendu ; nous empêcherons bien la petite de nous fausser compagnie... Ta, ta, la, ma tille, vous nous coûtez cent guinées, et vous vivrez encore un petit peu pour notre argent...