DE
SAINT MALC
Reine des esprits purs, protectrice puissante ,
Qui des dons de ton fils rends l’ame jouissante ,
Et de qui la faveur se fait à tous sentir Procurant l’innocence , ou bien le repentir ;
Mère des bienheureux , Vierge enfin , je t’implore :
Fais que dans mes chansons aujourd’hui je t’honore ; Bannis-eri ces vains ti'aits, criminelles douceurs Que j’allois mendier jadis chez les neuf sœurs.
Dans ce nouveau travail mon but est de te plaire.
Je chante. d’un héros la vertu solitaire,
Ces déserts , ces forêts , ces antres écartés ,
Des favoris du ciel autrefois habités.
Les lions et les saints ont eu même demeure.
Là, Malcprioit, jeûnoit, soupiroit à toute heure; Pleuroit , non ses péchés , mais ceux qu’en notre coeur A versés le serpent dont Christ est le vainqueur.
Male avoit dans ces lieux confiné sa jeunesse,
yivoit sous les conseils d’un. saint plein de sagesse,
Conservoit avec soin le trésor précieux
Que nous tenons d’une eau dont la source est aux cieUX.
Les auteurs de ses jours descendus sous la tombe.
Aux trésors temporels le jeune saint succombe ;
Xa Fontaine. Psyché. 21
LA CAPTIVITÉ
Croit ,qu'bn en peut jotiir sans être criminel;
Que souvent On tient d’eux l’héritage éternel ;
Qu’on n’a qu’à faire entrer j par un pieux usage,
Les membres du Seigneur et leur chef en partage. Funeste appât de l’or , moteur de nos desseins ,
Que ne peux-tu sur nous , si tu plais même aux saints ! Male annonce au vieillard censeur de sa jeunesse Qu’il va de ses aïeux recueillir la richesse :
Qu’il tâche d’empêcher que des biens assez grands Ne soient mal dispensés par d’avares parents ;
Qu’U veut fonder un cloître, et destine le reste A vivre sans éclat , toujours simple et modeste , ' Donnant un saint exemple , et par ses soins pieux Peut-être plus utile au siècle qu’en ces lieux.
Mon fils , dit le Irieillard , il faut qu’avec franchise Je vous ouvre mon coeur touchant votre entreprise, oh vous exposez-vous ? et qu’allez-vous tenter?
' En de nouveaux périls pourquoi vous rejeter ?
De triompher toujours seriez- vous bien capable ?
Ah ! si vous le croyez, l’orgueil vous rend coupable ; Sinon , votre imprudence a déjà mérité Les reproches d’un DieU justement irrité.
Fuyez , fuyez , mon fiils , le mondé et ses amorces :
Il est plein de dangers qui surpassent vos forces.
Fuyez l’or : mais fuyez encor d’autres appas :
Ou ne sort qu’en fuyant vainqueur de ces combats.
La paix que nous goûtons a-t-eUe moins de charmes ? Quoi ! vous hasarderiez le finit de tant de larmes ,
Et celui de ce sang qu’un Dieu versa pour vous !
A ces mots le vieillard se jette à ses genoux.
Male le quitte en pleurant ; triste et funeste absence.
Il abandonne au sort sa fragile innocence ;
DE SAINT MA LC
S'engage en des chemins pleins de périls et longs. D’Édesse à Be'roé sont de vastes sablons :
L’astre dont les clartés sont esclaves du monde Parcourt ayec enmû cette plaine inféconde :
S’il y voit quel<pie objet , c’est un objet d’horreur* Maint Arabe voisin y portoit la terreur.
Du passant égoi^é le corps sans sépulture D’un ventre carnassier devenoit la pâture.
On voyoit succe'der , en ces cruels séjours ,
Aux brigands les lions , aux lions les vautours. Marcher seul en ces lieux eût eu de l’imprudence.
