Les amours de Victor Bonsenne
J'étais enfin arrivé au bout de cette longue histoire, et j'espérais que j'allais apprendre ce qui avait pu déterminer un homme de l'âge de M. de Favreuse à me faire, à moi jeune homme, de pareilles confidences , avec le nom des personnages intéressés, et lui-même s'apprêtait à me le dire, lorsque nous fûmes tout à coup interrompus par l'arrivée de M. Bonsenne en personne.
Il avait reçu la lettre dans laquelle je lui annonçais ma faute et ma dette, et ma prochaine venue.
J'avais tout oublié, même mon rendez- vous avec M. de Sainte-Mars au Rocher de Cancale,
M. Bonsenne entra d'un air très-mécontentr et me dit d'un ton brusque :
— Quand on a des affaires comme les vôtres, on s'en occupe plus activement que vous ne le faites.
Je m'excusai sur la visite de M. de Favreuse, que M. Bonsenne salua fort sèchement, tandis que M. de Favreuse s'inclinait devant lui avec une affectation beaucoup plus impolie que les brusqueries de M. Bonsenne.
— Mettez-vous là, me dit mon quasi-tuteur en me présentant un papier timbré tout préparé, et signez-moi cela.
C'était tout simplement une lettre de change à trois mois de date , par laquelle je reconnaissais lui devoir la somme dont je me trouvais endetté; je ne pris point garde à la valeur de l'obligation que je contractais, et je ne pensai pas à l'usage qu'en pourrait faire M. Bonsenne.
Je ne vis qu'une précaution de sa part dans la reddition des comptes qu'il devait faire à mon père, et je reçus en échange la somme de huit mille francs , à laquelle j'avais établi mon passif.
— Je pense, me dit M. Bonsenne, que vous allez immédiatement porter cela aux personnes à qui vous le devez.
Je lui appris que j'avais un rendez-vous à ce sujet avec M de Sainte-Mars, et que j'allais le retrouver au Rocher de Cancale.
— Au Rocher de Cancale ! me dit mon censeur, on dine, on se grise, et après boire on joue,
Je sais, ajouta-t-il en regardant M. de Favreuse de côté, où vous avez perdu votre argent, et dans quel but on vous l'a fait perdre; il est inutile que vous recommenciez cette plaisanterie et que vous revoyiez des gens avec qui vous ne devez avoir aucun rapport. Laissez les ducs et les marquis chez eux, et j'espère, reprit-il en adressant cette fois ces
paroles plus directement à M. de Favreuse, qu'ils vous laisseront chez vous.
— Savez-vous, monsieur Bonsenne, répondit M. de Favreuse, que vous êtes fort impertinent?
— Savez-vous, monsieur le comte, reprit M. Bonsenne, que vous faites un singulier métier ?
— Et pourriez-vous le qualifier ou l'expliquer? dit M. de Favreuse.
— Il est, pardieu, fort clair; c'est celui d'attirer chez vous des jeunes gens, et de les faire jouer contre des escrocs titrés ou non titrés.
— Si je ne savais depuis longtemps que vous êtes un rustre, je ne vous pardonnerais pas cette insolence.
Du reste, je vous laisse avec votre pupille; seulement, permettez-moi de lui dire, et cela tout haut, que j 'attends de lui un énorme service. Ce service, il peut d'autant mieux me le rendre, qu'il a acquis aujourd'hui le droit de faire parler la personne qui tient entre ses mains le secret qui m'intéresse.
Mais comme il est juste qu'il fasse ses affaires avant les miennes, je vous laisse la liberté de les terminer, et je reviendrai demain lui expliquer le but de la confidence que je lui ai faite aujourd'hui.
Après ces paroles, M. de Favreuse me quitta, et M. Bonsenne me fit monter avec lui dans un iiacre qui nous attendait à la porte.
11 avait fait deux paquets de l'argent qu'il m'avait donné; sur l'un était écrit :
Soixante louis pour autant prêté axe jeu par la duchesse de Frobentaly et par moi remis à son intendant qui m'en a donné reçu.
