‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 10 sur 39 · UN MARI CACHÉ · texte numérisé non relu

UN MARI CACHÉ

Dès que M. Bonsenne me vit, il expédia rapidement un client qui était dans son cabinet, et me dit :

— Mon cher Michel , il faut que tu me donnes ta parole d'honneur que tu me diras l'exacte vérité sur ce que je vais te demander.

— Si cette vérité ne compromet que moi, je vous la donne.

— Pas de restriction, Michel; je suis meilleur juge que tu ne penses de ce qui peut compromettre d'autres personnes que toi. Dis-moi tout, et sois bien sûr que je ne me servirai de tout ce que tu pourras m'apprendre que pour préserver du danger qui le menace celui ou celle dont tu as risqué peut-être la vie par une démarche imprudente.

— Je ne vous comprends pas, dis-je à M. Bonsenne ; veuillez vous expliquer plus clairement.

— Ecoute donc, voici une lettre qui a été adressée à M. Deslaurières :

« Monsieur, il est temps que le scandale qui vous entoure

cesse, ainsi que le ridicule dont vous couvre une femme indigne de vous.

» 11 y a deux mois, madame Deslaurières quittait votre maison pour se rendre aux Champs-Elysées, où M. Michel Meylan l'attendait depuis deux heures. Peu de jours après, on les a vus tous deux monter en fiacre rue de la Pépinière.

» Le jour où vous avez fine chez M. Bonsenne, madame Deslaurières est sortie à dix heures un quart avec M. Meylan; ils n'avaient que la rue à traverser, et vous savez parfaitement qu'elle n'est rentrée qu'à onze heures passées.

» Enfin, voulez-vous quelque chose de plus convaincant? cherchez dans l'un des meubles de madame Deslaurières un mouchoir de batiste brodé ( ici le mouchoir était longuement et minutieusement décrit). Prenez ce mouchoir, allez au magasin n°... du passage des Panoramas, et demandez à qui ce mouchoir a été vendu; on vous dira qu'il a été vendu à M. Michel Meylan.

» Comment se trouve-t-il en ce moment appartenir à votre femme?

» Etes- vous assez niais pour ne pas deviner? »

La lettre me tomba des mains ; je devinai d'où le coup partait. Madame Sainte-Mars voulait à la fois punir madame Deslaurières d'avoir osé lui enlever ce mouchoir, et me châtier de l'énorme malhonnêteté que je lui avais faite. Gela me parut si misérable, après réflexion, que je me mis à rire.

— Voyons! voyons! me dit M. Bonsenne, qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?

— Pas le premier mot.

— Michel, vous m'avez donné votre parole d'honneur d'être vrai.

— Eh bien !

— Eh bien! M. Deslaurières est allé passage des Panoramas; il a montré le mouchoir à une demoiselle de magasin, et il a, je ne sais comment, obtenu un aveu que ce mouchoir vous a été vendu.

— C'est vrai, lui dis-je, un mouchoir absolument pareil m'a été vendu.

J'expliquai à M. Bonsenne ce que madame Deslaurières avait dit devant moi de sa rencontre avec madame Sainte- Mars, de ce mouchoir disputé entre elles; je lui dis comment elle m'avait appris qu'un second mouchoir absolument pareil existait passage des Panoramas, et comment il m'avait pris fantaisie de Tacheter.

— • Je comprends pour qui, me dit M. Bonsenne... mais ce que je ne comprends pas, c'est que madame Sainte-Mars ait été informée... à moins... Mais si tu le lui as donné et qu'elle l'ait accepté, tu peux la faire taire... ou si elle ne l'a pas accepté, tu dois l'avoir... et en le montrant...

M. Bonsenne parlait ainsi par phrases entrecoupées , parce qu'à chaque supposition qu'il faisait je devenais rouge, embarrassé, et qu'il changeait de supposition à chaque mouvement de mon visage, pour tâcher de rencontrer la vérité.

Cependant, comme je me taisais, il finit par m'interroger plus directement, et me demanda, si en définitive j'avais le mouchoir.