La fortune joint Male à des gens sans défense :
Peu de jeunesse éntre eux , force vieilliurds craintifs, Femmes, famiUe, enfants aux cœurs déjà captifs.
Ils traversoient la plaine aux Zéphyrs inconnue :
Un gros de Sai^zins vient s’offrir à leur vue ,
Milice du démon , gens hideux et hagards ,
Engeance qui portoit la mort dans ses ijegards.
La cohorte du saint d’abord est dispersée : Équipages, trésors, jeune épouse est laissée.
Telle fuit la colombe , oubliant ses amours ,
A l’aspect du milan qui menace ses jours.
Telle l’ombre d’un loup dans les verts pâturages É'carte les troupeaux attentifs aux herbages.
Les compagnons de Male , ëpandns par ces champs , Tomboient sans résister sous le fer des brigands.
De toutes parts rhprrexu: re^noit eu ce spectacle ;
La proie apportoit seule au meurtre de l’obstacle. Çeiu que l’amour du gaju tira de leur foyer Perdoient d’im an de peine en im jour le loyer.
Les pères chargés d’ana, laissant leurs tendres gages , Fuy oient Leur propre mort en ces funestes plages ,
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a44 LA CAPTIVITÉ
Et pour deux jours de vie abandonnoient un bien Près de qui vivre tm siècle aux vrais pères n’est rien.' L’amant et la compagne à ses vœux destinée Quittoiént le doux espoir d’un prochain hyménée : Malheureux I l’un fuyoit ; on etlt vu ses amours Lui tendre en vain les bras implorant son secours.
Une dame encor jeune , et sage en sa conduite ,
Aux yeùx de son epoux dans les fers fut réduite.'
Le mari se sauva regrettant sa moitié :
La femme alla servir un maître <sans pitié ;
Au chef de ces brigands elle échut en partage.
Cet homme possédoit un fertile héritage ,
Et de plusieurs troupeaux dans l’ardente saison Vendait à ses volsius le croît et la toison.
Notre héros suivit la dame eb servitude. v
Ce fut lors , mais trop tard , que pour sa solitude ,
Pour son cher'dii'ecteur et ses sages avis ,
Il reprit des trabsports de pleurs en vain suivis.
Forêts , s’écrioit-il , retraites du silence ,
Lieux dont j’ai combattu la douce violence, Angéliques cités d’où je me suis banni ,
Jç vous ai méprisés , déserts , j'en suis qtuni.
Ne vous verrai- je plus ? Quoi ! songe , tu t’envoles I O Male , tu vois le fruit de tes desseins frivoles !
Verse des pleurs amers , puisque tu t’es privé De ces pleurs bienheùreuk ôïrton cœur s’est lavé. Ainsi Male regrettoit sa fdrttine passée. ‘
, Cependant des brigands la proie est entassée. ' ‘ '
On l’emporté à grand bruit : ils s’en vont trioiïiphants. Leur chef voulut que Male adorât ses enfants ‘ ‘ Honneur dont on ne doit s’attribuer les marqués * '
Qu’en voyant sous ses pieds les têtes des monarques.
DE SAINT MA LC. 2^5
Un Arabe exigea ce superbe tribut .
Si Male s’en de'fendit , s'il l'osa , s’il le put ,
S’il en subit la loi sans peine et sans scrupule f C’est ce qu’en ce récit l’histoire dissimule.
Bien qu’à peine la dame achevât son printemps.,
Que son teint eût des jours aussi frais qu’éclatants , L’Arabe n’en fit voir qu’une estime légère ; ' . •
Il lui donna l'emploi d’une simple bergère ,
Avec Male l’envoya pour garder ses troupeaux.
Bientôt entre leurs mains ils devinrent plus beaux.
Le saint couple cherchoit les lieux les plus sauvages , S’approchoit des rochers, s’eloignoit des rivages; Lui-même il se fuyoit; et jamais dans ces.bois Les échos n’ont formé de concerts de leurs voix.