Le second paquet avait une suscription du même genre pour M. de Sainte-Mars, finissant par ces mots de supplément :
Pour argent prêté, afin d'acquitter une dette de jeu de 'pareille somme envers M. le marquis de Pavie.
Nous nous rendîmes au Rocher de Cancale, où nous ne trouvâmes que M. de Sainte-Mars, lequel fit toutes sortes de difficultés pour accepter la somme qu'on lui apportait, et surtout pour donner le reçu exigé par mon correspondant.
Cependant M. Bonsenne tint bon, et le força, sous prétexte que la tenue de ses livres exigeait cette précaution de sa part, à signer la reconnaissance telle qu'il r avait rédigée.
En descendant l'escalier, nous rencontrâmes M. le marquis de Pavie, à qui M. Bonsenne apprit qu'il venait de m'acquitter envers M. de Sainte-Mars, lequel m'avait aidé à m'acquitter envers lui.
M. de Pavie se contenta de répondre, sans nous saluer : — Monsieur m'a envoyé son argent le matin, et M. de Sainte-Mars m'a apporté ses excuses dans l'après-midi ; je n'ai plus rien à voir dans cette affaire.
J'avais joué le rôle d'un fort petit garçon devant M. de Sainte-Mars, qui avait l'air de me plaindre d'être soumis à une tutelle brutale comme celle de M. Bonsenne.
Cependant je n'avais rien dit, car il eût été de très-mauvais goût de commencer une querelle devant mon quasituteur, au moment où il payait si généreusement mes dettes. D'ailleurs M. de Sainte-Mars gardait envers nous les formes les plus polies, et je n'étais pas sûr d'avoir à me
plaindre de lui, car je n'avais contre lui que le rapport de mon ami Morinlaid.
Il n'en était pas de même de M. de Pavie; de façon ou d'autre, je m'étais régulièrement acquitté envers lui, et cependant il formulait très-nettement la prétention d'avoir reçu des excuses, ce que je ne pouvais accepter. Aussi m'écriai-je assez vivement :
— Si M. de Sainte-Mars vous a fait des excuses en mon nom, monsieur, il a été un bien mauvais intermédiaire entre nous, car il m'a rapporté, je ne dirai pas vos excuses, mais vos regrets de l'emportement que vous aviez montré. Or il en résulte qu'il nous a probablement menti à tous les deux, et je vous avoue que, pour ma part, je ne suis pas fâché d'en être certain.
— Vous convient-il, monsieur, dit M. de Pavie, de choisir une heure et un rendez-vous ?
— C'est un soin que je vous laisse, dis-je à M. de Pavie, et vous m'obligerez de prendre aussi ce soin pour M. de Sainte-Mars, à qui je désire témoigner ma reconnaissance du touchant intérêt quïl m'a montré en me faisant éviter une rencontre avec vous.
Le marquis de Pavie se mit à réfléchir un moment.
— Au fait, reprit-il un instant après, vous avez raison : vous êtes jeune, je suis brusque; nous nous sommes dit des paroles fort déplacées de part et d'autre, mais c'était de franc jeu entre nous, n'est-ce pas? tandis qu'avec de Sainte- Mars il y a toujours une raison cachée aux choses qu'il fait. Il doit avoir eu, il doit avoir encore un grand intérêt à prévenir ce combat.
Voulez-vous me permettre de vous demander un rendezvous, et veuillez me dire si vous n'êtes pas des amis de
M. ou de madame Deslaurières ?
— J'ai eu l'occasion de rencontrer cette dame il y a peu de temps, dis-je à M. de Pavie.
— Et moi je la connais depuis son enfance, reprit M. Bonsenne*
. — Eh bien, dit le marquis, je soupçonne qu'il y a dans tout ceci une intrigue où l'on veut mêler cette pauvre femme que je ne connais guère que par toutes les infamies qu'on m'en a dites.
M. Bonsenne donna un rendez-vous à M. de Pavie pour le lendemain, et nous partîmes immédiatement pour aller chez madame de Frobental.
M. Bonsenne profita de la longueur du chemin qui sépare la rue Montorgueil de la rue Saint-Honoré pour me demander où et comment j'avais rencontré madame Deslaurières.