— Je ne l'ai plus, c'est tout ce que je puis vous dire.

— Tu l'as donc donné?

— Oui.

— A qui?

Durant le temps qui s'était passé depuis ma fameuse visite chez madame Sainte-Mars, j'étais descendu de beau-

coup de mes sentiments poétiques à l'égard de cette céleste Fanny, et je m'étais trouvé si souverainement niais, que je n'avais rien dit de cette aventure, pas même à Olivier.

— Tu ne me réponds pas, me dit M. Bonsenne ; mais tu ne penses donc pas qu'il y va du bonheur et de l'honneur d'une femme ?

— • Ce n'est pas moi qui l'ai compromise, et vous pouvez être assuré que ce n'est pas moi qui la compromettrai. D'ailleurs, ajoutai-je, pour ce qu'elle a perdu de ce côté...

* — Tais-toi! tais-toi! me dit brusquement M. Bonsenne en couvrant ma voix et en ajoutant rapidement : Elle est ce que bien des malheurs Font faite ; et encore, qui sait !... murmura- t-il assez bas pour que je pusse à peine l'entendre, je n'ai jamais voulu l'interroger à ce sujet ; je n'en ai pas le droit.

Puis il ajouta :

— Mais enfin, quelle que soit sa conduite, elle a jusqu'à présent échappé aux soupçons de son mari. Voyons, qu'astu fait de ce mouchoir? Je te demande une réponse franche.

— Ce que je vous apprendrais ne vous mènerait à rien ; et à supposer que je l'eusse donné à une autre femme, me faudrait-il risquer de la perdre pour sauver une femme que je ne connais pas ?

— Mais que je connais, moi, et pour laquelle je te demande la vérité comme s'il s'agissait de l'honneur de ma fille.

Cette insistance de M. Bonsenne, et le nom qu'il avait invoqué, nom grave et sacré, celui de sa fille, m'étonnèrent beaucoup. Je ne comprenais point qu'il pût allier dans sa pensée l'image d'Àlison et celle de madame Deslaurières, et je lui dis :

— Mais enfin si je ne parlais pas, qu'arriverait-il ?

— Que M. Deslaurières serait homme à chasser sa femme, et à te chercher querelle, et puis...

— Pensez-vous que la crainte de la colère de M. Deslau- ] rières me fasse parler?...

— Mais, mon Dieu! il ne s'agit pas de cela... Voyons, peux-tu prouver que tu as donné ce mouchoir à une autre ?

Le visage de M. Bonsenne était empreint d'une telle inquiétude, que, malgré la mauvaise honte que j'éprouvais, je me décidai à faire à M. Bonsenne un récit fidèle de mon aventure avec madame Sainte-Mars.

M. Bonsenne ne put s'empêcher de sourire lorsque j'arrivai à la conclusion de mon entreprise amoureuse.

— J'ai été bien bête, lui dis-je.

— Non, non, me dit M. Bonsenne en reprenant sa gravité, c'est un sentiment que j'estime trop pour le railler ou le blâmer, que celui qui ne sépare pas le respect de l'amour, et certes c'est la preuve d'une précieuse délicatesse de sentiments que celle qui t'a fait repousser cette femme quand tu l'as vue telle qu'elle est.

Les commentaires moraux de M. Bonsenne ne pouvaient réparer le mal que m'avait fait son sourire. C'était de la vertu après coup ; le premier mouvement avait été de la moquerie pour cette délicatesse idéale qu'il vantait maintenant, et il résulta pour moi des éloges que M. Bonsenne fit de ma conduite en cette occasion, d'en tenir une absolument opposée en pareille circonstance.

— Tu as bien fait, reprit M. Bonsenne ; mais je comprends que madame Sainte-Mars veuille se venger, et tu as raison, c'est elle qui a dû écrire cette lettre. Il est fâcheux que tu n'aies pas repris le mouchoir. N'importe, j'en sais

assez pour rassurer Deslaurières, il est homme à comprendre cette histoire.