Aux jours où l’on faisoit des vœux poiur l’abondance ,
Ils ne paroissoient point aux jeux ni dans la danse:
On ne les voyoit point à l’entour des hameaux Mollement étendus dormir sous les ormeaux.
Les entretiens oisifs et féconds en malices,
Du mercenaire esclave ordinaires délices ,
Étoient fuis avec soin de nos nouveaux bergers ;
Ils n’enviclent point I heur des troupeaux étrangers. Jamais l’ombre chez eux ne mit fin aux prières , v . Ni la main du Sommeil n’al^aissa leurs paupières;- La nuit se passoit toute ra vœux , en oraison.
Dès que l’aube empourproit les bords de l’horieon ,
Ils meuoient leurs troupeaux loin de toutes approches,' Male aimoit un ruisseau coubmt entre des roches.
Des cèdres le couvroient d’ombrages toujours verts :
Ils défendoient ce lieu du chaud et des hivers;
De degrés en degrés l’eau toihbant sur des marbres Mêloit son bruit aux vents cngoufii'és dans les arbres..
Jamais désert ne fut moins connu des humains :
A peine le soleil en savoit les chemins. '
La berbère cherchoit les plus vastes campagnes.
Là ses se'ules brebis lui servoient de compagnes.
Les vents en sa faveur leur ofiroient un air doux.
Le ciel les préservoit de la fureur des loups ,
Et gardant leurs toisons exemptes de rapines , ,
Ne leur laissoît payer nul tribut aux épines. , ’ .
Dans les dédales verts que formoient les h ailiers,
- L’herbe tepdi-e, le thym, les humbles violiers Présentoient aux troupeaux une pâture exquise.'
EIn des lieux décotiverts notre bergère assise Aux injures du hâle exposoit ses attraits ,
Et des pensers d’autrui se vengeoit sur ses traits.
Sa beauté lui donnoit d’étemeUes alarmes.
Ses mains avec plaisir aiuroient détruit ses charmes : Mais , n’osant attenter contre l’oeuvre des deux ,
Le soleil se chargeait de ce crime pieux.
O vous , dont la blancheur est souvent empruntée j Que d’un soin différent votre ame est agitée !
Si vous ne vous voulez priver d’un bien si doux,
De ses dons naturels au moins contentez-vous.
Tandis que la bergère en extase ravie Prioit le saint des saints de veiller sur sa vie , ministres divins veilloient sur son troupeau. Quelquefois la quenouille et l’artbte fuseau Lui délassoient l’esprit, et pour reprendre haleine De ses propres moutons elle 61oit la laine.
Pendant qu’elle goûtoit ce plaisir innocent , ’
Tourna^ par fois les yeux sru son troupeau paissant , Que vous êtes heufeux , peuple doux ! disoit-elle ; Vous passez sans péché cette course mortelle.
On loue 65. vous voyant celui qui vous a faits:
Et nous , de qui les cœurs sont enclins aux forfaits, Laissons languir sa gloire , et d’un foible suflTrage Ne daignons relever son nom ni son, ouvrage.
Clières brebis, paissez; cueillez l’herbe et les fleurs.
Pour vous l'aube nourrit la terre de ses pleurs.
Vivez de leurs présents : inspirez-nous l’envie D’éviter les repas qui vous coûtent la vie.
Misérables humains, semence de tymns, ...
En quoi différez-vous des monstres dévorants ?
Tels étoient les pensers de la sainte héroïne. ,
Pour Male , il méditoit sur la triple origine ^
De l’homme florissant , déchu , puis rétabli.
, Du premier des mortels la faute est en oubli :
Le ciel pour Lucifer garde toujours, sa haine.
Dieu tout bon , disoit Male , si ton uls par sa peine ^
M’a sauvé de l’enfer, m’a remis dans mes droits, . ,
Carde-moi de les perdre une seconde fois. , . ..