Sans lui dire le motif qui m'avait appelé chez madame de Frobental, ni ce que je savais des projets de la duchesse au sujet de madame Deslaurières, je racontai tout simplement à mon tuteur la scène de la rue de la Pépinière.
Je m'aperçus que M. Bonsenne me savait gré de l'appui que j'avais prêté à une femme si indignement insultée, et il m'en faisait son compliment lorsque nous arrivâmes chez madame de Frobental, dont nous fîmes demander l'intendant.
I On nous introduisit l'un et l'autre dans un pavillon parallèle à celui dans lequel j'étais entré la veille, et ma surprise fut étrange, en entrant dans le cabinet de M. l'intendant, de reconnaître en lui le grossier personnage avec lequel je m'étais pris de querelle précisément à cause de madame Deslaurières,
Il paraît que M. Bonsenne aussi le connaissait, car il lui parla d'un ton de commaudement qui probablement l'eût
fait mettre à la porte, s'il n'avait eu sur ce drôle des avantages que je ne m'expliquais pas.
Jamais je n'ai vu un homme si embarrassé, si confus. Il baissait le nez sur son bureau, comme pour éviter mon regard, et il était tellement troublé, que, malgré sa bonne volonté de faire tout ce qui conviendrait à M. Bonsenne, il se trompa deux ou trois fois en écrivant la quittance que celui-ci lui dictait.
Je crus ne devoir rien dire à M. Bonsenne en présence de cet homme; mais à peine fûmes-nous sortis de l'hôtel de madame de Frobental que je voulus lui faire part de ma surprise; mais je fus arrêté tout court dans mes confidences par la menace qu'il me fit dès que nous fûmes seuls dans notre fiacre.
11 me montra ma lettre de change et me dit :
— Et maintenant que tout est payé, maintenant que vous ne pouvez pas retirer des mains de ceux qui le tiennent l'argent que je vous ai prêté, voici de quoi vous tenir en laisse, mon cher monsieur Michel. Si d'ici à trois mois vous recommencez les mêmes plaisanteries que vous venez de vous permettre, je vous donne ma parole d'honneur que je vous enverrai les continuer à Sainte-Pélagie.
J'avais trop souvent entendu les déclamations de M. Bonsenne contre son fils Victor pour faire une grande attention à ses menaces, et surtout pour croire à leur sincérité.
Je me contentai donc de lui répondre :
— Quand nous en serons là, c'est une chose que nous déciderons entre nous; en attendant, il faut que je vous en apprenne une qui vous paraîtra peut-être beaucoup plus grave que la façon dont j'ai pu me laisser duper par ces messieurs.
— Et qu'est-ce donc? fit M. Bonsenne en ricanant. Je ne
serais pas fâché d'apprendre ce qu'il peut y avoir de plus grave pour vous que le paiement de vos dettes.
— Je ne dis pas que cela soit grave pour moi, mais à la façon dont vous avez répondu tout à l'heure à une question de M. le marquis de Pavie, à quelques mots que j'ai surpris hier dans votre maison, il est possible que ce que je vais vous dire vous paraisse excessivement grave.
Khomme que j'ai empêché de faire violence à madame Deslaurières, cet homme n'est autre que l'intendant de la duchesse de Frobentol, à qui nous venons de remettre l'argent que je devais à sa maîtresse.
Je ne m'étais point trompé, cette circonstance parut vivement frapper M. Bonsenne, et il m'interrogea alors d'un ton fort alarmé.
Je lui expliquai le plus succinctement possible les étranges événements qui s'étaient passés depuis quelques jours dans ma maison, et les révélations de tout genre qui m'étaient arrivées. Ce ne lut point parce que je voulais faire de la discrétion avec M. Bonsenne, mais c'est parce que je ne m'imaginais pas que l'histoire de M. de Favreuse put se rattacher en rien aux intrigues qui entouraient madame Deslaurières, que je ne rendis pas compte à M. Bonsenne de ce long récit.
Au reste, je doute que dans ce moment mon surveillant eût consenti à l'entendre, car il se mit dans une horrible fureur lorsque je lui expliquai comment madame Deslaurières devait payer le service que madame de Frobental demandait au ministre.