— Allez-vous donc la lui conter? lui dis-je.

— Mais comment, sans cela, veux-tu que je le dissuade ? Mais c'est compromettre madame Sainte-Mars.

— Le dénotaient l'excuse.

— Mais ce dénotaient?...

— Oh! n'aie pas peur, je te ferai la partie belle, tu as été complètement repoussé.

— Mais ce n'est pas vrai; et d'ailleurs comment M. Deslaurières croirait-il ung chose si invraisemblable ?

— Il la croira, te dis-je.

— Je la crois, monsieur, me dit M. Deslaurières en entrant.

Il était caché, et il nous écoutait, de l'aveu de M. Bonsenne.

Je restai confondu en même temps que j'étais profondément irrité de cette surprise.

— J'étais bien sûr, dit M. Bonsenne, de l'innocence de Charistie.

— Quant à la manière légère dont vous avez parlé de ma femme... dit M, Deslaurières.

— Il n'en a rien dit, fit M. Bonsenne, et vous avez dû remarquer que c'est moi qui ai fait semblant de croire qu'on avait fait courir des bruits sur son compte.

— Il suffit, et je veillerai à tout cela, dit M- Deslaurières. Quant à présent, il faut que j'agisse. Ah! madame Sainte- Mars me paiera cher cette infamie !

M. Deslaurières disparut, et je demeurai seul avec mon tuteur; la colère m'emporta :

— Mais vous êtes fou! lui dis-je.

— En quoi, s'il te plait ?

— Mais si j'avais dit la vérité sur ma rencontre aux Champs-Elysées?...

— 11 la sait ; sa femme lui a dit f avoir vu.

— Mais si j'avais dit qu'elle y a trouvé M. Molinos?...

— Il le sait; Morinlaid le lui a appris, et lui a affirmé qu'il était avec Molinos lorsqu'ils ont rencontré ensemble madame Deslaurières.

— Mais si j'avais dit que j'avais été véritablement en fiacre avec elle?...

— Il le sait, et sait aussi que tu as protégé sa femme ; il sait aussi comment vous avez été retenus ensemble sur les degrés de sa porte.

— Ah! lui dis-je, il me semblait que M. Deslaurières était un mari plus commode et moins cuiieux de s'instruire !

— Qu'il soit jaloux ou non, me dit M. Bonsenne, toutes ces circonstances réunies prenaient un aspect tout différent, selon que l'histoire du mouchoir était vraie ou fausse. Vraie, c'était autant d'antécédents de l'intrigue ; fausse, un raffinement de calomnie. Je comptais même sur la mauvaise opinion que tu avais de madame Deslaurières pour que tu disses quelque phrase comme celle que j'ai interrompue.

— Et croyez-vous que M. Deslaurières ne m'en veut pas du mépris que j'ai montré pour sa femme?

— Oh! je ne dis pas cela... Mais entre la colère qu'il peut éprouver de ton opinion sur le compte de Gharistie et la découverte de sa trahison ; entre ce que tu penses et ce qu'il eût été, je crois qu'il préfère ton dédain. Après tout, c'est une affaire arrangée, n'en parlons plus.

Je n'étais nullement content de la manière dont on avait usé de moi pour me faire servir, d'une part à l'accusation,

de l'autre à la justification de madame Deslaurières, et la vanité de l'homme est un vice si égoïste et si lâche, que j'en voulais moins à madame Sainte-Mars d'avoir menti sur mon compte que je n'en voulais à M. Bonsenne de m'avoir fait dire la vérité.

Je me levai d'assez mauvaise humeur, en disant que mes études me réclamaient.

— Un mot, me dit M. Bonsenne ; car ce n'est pas seulement pour cette explication que je t'ai appelé.

— En vérité, lui répondis-je, je suis fort peu tenté de vous répondre, car il se peut qu'on soit encore aux écoutes, et je ne serai peut-être pas cette fois aussi heureux que je viens de l'être.