Fais qu’un jour mes travaux par leur 6n se couronnent. Je suis dans les périls , mUie maux m’environneift , L’esclavage , la crainte, un maître menaçant;
Et ce.n’est pas encor le mal le plus pressant. . ^
Tu m’as donné pour aide au fort de la toui'mente Une compagne saint^' il est vrai, mais charmante ;
.Son exemple est puissant, ses yeux le sont aussi J , ,
De conduire les miens , Seigneur , prends le souci.
Le ciel combloit de dons cette hunj^le modestie..
L’ame de nos bergers du ‘péché garantie .
Ne se contentoit pas de l'avoir évité.
Qu’avons-nous , disoient-ils , jusque-là mérité ?.
Nous te sommes. Seigneur, serviteurs inutiles. Aide-nous, rends nos cœurs en vertus plus fertiles.
a48 LA CAPTIVITÉ
Fais-nous suivre la main qui nous a secourus. ’
Tu combattis pour nous, tu souffris , tu mourus ;
Nous vivons, nous passons nos jours dans l’espérance f Nos délices feront le prix de ta souffrance.
Ne nous feras-tu point imiter ces travaux ?
Quand auras-tu, Seigneur, tes enfants pour rivaux?
Si cette ambition te semble condamnable ,
C’est l’amour qui la cause ; il rend tout pardonnable.
Oui , Seigneur , nous t’aimons , nous l’osons protester : Mais si l’effet ne suit, que sert de s’en vanter?
Il faut porter ta croix, goûter de ton calice'.
Couvrir son front de cendre , et son corps d’un cilice. Tandis qu’ils se matoient par ces saintes rigueurs.
Leurs troupeaux prospéroient aussi-bien que leurs cœurs. L’Arabe en profitoit sans en savoir la cause.
Ce brigand, pour le gain employant toute chose,
Voulut les engager par de plus forts liens.
Il crut que de s’enfuir ayant mille moyens , ’ ’ '
Ils se pourroient enfin soustraire à l’esclavage ;
Qu’il falloit joindre aux fers les nœuds du mariage.
Leur amour lui seroit un gage suffisant.
Les doux fruits dont l’hymen leur feroit un présent Augmenteroiént ses biens , l’auroient encor poiir maître. Humains , cruels humains , ft»üt-il procurer l’être Afin que ce bienfait enchaîne un innocent?
Et ne se sâuroit-il affianchir en naissant?
L’Arabe , ayant ainsi double profit en vue ,
Donne aux chastes bergers une alarme impre'vue ;
Leur propose à tous deux un lien plein d’horreur.
Ne nous fais point, dit Male, tomber dans cette erreur. Celle que tu me veux joindre par l’hyménée D’un légitime époux suivoit la destinée.
DE SAINT MALC. a4g
la lui vins ravir ; tu le pus par ta loi. ' .
Nous ne nous plaignons point de nos fers ni de toi. Redouble la rigueur d’un joug involontaire ; ‘
Mais puisque notte Dieu nous. défend l’adultère , Laisse-nous résister à ton vouloir impur.
Notre innocence t’est un gage bien plus sûr.
Quel service attends-tu de nous , quand notre zèle N’aura pour fondement qu’une ardeur criminelle ?
Si tu crains qu’étant bons nous ne quittions tes champs i Te (iras- tu sur nous quand nous serons méchants ? L’Arabe à ce discours se sent transporter d’ire :
Vil esclave , dit-il , tu m’oses contredire !
Meurs ou cède ; obéis , et garde désormais De m’alléguer 'ton Dieu qaé je ne crûs jamais. ' \ ,
Aussitôt de son glaive il dépouille là lame.:‘ , '
£t Male épouvanté s’approche de la dame. ,
Le soir on les enferme en un beu sans clartés : . ' ' -
Leur mariage n’eut que ces formalités. '
On n’y vit point d’Hymen ni de Jxmon paroitre.