— Ils achèveront de la perdre, s'écria-t-il avec violence; ils en feront la dernière des femmes, et la bassesse de son mari n'y aura pas peu contribué. %
Non, non, je ne veux pas que cela soit, je ne le veux pas , me dit-il vivement, et tu m'y aideras.
C'était une chose remarquable comme quoi j'étais ramené malgré moi à m'occuper de cette femme que je haïssais d'une haine d'autant plus forte, que c'était de ma part une aversion d'instinct et presque un dégoût.
Ainsi l'avais-je rencontrée aux Champs-Elysées, ainsi son mari me l'avait-il mise sur les bras en entrant chez madame Smith, ainsi l'avais-je trouvée chez la duchesse, ainsi rue de la Pépinière ; et enfin, n'était-ce pas à propos de madame Deslaurières et pour lui rendre service que M. de Favreuse était venu me faire l'odyssée de ses vieilles amours ?
Et voilà que mon tuteur, l'homme le plus rigide, le plus régulier que je connusse , veut aussi m'intéresser au salut de cette femme.
Plus" les circonstances ou la volonté des autres semblaient vouloir me rapprocher de madame Deslaurières , plus j'éprouvais dans mon cœur de répulsion à avoir les moindres rapports avec cette femme. Etait-ce une prévision du mal que je devais lui faire et du désespoir que j'en devais éprouver ?
Je montrai donc peu d'empressement à seconder les vues de M. Bonsenne; et comme il arrive d'ordinaire à la jeunesse, à qui l'on peut si justement appliquer ce mot de La Fontaine : Cet âge est sans pitié, je répondis fort lestement à mon tuteur que je ne me souciais pas de me commettre avec une pareille femme.
— Imbécile et...
M. Bonsenne ne prononça pas la seconde injure, mais il se prit à dire d'un ton triste :
— Au fait, tu ne la connais pas, tu ne peux la juger que sur ce qu'on t'en a dit.
— Et sur ce que j'ai vu, lui répondis-je.
Et comme il me demanda l'explication de ces paroles, je lui racontai en détail la scène des Champs-Elysées, et les correspondances de fenêtre à fenêtre qui avaient lieu, disait-on, entre cette dame et M. Molinos.
Pendant que je lai disais tout cela, M. Bonsenne frappait du pied et murmurait entre ses dents :
— Cela devait être, cela devait être, c'est ma faute.
Je ne comprenais point les exclamations de M. Bonsenne, et je le crus tout à fait fou lorsque, prenant sa tête dans ses mains, il se mit à dire d'un ton tout à fait désespéré :
— Et Victor aussi! il est maintenant tout à fait perdu. Puis, s'interrompant brusquement, il reprit sans que
je pusse comprendre à quoi répondait une pareille boutade :
— Si jamais tu aimes une harengère, je dirai à ton père de te la laisser épouser. Quand les jeunes gens ont la tête et le cœur dans le même sac, il faut bien laisser faire ce qu'ils sentent et ce qu'ils veulent; et ce n'était pas une harengère, elle, dans ce temps-là, elle valait ce que valent les meilleures filles et les mieux élevées, si ce n'est que c'était une enfant abandonnée, n'ayant ni nom ni fortune. Mais laissons cela. N'as-tu pas parmi tes amis un homme qui s'appelle Morinlaid?
— Je connais un monsieur de ce nom, mais il n'est plus de mes amis, si jamais il en a été.
Je dis à M. Bousenne le dernier entretien que j'avais eu avec Morinlaid, et il put juger par là de ce qui rendait mon amitié avec lui si incertaine.
M. Bonsenne ne vit là qu'un incident fâcheux qui l'empêchait d'arriver à ses fins.
— Allons, me dit-il, je verrai à chercher d'autres moyens de la sauver.
Tout aussitôt il changea de conversation, et nous arrivâmes au grand chapitre de notre rencontre que les incidents du paiement de mes dettes et les quelques mots que nous venons de rapporter sur madame Desiaurières avaient retardé, sans cependant le faire oublier à M. Bonsenne.
Ce chapitre était celui de la morale.