— Tu le prends au sérieux, me dit M. Bonsenne. Eh bien, soit : ceci a été une scène fort ridicule; mais le plus ridicule de tous a été le mari qui est venu faire ici de la forfanterie,

— Gomment ?

— Tiens, dit M. Bonsenne, il fallait que cela fût ainsi pour beaucoup de raisons qu'il est inutile que tu saches maintenant. D'ailleurs ce que j'ai à te demander est d'une importance telle, que tu me pardonneras de te dire plus tard ce qui en est; et, sois-en sûr, personne ne nous écoute.

Il se leva soudainement et ajouta :

— Mon Dieu, si ma pauvre femme se doutait de cela !

Il visita le cabinet où M. Deslaurières s'était caché, ferma les doubles portes qui conduisaient au salon, ouvrit son secrétaire, en tira une lettre et me la montra.

— C'est, me dit-il, de l'un de mes vieux camarades, actuellement chef de bureau à la préfecture de police. Lis.

Je lus :

« Mon ami,

» J'ai encore une fâcheuse nouvelle à t'apprendre : ton fils, qui se cachait dans le quartier latin sous le nom de Loulou, a eu dans un café une querelle avec un jeune homme appelé Duhamel.

» Je ne sais et je ne puis te dire ce qui s'est passé dans cette rencontre ; mais quelques agents de police étant venus le lendemain dans ce café, ont demandé le signalement de ce Loulou/ et l'ont reconnu pour... tu me comprends.

» Ils ont été à son logement de la rue de la Harpe, où son adversaire était allé de même. Heureusement qu'il était déménagé. 4

» Mon collègue R... m'a fait part du rapport qui lui a été envoyé. Il faut absolument que tu fasses partir ton fils, il le faut...

» Donne-lui pour cela tout l'argent qu'il te demandera; il finirait par être découvert, et alors tu sais ce qui en arriverait. »

— Quoi ! lui dis-je, Victor en est-il à ce degré que vous deviez craindre de le voir découvert?

— - Michel, si cela arrivait, je me ferais sauter le crâne. Mais écoute : tu connais ce Duhamel?

— Sans doute.

— As-tu entendu parler de cette querelle?

— J'y étais.

Je racontai alors à M. Bonsenne les choses comme elles s'étaient passées. Je n'oubliai pas de parler de la longanimité de Victor et-de ses conseils.

— Ah ! il comprend maintenant où il est descendu ; et moi, ajouta M. Bonsenne, je vois où je l'ai précipité...

— Que voulez -vous dire?

— Continue.

— J'allai jusqu'au bout.

— Et tu ne sais pas quelle est la cause de la querelle?

— Nullement.

— Il faut que tu m'amènes ce Duhamel.

— 11 a également disparu.

— C'est extraordinaire. Et tu n'as aucun soupçon?

— Aucun.

— Eh bien! il faut que tu me rendes un service énorme, celui de découvrir mon fils.

— Et si j'y parviens, que devrai-je lui dire ?

— Si tu y parviens, demande-lui une seconde entrevue.

— Et que lui dirai-je alors?

— Rien. Je t'accompagnerai.

Certes la mission dont un père me chargeait pour un intérêt qui, d'après la lettre que je venais de lire, devait toucher à son honneur, était une chose grave et sacrée ; mais j'étais las du rôle de marionnette qu'on me faisait jouer de tous côtés , et j'en fis l'observation à M. Bonsenne.

— • Tu veux tout savoir ? me dit-il ; eh bien, apprends donc que Victor est sous le coup d'une accusation de faux, et s'il était pris... •

— Assez! assez! lui dis-je, je le retrouverai, je l'espère du moins. Et sa mère?

— - Elle ignore tout.

Note de 1840. — Nous n'avions pas à cette époque une Gazette des Tribunaux qui publie chaque matin le déshonneur des familles, et rend souvent toute résipiscence impossible. De tels malheurs pouvaient rester ignorés, et on pouvait les cacher à une mère.

Page 1