Frivoles déités qui nous devez votre être ,
Vous n’accourûtes pas ; comment l’auriez- vous pu? Vous n’étes que des noms dont le charme est rompu Notre couple étant seul eut recours aux prières.
Tous deux a voient besoin de grnees singulières.
Ils ne s’étoient point vus encor dans ees dangers ;
Non que portant leurs pas loin des autres bergers, L’enfer n’eût quelquefois leur perte conspirée Mais des yeux du Seigneur leur ensuite éclairée Ne s’écartoit .jamais de la divine loi.
Le berger cette nuit se '^déiia de soi. ' V Sa crainte, incontinent de désespoir suivie ÿ " *'*
Pour sauver sa pudeur mit en danger sa vie :
iSo .LA CAPTIVITÉ Et le même couteau qui dans mille besoins L’aidoit à s’acquitter de ses champêtres soins ;
Ce couteau , dis-je , alloit du saint couper la trame : L’imprudent Male, voulant mettre à couvert son ame, S’en alloit de sa main la livrer au démon ;
Fureur qui i^'dtoit pas indigne de pardon.
La lueur de l’acier avertit la bergère.
Que vois- je? cria-t-elle. O ciel ! qu’allez- vous faire ?
Je vais , répondit Male , prévenir les combats ^ ^ . O'un œil toujours présent, et toujours plein d’appas.
Nous ne nous fuirons plus : notre ame est condamnée Aux dangers qu’à sa suite entraîne l’hyménée.
Malgré nous désormais nous vivrons en commun :
Deux parcs nouahébergeoient, nous n’en auronsplus qu'un . ' Hélas ! qui l’auroit cru que cette inquiétude Nous c]\|crcheroit au foqd d’une âpre solitude ? J’appréliende à la fin que le ciel irrité v
N’abandonne nos cœurs à leur fragilité. ’ ^
Cette faute enii’C époux nous semblera légère.
U faut espéicr mieux , dit la chaste bergère :
Dieu ne qijittera pas ses enfants au besoin.
Si mon sexe est fragile, il en prendra le soin.
Vojts ai-je donné lieu à’en être en défiance ?
Qu’ai-je fait pour causer cette injuste croyance ?,
Votre soupçon m’outrage ; et vous ayez dû voir Que je sais sur mes sens garder quelque pouvoir.
Quand mon cœiur auroit peine à s’en rendre le maître , Êtes- vous mon éjx)ux ? et le pouvez-vous être ?
Nous a-t-on pu lier sans savoir si la mort M’a ravi ce mari qui m’attache à soii sort?
Vous vous alarmez trop pour yn vain hyménée.
Je vous rends cette main que vous m’avez donnée. ,
' DE SAINT MALC
Dissimulez pourtant , feignez , comportez-vous Comme frère en secret , en public comme époux Ainsi vécut toujours mon mari véritable j Et si la qualité de vierge est souhaitable ,
Je le suis : j’en fis vœu toute petite encor. ' ^ Malgré les lois d’hymen j’ai gardé ce trésor.
Après l’avoir sauvé d’un/am<)ur légitime, Voudrois-je maintenant le perdre par un «rime ?
Non , Male ; je ne croîs pas que le ciel le souffrît.
Il m’en empêcliéroit , quelque appât qui s’oflrît.
Ne craignez plus, vivez; l’Éternel vous l’onlonne. Estimei-vous si peu cet être qu’il vous donne ?
Votre corps est à lui ; ses mains l’ont façonné:
Le droit d’en disposer ne vous est point donné. Quelle imprudence à vous de finir votre course Par le seul des péchés qui n’a point de ressource ! Toute faüte s’expie ; on peut pleurer encor :
Mais on ne peut plus rien s’étant donné la nmrt. Vivez donc ; et tâchons de tromper ces barbares.