M. Bonsenne m'emmena chez lui pour cela; là il me fit entrer dans son cabinet et me dit :
— Michel, je t'ai amené ici, parce qu'il faut que je te fasse quelques remontrances au sujet de ce qui vient de se passer.
— En vérité, lui dis-je, vous ne me ferez pas plus de reproches que je ne m'en suis fait moi-même, et je vous jure que jamais.,.
— Michel, reprit M. Bonsenne, tu as tort de me répondre avant que je te parle ; tu ne sais pas ce que j'ai à te dire.
— Je m'en doute.
— Non, me répondit-il, tu n'en sais pas le premier mot : tu t'imagines sans doute que je vais te faire des calculs pour te prouver que tu as été volé en une nuit de jeu du montant de ta pension pendant plusieurs années ; ce serait juste.
Mais comme tu sais fort bien que ta fortune peut, sans être dérangée le moins du monde, réparer cet échec, et au besoin plusieurs autres du même genre, et même de plus considérables, je ne veux pas réduire la question à un calcul de chiffres.
D'ailleurs les joueurs ont une raison pour répondre à de pareilles remontrances : c'est qu'ils pouvaient gagner ce
qu'ils ont perdu, et que, dans ce cas, ce qui est une mauvaise opération pouvait en être une bonne. Ce que je vais te dire, Michel, s'adresse plus haut; ce n'est pas la ruine d'un joueur qui pour moi est son premier châtiment, c'est sa déconsidération.
Tu commences la vie, Michel, et puisque tu as été livré à mes soins et à mes remontrances, je ne veux pas que tu t'y aventures avant d'avoir été bien averti du grand écueil contre lequel viennent périr tant d'esprits distingués, tant de bonnes dispositions, tant de magnifiques espérances, et souvent tant de projets sincères d'une loyale ambition.
Je vais te dire quelque chose qui te paraîtra bien vulgaire, bien petit, et qui est cependant une vérité que j'ai trop cruellement expérimentée.
La gravité affectueuse avec laquelle M. Bonsenne me parlait me fit écouter avec intérêt les paroles qui s'annonçaient comme devant être un sermon, et cela malgré ma nature rétive et toujours prête à se cabrer sous le frein de la moindre admonestation. D'ailleurs , au moment où il avait prononcé les derniers mots de sa phrase, j'avais vu arriver une larme dans les yeux de M. Bonsenne, et sans m'en rendre raison, il me sembla qu'il allait m'instruire avec ce qu'il aveiit souffert bien plus qu'avec ce qu'il avait appris.
— Ecoute, me dit-il, quelquefois toute la vie d'un homme dépend de la première femme qu'il aime, d'autres fois du premier ami qu'il se fait, souvent des habitudes générales qu'il contracte ou du monde qu'il fréquente; mais presque toujours ce qui le pousse noblement dans sa carrière ou ce qui le jette dans une voie déplorable et sans issue, presque toujours et presque partout, c'est une question d'argent.
Malgré les précautions oratoires dont M. Bonsenne avait
LES AMOUKS DE VICTOR BONSENNE. 13
entouré cette proposition, elle me parut être ce qu'il m'avait dit qu'elle était, c'est-à-dire très-plate, très-petite et très-vulgaire. Il s'aperçut aisément du sentiment de dédain qu'elle m'inspira, et il reprit aussitôt :
— Il y a une heure, peur une dette que tu avais contractée légèrement, tu étais à la merci d'un homme qui t'a déjà compromis, s 'imaginant être ton maître, parce que tu ne pouvais pas t'acquitter. Je suppose que je t'eusse refusé l'argent que je viens de te donner, à qui te serais-tu adressé ?
— A tout le monde.
— Tout le monde, ce n'est personne.
Voyons, réponds catégoriquement, à qui te serais -tu adressé ?
— Mon père a des amis qui ne m'auraient pas laissé dans l'embarras.
— Je le crois ; mais celui qui serait venu à ton aide, penses-tu qu'il n'eut pas eu le droit de te demander compte de l'emploi de cet emprunt? penses-tu que, tout en te rendant service, il n'eût pas averti son fils, s'il en a un, sa fille, s'il en a une, de se garer de l'amitié ou de l'attention d'un homme qui perd huit mille francs dans une maison presque suspecte, et en compagnie d'une femme du plus mauvais renom ?