Le saint ne put trouver de termes assez rares Pour rendre grâce au ciel , et loüer cette sœur , ‘ ’ Dont la sagesse étoit égale h la doüceur.
Cette nuit s’acheva comme les précédentes 1 Dieu leur fit employer en prières ardentes Des moments que l’on croit innocemment perdus Quand le somme a sur nous scs charmes répandus. Le lendemain l’Arabe en ses champs les renvoie.
Là montrant aux bergers une apparente joie ,
Les larmes , les soupirs , et les austérités ,
Quand ils se trouvoiènt seuls, faisuient leurs volupté: En eux-mêmes souvent ils chcrchoient des retraites. On ne s’aperçut point de ces peines secrètes
252 LA CAPTIVITÉ
Cliactm crut qu’ils s’aimoient d’un amour conjugaL Aucun plaisir au leur ne sembloit être ^al.
On se le proposoit tous les jours pour exemple ;
Et lorsque deux époux étoient conduits au temple ,
Que le ciel , disoit-on , afin de vous coller ,
Fasse à l’hymen de Male le vôtre ressembler !
Le saint couple à la un se lasse du mensonge 3 Én de nouveaux ennuis l’un et l’autre se plonge.
Toute feinte est sujet de scrupule à des saints :
Et , quel que soit le but où tendent leurs dépeins ,
Si la candeur n’y règne ainsi que l’innocence ,
Ce qu’ils font pour un bien leur semble être une oflense. Male à ces sentiments donnoit un jour des pleurs :
Les larmes qu’il versoit faisoient courber les fleurs.
Il vit auprès d’un tronc des l«^ions nombreuses De foiurmis qui sortoien,t de leurs cavernes creuses.
L’une poussoit un faix ; l’autre prêtoit son dos :
L'amour du bien public emi>êcboit le repos.
Les chefs encourageoient chacun par leur exemple.
Un du peuple étant mort, notre saint le contemple Ên forme de convoi soigneusement porté Hors les toits fourmillants de l’avare cité.
Vous m’enseignez , dit-il , le chemin qu’il faut suivre.
Ce n’est pas pour soi seul qu’ici bas on doit vivre Vos greniers sont témoins que chacune de vous Tâche à contribuer au commun bien de tous.
Dans mon premier^ désert j’en pouvois autant faire ;
Et sans côntreveuit' aux vœux d’un solitaire ,
L’exemple , le conseil, et le travail des mains ,
Me pouvoient rendre utile à des troupes de saints : Aujourd’hui je languis dans un lâche esclavage ;
Je sers pour conserver des jours de peu d’usage.
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DE SAINT MA LC
Le monde a bien besoin que Male respire encor !
Vil esclave , tu meixs pour éviter la mort ! • <
Que ne rësistois-tu , quand on força ton ame A se voir exposée aux beaute's d’une femme ?
Lorsqu’il ne fut plus temps tu courus au trépas.
Quitte , quitte des lieux où Christ n’habite pas.
Avec ses ennemis veux-tu passer ta vie ? '
Il déclare h la sainte aussitôt son envie ,
Va s’asseoir auprès d’elle, et lui parle en ces mots:
Ma soeur , je me souviens que vos sages propos Déjà plus d’une fois m’ont retiré de peine.
Naguère, en conduisant mon troupeau dans la plaine. Je songeois à l'état oü le sort nous réduit.
Quelle est de nos travaux l’espérance et le fruit?
Rien que de prolonger le cours de nos misères ,
Et vieillir, s’il se peut, sous des ordres sévères.
Voilà dedans ces lieux le but de notre etnploi.
Nous y vivons pour vivre ; est-ce assez ? dites-moi.
Faut-il pîJS consacrer à l’auteur de son être
Tous ses soips , tout sou temps , enfin tout ce qu’un maître
Et qu’un père à la fois uniquement chéri
Exige de devoirs d’un couple favori ?
Dieu nous comble tous deux de ses faveurs célestes i 11 nous a dégagés de cent pièges funestes.
Sa grâce est notre guide ainsi que notre appui :
Nous ne persévérons dans le bien que par lui.
Allons nous acquitter de ce bienfait immense.
Ici le jour finit, et puis il recommence,
Sans que nous bénissions le saint nom qu’à demi, ^ Ne vivant pas pour Dieu, mais pour son ennemi.
Ma sœur, si nous cherchions de plus douces demeures? Je vous ai fait récit quelquefois de ces heures
La Fontalaat. Psyché. 22
LA CAPTIVITÉ
Qu’en des lieux séparës de tout profane abord Je passois à louer l’arbitre de mon sort.
Alors j’avois pitié des heureux de ce monde.
Maintenant j’ai perdu cette paix si profonde :
Mon cœur est agité malgré tous vos avis.
Je ne me repens pas de les avoir suivis.
Mais enfin jetez l’œil sur l’état où nous sommes.- Vous êtes exposée aux malices des hommes.
Je n’ai pltis de mes bois les saintes voluptés.
Ne reviendront-ils point ces biens que j’ai quittés ?
Ail ! si vous jouissiez de leur douceur exquise 1 La Alite , direz-vous , ne nous est pas permise :
De notre liberté l’Arabe est possesseur.
Et quel droit a sur nous un cruel ravisseur?
Brisons ses fers ; fuyons sans avoir de scrupule.
Le mal est bien plus grand lorsque l’on dissimule. Quelque prétexte qu’ait un mensonge pieux.
Il est toujours mensonge, et toujours odieux.
Allons vivre sans feinte en ces forêts obscures '
Où j’ai trouvé jadis des retraites si sûres.
Ne tentons plus le ciel : ayons une humble peur.
Je vous promets des jours tout remplis de douceur.
11 se tut. Aussitôt la prudente bergère Approuve les conseils que le saint lui su^ère.
Il fait choix de deux boucs les plus grands du troupeau, Les tue, ôte les chairs , change en outre leur peau.
Notre couple s’en sett à traverser des ondes ^>ont il falioit franchir les barrières profondes.
Le courant le^< poussa bien loin sur l’autre bord.
Tous deux marchent en hâte où les guidé leur sort. ■
Us avoieht achevé quatre stades ù peine , •
Quand, traliis par leurs pas imprimés sur l'arène,
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DE SAINT MALC
Hs entendent de loin des cliameaux et du bruit; Tournent tête ; et voyant que leur maître les suit Se pressent , mais en vain ; tout ce qu’ils purent faire Fut de gagner un antre affreux et solitaire ,
Triste séjour de l’ombre ; en ses détours obscurs Régnoit une lionne hôtesse de ses murs. l‘'lle y conçut un faon, unique et tendre gage l>cs brûlantes ardeurs du roi^de cette plage.
Mère nouvellement on l'eût vue’allaiter Celui qu’elle venoit en ces lieux d’enfanter.
Mais comment l’eût-on vue ? A peine la lumière Osoit franchir du seuil la démarche première.
Par cent cruels repas cet antre diffamé Se trouvoit en tout temps de.carnage semé.
Le saint couple frémit, et s[an:éte à l’entrée, lis n’osent pénétrer cette horrible contrée Ils cherchent quelque coin en tâtant et craintif L’Arabe croit déjà tenir ses fugitifs.
Il n’avoit avec lui pour escorte et pour guide Qu’un esclave fidèle, adroit, et peu timide. , . ,
Va me quérir, dit-il, ce couple qui s’enfuit.
Le cimeterre au poing l’esclave entre avec bruit La lionne l’entend, rugit, et pleine d’ire Accourt , se lance à lui , l’abat , et Je déchire. .
De son séjour si long le maître est étonué ;
Et d’un courroux aveugle aussitôt entraîné.
Est-ce crainte ou pitié , dit-^il , qui te retarde ?