— De qui voulez-vous donc parler? dis-je assez vivement à M. Bonsenne.
Il me regarda d'un air fort calme, et il me répondit froidement :
— Je veux parler de madame Sainte-Mars.
La grimace pleine d'humeur que je fis à ce nom me servit de réponse et amena naturellement ta réplique de M. Bonsenne.
— Je sais tout, me dit-il; je sais ta passion pour cette femme, et c'est pour cela que je te parle comme je le fais.
— Pardon, lui dis-je, mes actions peuvent être du domaine de votre censure; mais les sentiments que je cache dans mon cœur ne vous appartiennent pas.
M. Bonsenne ne se fâcha point de l'impertinente hauteur avec laquelle je lui adressai cette phrase romanesque ; il ouvrit son secrétaire, en tira trois ou quatre billets de banque, me les présenta et me dit :
— Puisque tu laimes à ce point, me dit-il, je veux le prouver...
Je crus comprendre M. Bonsenne. Mon amour s'indigna, et je m'écriai :
— Vous insultez madame Sainte-Mars !
— Je le veux bien, me répondit-il avec la même impassibilité.
Restons en là aujourd'hui; donne-moi seulement ta parole d'honneur que, lorsque tu auras sérieusement besoin d'argent, c'est à moi que tu t'adresseras.
Je lis quelques petites contorsions pour protester de ma sagesse future, et M. Bonsenne me dit :
— Je veux croire et je crois même que tu dis vrai. Tant mieux pour toi si tu te contentes de la pension que te fait ton père; mais pour mon repos, pour ma tranquillité, je te demande encore une fois ta parole solennelle de ne t'adres • ser qu'à moi.
Lorsque je l'aurai reçue, je serai sûr que tu n'as au cœur aucun de ces chagrins d'argent qui énervent l'esprit, qui dévastent l'intelligence, qui avilissent le cœur.
Il se leva à ces mots, et me montra le portrait de son fils qu'il tira de son secrétaire.
— Tu le reconnais, me dit-il, et quoique tu sois beau-
coup plus jeune que lui, tu dois te souvenir, aux éloges que tu en entendais faire, des belles espérances que nous fondions tous sur lui.
Eh bien ! Michel, toutes ces belles espérances, tout cet avenir a été anéanti pour une misérable somme de cent francs que moi, son père, je n'ai pas voulu payer.
— Je croyais, lui dis-je, qu'il y avait au désordre de Victor une cause plus grave.
— La première cause est là, te dis-je. Encore une fois, donne-moi ta parole de faire ce que je te demande, et si, pour te sauver de ta perte, il faut que je te raconte cette histoire, je te la raconterai.
Ton père a voulu que je me chargeasse de toi, j'aurais voulu ne pas le faire; mais puisque j'ai accepté cette mission, je la remplirai, dût-il m'en coûter un des plus horribles sacrifices que puisse faire un homme de mon âge, celui de s'accuser et de rougir devant un homme du tien.
Je donnai à M. Bonsenne la parole qu'il attendait de moi.
— Maintenant, me dit-il, si tu n'as rien de mieux à faire, reste à dîner avec nous ; nous avons une personne avec nous que tu connais un peu, quoique tu ne l'aimes guère, c'est madame Deslaurières.
Je fis encore une de ces grimaces dédaigneuses par lesquelles je montrais ma pensée quand je ne voulais pas la dire avec des mots.
— Son mari l'accompagnera, dit M. Bonsenne, et tu as trop de savoir-vivre pour ne pas comprendre que tu n'as jamais rencontré madame Deslaurières ni aux Champs- Elysées, ni chez la duchesse.
— Très-bien, très-bien! lui dis-je; comme je n'ai aucune
envie de causer avec cette dame ni de causer d'elle, vous pouvez être sûr de ma discrétion.
M. Bonsenne leva légèrement les épaules, et comme il était déjà tard, nous passâmes immédiatement dans le salon.