Quoi ! je n’ai pas encor cette troupe fuyarde !
Enfants de l’infortune , esprits nés pour les fers ,
Je vous irai chercher tous trois jusqu’aux enfers. Dans le gouffre à ces mots l’ardeur le précipite.
Sa colère a bientôt le sort qu’elle mérite. ^ ~
a56 tA CAPTiVITÊ
A peine il est entré que les cruelles dents Et les ongles félons s’impriment dans ses flancs.
Les saints , loip d’en avoir une secréte joie ,
Du parti le plus fort craignent d’être la proie ,
Font des voeux pour l’Arabe , et tous deux soupirants Souhaitent un remords du nloins à leurs tyrans :
Mais des suppêts de Bel l’ame aux feux consacrée Victime nécessaire à l’enfer est livrée.
Le maître et son esclave, attendant le trépas,
Gisent ensanglantés , la mort leur tend les bras.
La cruelle moitié du monstre de Libye Traîne en ses magasins leurs deux corps où la vie Cherche encore un refuge, et quitte en gémissant Les hôtes que du ciel elle obtint en naissant.
Le lionceau se baigne en leur sang avec joie.
11 ne sait pas rugir, et s’instruit à la proie.
Digne de ces leçons il Çommence à goûter Les meurtres qu’il ne peut encore exécuter.
Après qu’il a joui du crime de sa mère ,
Et qu’ils ont assouvi leur faim et leur colère ,
La lionne repense à ces actes sanglants ,
Emporte en d’autres lieux son faon avec les dents , Quitte l’obscur séjour ; et se sentant coupable ,
Encor que faite au meurtre et de crainte incapable, Edle fuit$ et confie aux plus âpres rochers Du cruel nourrisson les jours qui lui sont chers.
Male cherche aussi-biien qu’elle tm plus certain asile. L’abord de ce séjour lui semble trop facile.
L’odeur des animaux , la piste de leurs pas ,
La vengeance et le bruit de ces cruels trépas ,
Tout lui fût redouter qu’une troupe mfidèle N’évente les sectets que cet antre recèle,
L J * D E SAINT MAL Cl \
Ne trouvé l’inriocent, en cherchant les auteurs De l’attentat conunis sur ses persécuteurs.
La faim même, qui rend les saints ses tributaires,
Fait sortir nos héros de ces lieux Solitaires.
Loin du peuple profane ils voht finir leurs jours.
Un bourg de peu de nom fait enfin leurs amours.
Là le couple pieux aussitôt se sépare.
De leur -mensonge saint l’offense se répare.
Cet hymen se dissout La dame entre en un lieu Oà cent vierges ont pris pour époux le vrai Dieu.
Dans un cloître éloigné Mâle s’occupe au silence ;
Et s’ü n’alloit par fois régler la violence Dont la chaste recluse embrasse l’oraison ,
Sa retraite pouiroit s’appeler sa prison.
Il y vit dans les pleurs , nectar de pénitence :
C’est le seul dont ses vœux demandent l’abondance.
Plus ange que mortel , il se prive des biens Qui sont de notre corps agréables soutiens. ,
Ce jeûne rigoureux n’accourcit point sa vie.
Des deux flambeaux du ciel la course entre-suivie A long-temps ramené la peine et le repos,
Le repos aux humains , la peine au saint héros , i
Sans qu’il semble approcher du terme de sa course.
De son zèle fervent l’inépuisable source Fomente la chaleur qui retarde sa mort:
Près d’un siècle d’hivers n’a pu l’éteindre encor- Jérôme en est témoin , ce grand saint dont la plume Des faits du Dieu vivant expliqua le volume.
U vit Male , il apprit ces merveilles de lui ;
Et mes légers accords les chantent aujourd’hui.
Qui voudra les savoir d’une bouche plus digne Lise chez d’AndilIy cette aventure insigne.